Article paru dans Combattre pour le Socialisme  n°4 (86) de juin 2001

 

Algérie:             A BAS LE POUVOIR ASSASSIN !

POUR UN AUTHENTIQUE PARTI OUVRIER

 

Avril 2001: émeutes à caractère insurrectionnel en Kabylie


A l'heure où cet article est écrit, des émeutes à caractère insurrectionnel se poursuivent en Kabylie. Relatant ces évènements qui ont débuté le 18 avril, la presse a parlé d'"embrasement général" : durant plusieurs jours, dans les agglomérations principales comme dans des milliers de villages, la jeunesse principalement s'est affrontée aux troupes de la gendarmerie et de la police anti-émeutes, s'en prenant aux représentants et aux symboles de l'Etat (gendarmeries, centres des impôts, édifices publics, mairies, résidences de personnalités politiques et sièges de partis, etc.) comme ce fut le cas à Alger et dans d'autres villes importantes en octobre 1988.

 

Durant toutes ces journées, la mobilisation des collégiens et des lycéens a été massive, dans toutes les villes et les villages de Kabylie (principalement à Tizi Ouzou, Bejaia, Bouira), mais aussi dans d'autres régions comme Sétif, Oran, Alger, Tébessa, etc. Au-delà de cette période, la mobilisation s’est poursuivie jusqu’à culminer dans une gigantesque “ marche noire ” à Tizi Ouzou qui réunit le 21 mai près de 500 000 personnes.

 

La mort du jeune Guermah Massinissa tué le 18 avril dans les locaux de la gendarmerie de Beni Douala a mis le feu aux poudres : la réaction à cet acte provocateur a été immédiate et spontanée. N'en déplaise à ceux qui voulaient y voir un "réflexe identitaire" des Kabyles, les revendications des jeunes ont porté avant tout sur les conditions de vie (la Kabylie est l'une des régions les plus touchées par le chômage). La presse rend compte des réflexions des manifestants :

"Donnez-nous du travail, des logements, de l'espoir, et il y aura le calme".

 

De ce fait, ces revendications sont celles de toute la jeunesse algérienne, de l'ensemble de la population laborieuse du pays. Mais les revendications ont aussi désigné l'objectif à atteindre: mettre à bas le pouvoir assassin, c'est-à-dire le gouvernement de Bouteflika, le président Bouteflika lui-même. sans pour autant disposer des moyens d’y parvenir.

Des dizaines de milliers de gendarmes, les brigades anti-émeutes, des tirs à balles réelles, telle fut la réponse à ces revendications dont la conséquence fut plus de 80 morts, plus de mille blessés et des centaines d’arrestations. 


A l'origine du mouvement


Un dirigeant du MCB (Mouvement culturel berbère) a pu déclarer : "la tuerie a bel et bien été planifiée ”. Il ajoute :

"les gendarmes se préparent et construisent des preuves pour faire croire qu'ils étaient en état de légitime défense (...) Il y a des endroits où ils continuent à saccager leur propre siège pour faire admettre qu'ils étaient réellement en danger". 

Le 9 mai, à l'occasion d'une conférence de presse donnée à Alger, l'un des dirigeants du MCB a confirmé :

"on a des enregistrements, des preuves irréfutables que les émeutes de Kabylie ont été préméditées et planifiées par le pouvoir."

Quoi qu'il en soit, et même si une provocation est à l'origine de ces évènements, ce mouvement a pris un caractère spontané et insurrectionnel. Les jeunes sont descendus massivement dans la rue. Ferdjalah, numéro deux du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie), organisation bourgeoise faisant partie de la coalition gouvernementale, déclare :

"Nous avons pu mesurer l'ampleur de ces manifestations qui sont inédites - je dis bien inédites - depuis l'indépendance. Au cours de mon parcours de militant, j'ai eu à vivre les évènements du Printemps berbère de 1980 (ndlr : le 20 avril 1980, le pouvoir avait fait tirer sur la foule qui manifestait massivement suite à l'interdiction d'un colloque sur la poésie berbère) et 1981, du 5 octobre 1988, du boycott scolaire en 1994-95 et ceux qui ont suivi l'assassinat de Matoub Lounès en 1998. Ce qui se passe aujourd'hui s'apparente davantage à un mouvement insurrectionnel qu'à de simples émeutes. Pendant deux semaines, les jeunes se sont emparés de la rue".

 

Il ajoute :

"Nous avons constaté que la majorité des victimes ont reçu des balles dans le dos. Cela pour vous dire qu'il y avait ordre de tirer. (...) Pendant les festivités du Printemps berbère, le jeune Guermah Massinissa est tué dans les locaux de la gendarmerie à Beni Douala (Tizi Ouzou). Deux jours après, trois collégiens sont arrêtés à Amizour (Bejaïa) (...) On peut d'ores et déjà dire qu'il y a eu préméditation."

Toute la suite des évènements ces derniers jours montre qu'effectivement il y a provocation délibérée dans le but d'exercer une répression féroce.


Combativité et confusion


Les émeutes en Kabylie posent directement la question du pouvoir pour l'ensemble des masses laborieuses algériennes. Mais les développements des évènements, y compris avec leur point culminant que fut la "marche noire" à Tizi Ouzou, ont laissé cette question sans réponse.

Partout en Kabylie, des manifestations se déroulèrent à l'appel des comités de villages exigeant le départ "définitif et immédiat" des gendarmes. Ces comités sont des structures qui existaient avant ces évènements, ce que ne manque pas de rappeler dans ces termes un responsable du MCB (Mouvement culturel berbère) :

"il ne servirait à rien d'instrumentaliser les comités de villages qui ont toujours fait partie d'une manière ou d'une autre de la vie des citoyens en Kabylie".

En effet, il ne s’agit pas de formes d’organisation issues de la lutte des masses.

 

Le jeudi 3 mai, une “marche” est organisée à Alger par le FFS  (Front des forces socialistes) : elle n'a pas été autorisée, mais le gouvernement laisse faire. 15 à 20 000 personnes se rassemblent. La manifestation se déroule sans incident. Pour la première fois, la télévision avait annoncé une manifestation de ce type.

