Article paru dans Combattre pour le Socialisme n°71 de mars 1998

 

Suite à la série d'articles consacrée au 80° anniversaire de la révolution d'octobre 1917, qui ont abordé les développements de la révolution jusqu'à la prise du pouvoir par le parti bolchévique, CPS publie dans ce numéro une contribution des étudiants révolutionnaires regroupés autour du bulletin l'Insurgé.

 

80° anniversaire de la révolution russe:

Vive la révolution d'octobre !

Vive le parti bolchévique !

 

"Le marxisme a trouvé son expression historique la plus élevée dans le bolchévisme. C'est sous le drapeau du bolchévisme qu'a été remportée la première victoire du prolétariat et fondé le premier État ouvrier. Rien, jamais, n'effacera de l'histoire ces faits." (Léon Trotsky) 

Révolution victorieuse, marxisme, classe ouvrière, voilà leurs ennemis !


La "commémoration" du quatre-vingtième anniversaire de la révolution d'Octobre a donné lieu à un déchaînement sans précédent de la part des intellectuels bourgeois et petits-bourgeois, déchaînement permis par le soutien que leur apportent le PS et le PCF. Livres, articles, émissions, colloques, se sont accumulés et s'accumulent encore comme autant de discours prononcés sur ce que tous ces gens espèrent -en quoi ils se trompent- un tombeau définitif. 

 

Cette offensive politique a pour objectif de faire disparaître toute trace de la victoire de la révolution russe, de sa signification historique. Il faut à la bourgeoisie et à ses valets, dans un moment où jamais l'alternative socialisme ou barbarie n'a été aussi pressante,  tout faire pour tenter d'effacer de la mémoire des hommes en général, et de la classe ouvrière en particulier, ce fait qu'une révolution prolétarienne, conduite par un authentique parti révolutionnaire c'est à dire un parti marxiste, a été possible, a bien eu lieu, et a même constitué l'événement majeur de ce siècle.

Il lui faut tout faire pour tenter d'ôter au prolétariat jusqu'à l'idée qu'il peut, qu'il doit, arracher le pouvoir des mains séniles et mortelles du Capital, et, s'en emparer, briser l'État bourgeois, pour construire le sien et aller au socialisme.

 

 Il ne s'agit pas, bien entendu, d'une offensive nouvelle. Elle utilise un arsenal d'arguments éculés, éventés, déjà combattus et dénoncés depuis des décennies par les révolutionnaires. Mais elle est ravivée aujourd'hui par la défaite historique, que représente pour le prolétariat mondial tout entier la restauration du capitalisme dans l'ex-URSS. Cette offensive s'appuie sur ce coup terrible qui désarme politiquement la classe ouvrière, qui semble signifier que rien d'autre que le capitalisme n'est possible, que l'expropriation du capital est une impasse.

 

Elle s'appuie sur la confusion savamment entretenue, et d'abord par les PS et les PC, entre l'URSS dominée, dégénérée depuis des décennies par le stalinisme, et la réalité: la construction d'un authentique État ouvrier par un authentique parti révolutionnaire, le parti bolchévique dirigé par Lénine.

 

Aux historiens bourgeois  (à commencer par Le Livre Noir du Communisme, ouvrage publié sous la direction de Stéphane Courtois), il revient de mettre dans un même sac Lénine et Staline, d'accuser la révolution socialiste de millions de morts dans lesquels ils font entrer pêle-mêle les victimes de la guerre organisée contre l'URSS par les pays impérialistes coalisés ou encore celles du sanglant Thermidor stalinien.

 

Mais les écrits contre la Révolution prolétarienne n'ont pas manqué depuis (et même avant) 1917. L'impact qu'ils ont aujourd'hui découle fondamentalement du soutien apporté à cette entreprise par les PS et les PC.

Au héritiers du stalinisme, aux fossoyeurs suivant logiquement les égorgeurs de l'avant-garde bolchévique, revient la tâche d'"accompagner" habilement le cercueil. Robert Hue:

"Il y a eu, dans les conséquences de la révolution bolchévique - immédiatement après, d'ailleurs - des conséquences lourdes, y compris sous forme de terreur, qu'on ne peut pas accepter (...) Personne, pas même Lénine, ne peut être tenu à l'écart de l'analyse historique' (émission de RTL citée par le Monde).

Roland Leroy (ex-directeur de L'Humanité):

"L'apport du "Livre Noir" est indéniable (...) Le communisme n'a pas commencé avec Staline, et n'a pas fini avec lui." (L'Humanité du 12/11/97).

 

Quant à Henri Weber actuel membre de la direction du PS et ancien dirigeant de la JCR en 1968, il "invite"  à relire le Kautsky de 1918, alors dirigeant contre-révolutionnaire des lambeaux de la IIème Internationale:

"La prétention (sic) des bolchéviques d'édifier le socialisme dans le cadre de la Russie arriérée, écrit dés 1918 le "pape du marxisme", relève d'un volontarisme débridé et ne peut conduire qu'à la catastrophe." (Le Monde du 7/11/97)

 

Il s'agit donc bien d'un même coup d'effacer la formidable puissance de la révolution russe -et avec elle l'instrument de sa victoire historique, le marxisme, le parti bolchévique. Il s'agit bien de nier la dégénérescence stalinienne, de condamner le marxisme en lui attribuant la paternité des monstres qui ont usurpé son nom. Il s'agit enfin, et en fait, de condamner le prolétariat tout entier à la relégation définitive et sans appel au rang d'exploité. Car, pour l'"historien" Marc Ferro par exemple, c'est le prolétariat tout entier qui est coupable:

"L'idée centrale de mes travaux, c'est de montrer que la société "en bas" a participé aussi bien à la terreur qu'à la suppression de la démocratie, sans que les bolchéviques y soient pour quoi que ce soit" (interview dans l'Humanité du 7/11/97).

Pour parachever la curée, quelques "récupérateurs" (sait-on jamais, ça pourrait encore servir): Georges Labica, "philosophe" officiel du PCF, choisit l'autre aile de l'attaque, et voit en Engels, ce "type épatant", pas moins qu'un "stimulateur de nouvelles recherches", à "la pensée toujours en mouvement" et "dont le "Testament" est un "hymne à la démocratie". (L'Humanité du 28/10/97). Pas moins!

 

Quoi de plus utile pour des fossoyeurs armés d'une pelle appelée "citoyenneté" et d'une pioche nommée "démocratie" destinées à recouvrir de leur tombereaux de boue tout à la fois la réalité de la classe ouvrière et la nécessité de sa dictature! Quoi de plus nécessaire pour affirmer : plus rien n'existe ni n'est possible que l'État bourgeois et le maintien à tout jamais, pour le pire et pour l'encore pire, de la domination du capital sur le monde!

 

Restent encore ceux qui, tout en prétendant se revendiquer toujours du marxisme, rejettent le "léninisme" ou le "trotskysme" comme des déviations ou des "erreurs".

