Article paru dans Combattre pour
le socialisme n°9 (91) d'octobre 2002
A
propos du Front National
Le Pen présent au second
tour de l’élection présidentielle
Au
soir du 21 avril 2002, date du premier de l’élection présidentielle, alors que
la plupart des invités des « soirées électorales » se préparait à
débattre de l’issue d’un second tour opposant Chirac à Jospin, coup de
tonnerre : Le Pen devançait Jospin de 194600 voix, rassemblant 16,9 % des
votes exprimés, et n’était devancé par Chirac que de 861142 voix, lequel ne
réalisait que 19,9 % des votes exprimés. Le Pen battait Chirac dans 39
départements de la métropole sur 96. Il arrivait en tête dans 9 régions sur 21.
Jospin était éliminé pour le second tour.
Dés
le 21 avril au soir, l’élection de Jacques Chirac était acquise. Pour la
première fois depuis 1969, aucun candidat représentant un parti ouvrier ne
serait présent au second tour. Cette qualification de Le Pen, candidat du Front
National (FN) a représenté pour ce parti un succès politique incontestable.
Ceci d’autant plus que le FN avait connu une importance scission fin 1998 avec
le constitution du MNR de Bruno Mégret, alors candidat à la succession de Le
Pen, et que, dans cette crise, le FN avait perdu une grande partie de ses
cadres et élus locaux dont près de la moitié de ses conseillers régionaux.
Enfin, si on ne peut pas exclure que le retrait de Charles Pasqua a profité à
Le Pen, il est aussi vrai que la présence d’un candidat du CNPT avait pour
fonction de rabattre au compte de Chirac un électorat réactionnaire susceptible
de se tourner vers le FN.
Par
comparaison au premier tour de l’élection présidentielle de 1995, Le Pen
progressait de 1,6 % par rapport aux suffrages exprimés (+ 0,23 % par rapport
aux inscrits). Il faut ajouter que, toujours par rapport à 1995, l’addition des
voix du FN et du MNR a représenté une progression du vote pour les partis se
réclamant de l’extrême droite de 4,20 % par rapports aux exprimés (+1,85 % par
rapports aux inscrits), soit une progression en nombre de voix par rapport aux
résultats du FN en 1995 de 19,72 % alors que l’abstention et le vote nuls ont
progressé de 7,33 %. Le FN seul, sans le MNR, a amélioré son score dans tous
les départements de la métropole à l’exception de 5.
Le FN conforte son
implantation électorale
Le
résultat du second tour de l’élection présidentielle a été une confirmation de
ce succès. Le Pen réalise un petit peu plus que les voix du FN et du MNR du
premier tour, progressant de 0,25 % par
rapport aux inscrits et réalisant 19,20 % par rapport aux exprimés. Le Monde
du 10/5/02 commentait ainsi le second tour « Le Pen renforce ses
bastions et conquiert de nouveaux territoires » Ceci dans des
conditions où au nom du « Front Républicain » une campagne forcenée
pour le vote en faveur de Chirac, l’érigeant en dernier rempart de la
République et de la Démocratie, s’est développée entre les deux tours,
associant aux partis bourgeois traditionnels et aux Verts les partis et
organisations ouvrières, à l’exception de FO et de Lutte Ouvrière, les
représentants de la « société civile », les personnalités « bien
pensantes » de tout bord, les églises et les loges maçonniques, la presse,
les associations sportives, scientifiques, les organisations caritatives… et
même une partie de l’ « extrême gauche » par l’intermédiaire de la
LCR. De plus il faut ajouter que Le Pen n’a pas recueilli toutes les voix de
Mégret, conséquences de la lutte fratricides que se sont menés les deux chefs,
mais a par contre mordu sur une partie de l’électorat des partis bourgeois
traditionnels, notamment celui de Démocratie Libérale.
En
revanche lors des élections législatives, le FN n’ a par réalisé le résultat
espéré par son chef. Par comparaison au premier tour des élections législatives
de 1997 et même celle de 1993, il réalise un score inférieur. Sans le MNR, il
réalise en 2002 11,34 % des exprimés (6,99 % des inscrits) contre 15,1 % des
exprimés en 1997 (9,8 % des inscrits) et 12,68 % des exprimés en 1993 (8,27 %
des inscrits). En 1997, le FN avait pu
se maintenir dans 133 circonscriptions au second tour, en provoquant 76
élections triangulaires (dont 46 finalement gagnées par les candidats de la
gauche plurielle) et obtenant un élu (Jean-Marie Le Chevallier à Toulon) ;
en 2002, il n’est resté en lice que dans 37 circonscriptions, dont seulement 10
ont donné lieu à des triangulaires, et n’a pas obtenu d’élu.
Ce
résultat ne remet pas en cause la place politique acquise par le FN lors de
l’élection présidentielle. Il s’explique par le fait que dés sa constitution,
le gouvernement Chirac- Raffarin, pour capter l’électorat du FN et du MNR,
s’est empressé de faire sien leurs programmes sur certains aspects d’une
manière démonstrative, en particulier en matière de politique répressive et
policière. De plus, pour le premier tour, fort de son élection plébiscitaire,
Chirac a été en mesure d’imposer la loi de l’UMP qui a présenté 551 candidats
uniques sur un total de 577 circonscriptions. Il est clair qu’une partie de
l’électorat de Le Pen a voté "utile" au 1er tour pour en
finir avec la cohabitation. Enfin, la présence du MNR, qui a obtenu 1,08 % des exprimés
(0,68 % des inscrits) a contribué, malgré le score réduit de ce parti, à
l’élimination de candidats du FN au second tour.
En
aucun cas l’orientation du « Front Républicain » n’a permis de
combattre et de « faire reculer » le FN. Il conserve toute sa place
politique et de plus la conforte. Il est dans l’immédiat un point d’appui pour
le gouvernement Chirac-Raffarin dans la mise en œuvre d’une politique
redoublant les attaques pour poursuivre la liquidation des acquis du
prolétariat et de la jeunesse dans tous les domaines. Il est maintenant plus
qu’un aiguillon : il donne le ton dans bien des domaines, en premier lieu
celui de la répression policière et des attaques contre les libertés
démocratiques mais pas seulement.