En Kabylie, des coordinations se mettent en place. De nombreuses réunions se tiennent, dans une extrême confusion. Par exemple, un regroupement des représentants des 1500 villages que compte la willaya (préfecture) de Tizi Ouzou était prévu pour le jeudi 10 mai à Beni Douala, lieu choisi pour rendre hommage au jeune dont le décès a été à l'origine du déclenchements des événements. Mais cette réunion finit en queue de poisson. De plus, de l’aveu même du coordinateur de la commune de Beni Douala, “ parmi les membres de la coordination il y a des élus ! ”. Et il précise : “ On s’était mis d’accord dès le départ que cela devait être un mouvement de la société civile et non pas de partis politiques.” Un membre du comité de village de Beni Douala pourra aussi dire à cette occasion: "nous sommes ici en tant qu'observateurs. On ne connaissait même pas l'ordre du jour".

 

S’il existe bien une réelle volonté de combattre, d'aller plus loin et d’affronter l’Etat bourgeois, l’absence de débouché politique, quelle que soit l’ampleur de ces mouvements, engendre désarroi et confusion, et au bout du compte; impuissance.C’est ainsi que se succèdent marches nocturnes, marches de femmes, réunions regroupant des étudiants, enseignants, représentants de comités de villages et de quartiers... Toutes ces manifestations révélant une combativité extraordinaire.


L'ensemble des partis et organisations font "marcher" les travailleurs et la jeunesse


Le jeudi 10 mai, une "marche" est à nouveau organisée à Alger, cette fois-ci par le MCB, et encore une fois sans demande d'autorisation préalable ("de toute manière, nous marcherons, quelle que soit la réaction des pouvoirs publics" disent les responsables du MCB). Cette "marche" se veut "avant tout, un hommage aux victimes touchées par les balles en Kabylie" et "pour que la répression s'arrête inconditionnellement et immédiatement".

Là encore, aucune perspective politique n'est ouverte. Cette marche est soutenue entre autres par : le RCD, qui a retiré début mai les deux ministres qu’il avait dans le gouvernement Bouteklika depuis août 2000; l'UGTA (Union générale des travailleurs algériens) de Tizi Ozou; le PT; l'association des victimes et des familles des victimes d'octobre 1988; la Coordination des étudiants des universités et instituts de Bouzaréah, Bab Ezzouar, Dergana, El Harrach, Alger-centre, ITFC, Béni Messous, Kouba, Kherrouba qui appellent à cette occasion à une journée de grève... Le PT déclare à cette occasion: “il est urgent que les institutions de l'Etat assument leurs responsabilités (...)".

 

Le RCD se joint à la marche. Parti bourgeois d’essence kabyle et solidaire de la politique du gouvernement Bouteflika, ne pouvait faire autrement que de faire démissionner ses ministres sous peine de se suicider politiquement. Mais son responsable, Saïd Sadi, soutient publiquement que la jeunesse kabyle s'est fait manipuler: il y aurait eu, selon lui, des "infiltrations-provocations" dans les émeutes, et que des terroristes, "reconnus comme tels" aurait demandé à la population d'attaquer les casernes (El Watan, le 30/04/01).

La “ marche ”, qui aura rassemblé 10 000 personnes, se déroulera sous les mots d'ordre suivants : "Plus jamais, jamais" (en référence au "jamais" proclamé par Bouteflika à propos de la reconnaissance de la langue kabyle), "Halte à la répression", "Tamazight, langue nationale et officielle". Aucun mot d'ordre n'aborde la question du pouvoir, question posée par les jeunes manifestants de Kabylie .

 

Il faut ici s'arrêter sur une déclaration du PT dont Informations Ouvrières a donné quelques extraits :

"Si le silence du gouvernement est lourd de sens, des voix s'élèvent déjà pour demander à l'ONU d'intervenir sur des faits pourtant établis. Nul n'a le droit d'utiliser la colère et la mobilisation légitimes de la jeunesse kabyle pour ses propres objectifs politiciens. Pour le PT, aucune solution ne saurait être viable si elle ne préserve pas l'intégrité de la nation, sa souveraineté (...) Toutes les institutions, tous les partis sont placés devant leurs responsabilités. Le secrétariat politique réitère avec force l'appel solennel qu'il avait adressé dès le 12 septembre 1998 (quelques jours avant le référendum sur la concorde civile, ndlr) au président de la République (Bouteflika, ndlr)"(...)

 

Pour réunir les conditions nécessaires à l'expression de la souveraineté du peuple, à l'instauration de la démocratie, au règlement des problèmes sociaux et économiques énormes de notre pays, le PT s'adresse solennellement au président de la République pour qu'il convoque un Congrès national algérien regroupant les partis et les institutions, y compris les corps constitués [Comprendre: l'armée – Ndlr], les personnalités influentes, pour ouvrir une issue positive au peuple algérien, pour que tous s'engagent à tout mettre en oeuvre pour sortir l'Algérie de la violence, de l'impasse, c'est-à-dire à restaurer la paix, à garantir le pain pour toutes et tous. " (IO n° 485, 2-8 mai 2001, nous soulignons).

 

En définitive, quelle que fut l’importance de la mobilisation, les mots d'ordre ne désignèrent pas l'objectif politique : “ en finir avec le gouvernement Bouteflika-RND-FLN-RCD-MSP-Ennhada ” Ils se contentaient de proclamer : "pouvoir assassin, pas de pardon, Imazighen". Ce qui est juste, mais pas suffisant. Tout comme il fut insuffisant de dire en octobre 1988 “ Chadli assassin ! ”.

 

L'absence de mots d'ordre politiques est le signe du désarroi et de la confusion des masses et de la jeunesse, et au point de départ la conséquence de l'absence d'un authentique parti ouvrier. Car sans perspective politique, ces mouvements, quelle que soit leur importance, ne peuvent être condamnés qu'à l'impasse.

 

De fait, l'ensemble des organisations, PT compris, veulent ficeler la jeunesse et la classe ouvrière kabyles, et au delà, de toute l'Algérie dans le cadre de l’Etat dont il sont fondamentalement respectueux : l’Etat bourgeois aujourd'hui protégé et soutenu à bout de bras par l’armée.