À tous ceux-là, Trotsky a déjà répondu par avance, et notamment dés 1937 :

"Les grandes défaites politiques provoquent inévitablement une révision des valeurs, laquelle se réalise généralement selon une direction double. D'une part, enrichie par l'expérience de la défaite, la véritable avant-garde défend bec et ongles l'héritage de la pensée révolutionnaire, et, sur cette base, s'efforce d'éduquer de nouveaux cadres pour les luttes de masse à venir. D'autre part, les routiniers, les centristes et les dilettantes effrayés par la défaite font de leur mieux pour détruire l'autorité de la tradition révolutionnaire et revenir loin en arrière, à la recherche d'une "Foi nouvelle".

(Bolchévisme et Stalinisme - Tome 14 des Oeuvres)

 


Ce qu'ils veulent effacer


Ce que l’on veut faire disparaître, c’est que la révolution d’Octobre  a ouvert aux masses la seule issue politique à même de répondre à leurs revendications et à leur aspirations historiques. “Avant même que le prolétariat fût au pouvoir, écrivait Trotsky, toutes les autres variantes de développement politiques furent soumises à l’expérience de la vie et rejetées comme inapplicables.”

 

Les "démocrates" installés au pouvoir après Février ne  devaient leur pouvoir qu'à l'appui servile des dirigeants des Soviets - mencheviks et socialistes-révolutionnaires - qui trompaient les masses en usurpant le drapeau du socialisme. Contre les revendications des ouvriers, des soldats et des paysans, la politique du Gouvernement Provisoire bourgeois et de ses lieutenants "ouvriers" dans les soviets se résumait à la défense des intérêts des classes dominantes : poursuite de la guerre impérialiste, défense de la propriété privée des moyens de production et des propriétés nobiliaires, maintien de l'État tsariste et de ses hiérarchies militaires et ecclésiastiques, maintien du carcan impérialiste russe.

 

Contrairement à ce que martèlent les "intellectuels" bourgeois à présent totalement rejoints par la meute, l'alternative qui était posée en 1917 ne se situait pas entre "démocratie" et "coup d'État" mais elle opposait deux classes fondamentales aux intérêts antagoniques: la bourgeoisie appuyée sur les débris de l'ancien régime d'une part, de l'autre la classe ouvrière, et derrière elle l'ensemble des exploités.

 

 Pour répondre aux aspirations de ces derniers, les bolchéviques ont démasqué les dirigeants traîtres qui bradaient la révolution à l'ennemi de classe. Les bolchéviques ont montré qu'il fallait exproprier les parasites sociaux qui subordonnaient la production à leurs intérêts, fermaient les usines pour faire refluer le mouvement des masses, profitaient de la guerre qu'ils avaient lancée comme d'une entreprise commerciale, montaient à leurs frais des milices privées pour écraser les Soviets. Contre eux, les ouvriers devaient exiger des Soviets, organes de leur propre pouvoir, qu'ils rompent avec la bourgeoisie et ne soient responsables que devant les masses. Ce n'est qu'en montrant cette voie aux masses russes, en  gagnant pas à pas leur confiance et leur soutien, en devenant majoritaires dans le prolétariat et dans sa représentation organisée en soviets, en devenant parti dirigeant de la classe ouvrière, que les bolchéviques ont pu permettre au prolétariat russe de renverser l'ordre ancien, en prenant le pouvoir.

 


Les bolcheviques au pouvoir


Ce qu'ils veulent effacer, c'est que, au pouvoir, les bolchéviques, dans des conditions extrêmement pénibles, ont pris en quelque mois des mesures qu'aucun autre gouvernement dans l'histoire n'a jamais prises, au compte de toute la population laborieuse, des ouvriers et des paysans.

 

Au pouvoir, les bolchéviques ont immédiatement (le 8 novembre 1917) aboli la diplomatie secrète, combattu pour la fin immédiate de la boucherie impérialiste, annulé les dettes des paysans, exproprié sans indemnité tous les grands propriétaires terriens, satisfaisant la revendication des paysans du partage des terres. Tout cela lors de la première séance du nouveau gouvernement ouvrier, le conseil des commissaires du peuple.

 

Ils ont ensuite aboli les inégalités de grade, de rang, de titre, et proclamé comme droit fondamental le droit des peuples à l'autodétermination, jusqu'à la sécession avec la Russie soviétique. Puis ils ont instauré le contrôle ouvrier dans toutes les entreprises de plus de cinq salariés, créé un organisme pour orienter la production en fonction des besoins des masses: le Conseil supérieur de l'économie nationale.

 

Dès décembre 1917, ils établissaient le droit des soldats à élire leurs officiers, le principe de l'élection des juges, l'alignement des salaires des fonctionnaires, y compris des commissaires du peuple, sur ceux des ouvriers. Ils autorisaient le divorce (quasiment impossible avant), reconnaissaient pour valable le seul mariage civil, au lieu du mariage religieux.

Fin décembre, début janvier, ils nationalisaient sans indemnité le secteur bancaire, annulaient la dette de l'État. En février, ils séparaient l'Église de l'État, l'école et l'Église. Au printemps, c'était la nationalisation du commerce extérieur, avant celle de la grande industrie, toujours sans indemnité pour les capitalistes.

Voilà donc ce qu'ils veulent effacer: au pouvoir, les bolcheviques ont pris les mesures contre les capitalistes et l'aristocratie décadente! Ils ont gouverné au compte des masses laborieuses de Russie.

Et l'offensive pour effacer ce fait fondamental ne date pas d'aujourd'hui: les plumitifs d'aujourd'hui trempent leur plume dans le sillon sanglant des armées impérialistes d'alors.

Dès la fin de la première guerre mondiale, l'ensemble des puissances impérialistes ont lancé en une sainte croisade contre-révolutionnaire leurs troupes contre le pouvoir des soviets, pour tenter de les détruire, de leur interdire de survivre à ce "crime".

 

Cette croisade impérialiste allait dévaster le pays, semer ruine et famine. La vitalité de la révolution lui permettra de résister, appuyée sur le soutien croissant du prolétariat mondial. Mais les impérialistes avaient mis la Russie révolutionnaire à genoux, préparant ainsi le terrain pour le développement ultérieur du cancer bureaucratique, du stalinisme.

 


La révolution russe a démontré la nécessité d'un Parti Ouvrier Révolutionnaire


Octobre 1917 l'a montré, prouvé, confirmé: pour que le mouvement spontané trouve une issue, il faut un parti révolutionnaire, une internationale ouvrière révolutionnaire. Ceux qui, aujourd'hui, s'en prennent au Parti Bolchévique parce qu'il aurait "confisqué" ou "dévoyé" la révolution russe ne font qu'exprimer l'effroi de leurs maîtres bourgeois: ils voudraient interdire aux prolétaires et aux jeunes le droit de s'organiser contre les organisations et institutions bourgeoises.