La nature du FN
Le
FN doit être caractérisé politiquement. Pour justifier le vote Chirac et
enserrer le prolétariat et le jeunesse sur la ligne du « Front
Républicain », le PS, le PCF, les dirigeants des organisations syndicales
ouvrières et enseignantes et la LCR présentent le FN comme un parti fasciste.
Tel n’est pas le cas et il convient d’ajouter immédiatement que, même s’il en
était ainsi, l’orientation du « Front républicain » ou de la lutte
pour la défense de la « Démocratie », ou encore la politique du « front
populaire » et ses variantes édulcorées telle celle de la « gauche
plurielle », ne permet pas de vaincre le fascisme et d’écraser les partis
fascistes. Au contraire, elle désarme et impuissante la classe ouvrière et la
jeunesse et les conduit invariablement à la défaite, servant les intérêts
fondamentaux de la bourgeoisie. Le prolétariat l’a appris à ses dépens en
subissant des défaites tragiques et sanglantes, par exemple en Allemagne, en
Italie et en Espagne dans les années 1920-1930, mais aussi, plus récemment au
Chili au début des années 1970. Il vient encore d’en faire une cruelle
expérience en France, bien entendu dans une moindre mesure, avec l’élection
triomphale de Chirac, l’élection d’une majorité « bleu CRS » à l’
Assemblée Nationale, la constitution du gouvernement Chirac-Raffarin. En 1938,
dans le Programme de Transition Léon Trotsky indiquait :
« C’est
pourquoi la divulgation impitoyable de la théorie et de la pratique du
« Front populaire » est la première condition d’une lutte
révolutionnaire contre le fascisme ».
Le
FN n’est pas un parti fasciste. Pour qu’il ait la possibilité de le devenir
réellement il faudrait comme condition préalable qu’un fraction significative
de la bourgeoisie et du capital financier estime nécessaire de s’engager vers
la solution fasciste pour affronter le prolétariat. Historiquement, le capital
financier s’est engagé dans cette voie dans les années 1920-1930 en Europe (en
particulier en Italie et en Allemagne), dans le contexte de la crise de
dislocation de l’économie capitaliste, nécessitant une offensive d’une
brutalité sans précédent pour affronter et écraser le prolétariat, allant
jusqu’à la destruction totale des organisations de la classe ouvrière. En
Espagne, le Front Populaire a endigué la révolution prolétarienne et a ouvert
la voie à la victoire militaire de Franco et à l’instauration d’un régime
fasciste.
En
France, aujourd’hui, tant du point de vue du développement de la crise du mode
de production capitaliste que des rapports politiques entre les classes, la
bourgeoisie et le capital financier n’ont pas opté pour cette solution
politique. A ce stade des développements de la lutte des classes en France, ils
se sont simplement appuyés sur la collaboration de plus en plus étroite et
ouverte des organisations et partis ouvriers, que ces derniers soient au
gouvernement ou dans l’opposition, pour réaliser leurs objectifs. Ils ont
mesurés que n’ont seulement ce n’était pas une nécessité politique immédiate
mais que surtout le risque de provoquer en réaction une radicalisation de la
classe ouvrière et de la jeunesse était bien trop important.
En
particulier, ils n’ont pas permis que le FN se développe en tant que véritable
parti fasciste en organisant des troupes de choc, constituées pour l’essentiel
de fractions de la petite bourgeoisie déclassée jetées sur la pavé par le crise
économique, tels que le furent les « SA » du parti nazi en
Allemagne ou encore les « fascio » de Mussolini, bandes armées,
opérant en partie dans l’illégalité. Ni Le FN ni le MNR n’a eu la possibilité politique
de s’engager dans cette voie. En témoigne le fait que pour protéger la
manifestation qu’il a organisé le premier mai 2002 à Paris, le FN a dû
adjoindre à son service d’ordre les services d’une société spécialisée dûment
appointée. Pour que Le FN puisse se doter d’un organisation de masse à
caractère paramilitaire il aurait fallu
que le capital financier le veule en y mettant les moyens politiques et
matériels, en faisant en sorte qu’une partie de l’appareil d’État, au sein de
la police, de l’armée et de la justice collabore et soit bienveillante à la
réalisation d’un tel objectif. Combattre Pour le Socialisme N° 41 du
1/2/92 précisait :
« Sans
aucun doute Le Pen et le Front National développent les vieux fantasmes
ultra-réactionnaires du nationalisme, du racisme dont ont usé Mussolini et
Hitler, et non seulement eux mais aussi les organisations et partis bourgeois
d’extrême droite. Pour que Le Pen soit un « Duce » ou un
« Führer » et que le FN soit un authentique mouvement fasciste, ils
devraient encore mener une intense agitation contre le régime politique en
place (en l’occurrence la cinquième république) et contre la
« démocratie » ; il leur
faudrait utiliser une démagogie « anticapitaliste » forcenée bien que
de façade et surtout disposer de « chemises noires » ou de
« SA », commandés et dirigés par des officiers de réserve ou
d’active, qui attaquent les organisations ouvrières, leur militants, leurs
réunions, leurs manifestations, matraquent et tuent. »
Une politique, un programme
ultra-réactionnaires
S’il
n’est pas un parti fasciste, le FN n’est pas pour autant un parti bourgeois
comme les autres.
C’est
un parti bourgeois ultra-réactionnaire, populiste et démagogue. Sur le fond son
programme est celui de la défense du capital et de l’ordre bourgeois :
c’est un parti au service du grand capital qui dans bien des domaines exprime
crûment les revendications des couches les plus réactionnaires de la
bourgeoisie française et qui clame haut et fort ce que les autres partis
bourgeois développent avec plus de prudence et de circonspection en fonction
des rapports politiques.