Affrontements au sommet de l'appareil d'Etat


Dix jours après les émeutes en Kabylie, le président de la République, Bouteflika, qui n'avait pas jugé bon d'interrompre son voyage au Nigeria où il s’était rendu pour une conférence sur le sida, prend la parole à la télévision. Il y fait une déclaration en arabe littéraire, langue que la majorité de la population ne comprend pas. Il déclare :

"Les évènements qui viennent de se dérouler en Kabylie (...) comportent des risques graves de remise en cause des progrès réalisés et des perspectives ouvertes par le programme de redressement. Ces évènements, et les violences qui les ont accompagnés, ne sont pas fortuits."

 

Ces propos, rapportés par El Watan du 2 mai, sont assortis du commentaire suivant :

"Ce n'est pas fortuit que le chef de l'Etat ait rappelé "le plan de relance économique" qu'il a initié dont l'objectif est "de permettre à notre économie de se convertir aux nouvelles règles internationales". Bouteflika fait-il face à une nouvelle mafia politco-financière qui cherche à faire avorter les réformes économiques qu'il tente de lancer ? Les luttes de clans au sommet de l'Etat, évoquées par l'opposition et la presse internationale, ne sont visiblement pas une vue de l'esprit. Aux yeux de l'opinion publique internationale, Bouteflika ne passera plus pour un "homme de paix et de réconciliation" (...)".

 

Depuis le début de l'année 2001, Bouteflika est l'objet de nombreuses attaques venant de la presse et relayées par les partis de la coalition gouvernementale elle-même.

Le RND (Rassemblement national démocratique), fabriqué sur mesure avant les législatives de juin 1997 pour servir Zeroual, "rassemblement" majoritaire à l'APN (Assemblée populaire nationale) et principal soutien du gouvernement actuel, s'élève, dans une lettre aux militants publiée par la presse et signée de son secrétaire général, par ailleurs ministre de la Justice et numéro 2 du gouvernement, contre la politique de "concorde nationale", "thèse indigne de ceux qui qualifient de guerre civile le combat du peuple algérien contre le terrorisme". Suivez mon regard...

Un revirement de taille pour une organisation qui avait adhéré au référendum sur la “ concorde civile ” (voir plus loin). Et une prise de position significative de l’évolution des cercles dirigeants de l’armée vis-à-vis de Bouteflika.

 

Le FLN, deuxième parti de la coalition gouvernementale en nombre de députés à l'APN, avait condamné “ le président de la République qui ne l’a pas consulté depuis 20 mois".

Le RCD (Parti pour la culture et la démocratie) avait évoqué la possibilité de "crise institutionnelle", avant même que les deux ministres membres de cette organisation démissionnent du gouvernement à la suite des évènements de Kabylie.

Bref, tout le monde semblait lâcher Bouteflika avant même le déclenchement des émeutes en Kabylie.

Le Monde du 9 février 2001 s'est fait l'écho d'un article publié dans le Quotidien d'Oran dans lequel on pouvait lire:

"la confusion politique qui règne est l'expression d'un conflit au sommet du pouvoir" et qu’il “ est clair que l'on veut démissionner le président (...) Il en est même qui suggèrent que le scénario est fin prêt est que son exécution n'est qu'une affaire d'opportunité tactique que les sphères de décision du pouvoir se chargeront de provoquer".

 

Si Boutefika est resté silencieux face à toutes ces attaques, il n'en reste pas moins que de nombreuses déclarations ont révélés des dissensions qui l'opposent à la hiérarchie militaire. C'est ainsi qu'en octobre 1999, un "responsable gouvernemental" avait révélé à l'agence Reuters que

"la hiérarchie militaire a rejeté la composition du nouveau gouvernement proposé par A. Bouteflika au motif que le cabinet ne comprenait pas de personnalités issues des principaux partis ayant soutenu l'élection du chef de l'Etat algérien."

Bouteflika lui-même ne s'est pas privé, lors de ses nombreux voyages à l'étranger, de révéler ses antagonismes avec la hiérarchie militaire.  Certains affirment même que les révélations dont elle est l'objet ces derniers temps seraient commanditées par des âmes bien intentionnées...

Mais selon le Monde du 14 février 2001,

"ce ne sont pas les révélations dans un livre de tel ou tel officier réfugié en France qui pose problème aux responsables militaires, estime un observateur proche du pouvoir, que leur impact possible, à la longue, sur l'opinion publique algérienne. Celle-ci, épuisée par la dureté de sa vie quotidienne, le chômage, le manque de logement, pourrait finir par diriger son mécontentement contre ceux qui tiennent le pouvoir réel. C'est cela, ce qu'ils redoutent le plus."

 

Bouteflika quant à lui ne dispose pas d'appareil politique. Il a été élu avec le soutien d’une aile de la hiérarchie militaire et celui du RND, du FLN et de deux organisations islamistes, le MSP et Ennhada. Etant donné les antagonismes et les luttes de clans qui l’agitent, le RND peut très bien se retourner contre lui...

Fait par la hiérarchie militaire, Bouteflika peut être défait par elle. Aujourd’hui, il semble isolé. Sa politique de "concorde civile", même désormais remplacée par la "concorde nationale" est un échec : les attentats et les tueries se poursuivent. Celle des "réformes" (privatisations) piétine.

 

Que va faire Bouteflika après les émeutes de Kabylie ? Par qui va-t-il remplacer les ministres RCD, ce qu'il n'a toujours pas fait près d'un mois après leur démission? Pour comprendre le moment actuel, il est nécessaire de revenir sur le développement de la situation ces dernières années.


Quelques rappels pour comprendre les récents évènements


En 1988, un mois après les émeutes d'octobre qui avaient coûté à la jeunesse et au prolétariat algériens 600 morts, CPS 24 avait publié en novembre un article intitulé : “ La révolution prolétarienne sourd ”.  En effet, la grève générale du 5 octobre 1988 fut accompagnée d'attaques contre les symboles du pouvoir (ministère du commerce, de la jeunesse et des sports, de l’éducation nationale et de la formation, etc.).

Le 6 octobre l'état de siège était décrété à Alger et les grandes villes pour être levé le 12 octobre.