Les prolétaires et les jeunes, eux, le savent: chacun de leurs mouvements, chacune de leurs luttes se heurte à l'absence d'une véritable direction politique à même de les armer politiquement, de les orienter, de les unifier derrière son drapeau et qui ne soit responsable que devant eux. C'est ce rôle qu'a joué le Parti Bolchévique en 1917. Sans prétendre jamais se substituer aux masses, véritables acteurs de la révolution russe. Trotsky l'exprime ainsi :

"Le Bolchévisme lui-même, en tout cas, ne s'est jamais identifié ni à la révolution d'octobre, ni à l'État qui en est sorti. Le bolchévisme se considérait comme un des facteurs de l'histoire, son facteur conscient, facteur très important, mais nullement décisif. Nous voyons le facteur décisif -sur la base donnée des forces productives- dans la lutte des classes et, non seulement à l'échelle nationale, mais internationale."

 

Le Parti Bolchévique se définissait lui-même comme étant “l’avant-garde” de la classe ouvrière. Mais l'avant-garde n'est pas une fraction distincte du prolétariat: le combat, le programme du Parti Bolchévique étaient au contraire le produit et l'expression la plus aboutie de décennies de luttes ouvrières. Ses acquis politiques trouvaient leurs racines dans les plus grands combats de la classe ouvrière, fécondés par l'analyse marxiste: c’était l’héritage des mouvements révolutionnaires de 1848, de la Commune de Paris et de 1905; celui de Marx et Engels, de la Ligue des Communistes, des combats de la Ière et de la IIème Internationale.

Dans son histoire de la Révolution russe, Trotsky explique la différence fondamentale qui sépare le bolchévisme des partis petits-bourgeois, "démocratiques", comme des anarchistes, maximalistes et socialistes-révolutionnaires de gauche de l'époque:

"Le Bolchévisme se distinguait en ceci qu'il avait subordonné son but subjectif - la défense des intérêts des masses populaires- aux lois de la révolution considérée comme un processus objectivement conditionné. La déduction scientifique de ces lois, avant tout de celles qui gouvernent les masses populaires, constituait la base de la stratégie bolchéviste. Dans leur lutte, les travailleurs se guident non seulement sur leurs besoins, mais sur leur expérience de la vie. Le bolchévisme était absolument étranger au mépris aristocratique de l'expérience spontanée des masses. Au contraire, les bolchéviques partaient de cette expérience et bâtissaient sur elle. En cela était un de leurs grands avantages."

 

Ainsi, représentant l'expression consciente du mouvement de l'histoire mondiale de la lutte des classes, le parti bolchévique ne pouvait prétendre en dominer les flux et les reflux. Après la prise du pouvoir, il dut compter avec les séquelles monstrueuses d'une société arriérée, aggravées des destructions massives de la guerre. Il a dû s'engager dans la construction de la nouvelle société sur les décombres encombrants de l'ancienne, avec les matériaux du "vieux monde".

 


Le parti de la jeunesse, un parti vivant...


Parti révolutionnaire, le parti bolchévique était nécessairement le parti de la jeunesse. Dans Staline, Trotsky le souligne:

"La jeunesse de la génération révolutionnaire coïncidait avec celle du mouvement ouvrier. C'était l'époque des hommes âgés de dix-huit à trente ans. Les révolutionnaires plus âgés se comptaient sur les doigts de la main et paraissaient des vieillards.

Le mouvement ignorait complètement l'arrivisme, il vivait de sa foi en l'avenir et de son esprit de sacrifice. Il n'y avait ni routine, ni formules conventionnelles, ni gestes théâtraux, ni procédés oratoires. Le pathétique naissant était timide et maladroit. Les mots même de "comité "et de "parti" étaient encore neufs, avec leur fraîche auréole, et ils avaient pour les jeunes gens une résonance attirante et troublante.

Celui qui entrait dans l'organisation savait que la prison et la déportation l'attendait dans quelques mois.

 

On mettait son point d'honneur à tenir le plus longtemps possible avant l'arrestation; à se comporter avec fermeté en présence des gendarmes; à seconder le plus possible les camarades arrêtés; à lire en prison le plus grand nombre de livres; à s'évader au plus vite de déportation pour gagner l'étranger; à y faire provision de science pour rentrer et reprendre le travail révolutionnaire.

 

Les révolutionnaires professionnels croyaient ce qu'ils enseignaient; rien d'autre n'aurait pu les inciter à entreprendre leur chemin de croix"

 

Autre conséquence: le Parti Bolchévique n’était pas, et ne pouvait chercher à être, un parti “monolithique”. Les principes de sa construction avaient été posés par les conditions du combat politique lui-même. Les sociaux-démocrates, divisés en groupes épars fondés sur des bases politiques et organisationnelles très relâchées, étaient incapables d’opposer un front organisé à la répression et de donner une expression centrale aux luttes ouvrières. Les bolchéviques ont construit un parti unifié et discipliné, solide, capable de remplir ses tâches. Pour résister aux reflux de la lutte des classes, pour préparer de nouvelles luttes, il ne suffisait pas de regrouper des sympathisants: il fallait de véritables révolutionnaires professionnels formés par le parti, conscients et déterminés, tels que Lénine en jetait les bases dans "Que faire?" dés 1902.

 

Le centralisme démocratique du parti bolchévique se situe aux antipodes de la monstrueuse et mortelle caricature que la bureaucratie a fait régner dans les partis staliniens. La discussion politique était dans le parti bolchévique permanente, la démocratie dans le parti comprise comme un instrument indispensable d'éducation révolutionnaire, comme tout aussi indispensable pour arriver à apprécier collectivement la situation, arriver à homogénéiser politiquement le parti. C'était un parti vivant.

 

Ainsi, bien après encore la prise du pouvoir, la discussion sur toutes les questions est menée publiquement, devant tout le parti, dans sa presse. Des groupes se forment sur la base de plates-formes, s'expriment publiquement. Au 10° congrès du parti, en mars 1921, alors même que les fractions sont interdites dans le parti, le Comité central est élu à la proportionnelle sur la base du vote du parti sur les trois plates-formes existantes sur la question de la place des syndicats dans l'État ouvrier.

 


... le parti de la révolution


Trotsky , dans son article Bolchévisme et Stalinisme  rédigé en Août 1937, synthétise parfaitement le rôle fondamental du Parti bolchévique, face à tous ses ennemis et ses détracteurs :

"Le Parti bolchévique a montré dans l'action la combinaison de l'audace révolutionnaire la plus grande et du réalisme politique.  Il a, pour la première fois, établi, entre l'avant-garde et la classe ouvrière, l'unique rapport qui puisse assurer la victoire. Il a prouvé par l'expérience que l'alliance entre le prolétariat et les masses opprimées de la petite bourgeoisie rurale et urbaine n'est possible qu'à travers la défaite politique des partis petits-bourgeois traditionnels. Le parti bolchévique a montré au monde entier comment mener à bien une insurrection armée et prise du pouvoir."

 

Les articles parus dans CPS 68, 69 et 70 ont donné les éléments de fait permettant d'apprécier comment, en combattant pour devenir majoritaires, en combattant sur la ligne du front unique, au travers d'un réarmement politique impulsé par Lénine, le parti bolchévique a pu parvenir au pouvoir. Ils ont démontré que toutes les péroraisons sur le "coup d'État bolchévique" sont des falsifications.