Ainsi
le programme du FN propose la suppression de l’impôt sur le revenu, de l’impôt
de solidarité sur la fortune, la suppression totale des droits de succession au
sein de la famille, la réduction massive des impôts pour les petites et
moyennes entreprises. Le FN se présente en défenseur des couches de la
bourgeoisie française qui ont fait les frais de la réalisation de l’Union
Européenne… en prenant la précaution, soucieux de prendre en compte la
politique du grand capital, de ne pas la remettre fondamentalement en cause. En
matière de politique sociale, la référence de Le Pen est celle de Georges Bush
Junior et du parti républicain aux États-Unis : réduction du budget de l’État
qui devrait être « recentré » sur ses missions régaliennes (armée,
police, justice) ; privatisation des systèmes de protection sociale et
mise en concurrence de la sécurité sociale et des caisses de retraites avec les
assurances privées; développement sans limite des régimes de retraite par
capitalisation; l’ouverture massive de l’enseignement à tous les niveaux au
secteur privé, en particulier à la hiérarchie catholique et suppression de la
scolarité obligatoire de 6 à 16 ans. A l’instigation des intégristes de
l’église catholique le Front National prône l’interdiction de l’avortement,
l’incitation au « retour au foyer» pour les femmes, la limitation
drastique du droit au divorce. Il faut ajouter bien entendu un arsenal de
mesures racistes et xénophobes contre les travailleurs immigrés sur la ligne de
la « préférence nationale » et de l’instauration d’un « strict
droit du sang » comme remède miracle au chômage. En matière de
renforcement de l’État bourgeois, outre le rétablissement de la peine de mort,
le FN développe un programme à caractère policier d’attaques contre les
libertés démocratiques vers l’instauration d’un État que les flics, les juges,
les matons pourraient servir en toute impunité, programme que, il faut le dire,
le gouvernement Chirac-Raffarin et son ministre Sarkozy reprennent en grande
partie à leur compte et mettent en oeuvre aujourd’hui. Enfin, le FN développe
un nationalisme exacerbé qui séduit la vielle bourgeoisie nostalgique de
l’empire colonial et de la grandeur de la « communauté française ».
Il se fait l’avocat d’un renforcement des capacités militaire de l’impérialisme
français, de l’efficacité de son armée et d’un renouveau de ses facultés
d’intervention dans le monde afin qu’il retrouve sur ce plan une place
honorable auprès des autres impérialismes.
Sur
cette ligne de fond, l’expression politique du FN peut subir des inflexions. Le
Pen et le FN n’ont de cessent de montrer à la bourgeoisie qu’ils peuvent
constituer une solution politique crédible pour la bourgeoisie et une alternative
aux partis bourgeois traditionnels. De ce point de vue, la bourgeoisie a saisi
tout l’intérêt de l’existence de ce parti comme point d’appui et même fer de
lance à la mise en œuvre de sa politique contre le prolétariat. Mais pour
élargir sa base électorale, en particulier en mordant dans l’électorat
traditionnel des partis ouvriers, le FN développe une politique totalement
démagogique, dénonçant à certains moments la « bande des quatre » et
les partis de « l’establishment », à d’autres l’implication du RPR et
de son chef, Chirac, dans les affaires, allant jusqu’à stigmatiser
l’impérialisme américain et jusqu’à
préconiser, par exemple avant le premier tour de l’élection présidentielle,
l’abandon de l’Euro et le retour au franc…pour effectuer un virage à 180° entre
les deux tours, suite à la mise en garde du MEDEF sur la question. Ces zigzags
sont source de frictions sérieuses au sein du FN et même de crises, comme celle
qui a abouti à la rupture avec Bruno Mégret en 1999.
Dans le lignée d’un courant
politique français
Il
est incontestable que la direction du FN, le proche entourage de Le Pen et sa
garde rapprochée sont constitués de nostalgiques du fascisme et du régime de
Vichy, se situant dans la lignée de la vielle bourgeoisie française
ultra-réactionnaire, cléricale, colonialiste et corporatiste. Celle qui a
momentanément liée sont sort au régime du maréchal Pétain, qui a fait le dos
rond à la libération et qui a dû se résigner à accepter d’être muselée
politiquement, en particulier à partir de la prise du pouvoir par de Gaulle en
1958. Le FN représente une opportunité pour qu’elle s’exprime à nouveau au
grand jour et joue un rôle politique. Le direction du FN postule à en être le
porte-parole et est prête, le moment venu si nécessaire, si le capital en
décide ainsi, à s’engager dans la voie de la constitution d’un véritable parti
fasciste en France. Par la voie de ses dirigeants, le FN se réfère à la
tradition politique de l’extrême droite française fascisante. Ainsi dans un
interview au grand jury RTL-Le Monde (Le Monde du 30/4/02)
Bruno Gollnisch, délégué général du FN déclarait :
«
Question : le dernier numéro d’Agir, le journal du front national de la
jeunesse, rend un vibrant hommage aux émeutes provoquées par les ligues
d’extrême droite le 6 février 1934.
Réponse :
je reconnais bien là la fougue de nos jeunes gens, et elle m’est tout à fait
sympathique.
Question :
vous revendiquez donc la filiation avec l’extrême droite de ces
années-là ?
Réponse :
Je revendique la lutte contre les systèmes corrompus et inefficaces, comme l’a
été effectivement la troisième république finissante.
Question :
et l’action des ligues d’extrême droite ?
Réponse :
mais c’était de grands patriotes.
Questions :antisémites
compris ?
Réponse :
c’était de grands patriotes. Je vous rappelle que le colonel de La Roque a été
déporté par les allemands » .
Cette
filiation revendiquée par Bruno Gollnisch n’est pas anodine ; il ne s’agit
pas d’une simple forfanterie . Elle concrétise le fait que le courant politique
qui se reconstitue autour de du FN et de Le
Pen a des racines historiques dans une fraction de la vielle bourgeoisie
française ultra-réactionnaire. Celle, qui, issue et liée à la vielle
aristocratie et à l’église, plonge ses racines lointaines dans la contre
révolution pour abattre par la première République, le camp des vendéens, les
partisans de la restauration monarchique après la Commune de Paris, le camp des
anti-Dreyfusards et celui de l’extrême droite française dans les années vingt
et trente, le camp de la collaboration de Pétain avec le régime nazi …
Force
sociale au sein de la classe dominante, elle a toujours su conserver ses relais
au sein de l’appareil d’État. Le parcours de Maurice Papon, fonctionnaire zélé
dans l’application de la politique du régime de Vichy et responsable à ce titre
de la déportation de milliers de personnes vers les camps d’extermination
nazis, préfet de police de Paris au moment du massacre de centaines de
travailleurs algériens d’octobre 1961, ministre du budget dans le gouvernement de
Giscard d’Estaing, aujourd’hui libéré par la justice bourgeoise pour finir ses
vieux jours en paix, en est une illustration. Ce n’est pas du néant que surgit
le FN.