Il s'agissait d'un mouvement à caractère révolutionnaire qui s'inscrivait dans le développement de la lutte des classes depuis les années 80, avec des explosions à Tizi-Ouzou en 1980, Oran en 1982, Alger en 1984, Constantine en 1986, etc., qui furent toutes durement réprimées et qui restèrent sans débouché politique en raison de l'absence d'un parti ouvrier.

 

En décembre 1988, Chadli, candidat désigné par le FLN, est réélu et il fait adopter par référendum deux mois plus tard une nouvelle constitution qui attribue l’essentiel des pouvoirs au président de la République.

Pourtant, certaines concessions, qualifiées de “ processus de démocratisation ”, ont été arrachées par les masses. Le numéro deux du FLN et du chef de la Sécurité militaire sont limogés, les partis sont autorisés, le FIS est légalisé, etc.

 

En juin 1990, se tiennent des élections municipales. Le FIS obtient 54,25% (64 % à Alger, 70 % à Oran, 72 % à Constantine...). Il est majoritaire dans 853 communes sur 1551 et prend la direction de 31 des 48 willayas (préfectures). Le FLN recueillent 28,13%. Le FFS et le PT boycottent - s'abstiennent dans les faits.

 

En mars 1991, le mot d'ordre de grève générale lancé par l’UGTA, limitée aux revendications économiques et à 48 heures, est suivi à 95%. Ce qui est manifeste de la tension existant dans la classe ouvrière contre le pouvoir.

Chadli annonce des élections législatives anticipées pour le mois de juin qui seront finalement reportées au mois de décembre de la même année (voir CPS n° 62). Le premier tour de ces élections donne une très large majorité au FIS.

Rappel des résultats des élections de 1990 et 1991

                Municipales 1990       Législatives 1991 (1er tour)

            /Exp     /Ins                  /Exp     /Ins

FIS                  54%     33%                 47%*   24%

FLN                 28%     17%                 23%     12%

FFS                  -           -                      7%       4%

 

*  cette chute de 7 %  représente une perte de 1 million de voix

 

Il n’y aura pas de deuxième tour. Un coup d’état militaire l’empêche de se tenir. Il est suivi de l’état d’urgence sur tout le territoire. Le FIS est dissous. Chadli démissionne, l'APN est dissoute, le pouvoir revient à un Haut conseil de sécurité, dans lequel siège l’état-major de l’armée, qui désigne les présidents de la République : Boudiaf en janvier 1992, qui sera assassiné quelques mois après sa nomination ; le général Zeroual en 1994 (Bouteflika avait été alors sollicité pour le poste...)

 

Depuis lors, sous couvert de lutte contre le terrorisme, une répression sanglante s’exerce contre les masses. De multiples révélations sont venues confirmer en particulier que le GIA (Groupe islamiste armé), en fait une nébuleuse de groupes armés, était infiltré et manœuvré largement par l’armée et la sécurité militaire. Mais aussi que des clans militaires concurrents se disputaient leur prérogative et leur influence dans le sang des masses.


Des élections législatives de juin 1997 …


Pour la première fois depuis 1992, des élections législatives sont convoquées. Elles se tiendront le 5 juin 1997. Après ces 5 années, la presse est noyautée, muselée, les journalistes terrorisés par les assassinats, les partis sous surveillance. Les droits démocratiques élémentaires sont quotidiennement violés au nom de la lutte contre le terrorisme.

Il ne se passe pas de jour sans que soient annoncés de nouveaux massacres dont on ne connaît pas les auteurs. En plus d’une myriade de groupes armées, des milices (de pseudo) légitime défense (MLD), en fait des supplétifs du régime militaire et armés par lui se constituent...

L’armée et la sécurité militaire elles-mêmes procèdent à de telles tueries sous le couvert de l’anonymat, ou les commanditent.

Les conditions de vie des masses laborieuses sont épouvantables. Crainte permanente, “ code de la famille ” qui rend la condition féminine insupportable, ce n’est ni plus ni moins qu’une lutte quotidienne pour survivre.

 

Le FFS et le PT annoncent que, cette fois-ci, ils participeront aux élections. Le FIS, dissous, ne participe pas et appelle à boycotter le scrutin - en fait, à s’abstenir (l'un de ses dirigeants en exil appelle cependant à voter pour le FFS).

Le RND (Rassemblement national démocratique), avec comme tête de liste Ouyahia, l'actuel ministre de la Justice et à l’époque premier ministre, obtient 155 sièges (sur 380 que compte l’assemblée nationale) ; le FLN 64 ; le RCD 19 ; le FFS 19 ; le PT 4. Les deux organisations islamistes modérées, le MSP (Mouvement de la société pour la paix) et Ennhada obtiennent respectivement 69 et 34 sièges.

 

C'est la même assemblée qui existe encore aujourd'hui et qui vient d’adopter des amendements au code pénal dont il sera question plus loin.

Il est clair que ces résultats, qui ont donné la majorité absolue au RND, "parti du président" Zeroual créé trois mois plus tôt, sont la conséquence de "fraude à grande échelle", par ailleurs dénoncée par les autres organisations. Ces dernières, comme le MSP qui protesta encore plus fort à la suite des fraudes massives qui marquèrent également les élections locales qui suivirent en octobre 1997, maintinrent cependant leur soutien à Zeroual et, pour ce qui concerne le MSP, ses ministres au gouvernement.

Les organisations islamistes dites "modérées" bénéficièrent en partie de la dissolution du FIS. En outre, le MSP - qui fait partie de la coalition gouvernementale, tout comme l'autre organisation islamiste Ennhada - présenta des candidats dans la totalité des circonscriptions, sauf à El Oued où il parraina une liste conduite par un milliardaire... Cela suffit à confirmer la nature bourgeoise de ces organisations.

 

Mais il faut aussi mentionner ce que la presse de l'époque rapporte :

"Le Parti des travailleurs a constitué la surprise en obtenant 4 sièges au Parlement. Allié au FFS, menant sa campagne sur le thème de la réhabilitation du FIS, tout en dénonçant le FMI, ce parti semble avoir bénéficié du soutien d'une partie de la base du FIS. Partout où son leader, Louisa Hanoune, se produisait, on entendait des "Allah Akbar" saluant les passages où elle demandait la libération des dirigeants du FIS et quand elle dénonçait la violence à l'endroit des islamistes radicaux"

(L'Humanité du 7 juin 1997).