Inlassablement, au contraire, les bolchéviques ont mené le combat pour unifier les masses, recueillir leur soutien majoritaire. Ils n'ont pas non plus mené le combat dans la seule perspective de construire leur parti, mais ont au contraire offert de s'unir avec tous les militants honnêtement révolutionnaires et ont remporté l'appui de larges fractions d'autres organisations ouvrières - comme l'"organisation inter-rayons" de Léon Trotsky, les socialistes-révolutionnaires de gauche et les anarchistes sincères, dont un grand nombre finirent par rejoindre le parti bolchévique.

 

Ce n'est que lorsqu'ils ont convaincu la majorité des ouvriers et paysans que les bolchéviques ont pris le pouvoir, l'histoire de la révolution russe le prouve: dès juillet 1917, à Petrograd, les ouvriers et les soldats s'étaient mobilisés par centaines de milliers pour exiger des Soviets qu'ils prennent le pouvoir. C'est à la jonction de la compréhension par la majorité du prolétariat russe qu'il fallait tout le pouvoir aux soviets et que ce pouvoir ne pouvait être atteint que si les bolchéviques prenaient la direction des soviets, que s'opère la possibilité de la victoire de la révolution russe. D'Avril à Octobre 1917, la tâche des bolchéviques peut se résumer dans l'opération de cette jonction. Ainsi, le parti bolchévique a permis que la révolution soit victorieuse, dans le rapport que souligne Trotsky:

"Ceux qui opposent l'abstraction des soviets à la dictature du parti devraient comprendre que c'est seulement grâce à la direction bolchévique que les soviets ont été capables de sortir de la boue réformiste et d'atteindre la forme d'État du prolétariat."

(article cité).


Octobre 1917, premier chapitre de la révolution mondiale


Au pouvoir, les bolchéviques ont combattu pour la victoire de la révolution prolétarienne mondiale, non seulement en défendant becs et ongles la révolution russe, dont l'écrasement eût été une défaite écrasante pour l'ensemble des prolétaires du monde entier, mais dans le même temps en tentant, par la constitution de la III° Internationale, de former des partis révolutionnaires dans tous les autres pays.

 

C'est en mars 1919 que se tient le premier congrès de l'Internationale, malgré le blocus organisé par les impérialistes contre la Russie des soviets. En effet, le mot d'ordre des staliniens, celui du “socialisme dans un seul pays”, n’a jamais été celui du Parti Bolchévique.

 

Ce qui a commencé avec 1917, avec la rupture du "maillon le plus faible de l'impérialisme" (Lénine), c’est la révolution mondiale pour l’édification du socialisme, pour la socialisation mondiale des moyens de production et l’organisation de cette production en fonction des besoins des masses.

Les conditions qui avaient conduit en Russie à l’effondrement du tsarisme n’étaient pas propres à la seule Russie: pour les soldats envoyés au front au compte des seuls intérêts bourgeois, pour les ouvriers et ouvrières surexploités des usines au nom de "l’effort de guerre", alors même que les profiteurs de guerre exhibaient leur patriotisme cynique, la première guerre mondiale avait été l’illustration brutale et meurtrière de ce qu’est l’impérialisme analysé par Lénine, l’époque du capitalisme pourrissant, voué aux crises et aux guerres... mais aussi aux révolutions.

Pour les ouvriers du monde entier, “vainqueurs” comme “vaincus”, rien n’avait été gagné. Dans le même temps où la révolution triomphait en Russie, une vague révolutionnaire déferlait sur l’Europe: crises révolutionnaire en Allemagne (1918 et 1923), en Italie (1919), constitution d'un gouvernement ouvrier en Hongrie (1919), grève générale en Grande-Bretagne (1919), grandes mutineries en France (1917)... Lénine et Trotsky, les dirigeants de la révolution russe, ont toujours, et dés avant la victoire en Russie, considéré que la victoire du prolétariat dans un pays capitaliste avancé, à commencer par l'Allemagne,  était plus essentielle encore que ce qui se passait en Russie. Lénine a répété qu'il était prêt à "sacrifier" la révolution russe à la victoire de la révolution en Allemagne.

 

Les bolchéviques savaient qu'une Internationale Ouvrière Révolutionnaire était nécessaire. Ils savaient que la révolution d’Octobre ne se suffisait pas à elle-même, et ne survivrait pas si elle n'était pas suivie d'autres à brève échéance.

"Toutes les déclarations à ce sujet  des dirigeants bolchéviques de 1917 à 1923, écrit encore Trotsky, conduisent à une seule conclusion : sans révolution en Occident., le bolchévisme sera liquidé, soit par la contre-révolution intérieure, soit par l'intervention étrangère ou par la combinaison des deux".

 

Dès la faillite de la IIème internationale, qui avait voté les crédits de guerre en 1914, leur combat avait été de regrouper les révolutionnaires à l’échelle mondiale.

Les conditions de la guerre ne leur ont pas permis de forger à temps une direction révolutionnaire mondiale de la trempe du Parti Bolchévique, ce qui explique pour une large part le reflux de la vague révolutionnaire.

  

 Les puissances impérialistes avaient bien compris ce à quoi elles devaient faire face: dès la fin de la guerre, à la conférence de Versailles, Lloyd George pouvait dire avec l’assentiment de tous que “le principal ennemi, c’est le spartakisme".

Le sort de la révolution mondiale se concentrait en Allemagne: cependant, l'organisation révolutionnaire allemande, la Ligue Spartakiste de R. Luxembourg et K. Liebknecht, ne comprenait pas la tactique employée par les bolchéviques. Elle menait le combat en s'appuyant sur la seule fraction avancée du prolétariat - ceux qui comprenaient la nécessité de la prise du pouvoir. Dans ces conditions, la bourgeoisie allemande, s'appuyant sur la participation active des dirigeants social-démocrates majoritaires, a pu écraser la révolution, assassiner les révolutionnaires allemands, à commencer par Luxembourg et Liebknecht.

Le reflux de la vague révolutionnaire a permis à l'impérialisme de mener l'offensive contre la Russie soviétique: la paix de Brest-Litovsk (mars 1918) a été imposée par l'impérialisme allemand au prix de territoires immenses et très productifs.

 

Mais la bourgeoisie entendait bien procéder à l'éradication totale du pouvoir ouvrier: avec l'appui de toutes les grandes puissances, la guerre civile (1918-1921) a été provoquée. Elle a entraîné plus de 7 millions de morts, autant que la guerre mondiale. Et aujourd'hui, notamment le "livre noir du communisme" à l'aplomb inouï d'attribuer ces morts au "communisme"! Crapules!

 


"terreur rouge" contre terreur blanche


La Terreur Blanche a commencé avec l'appui direct, matériel et militaire, de toutes les plus grandes puissances. Pour la seule Sibérie, dès 1918, les forces impérialistes en présence se dénombraient par dizaines de milliers ( 73000 japonais, 60000 tchèques, 8000 américains, 2500 britanniques, 1500 italiens, 1000 français!). Dans le même temps, l'arrêt total des échanges avec la Russie était décrété. Les massacres systématiques perpétrés par les armées blanches s'apparentaient à ceux des Versaillais contre les Communards et préfiguraient les pires méthodes du fascisme et du nazisme: élimination des juifs, apparentés aux bolchéviques (150000 juifs massacrés par les Blancs en Ukraine pour la seule année 1919); dépérissement intentionnel des prisonniers de guerre (de mai à août 1918, en Finlande, 11783 prisonniers sont morts de cette "négligence" délibérée); massacres de masse (comme celui de Tavastehus qui fit 10000 victimes); viols collectifs; politique de "terre brûlée"...