Le fil d’une certaine
continuité
En
1965, l’échec le Tixier-Vignancourt, ancien notable du régime de Vichy, avocat
non commis d’office de Pétain et du général Salan, lors du premier tour de
l’élection présidentielle (5,3 % des suffrages exprimés) consacre la défaite
politique face à de Gaulle des milieux de la bourgeoisie françaises hostiles à
l’abandon des restes de l’empire colonial, en l’occurrence de l’ Algérie (on
dénombre parmi les membres de l’organisation à vocation paramilitaire, le
groupe Occident, qui mena activement la campagne pour Tixier-Vignancourt, en
particulier dans le jeunesse étudiante, de sombres personnages comme Alain
Madelin, Gérard Longuet ou Patrick Devidjan, actuel ministre délégué aux
« libertés locales » dans le gouvernement Chirac-Raffarin).
Le
Front National pour l’Unité Française s’est constitué en octobre 1972, à
l ‘initiative du groupe fasciste Ordre Nouveau dont Le Pen était le
président, comme front de groupuscules fascistes et d’extrême droite rassemblant des rescapés, dont de nombreux
cadres de l’OAS (Organisation de Armée Secrète, crée en 1961 par les partisans
des généraux factieux après l’échec du putsch d ’Alger d’avril 1961) de la
lutte de de Gaulle pour rétablir l’ordre et la cohésion de l’État bourgeois. En
1973, l’une des composantes principales du FN, l’organisation Ordre Nouveau,
est interdite suite à des affrontements avec la LCR, qui fut elle aussi
dissoute à cette occasion. Jean-Marie Le Pen prend alors le contrôle du Front
National.
C’est
déjà un vieux routier des milieux de l’extrême droite fascisante : militant des corporations étudiantes dés
1947, parachutiste en Indochine en 1953, député de l’ Union de Défense des
Commerçants et des Artisans (UCDA) de Pierre Poujade en 1956, engagé volontaire
en 1957 et identifié comme tortionnaire en Algérie, fondateur en 1960 du Front
National pour l’Algérie Française, animateur de la campagne électorale de
Tixier-Vignancourt.
Lors
des élections législatives de 1973, le FN présentent 104 candidats qui
recueillent en moyenne 2,3 % des exprimés, sur un programme se réclamant de la
« droite nationale, populaire et sociale », ouvertement fascisant et
dont la référence à l’étranger est le MSI en Italie. En mai 1974, Le Pen peut
se présenter à l’élection présidentielle et obtient 0,74 % des voix au premier
tour. Déjà en 1977, le FN est admis sur de nombreuses listes d’union avec les
partis UDF-RPR lors des élections municipales dans certaines villes du sud-est
de la France lors des élections municipales. En mars 1978, le FN présente 168
candidats aux élections législatives qui réalisent un score tout à fait négligeable.
En 1981, Le Pen ne réussit pas à réunir les 500 signatures de maires pour être
candidat à l’élection présidentielle et aux élections législatives qui suivent,
le FN obtient 0,35 % des exprimés. De sa fondation en 1972 jusqu’en 1981, le FN
est resté un groupuscule fascisant marginal (En 1980, le FN « ne compte
que 270 adhérents, pour l’essentiel des maurrassiens, des nostalgiques de Vichy
ou de l’ Algérie française, des poujadistes et des nationalistes
révolutionnaires » Le Monde du 29/4/2002). Cela ne veut pas
dire que le courant politique dont il se réclame a disparu, y compris dans les
cercles dirigeants de la bourgeoisie françaises. De ce point de vue quand Le
Monde du 29/4/2002 affirme, sous la plume d’Eric Dupin :
« Le
portrait-robot de l’électeur de Jean-Marie Le Pen est facile à dessiner. C’est
un ouvrier au chômage, alarmé par l’immigration et l’insécurité, et habitant
dans une zone périurbaine de la France industrielle du Nord-Est. »,
il ment effrontément.
Le FN s’implante
D’ailleurs,
dans le même numéro du Monde, quelques lignes plus loin, l’écrivailleur se doit
de reconnaître :
« Dans
les années 1980, le FN a d’abord effectué une percée dans les milieux aisés de
la droite radicalisés par l’arrivée de la gauche au pouvoir ».
En
1983, lors des élections municipales, la liste conduite à Dreux par Jean-Pierre
Stirbois (lequel avait rallié le FN en 1977 à la tête d’un groupuscule fondé
par des anciens de l’ OAS dont le slogan était « Contre les rouges et la
réaction, seule la force paie »), l’un des lieutenants de Le Pen, remporte
un succès au premier tour avec près de 17 % des exprimés sur la base d’une
campagne électorale basée sur des thèmes anti-immigrés et racistes. Au second
tour, l’UDF et le RPR ont fait alliance avec Stirbois pour prendre la mairie de
Dreux à l’ Union de la Gauche. Le FN a trois élus au conseil municipal. Le Pen
comprend qu’il y a à partir de là l’opportunité de se faire une place
politique. Rapidement le FN masquait plus ou moins les oripeaux de son verbiage
fascisant, centrait sa politique sur les thèmes de la lutte contre
l’immigration et de la « sécurité » et se dote d’un programme calqué
sur celui de Reagan et de Tatcher, affichant la détermination du FN a prendre
une place aux côtés de l’UDF et du RPR, catalogués comme responsables de la
défaite de 1981, notamment du fait de leur irrésolution à affronter
frontalement le prolétariat et le jeunesse. Dans un premier temps, il est clair
que le FN capte une audience certaine parmi les fractions de l’électorat le plus
réactionnaire du RPR et de l’UDF. Sur cette ligne, lors des élections
européennes de 1984, le FN recueille 10,95 % des exprimés, près de 2200000 voix
et 10 députés au parlement européen.