… à la démission, de Zeroual, nouvelle étape dans la lutte de clans.


Nouvelle démonstration des dissensions existant au sein de l'état-major : l'annonce par Zeroual, à l'automne 1998, qu'il démissionnera avant la fin de son mandat. Le désaccord existant entre le président et le chef d’état-major était devenu public. Cette démission provoquera des élections présidentielles anticipées qui se tiendront en avril 1999.

 

Zeroual avait été désigné par le Conseil de sécurité et, avec l'appui logistique de l'armée, avait été élu président de la République en 1994 par la grâce de fraudes massives. Sa démission révèle des dissensions importantes au sein de l'état-major, car Zeroual s’en va sous la pression du chef d’état-major et de celui de la Sécurité militaire.

 

Un affrontement féroce allait suivre au sein de ce "parti du président", le RND, qui devenait un instrument essentiel pour la campagne électorale qui s’ouvrait en vue des élections présidentielles. L'âpreté de ces conflits à l’intérieur du “parti du président ” témoignait de l'absence d'accord au sein de la hiérarchie militaire sur le successeur de Zeroual et était l’expression de la lutte que se livraient les différents courants existant dans l’armée.

C’est ainsi par exemple que le général Betchine, le plus proche conseiller de Zeroual, fut pris pour cible par presse interposée, pour tenter de déstabiliser les amis du président et leur enlever le contrôle de l'appareil du RND. Une opération qui échoua grâce en particulier à l'intervention de Ouyahia, alors premier ministre et aujourd'hui numéro 2 du gouvernement Bouteflika.


Les élections présidentielles anticipées de 1998: une mascarade


Pour encore plus de "transparence", immédiatement après la démission de Zeroual, une douzaine de ministres en exercice se prononcèrent en faveur de Bouteflika, ancien ministre des affaires étrangères de Boumediene et qui avait déjà été sollicité pour le poste en 1994. Mais Bouteflika reçut également l'aval de l’armée, par l'intermédiaire du Conseil de sécurité, mais dans des conditions particulières.

 

Car les dissensions au sein de la hiérarchie militaire, à l'origine de la démission de Zeroual, s'exprimèrent à nouveau à l'occasion de la désignation de Bouteflika. Voici ce dont rend compte L'Express du 22 avril 1999 :

"(...) à l'issue d'une très longue réunion - d'au moins 24 heures - du Conseil de défense, une élection "normale" à deux tours semblait à portée de main. Cet organisme rassemble une douzaine de hauts responsables étoilés, dont le seul général de corps d'armée d'Algérie, le tout-puissant Mohammed Lamari, chef d'état-major; les trois commandants des forces terrestres, navales et aériennes ; ceux des cinq régions militaires ; Mohammed Mediene, dit "Toufik", à la tête de la Direction recherche et sécurité (DRS), héritière de l'ancienne Sécurité militaire ; son adjoint Smaïn Lamari, directeur du contre-espionnage, un second qui rêve d'être le premier; le chef de la gendarmerie nationale, Tayeb Derradji, surnommé "Turbo Diesel", qui passe dans ce cénacle pour le représentant du courant islamo-conservateur ; le président Liamine Zeroual, qui fait office de ministre de la Défense... Depuis l'indépendance, tous les chefs de l'Etat algériens ont été désignés au sein de ce Conseil, jusqu'à Zeroual lui-même.

 

Au fil des jours, les dissensions s'aggravent au sein de la hiérarchie. Le flottement est tel qu'un nouveau conseil est convoqué. Rien ne filtre, sinon que Zeroual serait sorti en claquant la porte. Certains partisans de Bouteflika, peu soucieux d'un second tour susceptible de placer le "candidat du consensus" en fâcheuse posture, auraient imposé leur point de vue".

Voilà donc Bouteflika en position de "candidat privilégié", qui bénéficie des infrastructures et des moyens de propagande de l'Etat de manière outrageusement provocante. Il saura d'ailleurs être reconnaissant avec ses commanditaires :

"Mais enfin, déclare-t-il au cours d'une interview au Monde publiée le 30 mars 1999, de quel droit s'obstine-t-on à vouloir contester aux militaires, sur qui pèse la lourde responsabilité d'assurer la défense de l'Etat républicain (voilà qui est clair ! ndlr)  et de lutter contre le terrorisme, la possibilité d'apprécier la fiabilité de tel projet, de tel candidat ?".

 

Outre ce soutien de poids, Bouteflika candidat bénéficie de l'appui officiel du FLN, du RND, de l'organisation islamiste Ennahda, de l'UGTA. Il recevra quelques jours avant le vote, celui du MSP, déjà membre de la coalition gouvernementale et dont le dirigeant, Mahfoud Nahnah, avait pourtant vu sa candidature invalidée au motif qu'il n'avait pas pu produire de preuve de sa participation à la guerre d'indépendance...

Six autres candidats se présentent aussi à ces élections. Parmi eux, Aït Ahmed, dirigeant du FFS déclare, selon le Monde du 7-8 février 1999, que l'armée est la seule

 "institution détentrice du pouvoir réel dans ce pays. Le reste n'est que couverture. Nous ne sommes pas contre l'armée, elle doit être forte, mais il doit y avoir un transfert progressif du pouvoir vers les institutions civiles". 

Le RCD appelle au "boycott actif".

Seulement, malgré ces déclarations consensuelles, les intérêts de chacun primeront. Les six autres candidats se retireront dès le début du vote en raison de fraudes constatées dans les bureaux itinérants et les bureaux spéciaux où votent les militaires, policiers et gendarmes...Ce qui est encore plus révélateur des dissensions existant au sein de la hiérarchie militaire, c'est que des candidats proches du pouvoir par le passé n’acceptèrent pas de se livrer au jeu et se retirèrent de la compétition.