 

 La "Terreur Rouge" a donc dû être décrétée dans une situation où la Russie soviétique, largement amputée, était déjà dévastée par la guerre mondiale. L'État ouvrier devait faire face aux armées blanches et impérialistes, ainsi qu'au retournement terroriste des Socialistes-Révolutionnaires de gauche. Il devait faire face à un autre héritage de la Russie tsariste: la faim, la famine frappant des dizaines de millions d'hommes dans un pays où  l'agriculture était profondément arriérée, un pays dans lequel le règne de l'absolutisme avait interdit qu'ai lieu même une réforme agraire de type démocratique-bourgeoise.

Ces fléaux étaient accrus encore après des années de guerre par la volonté d'asphyxie des affameurs impérialistes pour écraser la jeune république soviétique. Comment imaginer qu'il puisse être fait face à de tels obstacles dans la sérénité et la douceur de quelques remontrances! Le jeune État ouvrier assiégé dans les pires conditions ne pouvait se laisser aller à des tergiversations prétendument humanistes.

En réalité, si les "historiens", les "journalistes", les petits-bourgeois donneurs de leçons ne peuvent pardonner la Terreur Rouge, c'est précisément parce qu'elle a permis à l'État ouvrier de survivre. Et il en va ainsi de tout ce qu'ils voudraient présenter comme des épouvantails.

 

 L'armée Rouge? Elle a été la première armée révolutionnaire! Contrairement aux armées “blanches” qui s'appuyaient sur l'impérialisme mondial et sur la dictature sanguinaire de ses "chefs", l'Armée Rouge puisait ses forces vives dans l’enthousiasme révolutionnaire des soldats bolchéviques et ouvriers, dans le soutien des populations qu'elle défendait. Ses premiers régiments ont été formés par des dizaines de milliers de volontaires. Pour la paysannerie que la réaction dépossédait de ses terres, pour les ouvriers, pour les minorités nationales et juive que les Blancs traquaient sans merci, l’Armée Rouge offrait un rempart. Face à l’autoritarisme et à la barbarie qui étaient de mise dans les armées blanches, l’Armée Rouge forgeait sa discipline dans l’abnégation révolutionnaire, dans la conscience politique des cadres bolchéviques qui l'encadraient, cadres auxquels les spécialistes militaires étaient subordonnés. Trotsky lui-même, en tant que commissaire du peuple, a passé une grande partie de la guerre à soutenir directement les fronts les plus exposés. L’Armée Rouge n’avait pas peur d’instruire ses soldats: la culture, l'alphabétisation, l’approvisionnement du front en livres et brochures étaient considérés comme des tâches essentielles.

 

La Tcheka? Elle était la police politique du gouvernement soviétique, avait pour tâche de guetter et d'arrêter les infiltrations, les sabotages et les actes de terrorisme. Elle effectuait la surveillance (et  le cas échéant la répression) des anciens fonctionnaires tsaristes, des terroristes SR, des profiteurs de guerre, des officiers, des dirigeants bolchéviques eux-même. Ces fonctions étaient évidemment indispensables; mais la Tcheka n'a jamais eu l'importance d'un KGB au service de la domination bureaucratique: elle s'appuyait comme l'Armée Rouge sur la conscience politique de ses meilleurs éléments. Elle s'appuyait sur le soutien de la population à qui elle rendait des comptes: ainsi, la vague d'exécutions après l'attentat organisé par le parti Socialiste-Révolutionnaire contre Lénine, après la signature des accords de Brest-Litovsk, a-t-elle été en bonne partie le fait des ouvriers et des marins de Cronstadt eux-mêmes. Tout cela ne fait qu'illustrer ce qu'expliquait Lénine: au contraire des États bourgeois, le jeune État ouvrier n'est un État fort que de la conscience des masses.

 

Quant aux prétendus "goulags" dont les Bolchéviques auraient été les instigateurs, dés 1918, bien avant Staline, il faut dénoncer là une parfaite escroquerie. Comme dans toute guerre, où sont faits prisonniers des soldats ennemis, la guerre à laquelle le jeune État ouvrier dut faire face eut ses prisonniers, et ses camps de prisonniers. Il est vrai que, du côté des Blancs, on ne s'embarrassait certainement pas de prisonniers. Les goulags ont réellement commencé avec Staline, et particulièrement à partir de la fin des années 20, avec les premières déportations de masse.

 


La guerre civile


Le Parti bolchévique a été contraint par toute une série de circonstances à prendre des mesures coercitives, draconiennes, exceptionnelles, brutales, pour sauver les conquêtes révolutionnaires en péril.  Ces mesures étaient indispensables à la survie de l'État ouvrier.

Le “communisme de guerre” pratiqué jusqu'à la fin de la guerre civile, en 1921, n’était pas la "norme" du communisme mais l’instauration d’une rigueur extrême rendue indispensable par la dévastation totale du pays.

Pour permettre aux villes de survivre à la famine, des réquisitions forcées ont été instaurées sous l’égide de brigades d'ouvriers et de petits paysans. Pour permettre aux usines de tourner, le travail a été rationalisé, presque militarisé, sous l’égide des syndicats ouvriers. Si la famine, par la suite, a entraîné des soulèvements paysans contre les réquisitions, la responsabilité en revient à ceux qui ravageaient les campagnes.

 

Mais les révisionnistes zélés qui se disent "historiens" aiment à rechercher la source du mal en dehors du temps et de l'espace, dans les "racines" du bolchevisme. Un mélange de références historiques soigneusement choisies, de citations tronquées et de calomnies pures et simples permet le plus souvent de soutenir les propos de ces "experts". Et, de la dictature du prolétariat avancée par Lénine comme une nécessité incontournable, ils s'empressent de faire l'amalgame avec les mesures dictées par les conditions de la guerre civile.

Le supplément à Libération du 6/11/97 donne un exemple parfait de cette thèse grossière:

 

"Deux mois après le début de la guerre de 14-18, Lénine n'écrivait-il pas que "l'essence entière de notre travail (...) est de viser à la transformation de la guerre en guerre civile." qui n'est elle-même que "la continuation, le développement et l'accentuation de la guerre de classe."?

La guerre civile n'est donc pour Lénine qu'une tentative réformiste qu'il faut dépasser au plus vite si l'on veut brûler l'étape de la "révolution bourgeoise". D'où le (facile) coup de force bolchevique d'octobre, qui n'est que le kidnappage de la révolution via l'entourloupe du fameux "tout le pouvoir aux soviets". La guerre civile chère au coeur de Lénine pouvait commencer."