Fort
de cette audience accrue et de cette crédibilité acquise, le FN reçoit en 1985
le renfort de membres de l’appareil politique du RPR . Il s’agit en
particulier de Bruno Mégret et de ses amis groupés au sein des Comités d Action
Républicaine. Ce n’est pas rien pour le FN. Mégret est un haut fonctionnaire et
dispose d’un réseau dans l’appareil d’Etat ; il a des liens avec certains
cercles de la bourgeoisie, en particulier à travers le très réactionnaire
« club de l’horloge ».
En
1986, Le FN va bénéficier des manœuvres "machiavéliques" orchestrées
par François Mitterrand et son féal Laurent Fabius pour lui ouvrir les portes
de l’ Assemblée Nationale afin de préparer les conditions de la constitution
d’une alliance du PS avec le « centre » au nom de la lutte contre
l’extrême droite. La loi électorale est modifiée avant les élections avec
l’introduction d’une dose de proportionnelle pour permettre au FN d’avoir des
députés. La manœuvre échouera: aux élections législatives de 1986, l’UDF et le
RPR obtiennent une majorité de députés et peuvent constituer le gouvernement Chirac
sans avoir à combiner avec le FN. Mais, déjà, politiquement, la place acquise
par ce parti (9,9 % des exprimés lors
du premier tour des élections législatives, 35 députés) fait qu’il joue plus
qu’un rôle de simple aiguillon dans la politique réactionnaire du gouvernement
Chirac. Il est devient une force d’appoint sur laquelle l’UDF et le RPR doivent
s’appuyer à tous les niveaux (le FN compte par ailleurs 187 élus dans les
conseils régionaux).
En
1988, le FN réalise 14,4% des suffrages exprimés lors au premier tour des
élections présidentielles ; 9,8% des exprimés au premier tour des
élections législatives qui suivent. En 1989, Marie-France Stirbois est élue
député du FN à Dreux dans une élection législative partielle.
Une progression continue
Dés
lors, au fil des élections, la place politique du FN va se confirmer. Si l’on
considère l’évolution de ses scores comparés (ED dans le tableau
ci-dessous : FN et extrême droite divers) à ceux des partis bourgeois
traditionnels ( PBT dans le tableau ci-dessous : UDF, RPR, Divers droite
dont CNPT) et à ceux des partis et organisations ouvrières (PO dans le tableau ci-dessous :PS, PCF
et extrême gauche), l’évolution en pourcentage par rapport aux inscrits est la
suivante (résultats des premiers tours, P= présidentielles, L=
législatives) :
|
P1981 |
L1981 |
L1986 |
P1988 |
L1988 |
L1993 |
P1995 |
L1997 |
P2002 |
L2002 |
PO |
34.7 |
37.0 |
31.8 |
36.2 |
29.9 |
18.6 |
28.4 |
24.4 |
20.7 |
19.54 |
ED |
|
0.2 |
7.4 |
11.5 |
6.3 |
8.3 |
11.4 |
9.8 |
13.28 |
7.81 |
PBT |
39.3 |
30.0 |
33.5 |
29.1 |
26.1 |
28.9 |
33.6 |
23.4 |
26.2 |
26.72 |
ED/PBT |
- |
0.01 |
0.22 |
0.40 |
0.24 |
0.29 |
0.34 |
0.42 |
0.51 |
0.29 |
A
l’examen de l’évolution des résultats par type d’élection, législatives et
présidentielles, la tendance est au
renforcement des scores de l’extrême droite par rapport à ceux des partis
bourgeois traditionnels (UDF et RPR
puis UMP). Pour le premier tour des
législatives de 2002, il faut considérer la relative faiblesse du score du FN
au regard de ce qui a été indiqué plus haut (le vote « utile » de
l’électorat des partis bourgeois, la constitution de l’UMP). Pour compléter le
tableau, il faut ajouter le fait qu’en 1997, l’élection d’une majorité relative
de députés du PS-PCF à l’ Assemblée Nationale et la défaite de Chirac n’ont été
rendus possible que par le maintien du FN au second tour dans de nombreuses
circonscriptions. En 1998, lors des élections régionales, le FN a réalisé15,1 %
des suffrages exprimés tandis que les partis bourgeois traditionnels
n’obtenaient que 35,7 %. Conséquence : pour garder le contrôle de
certaines régions (Rhône-Alpes, Bourgogne et Languedoc-Roussillon), les
dirigeants de l’UDF et du RPR n’ont pas hésité à passer des accords avec le FN,
comme à Dreux en 1983. Sur la même période, la tendance à la baisse des partis
et organisations ouvrières s’est affirmée
Certes,
le portrait robot de l’électeur du FN n’est pas celui que le plumitif du Monde
cité plus haut voudrait lui prêter. La progression électorale du FN, surtout
lors des dernières présidentielles, procède d’abord d’une radicalisation d’une
partie de l’électorat du RPR et de l’UDF. L’effondrement de l’électorat du PS
et du PCF, lequel n’est pas compensé par celui pour l’extrême gauche (LO, LCR,
PT), s’explique en partie par l’abstention massive d’une partie de leur
électorat traditionnel, un report de cet électorat sur les partis bourgeois de
le gauche plurielle, en particulier les Verts, voire le défunt MCD de
Chevénement.. Mais cela ne suffit pas pour apprécier complètement pourquoi
électoralement le FN se renforce et conforte ses positions électorales.
Un exemple parmi de nombreux
autres
Dans
la quatrième circonscription du Doubs, celle qui englobe le « Pays
Peugeot », Pierre Moscovici, candidat du PS, a été battu de peu au second
tour des élections législatives dans une circonscription réputée
« imperdable » pour le PS où
il avait été élu en 1997, au second tour toujours, avec plus de 58 % des
exprimés. En 2002, dans cette circonscription, au premier tour de l’élection
présidentielle, Le Monde du 31/5/02 indique :
« La
quatrième circonscription du Doubs vit au rythme de la plus grande usine de
France. Peugeot s’est installé à l’est de Montbéliard, dans la petite commune
de Sochaux, en 1912. Autour des bourgs d Audincourt, Valentigney,
Pont-de-Roide, Grand-Charmond, Etupes, Hérimoncourt, comme tout le pays de
Montbéliard, ont été façonnés par les besoins de l’industrie automobiles.(…) en
1978, le site employait 40000 personnes. L’usine compte aujourd’hui 21000
salariés [dont près de 15 % sont des
travailleurs intérimaires, qui plus est- NDLR], et fait travailler de nombreux
sous-traitants. Dans ce pays populaire, réputé « imperdable » par la
gauche, l’extrême droite a remporté plus de 30 % des suffrages au premier tour
de l’élection présidentielles et 23,47 % au second tour. La droite
parlementaire et surtout le PS s’effondre (15,43 % pour Chirac et 14,74 % pour Jospin).»