Dans ces conditions, candidat désormais unique, Bouteflika sera élu le 15 avril 1999 avec 73,79 % des suffrages exprimés, avec 20% de participation (officiellement 65 %). Une mascarade. Pour protester, les six "soutiennent" la marche pacifique contre la dictature appelée par le FFS à Alger, après la grande prière du vendredi.

 

Ces luttes de clans prirent le plus souvent des allures d'affrontements sanglants parfois, par “ terroristes ” interposés, dans le but de conserver le pouvoir et les privilèges de toutes sortes auxquels il donne accès : rente pétrolière, pots-de-vin, etc.

Pourtant, la hiérarchie militaire perd son homogénéité de façade. Les éléments d’une  crise de grande envergure s’accumulent au sein de l'état-major, garant de la stabilité du régime depuis des décennies. Parmi eux, les conditions dans lesquelles Bouteflika fut désigné "candidat privilégié", mais aussi la présence d'autres candidats, que l'armée n'avait pas empêché de se présenter, une première depuis 1992. C'est le cas pour Taleb Ibrahimi et Hamrouche, tous deux anciens barons du FLN, comme Bouteflika.


Développement de la situation politique depuis 1999: une "concorde civile" qui fait long feu


Le 16 septembre 1999, 5 mois après son élection, Bouteflika va faire voter par référendum une loi dite de la "concorde civile". Cette loi, présentée sous la question suivante : "êtes-vous pour ou contre la démarche du président de la République visant à la réalisation de la paix et de la concorde civile ?" va être plébiscitée avec 98,6 % des voix avec un taux de participation de 85 %.

 

Le texte de cette loi prévoyait d'offrir l'amnistie conditionnelle aux "terroristes islamistes" qui se rendraient avant le 13 janvier 2000. Cela permit au dirigeant  historique du FIS, Madani, et à l'AIS, la branche armée du FIS, de se rallier à la politique de Bouteflika. Un soutien bien utile à ce dernier, même si le FIS ne fut pas unanime, mais aussi fort compromettant aux yeux de toute une aile de l'armée dite "éradicatrice" et qui lui rendait Bouteflika encore plus suspect.

Il est clair que derrière le prétexte avancé d' “en finir avec la violence ”, ce référendum-plébiscite était une manœuvrer de Bouteflika pour faire oublier les conditions dans lesquelles il avait été élu. Au passage, et fort de ces résultats, il en profite tout de même pour saluer ses maîtres: "L'armée devrait être honorée pour son rôle visant à empêcher un effondrement complet du pays". Mais c'est un compliment d'hypocrite qui cherche à s'émanciper de ses maîtres pour s'établir à son propre compte.

 

Lors de ce référendum, aucune organisation ne lança d’appel à voter non, le FFS et le PT ne donnant pas de consigne de vote et prônant l’abstention. Aucun député ne vota contre non plus à l’assemblée nationale où le texte de cette loi fut présenté deux mois auparavant (228 voix pour, 16 abstentions, aucune voix contre). Grâce à l'union nationale ainsi réalisée autour du oui, et qui d’une certaine manière prolongeait les conclusions de la conférence de Sant’Egidio (Rome) qui se tint en 1995 et au cours de laquelle huit organisations, dont le FIS et le PT, avaient proposé un “ contrat national ” de retour à la paix (voir CPS n° 62),  Bouteflika cherchait à créer les conditions politiques qui lui seraient favorables et se donner les moyens d’asseoir son autorité face aux clans de la hiérarchie militaire qui lui étaient hostiles. 

Mais ces derniers ne l’entendaient pas de cette oreille. L’assassinat, le 23 novembre 1999, de Hachani, numéro trois du FIS en exil et principal interlocuteur islamiste de Bouteflika, qui avait renoncé à la lutte armée, avait pour but d’affaiblir Bouteflika, trois mois seulement après le référendum triomphal. Cet assassinat venait d’ailleurs couronner une série d’attentats meurtriers qui avaient repris après une brève accalmie.

 

Les généraux ne pouvaient tolérer cette velléité d’indépendance dont faisait preuve Bouteflika, encouragé par les résultats du référendum, qu’il avait exprimée dans de multiples déclarations, mais aussi dans la formation d’un gouvernement - le premier depuis qu’il avait été élu en avril 1999 - qui ne tenait pas compte des desiderata de ceux qui l’avaient porté au pouvoir : l’état-major et la sécurité militaire.


“ Les hommes du président


Il faut dire que ce gouvernement faisait, comme l’annonçait le Monde du 30 décembre 1999, “ la part belle aux hommes du Président ”. Ahmed Benbitour nommé premier ministre fin décembre 1999, est chargé de constituer le gouvernement, le premier depuis que Bouteflika a été élu, soit plus de 8 mois plus tard ! Entre-temps, le nouveau président s’était fait au gouvernement en exercice précédemment, sans rien y changer…

Sept organisations politiques sont représentées dans le gouvernement que forme Benbitour. Parmi elles, celles qui avaient pris position en faveur de Bouteflika à l’occasion des élections présidentielles (RND, FLN, et les deux partis islamistes, le MSP et Ennhada), auxquelles s’ajoute le RCD et deux autres formations politiques.

Parmi les proches du président, ce gouvernement comptait le ministre des privatisations baptisé “ de la participation et de la coordination des réformes ”, le ministre de l’intérieur, le ministre des finances, etc. Mais l’ensemble constituait une équipe hétérogène, sans cohésion.

 

De plus, seul le ministère de la défense n’est pas attribué, revenant en théorie au président de la République, ce qui signifiait que l’armée et les services de renseignements conservaient dans les faits leur autonomie.

Aujourd’hui, il est plus que probable que les cercles dirigeants de l’armée s’opposent à Bouteflika qu’ils avaient installé et cherche à le déstabiliser (El-Youm : “ Bouteflika doit régler son différend avec l’armée ou partir avant qu’il ne soit trop tard ”). Ce sont là les raisons du regain des attentats ces dernières semaines et probablement des provocations organisées par les troupes de la gendarmerie contre la population en Kabylie.

 

Chargé “ d’approfondir les processus de concorde civile, de partenariat et de coopération internationale ”, Benbitour n’en démissionne pas moins huit mois plus tard en accusant Bouteflika de bafouer la Constitution (il s’était opposé à la volonté de Bouteflika de légiférer par ordonnances concernant les réformes économiques - l’article 124 de la Constitution permettant au Président de légiférer entre deux sessions de l’assemblée nationale).