Une telle "méthode" n'a rien à envier à celles des procès staliniens de Moscou, ni aux pires méthodes policières. Il est vrai que les "journalistes" de Libération sont à bonne école : ce journal est à l'origine une feuille de propagande maoïste, une variante du stalinisme qui n'a jamais été en reste vis-à-vis de ses homologues du Kremlin quant aux falsifications et à la terreur contre-révolutionnaire. Comme l'a écrit Souvarine: "Ce n'est pas parce qu'on change de trottoir qu'on change de métier".  Et comme on l'a dit à propos d'Aragon :"Ce sont les jeunes putains qui font les vieilles bigotes".

 

Seuls en effet des canailles, des ignorants, ou un mélange des deux, peuvent prétendre ignorer que la ligne des bolchéviques: "la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile", était celle de toute la seconde internationale! Cette orientation signifie: lutte intransigeante contre la guerre impérialiste, par les méthodes de la lutte des classes, sur la ligne synthétisée ainsi par le révolutionnaire allemand K.Liebknecht: "l'ennemi principal est dans notre propre pays".

 

Ce qui était "cher au cœur" de Lénine et des bolchéviques et de tous les vrais internationalistes, c'était de hâter la fin de la boucherie impérialiste, des millions d'ouvriers et de paysans s'entre-tuant en masse pour le compte des intérêts des puissances capitalistes, qui ne sont pas les leurs.

La victoire de la révolution d'octobre, puis la révolution allemande de 1918, ont arrêté la guerre: la guerre impérialiste s'est transformée en guerre civile, classe contre classe.

 

La guerre civile en Russie a été lancée par les grandes puissances capitalistes. Elle a démontré la nécessité de la dictature du prolétariat instaurée après Octobre 1917.

Car la prise du pouvoir ne résout pas spontanément les contradictions de classes: seul le développement de la production sur des bases nouvelles, permettant la satisfaction progressive des besoins de tous, peut permettre l'émergence d'une société sans classes. Cela exige l'arrivée au pouvoir du prolétariat à l'échelle internationale, puis mondiale.

 

Dans un premier temps, sur la base de l'État antérieur, la classe ouvrière  doit  bâtir son propre État; elle doit imposer sa dictature aux ex-classes dominantes et face à l'ennemi impérialiste. L'établissement de cette dictature pouvait être plus ou moins coercitif, et les conditions de la guerre pouvaient laisser supposer qu'une guerre civile serait nécessaire à la prise du pouvoir - ce que le pourrissement du régime tsariste avait d'ailleurs écarté.

 

En fait, après octobre, l'indigence politique, militaire et numérique de la contre-révolution avait pour un temps permis l'instauration d'une "dictature" extrêmement peu contraignante.  Mais l'écrasement de la première vague révolutionnaire allemande et le déclenchement de la Terreur Blanche ont imposé la nécessité d'une dictature plus  draconienne.

 


La dictature du parti


Un aspect particulier de la révolution russe, corollaire à la "Terreur Rouge", constitue la "preuve" favorite des procureurs anti-bolchéviques pour nier son rôle de défenseur des intérêts ouvriers, comme pour nier toute différence entre bolchevisme et stalinisme: le passage de la dictature du prolétariat à celle du Parti Bolchévique, ou plus précisément le fait que c'est le parti bolchévique seul qui a dirigé l'État ouvrier issu de la révolution, au compte du prolétariat.

 

La guerre civile, remportée par les Bolchéviques, s'était faite au prix le plus lourd, la Russie était presque agonisante, le prolétariat était pratiquement détruit physiquement. La révolution ne pouvait plus s'appuyer que sur le seul parti bolchévique, en comptant une nouvelle vague révolutionnaire en Europe, en comptant sur l'immense travail accompli sous la direction de ce parti dans les congrès de l'Internationale communiste pour résoudre la question clé: celle de la direction révolutionnaire dans les pays d'Europe.

La dictature du parti avait du être décrétée dans ces conditions critiques. Trotsky a justifié les mesures d'interdiction envers les autres partis, et l'interdiction des fractions dans le parti bolchévique :

"En ce qui concerne l'interdiction des autres partis soviétiques, elle ne découlait d'aucune "théorie" du bolchévisme, mais constituait une mesure de défense de la dictature dans un pays arriéré, dévasté, entouré d'ennemis. Pour les bolchéviques, il fut clair, dés le début, que cette mesure, complétée plus tard par l'interdiction des fractions à l'intérieur du parti dirigeant lui-même, signalait un énorme danger. La racine de ce danger ne résidait pas cependant dans leur doctrine ou leur tactique, mais dans la faiblesse matérielle de la dictature, dans les difficultés de sa situation intérieure et extérieure. Si la révolution avait vaincu, il n'y aurait plus eu nécessité d'interdire les autres partis soviétiques.

 

Il est absolument indiscutable que la domination d'un parti unique a servi comme point de départ juridique au régime totalitaire stalinien. Mais la raison d'un tel développement ne réside pas dans le bolchévisme ni dans l'interdiction des autres partis comme mesure de guerre temporaire, mais dans la succession des défaites du prolétariat en Europe et en Asie." (Texte cité)


Des "invalides moraux"


Mais pourtant, nombreux sont ceux qui se réclament du marxisme et du trotskysme et qui "découvrent" avec une touchante naïveté un nombre incroyable d'erreurs commises par les bolchéviques. Dans le programme de transition, Trotsky qualifiait cette espèce d'individus "d'invalides moraux". Il n'est en réalité pas besoin de détailler l'ensemble de ces positions qui pullulent dans "l'extrême-gauche": en effet, l'ensemble de ces arguments a été concentré il y a presque trente ans par feu Ernest Mandel, (dont le pseudonyme était Germain), figure de proue du révisionnisme qui a liquidé la Quatrième internationale. Il écrivait dans sa brochure: "De la bureaucratie" :

"Si le parti bolchévique avait compris le problème à temps au début des années 20, en autorisant l'existence des fractions dans le parti bolchévique et celles de plusieurs partis soviétiques, s'il avait en même temps systématisé certaines formes d'autogestion, dans les entreprises, la résistance à la bureaucratie aurait été infiniment plus grande".

Les bolchéviques seraient donc responsables en grande partie du stalinisme, même si c'est involontairement ("trotskysme" oblige). Que répondre à de telles accusations?

 

Simplement ce que Stéphane Just écrivait dans Défense du trotskysme 2, en 1971 (pp 271-272).

"L'interdiction des fractions au sein du parti bolchévique, des partis que Janus-Germain-Mandel appelle "soviétiques" étaient des mesures exceptionnelles, tragiques mais indispensables au début des années 1920, afin de sauver le cœur de la révolution, le parti bolchévique.

En les circonstances historiques données - celle d'un premier reflux du prolétariat mondial, de l'épuisement physique et psychique du prolétariat de l'URSS, de sa dislocation, de sa quasi-disparition - le parti bolchévique concentrait en lui les intérêts historiques du prolétariat de l'URSS et du prolétariat mondial.