Dans
un tel ensemble de communes, réellement ouvrières, il est incontestable que le
score du FN s’explique aussi par le fait qu’un électorat ouvrier et populaire,
votant traditionnellement pour le PS et le PCF, puis s’étant abstenu par la
suite à de nombreuses reprises, a voté pour le FN. De la même manière de
nombreux autres exemples pourraient être produits dans des communes des
départements où l’on trouve encore des concentrations ouvrières, comme le nord
e la France ou encore le région Rhône-Alpes. Les élections de 2002 ont confirmé
celles de 1995 et de 1997 dans le sens que le FN a réussi à capter une partie
significative de l’électorat traditionnels du PS et surtout du PCF. C’est un
fait notable.
Ainsi,
au plan national, des sondages réalisés à la sortie des bureaux de vote des
premiers tours de l’élection présidentielle en 1995 et 2002 donnaient comme
résultats (données en pourcentage de la catégorie concernée de ceux qui à la
sortie du bureau de vote ont indiqué avoir voté) :
Catégorie |
%
Le Pen 95 |
%
Le Pen 02 |
Agriculteur |
16 |
20 |
Artisants/commerçants |
14 |
19 |
Prof.lib/cadre
Sup |
7 |
8 |
Cadre
moyen/employé |
16 |
14 |
Ouvrier |
30 |
30 |
Salarié
du privé |
21 |
17 |
Salarié
du public |
15 |
17 |
Travailleur
indépendant |
11 |
17 |
Chômeurs |
25 |
38 |
Etudiant |
|
15 |
Retraité |
11 |
16 |
On
sait que les résultats de ce type de sondage doivent toujours être considérés
avec une grande circonspection. Toutefois, ils confirment une tendance réelle.
Combiné à l’abstention massive, ce phénomène est une expression supplémentaire
du désarroi politique des couches entières du prolétariat et de la jeunesse.
Cela
ne signifie pas pour autant que le FN a réussi a s’implanter plus profondément.
En particulier, il est clair qu’à l’exception de la police et des gardiens de
prisons, nulle part tant dans le secteur public que dans le privé, il n’a
réussi dans ses tentatives de constituer des organisations de type « para
syndical » ni même à s’implanter dans les syndicats existants..
La responsabilité des
dirigeants du mouvement ouvrier
Les
responsables de la défaite politique du prolétariat lors des élections
présidentielles et législatives de 2002 se sont le PS et le PCF, qui au sein du
gouvernement de la gauche plurielle ont mené une politique de défenses de
l’ordre bourgeois et ont poursuivi, sous des formes appropriées à la situation,
l’offensive contre les acquis de du prolétariat au compte de la
bourgeoisie. Sont aussi responsables
les dirigeants des organisations syndicales ouvrières, enseignantes et
étudiantes qui ont collaboré de plus en plus à la mise en application de cette
politique. En l’absence de perspectives politiques, écœurés par la politique
mise en œuvre par les gouvernements de la gauche plurielle, avant eux par celle
des gouvernements d’ « Union de la gauche » de 1981 à 1986 et
de 1988 à 1993, des centaines de milliers de prolétaires se sont détournés des
partis ouvriers traditionnels et se sont réfugiés dans l’abstention, voire pour
une fraction d’entre eux, parmi les plus exploités et les moins organisés, vers
le démagogue Le Pen. Ainsi, des travailleurs du « pays Peugeot »
expliquent :
« Le
moment de la campagne électorale qui a le plus marqué, c’est le sommet européen
où Chirac et Jospin ont annoncé que l’age réel de cessation d’activité devait
être repoussé se de cinq ans (…) Les 35 heures ? En échange d’une
demi-réduction du temps de travail, on a gagné une maxi-flexibilité avec le
travail de nuit, l’obligation de venir certains samedis ou le week-end et
l’annualisation du temps de travail (…) Dans le même temps les agences
d’intérim ont pullulé. » (Le Monde du 21/5 /02).
La
raison fondamentale de la montée de la gangrène que constitue le FN n’est pas
ailleurs. Une politique de défense du capitalisme en crise qui déboussole le
prolétariat, l’empêche de prendre l’initiative contre le capital, rejette de ce
fait la petite bourgeoisie dans le camp de la bourgeoisie et des démagogues à
son service.
Mais
aussi, dans le contexte de leur politique de défense de l’ordre bourgeois, le PS,
le PCF, les dirigeants syndicaux ont ouvert la voie au FN. En 1981, l’un des
premiers actes politiques de la majorité PS-PCF à l’Assemblée Nationale fût de
décréter l’amnistie générale pour tous ceux qui avaient été condamnés pour leur
engagement aux côtés des généraux factieux en Algérie. C’était une manière de
reconnaître le fait qu’un courant politique correspondant était tout à fait
« respectable ». Par ses sombres manœuvres, en particulier en 1986,
François Mitterrand lui-même a contribué à ce que le FN ait pignon sur rue.
Dans les années 1980, face à Le Pen développant sa politique anti-immigrés, les
dirigeants des organisations syndicales ouvrières ont refusé d’engager le
combat pour organiser cette couche de prolétariat pour la conquête de droits
démocratiques égaux à ceux de l’ensemble du prolétariat français. A chaque
fois, ils se sont refusés d’engager le combat contre les lois telles que les
lois Pasqua, Debré et
Chevènement ; ils ont passé sous silence l’organisation des camps de
rétention et des « charters ». Ils ont laissé livrés à eux mêmes les
travailleurs immigrés. Lors de sa dernière campagne électorale, Lionel Jospin,
candidat du PS, a cherché à rivaliser avec Chirac sur le terrain de la lutte
contre l’insécurité, allant jusqu’à expliquer qu’elle serait la priorité de son
quinquennat. Il était inspiré par le
« théoricien » en la matière au sein du PS, le dirigeant de la « Gauche Socialiste » Julien
Dray, responsable au PS des questions de sécurité, aspirant à un poste
ministériel au sein d’un grand ministère de l’intérieur, dont la
« carrière » politique
restera à jamais marquée par ses tentatives, vaines, pour que le PS vote
les mesures policières du gouvernement soumises à l'Assemblée Nationale en
juillet 2002 – lui-même s’est abstenu, malgré la décision du groupe
parlementaire PS de voter contre - et qui lors du débat parlementaire, souhaita
à Sarkozy de « réussir ».