 

Cet ex-premier ministre dénonce aujourd’hui la “ paralysie dans le domaine économique ” au moment où l’aisance financière inégalée en 40 ans (grâce à la hausse des prix du pétrole) est propice à l’accélération des “ réformes ”.

 


La politique des "réformes économiques " et les obstacles qu'elle rencontre


Une fois élu, Bouteflika tente d'accélérer la privatisation des secteurs clés de l'économie algérienne (postes et télécoms, hydrocarbures, Air Algérie, etc.). Un “ ministre de la participation et de la coordination des réformes ”, Temmar, est nommé en ce sens. Il veut "simplifier toutes les procédures" de gestion et de privatisation des entreprises du secteur public.

 

Il s'agit d'un vaste programme que les gouvernements précédents avaient tenté de mettre en œuvre. Pourtant, en 1998, seulement 15% des 89 entreprises proposées à la vente étaient réalisés, “ à cause des complexités de la procédure et la prudence des fonctionnaires qui la conduisent ” explique le ministre lui-même. Ce qui signifie que les privatisations, pourtant indispensables à la bourgeoisie compradore algérienne et à l’ouverture du marché aux impérialismes (français mais aussi américain, allemand, anglais, italien…) sont combattues par la hiérarchie militaire et l’administration qu’elle contrôle, par tous ceux qui possèdent de gros intérêts dans les entreprises publiques leur permettant d’en tirer des rentes substantielles. 

 

Cependant, malgré ces difficultés, les privatisations avancent au point qu’en avril 2001, le secteur privé représente plus de 60 % de l'économie algérienne.


Une économie dépendante et débile


Le CNES (Conseil national économique et social) a rendu publiques ses premières estimations en mars dernier pour l'année 2000. Selon lui, "la situation des secteurs d'activité révèle l'absence de stratégie et surtout le retard dans les réformes économiques qui jouent comme un frein à la relance nationale"; de plus, cet organisme officiel constate une  “ croissance encore molle pour l'année 2000, contrastant fortement avec un solde exceptionnellement favorable ” ainsi qu'un “ paradoxe entre une situation financière moins contrainte et plus permissive et le manque d'investissement pour relancer l'activité ”..

 

Selon le FMI,  la croissance économique aurait été de 3% en 1999 alors que, toujours selon cette institution, un taux de 7% serait nécessaire pour enrayer le chômage qui touche 30% de la population active. En outre, cette croissance est due essentiellement à l’augmentation des prix du pétrole (qui ont quasiment doublé en 18 mois). Mais la production industrielle a chuté de 2,8 %, la progression de la production agricole est passée de 11,4 à 2,7%, celle du bâtiment 2,4% en 1998 à 1.4 en 1999…

L'augmentation des prix du pétrole, par ailleurs libellés en dollar au cours actuel particulièrement élevé, conjuguée à la relance économique à l'échelle internationale, a eu pour conséquence une amélioration exceptionnelle du solde de la balance commerciale (9 milliards de dollars ; l'excédent atteint 1,2 milliard uniquement pour le mois de février 2001. Pour les six premiers mois de l'année 2000, 8,4 milliards de dollars contre 1,9 milliard de dollars pour la même période en 1999), ainsi que du niveau des réserves, qui avoisinent les 12 milliards de dollars : un seuil record, alors qu'elles atteignaient 4,4 milliards de dollars fin 1999.

 

Mais cette embellie financière, due pour l'essentiel aux considérables recettes à l'exportation, souligne d'autant la dépendance de l'Algérie vis-à-vis des cours des hydrocarbures, en particulier du pétrole, qui représentent 97 % des ventes du pays à l'étranger et plus de 50 % des recettes fiscales de l’Etat. L'on n’a aucun mal à imaginer les conséquences d'une chute des cours du pétrole dans le cas d'un recul de l'activité à l'échelle internationale.

En définitive, cette embellie souligne la dépendance de l’Algérie vis-à-vis de l’impérialisme mondial, et de l’impérialisme français en particulier, un héritage du colonialisme. Ainsi, et même dans ce contexte idéal, le service de la dette extérieure absorbe encore 39 % des recettes d’exportations.

 

En échange, le gouvernement français, sous couvert de “ non ingérence dans les affaires intérieures de l’Algérie ”, a accepté la mascarade et les résultats des élections présidentielles qui ont porté Bouteflika au pouvoir. Il faut dire que l’impérialisme français est aujourd’hui concurrencé par les autres impérialismes qui cherchent à l’éjecter de l’Algérie. Mais il est évident que le pouvoir algérien souhaite  préserver l’aide économique et politique que lui apporte l’impérialisme français. C’est pour cette raison que Bouteflika fut reçu en grandes pompes à Paris en juin 2000 par Chirac, Jospin, l’Assemblée nationale (aucun président de la république algérienne n’avait fait de voyage officiel en France depuis 1983).


La situation de la classe ouvrière et de la jeunesse


Les conditions de vie de la population laborieuse, déjà catastrophiques, ne cessent de se dégrader. Au chômage grandissant (plus de 30 % de la population active), s’ajoute une pauvreté croissante (la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté).

 

Avec un salaire moyen qui ne dépasse pas 6000 dinars (officiellement ; soit 600 FF), la perte de pouvoir d’achat est elle aussi vertigineuse depuis quelques années. Des milliers de retraités attendent leur pension (4500 dinars, 450FF) depuis plusieurs mois.

De plus, la politique de privatisations des entreprises publiques que Bouteflika voulait accélérer, se sont traduits par des licenciements massifs : au total, ce sont 500 000 travailleurs supplémentaires qui ont perdu leur emploi. Bien sûr, c’est la jeunesse, qui représente 75 %  de la population, qui est la plus touchée : un jeune sur deux est chômeur.