 

La contre révolution montait de partout à l'intérieur des soviets; les partis que Janus-Germain-Mandel appelle "les partis soviétiques" étaient des agences de l'impérialisme, et s'apprêtaient à détruire l'État né de la révolution d'octobre. A l'intérieur du parti, les forces centrifuges tendaient à le disloquer sous la pression de la contre-révolution montante. Des mesures d'urgence, des mesures d'exception étaient indispensables pour sauver l'État et sauver le parti, le seul support possible - en raison de la dislocation de la classe ouvrière, de son épuisement physique, psychique - de l'État ouvrier.

 

La dialectique historique a mis le parti le plus révolutionnaire du prolétariat face à la plus tragique des situations: sauver l'État ouvrier né d'octobre, de la révolution prolétarienne, alors que la base sociale, par suite de la guerre civile et de l'isolement de la révolution russe, de cet État se liquéfie, disparaît presque. N'en déplaise à l'infâme petit-bourgeois Janus-Germain-Mandel, et à tous ses congénères, la direction du parti bolchévique y est parvenue.

Elle ne pouvait cependant faire des miracles. Sous la forme de la bureaucratie naissantes, l'ennemi était également dans la place.

Privé de ses fondements sociaux, l'État ouvrier dégénérait. Ses racines politiques privées du terreau prolétarien, de la substance sociale ouvrière, l'osmose avec un prolétariat quasi-liquéfié rompue, le parti devenait malade, s'infectait, la scrofulose bureaucratique se développait, s'emparait de lui, allait finir par le détruire. La bureaucratie montante se référait aux mesures d'exception, mais elle modifiait radicalement leur contenu et leurs formes. Elle élaborait la théorie du "monolithisme du parti", sœur jumelle de la "construction du socialisme en un seul pays". Du temps de Lénine, l'interdiction provisoire des fractions n'empêchait pas les plus vives discussions à l'intérieur du parti, qui de plus s'exprimaient publiquement. Ne pas prendre ces mesures d'exception revenait à rendre à l'ennemi la place avec armes et bagages. Il reste qu'elles étaient un remède de cheval, tout aussi indispensables à l'instant, que dangereuses à la longue. Mais ce n'est pas de cela que le parti bolchévique est mort.

 

Ces mesures évitèrent sa dislocation: le parti, malade certes, envahi par la bureaucratie certes, continua à vivre. Il fallut plus de dix ans à la bureaucratie pour le détruire comme parti bolchévique. La bataille politique de l'opposition de gauche put prendre naissance et se développer à l'intérieur du parti.

 

Bien que finalement défaite, l'opposition de gauche à l'intérieur du parti bolchévique, partie saine d'un organisme qui se gangrenait, défendit les intérêts du prolétariat. Elle empêcha la bureaucratie parasitaire de liquider les conquêtes d'Octobre, la propriété étatique des moyens de production, le monopole du commerce extérieur. (...) la tradition du bolchévisme fut sauvegardée, le programme de la révolution prolétarienne fut défendu et enrichi. De l'opposition de gauche à la IV° Internationale le cadre politique d'organisation nécessaire au programme se constitua."

 


Victoire de la contre-révolution bureaucratique


La dictature du parti s'était imposée comme une mesure tragique et transitoire, dans l'attente de la régénérescence du prolétariat. La réaction petite-bourgeoise se reflétait au sein même du Parti Bolchévique, nécessitant un durcissement de son fonctionnement interne et l'interdiction des fractions. Seule l'arrivée au pouvoir du prolétariat dans un autre pays pouvait permettre aux bolchéviques de remporter une victoire décisive sur la petite-bourgeoisie. Dans les limites de la seule URSS, inévitablement les contradictions deviendraient intenables. La nouvelle politique économique, la N.E.P., lancée en 1921, était un recul nécessaire: appel au marché, fin des réquisitions contre les paysans et impôt en nature. Avec elle revenaient "messieurs les exploiteurs: spéculateurs, marchands, concessionnaires" (Trotsky - Ma Vie). Mais ce n'était qu'une solution transitoire.

 

En effet, comme Trotsky l'explique dans La Révolution trahie:

«Le jeune Marx écrivait deux ans avant le Manifeste Communiste: "...le développement des forces productives est pratiquement la condition première absolument nécessaire (du communisme) pour cette raison encore que l'on socialiserait sans lui l'indigence et que l'indigence ferait recommencer la lutte pour le nécessaire et par conséquent ressusciter tout le vieux fatras...". » (« La Révolution Trahie » page 480 du recueil « De la révolution»).

Donc, dans le cadre de la seule URSS, seul pouvait réapparaître en bout de compte "le vieux fatras". Telle est l'explication fondamentale du développement de la bureaucratie, et en aucun cas le bolchévisme ou sa politique. Sur la base de la misère, de la liquéfaction du prolétariat, prenant un élan avec la démobilisation de l'armée rouge qui répandit dans toutes les sphères de la société les méthodes qui avaient permis de gagner la guerre civile, "une puissante caste de spécialistes de la répartition se forma et se fortifia grâce à l'opération nullement socialiste qui consistait à prendre à dix personnes pour donner à une seule" (idem).

 

Tout dépendait du sort de la seconde vague révolutionnaire qui déferlait en Europe, donc de l'aptitude des dirigeants de la IIIème Internationale à nourrir et à orienter le mouvement des masses. Dans une situation où à la fois les partis communistes étaient encore jeunes et inexpérimentés, imprégnés de social-démocratisme, et où à la fois s'exprimaient déjà dans l'Internationale les contradictions qui existaient au sein de l'URSS la seconde révolution allemande (1923) n'a pas pu aboutir du fait de l'orientation opportuniste imprimée aux communistes allemands. C'était un tournant décisif: les bolchéviques comprenaient parfaitement que cela signifiait plusieurs années d'isolement pour l'URSS.

 

La mort de Lénine en 1924 devait porter un coup terrible à l'avant-garde révolutionnaire. Lénine avait, notamment depuis 1922, au XIème Congrès du parti bolchévique, dénoncé les progrès de la bureaucratie dans les rangs du parti, et formé par la suite avec Trotsky une fraction secrète contre Staline, en qui la bureaucratie naissante reconnaissait de plus en plus son chef, lui qui se situait à la tête de l'organisme où la jonction entre le parti et la bureaucratie de l'appareil d'État était la plus forte: le secrétariat à l'organisation. Tandis qu'enflait une campagne contre le "trotskysme", exhumant les divergences anciennes et dépassées entre Lénine et Trotsky, prises hors contexte (ou en inventant au besoin), la bureaucratie montante posait aux épigones, aux suivistes moutonniers. Staline, bien qu'ayant eu de nombreuses divergences avec Lénine, s'était bien gardé de les afficher devant le parti. Ce qui n'avait pas empêché Lénine de saisir le danger et de rompre avec lui peu avant de mourir.