Au nom du Front
républicain : la chasse aux sorcières
Dés
le 21 avril au soir, à peine connu les premières estimations sur les résultats
confirmées, le PS, toutes tendances confondues y compris les futurs dirigeants
du courant « Nouveau Monde » tels Emmanuelli et Mélanchon, le PCF,
les dirigeants de la CGT, de la FSU et de ses syndicats, de l’UNEF ont appelé à
voter Chirac au nom de la défense de la « Démocratie » et de la
« République ». Dans ce concert, le sénateur-ministre Mélanchon s’est
particulièrement distingué ; dans une tribune publiée dans Le Monde du
27/4/2002, il écrit :
« Le
vote d’extrême droite doit être réduit au minimum par nos propres forces (…)
J’affirme clairement que tout atermoiement dans nos rangs [en faveur du vote
Chirac – NDLR] de gauche nous expose au minimum à une nouvelle avancée de
l’extrême droite qui dégradera davantage le rapport de force social et
politique de la gauche aux législatives (…) Quelle conscience de gauche peut
accepter de compter sur le voisin pour sauvegarder l’essentiel parce que
l’effort lui paraît indigne de soi ? Ne pas faire son devoir républicain
en raison de la nausée que nous donne le moyen d’action, c’est prendre un
risque collectif sans commune mesure avec l’inconvénient individuel. Plus nous
aurons réduit Le Pen avec le bulletin de vote Chirac, plus forts nous serons
pour débarrasser ensuite le pays de ce dernier aux législatives.»
« Quelle
conscience de gauche… » interrogeait Mélanchon, postulant au rôle de grand
inquisiteur, y compris dans le PS au
sein duquel s’est exprimée d’une manière limitée mais réelle une opposition au
vote pour Chirac, contre ceux qui rechignaient à voter Chirac. Il osait
expliquer que plus le vote Chirac plus serait massif, plus la possibilité de la
battre aux législatives serait grande : le triomphe de Chirac a été
inéluctablement suivi de celui de l’UMP lors des élections législatives. Si la
police tout court était l’affaire de
Dray, Mélanchon faisait sienne celle de la police politique.
La
LCR s’est aussi engagée dans cette voie. Elle a appelé à faire barrage à Le Pen
« par tous les moyens », y compris en utilisant les urnes : elle
a appelé à voter Chirac. De plus, les militants de la LCR et des JCR, en
particulier à Montpellier, qui ont osé s’opposer à cette politique ont été
exclus sans attendre.
Seuls
Lutte Ouvrière, le Parti des Travailleurs et FO résistaient à la tourmente et
n’ont pas appelé à voter Chirac. Une campagne nauséabonde s’est déchaîné contre
eux. Le journal « bien pensant » a été à l’avant-garde de cette
sinistre opération. A sa une, une caricature du dessinateur Plantu a représenté
Blondel et Laguiller en uniforme kaki, brassard nazi au bras. Dans ce concert
réactionnaire, Libération n’est pas resté en reste. Dans son édition du
26/4/02 ce journal a publié complaisamment une tribune du cinéaste Gérard
Mordillat qui écrivait :
« Jean-Marie
et Arlette, c’est la France 2002. (…) C’est hip, c’est hop, monsieur a son
boulot (à Saint-Cloud) madame le sien (à la banque), chacun vit chez soi et
l’on se retrouve en secret dans l’étreinte. Jean-Marie et Arlette c’est le
couple modèle : socialement à gauche, économiquement à droite et Français
avant tout (…) même anti-communisme fondateur : elle pétait de plaisir
Arlette, dimanche soir, jubilant d’avoir battu Robert Hue, tandis que
Jean-Marie s’extasiait de la disparition du Parti communiste ! (…) C’est
ça la France 2002 : Jean-Marie à la tête du pays, Arlette aux cuisines (à
Matignon). »
Le
Monde
(édition du 30/4/02) rapporte, à propos
de la manifestation du 27 avril 2002
qu’à plusieurs reprise le cortège de
Lutte Ouvrière a été pris à parti sous les huées aux cris de « collabos !»
et « de salauds ! ». Aucun doute Mordillat a dû s’en réjouir : il
regrette le bon vieux temps où la bureaucratie du Kremlin, avec le Guépéou ,
sous la direction de Staline, à la tête des puissants PC qu’elle contrôlait,
pouvait organiser la chasse aux « hitléro-troskystes » et les pogroms
et les assassinats contre les militants trotskistes mais aussi les militants
ouvriers anarchistes, socialistes, qui, fidèles à leur classe, combattaient
l’orientation traître du « Front Républicain ».
Comment combattre le
FN ?
Dés
le 21 avril au soir et dans les jours qui ont suivi jusqu’au premier mai, des
manifestations spontanées, en particulier dans la jeunesse, se sont développées
« contre le FN ». Elles exprimaient l’aspiration de la jeunesse à
engager le combat. Très vite les
dirigeants des partis bourgeois, notamment Alain Juppé les ont condamnées. En
l’absence d’autre alternative, les appareils syndicaux, le PCF et le PS ont pu
orienter ses manifestations sur la ligne du « Front républicain » et
du vote pour Chirac. Même Lutte Ouvrière sans appeler à voter Chirac, s’est
refusé à ouvrir à la jeunesse une perspective de combat permettant de se
dégager du Front Républicain. Dans un tract central daté du 6/5/02, LO
déclarait :
« Les
dirigeants de la gauche ont gonflé la baudruche Le Pen en sachant pertinemment
que Le Pen n’avait aucune chance, et de très loin, de l’emporter au 2ème tour.