 

Quant au système scolaire public, il n’est pas rare que les cours ne soient pas assurés dans des régions entières pour cause de pénurie d’enseignants (évaluée par la presse entre 21 et 27 000), quand ce ne sont pas les élèves qui désertent l’école tout simplement pour aller eux-mêmes gagner leur vie et nourrir la famille… Bien entendu, ce délabrement de l’enseignement public s’accompagne d’une prolifération d’écoles privées auxquelles ne peuvent avoir accès que les enfants de la bourgeoisie et de tous ceux qui vivent de trafic et de corruption.

S’ajoutent à cela d'autres attaques qui se dessinent. Le ministère du Travail et de la Protection sociale, dans un document publié récemment expose ses objectifs:

“ l’aide de l’Etat dans la nouvelle approche en matière de protection sociale sera accordée, sans contrepartie, uniquement à des catégories de populations qui ne sont pas ou ne sont plus en mesure de se prendre en charge ” (El Watan, 27 mai 2001).

En clair, il s’agit de démanteler le système de sécurité sociale, de priver de l’accès aux soins une très large couche de la population alors que l’on constate la résurgence de maladies infectieuses depuis longtemps éradiquées et que des bidonvilles se développent autour des grandes villes. De plus, il est question dans ce même document ministériel, d’aller vers un "allongement de la vie active", c’est-à-dire de repousser l’âge de départ à la retraite.

 

En plus des conditions de vie désastreuses, la classe ouvrière et la jeunesse subit une politique de terreur et de dictature militaire. Au total, ce sont plus de 150 000 morts, dans des tueries officiellement attribuées aux groupes islamistes mais que de récentes révélations mettent aussi au compte de l’armée et de la sécurité militaire.

Tout récemment, alors que la police provoque et réprime sauvagement la jeunesse et la population  kabyles,  le gouvernement a fait voter par l’Assemblée nationale des amendements au Code pénal présentés par le ministre de la Justice Ouyahia. Ces amendements constituent une véritable “ loi scélérate ” comme le proclament les journalistes. Cette réforme du Code pénal, encore plus répressive que la loi actuelle, prévoit tout un dispositif contre la presse visant à sanctionner encore plus lourdement la "diffamation et l'insulte contre les institutions et les corps constitués". En clair, aucune expression contraire au pouvoir ne sera tolérée après l’adoption du texte par le Sénat qui devrait intervenir le 5 juin prochain.

 

Mais là encore, l’absence de débouché politique venant d’une quelconque organisation invalide toute action d’envergure contre cette réforme, même si les journalistes demandent “ Bouteflika dehors ! ”. Et alors que l’existence même de nombreux journaux est en cause, on peut lire ce point de vue dans El Watan du 27 mai :

“ L’aveuglement serait de ne pas voir dans les actions mises en oeuvre par les professionnels de la presse leur portée humaniste et civilisationnelle et le signal fort et pacifique qu’elles entendent comporter, plaçant ainsi la balle dans le camp du pouvoir qui aura à trouver une alternative à son propre projet ”.

La capitulation n’est pas loin.


Illustration de la politique de l'U.G.T.A


Une "journée de protestation" contre les privatisations fut organisée à l'appel de l'UGTA le 20 mars 2001, un mois avant le déclenchements des émeutes en Kabylie. La grève aurait été massive à Annaba, Tizi-Ouzou, dans les secteurs des mines, de la métallurgie, des hydrocarbures, des impôts… La presse annonce une participation de 82 %.

Voici dans quels termes un dirigeant de l'UGTA présente cette journée : "Si nous avons observé une journée de protestation, c'est surtout dans l'intérêt de l'avenir national".

Et plus loin : "Ramener les ministres chargés des réformes à la table du dialogue et décider d'un commun accord de la meilleure forme des privatisations qui convient à notre pays sont nos principales revendications" (Le Matin, 23-24 mars 2001).

 

Autrement dit, la direction de l'UGTA est pour les privatisations... dans la mesure où cela ne nuit pas aux intérêts de certaines couches de la bureaucratie et de l'appareil d'état dont elle est proche. Et d’ailleurs, elle met cette politique en pratique, comme à Air Algérie, où la direction de l’UGTA, qui est liée à la gestion de l’entreprise, a soutenu la privatisation.


Pour un authentique parti ouvrier


Un article paru dans le numéro 39 de CPS et daté du 15 août 1991 concluait en ces termes  :

"La population laborieuse n'a pas d'issue, quels que puissent être les flux et les reflux, en dehors de la construction du parti ouvrier qui fera de la classe ouvrière une classe en soi en une classe pour soi ; revendiquera le pouvoir et luttera à la tête de la population laborieuse pour le prendre ; constituera l'Etat ouvrier.

 

 Certes, étant donné l'étape politique où en est l'Algérie, ce parti devra combattre pour les libertés démocratiques et la solution des taches démocratiques (y compris celle de la réunion d'une assemblée nationale souveraine élue au suffrage universel) mais ces revendications et la réalisation de ces tâches devront être intégrées au programme de la révolution prolétarienne, à la lutte pour un gouvernement ouvrier et paysan, pour l'Etat et le pouvoir ouvriers ".

 

CPS n° 62, daté du 11 mars 1996 concluait de la même manière. Cette question n'a pas trouvé de réponse depuis. Le problème crucial qui reste posé aux masses laborieuses algérienne est celui d'un parti ouvrier. En l'absence d’un tel parti combattant sur un programme ouvrier, le masses ne parviennent pas à s'ouvrir d'issue politique, quelle que soit par ailleurs l'ampleur des mouvements qui les portent contre le pouvoir. Le soulèvement de la jeunesse kabyle et ses suites dans toute l'Algérie encore une fois le démontrent.


Le 29 mai 2001


Post Scriptum


Depuis que cet article a été écrit, une manifestation a eu lieu à Alger, siège du gouvernement, à l'initiative du FFS. Elle a rassemblé plus de 200 000 personnes. Le gouvernement a été remanié, mais, fait notable, les responsables les plus impliqués dans les massacres en Kabylie restent.

 

Une autre manifestation est convoquée à Alger pour le 14 juin. Ces évènements confirment que c'est directement à la question du pouvoir que sont confrontées les masses algériennes, qu'objectivement et subjectivement ("pouvoir assassin") celle-ci est posée, mais que font défaut aux masses les moyens d'y répondre.


 

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