 

Privée de son chef, la direction du parti se voyait ouvertement divisée entre fractions reflétant les tensions sociales: la bureaucratie, était représentée par Staline; les "nepmen", les profiteurs de la nouvelle politique économique, se retrouvaient derrière Boukharine. L'avant-garde révolutionnaire, derrière Trotsky, puis Zinoviev et Kamenev, se trouvait de plus en plus cantonnée à l'impuissance. La politique stalinienne d'intégration des communistes chinois au Kuomintang nationaliste bourgeois de Tchang-Kaï-Tchek sabota la révolution de 1924-1927 en Chine, portant par là même un coup décisif aux chances de survie du Parti Bolchévique comme parti révolutionnaire.

 


Ce n'est pas le socialisme qui a fait faillite: c'est le stalinisme


Le stalinisme n’était pas "l’héritier" d’Octobre. Il s’est construit sur la base de fonctionnaires petits-bourgeois, de bureaucrates qui avaient investi l'État ouvrier et aspiraient à la “paix”, c’est-à-dire à la contre-révolution. Cette bureaucratie a trouvé sa principale expression politique dans la théorie du “socialisme dans un seul pays” totalement étrangère au bolchevisme, qui était l’expression de cette volonté qu’avaient les bureaucrates de laisser la révolution où elle en était, c’est-à-dire au point mort. Pour cela, il leur a fallu liquider le bolchevisme.

Le stalinisme s’est construit en organisant la liquidation du Parti Bolchévique. Une longue lutte a été menée qui a abouti à l’exil de Trotsky, à la déportation de milliers de cadres révolutionnaires et aux Procès de Moscou qui, par la torture, et les falsifications ont cherché à discréditer, et ont exterminé, les véritables bolchéviques.

 

Toute la politique des staliniens a  consisté, de plus en plus consciemment, à saboter les mouvements révolutionnaires. En Allemagne, en 1933, au nom  de la lutte contre la social-démocratie, rebaptisée "social-fascisme", la bureaucratie interdit le front unique des organisations ouvrières contre le nazisme, permet l'écrasement du prolétariat. Le soutien des partis de la III° Internationale à cette politique criminelle marque son passage décisif du côté de l'ordre bourgeois.

Même combat contre-révolutionnaire en Espagne (1936), par l'association sous le signe du "front populaire" à des dirigeants bourgeois au nom de la "République", et par la liquidation physique des militants des autres organisations ouvrières (PSOE, CNT-FAI et POUM). En usurpant le nom de "communisme" aux yeux des prolétaires du monde entier, la bureaucratie du Kremlin a en fait systématiquement combattu, en accord et en subordination à l'impérialisme, toute possibilité pour les ouvriers d'aller vers le socialisme. Pourquoi? Parce que tout développement sérieux de la révolution mondiale sapait la base sociale même de la bureaucratie: l'isolement de la révolution dans un seul pays arriéré, le régime policier inspiré du fascisme qui lui était nécessaire en tant que caste parasitaire pour maintenir sa domination contre le prolétariat.

 

Mais dans le même temps, les conquêtes sociales d'Octobre subsistaient à travers l'existence de la propriété étatique des moyens de production qui offraient un point d'appui aux ouvriers des pays capitalistes pour s'engager vers le socialisme. C'est ce qui explique que dans de nombreux pays (Europe de l'Est, Chine, Corée, Vietnam, Cuba), l'expropriation des capitalistes ait été imposée  par des processus au cours desquels  la bureaucratie et les partis petits-bourgeois qui la défendaient ont confisqué aux masses tous les éléments du pouvoir auquel celles-ci aspiraient par la répression, la mise en place d'un cadenassage policier et politique.

La bureaucratie stalinienne s’est encore illustrée par la répression féroce des ouvriers de Berlin-Est (1953),  de Hongrie (1956),  de Tchécoslovaquie (1968), de Pologne (1981) exprimant tous le mouvement vers la révolution politique, pour établir un véritable pouvoir ouvrier.

 

Les mouvements qui ont explosé en 1989 procédaient eux aussi d'une vague révolutionnaire pour le renversement de la bureaucratie stalinienne, dans des conditions où la pression économique de l’impérialisme et la course aux armements avaient ruiné les dictatures bureaucratiques. Ce mouvement s’est appuyé sur la haine des masses à l’égard de ces dictatures staliniennes. Mais des décennies d'emprise contre-révolutionnaire ont abouti dans ces pays à la perte totale des traditions politiques du bolchevisme: en Chine, la bureaucratie a pu écraser le mouvement par la répression sanglante de la place Tien-an-Men; en RDA, en Roumanie, en URSS... ce sont des franges de la bureaucratie elle-même qui, faute de Partis Ouvriers Révolutionnaires, ont égaré un mouvement désorienté. C’est dans l’absence d’une perspective révolutionnaire, et non par une “victoire de la démocratie”, que la voie a été ouverte à la restauration capitaliste.


Le prolétariat, la jeunesse, reprendront la voie du combat pour le socialisme


Quelles que soient les défaites qui ont été infligées aux masses, la révolution d’Octobre a ouvert la voie. Octobre 1917 a montré qu’il était possible de prendre le pouvoir et de construire un État ouvrier dans la perspective de la révolution mondiale. Toutes les campagnes à la gloire de la “démocratie” bourgeoise, de "l’économie de marché” triomphante ne peuvent masquer aux masses la monstrueuse réalité du capitalisme: l’offensive continue contre l’ensemble des conditions de vie de la classe ouvrière, des chômeurs par millions, la misère qui frappe les trois quarts de la planète, l'exploitation de plus en plus intense, l'oppression, les guerres.

 

La dislocation de l’URSS constitue une défaite majeure pour la classe ouvrière à l’échelle mondiale. Il faudra de longues années de lutte pour que se dégagent à nouveau des organisations de la trempe du Parti Bolchévique.

Mais la bureaucratie et l'impérialisme conjugués ne sont jamais parvenus à détruire les acquis politiques et organisationnels du bolchevisme. La IVème Internationale de Trotsky a réussi à transmettre ces acquis à plusieurs générations de militants. Malgré la dislocation de cette Internationale, malgré la liquidation du Parti Communiste Internationaliste qui incarnait la continuité de la lutte pour sa reconstruction, la lutte pour la construction de Partis et d'une Internationale Ouvrière Révolutionnaire n'a jamais été annihilée.

 

L’ordre du jour reste celui qui était posé en 1917, parce qu'il est toujours imposé par l'alternative "Socialisme ou Barbarie". Le capitalisme a depuis longtemps épuisé ses capacités: "l’utopie" n’est pas de combattre pour le socialisme, mais de croire que la crise, le chômage, les guerres et tous les fléaux qui accompagnent l’époque impérialiste se résoudront d’eux-mêmes, comme des maux aussi inéluctables que passagers.

 

Pour répondre aux aspirations de l’humanité toute entière, il est nécessaire d’en finir avec le capitalisme, de détruire les États bourgeois, d’exproprier la bourgeoisie sur la base d'États ouvriers. Cela implique de construire un Parti Ouvrier Révolutionnaire, une Internationale ouvrière Révolutionnaire. "La rénovation du mouvement se fait par la jeunesse" rappelle le programme de transition. C’est ce combat, éclairé par l'expérience historique de la révolution d'Octobre, que mènent les étudiants révolutionnaires regroupés autour de l’Insurgé.

Le 24/01/98

 

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