Ils ont agité l’épouvantail Le Pen, en faisant croire qu’il pouvait être élu.
Ils ont agité le spectre d’une victoire du fascisme qui n’était pourtant, dans
la situation présente, qu’un spectre d’opérette même si les idées de Le Pen
représente une telle survivance ».
Le
Parti des Travailleurs de Daniel Gluckstein a lui aussi considéré avec hauteur
et dédain les manifestations, les caractérisant de rassemblements de « la
petite bourgeoisie ». Si effectivement Le Pen ne sont que
« baudruche » et « spectre d’opérette », alors pourquoi
effectivement s’en préoccuper. Dans un
autre registre, il faut rejeter la proposition du sénateur-ministre
Mélanchon qui, dans Le Monde du 29/5/02
demandait, au gouvernement Chirac-Raffarin à la majorité UMP : « Il
faut interdire le Front National. La loi existe, qu le permet depuis 1936 et la
dissolution des ligues factieuses, ancêtres politique de l’actuel FN ».
Tel
n’est pas le point de vue de notre cercle. Il a repris à son compte
l’orientation définie dés 1992 par le Comité pour la Construction du Parti
Ouvrier Révolutionnaire, l’ Internationale Ouvrière Révolutionnaire. Dans le
bulletin Combattre pour le Socialisme n°41 du 1er février
1992 Stéphane Just écrivait :
«
Les déclarations, la main sur le cœur, pour la « défense de la
démocratie », les procès pour « injures » ne peuvent absolument
rien contre Le Pen et le Front National. Il faut aller aux raisons
fondamentales de la montée de cette gangrène : une politique de défense du
capitalisme en crise qui paralyse et déboussole le prolétariat. Combattre
efficacement Le Pen et le FN exigerait de rompre avec la bourgeoisie, de
pratiquer une politique de Front Unique des organisations ouvrières, partis et
syndicats, dont l’objectif ordonnant tout le reste devrait être de porter au
pouvoir un gouvernement du PS et du PCF, sans ministre représentant les
organisations et partis bourgeois, gouvernement qui aurait à s’attaquer à
l’Etat bourgeois et au régime capitaliste, à faire droit aux revendications du
prolétariat et de la jeunesse et des émigrés.(…) Manifestations, réunions,
démonstrations de Le Pen et du FN n’en doivent pas moins être combattues en
tant que telles [souligné par nous –NDFR] (…) Qu’exige une lutte réelle
contre Le Pen et le FN ? Un accord de Front Unique entre le PS, le PCF,
les syndicats, qui, en commun, s’engagent à organiser l’action de cela n’arien à voir avec le ligne de la « défense
de la démocratie ». Et puis, s’il est possible de réaliser un tel front
unique des organisations ouvrières contre Le Pen, pourquoi pas pour un
gouvernement PS-PCF sans ministre bourgeois. ”
Dans
la continuité de cette orientation, par la suite réaffirmée par CPS à plusieurs
reprises, notre cercle a quant à lui développé l’orientation suivante (tract CPS du
29/4/02) :
Pour combattre réellement Le
Pen et son Front National, les briser:
Non au "Front Républicain" derrière Chirac
Sitôt
connus les résultats du premier tour et depuis lors, c'est par centaines de
milliers que les jeunes, pour l'essentiel, manifestent spontanément pour
exprimer leur rejet de ce que représente le Front National et Le Pen, le rejet
de la politique que ce dernier résume volontiers sans aller jusqu'à le clamer
par le slogan pétainiste "travail, famille, patrie" ( Le Monde,
26/04).
Mais
que font les dirigeants du mouvement ouvrier, à commencer par ceux de la CGT,
de FO et de la FSU?
Leur
responsabilité serait à l'évidence de ne pas laisser la jeunesse isolée et
d'impulser la mobilisation pour dresser face au FN la force du prolétariat, la
fougue de la jeunesse, pour balayer, briser les rassemblements du Front
National.
Ainsi,
le 1er mai au matin, Le Pen organise une démonstration à Paris.
Dirigeants CGT, FO, FSU, UNEF, ainsi que le PS et le PCF, pourraient et
devraient en appeler à la mobilisation des masses pour interdire par la force
que ce rassemblement frontiste ne se tienne. C'est sur cette orientation que la
défaite subie au premier tour de la présidentielle pourrait être pour le moins
amoindrie.
Au
lieu de cela, ils appellent, l'après-midi, à l'autre bout de Paris, à une
manifestation dont la ligne est sans équivoque, celle que responsables du PS et
PCF donnaient dès le 21 avril au soir: le vote Chirac. Dès le 22, la direction
confédérale CGT affirmait même servilement que voter Chirac serait le moyen de
défendre "le progrès social", "les droits" des
travailleurs. Mensonge!
Chirac
n'est en rien un rempart contre Le Pen et le FN, sans même parler du
"progrès social". Comme pour le prouver lui-même, il a fait siéger au
premier rang de son meeting de Lyon (24 avril) et Millon, et Soisson, et Blanc,
élus présidents de Région en 1998 avec le soutien du FN. Et qui ignore qu'en Italie,
en Autriche ou au Danemark, les homologues de Chirac gouvernent avec ceux de Le
Pen?
Qui
a oublié l’assassinat de Malik Oussekine par le gouvernement Chirac-Pasqua en
1986, la loi Chirac-Debré férocement anti-immigrés en 1997 ?
Le
programme que Chirac une fois élu compte mettre en œuvre en matière de
"Sécurité" (renforcement des forces de répression, création d'un
ministère de la "sécurité intérieure", renforcement des pouvoirs et
moyens de la Police) a peu à envier à celui de Le Pen – ce dernier se
rengorgeait même à ce sujet durant la campagne de la "lepénisation des
esprits". Au programme immédiat de Chirac figurent également une rapide
attaque contre les retraites, contre les acquis collectifs de la classe
ouvrière (dans la lignée de la "refondation sociale" du Medef),
l'allègement non moins rapide de la fiscalité sur les entreprises et la
bourgeoisie (impôt sur le revenu).
Il
s’agissait très clairement de donner la possibilité que s’organise
effectivement le combat contre le FN et contre le « front
républicain ».