Article paru dans CPS n°23(105) nouvelle série, janvier 2006

 

SNCM, RTM : des défaites entièrement imputables aux appareils syndicaux

 

L’enjeu


Le 29 mai, Chirac, son gouvernement, sa politique, subissaient une défaite électorale cuisante à l’occasion du référendum sur la « constitution européenne ». Aussitôt, dirigeants syndicaux, PS, PCF, s’employaient à permettre au gouvernement remanié de se mettre en selle, et ainsi franchie la haie du référendum de lancer une nouvelle vague d’attaques contre la classe ouvrière – avec notamment les ordonnances, le Contrat Nouvelle Embauche. Mais restait encore pour ce nouveau gouvernement à effacer les séquelles de la défaite de mai, en montrant sa capacité à affronter et vaincre la classe ouvrière directement sur son propre terrain, celui de la lutte de classe.

 

C’est pourquoi la grève menée durant vingt-trois jours par les travailleurs de la Société Nationale Corse Méditerranée (SNCM), et sa défaite (prolongée par celle des traminots de la RTM) a eu un tel retentissement, sans commune mesure avec les autres grèves qui ont marqué cette entreprise depuis sa création en 1976.


19 septembre : le gouvernement annonce un plan brutal de privatisation et de bradage,
de liquidation du statut, de licenciements.


Le 19 septembre, le préfet des Bouches-du-Rhône annonce que le gouvernement a trouvé deux repreneurs candidats pour « la privatisation totale » de la SNCM. C’est évidemment une provocation délibérée – pas la dernière – à laquelle les marins réagissent en entrant immédiatement en grève, d’abord avec la seule CGT, puis dès la fin de la semaine avec l’appoint du STC, Syndicat des travailleurs corses qui s’était distingué par le passé en menant une grève pour la « corsisation » des emplois, sur une ligne de division outrancière des marins, des travailleurs, selon leur origine.

 

Le 26, alors que la compagnie est paralysée, le gouvernement (via le préfet) précise son plan. C’est le fonds d’investissement Butler qui récupèrerait 100% de la compagnie, dans des conditions ahurissantes : en effet, ce fonds verserait 35 millions pour racheter la SNCM, mais une fois que le gouvernement aurait versé 113 millions dans la compagnie pour la recapitaliser, et se soit engagé à prendre en charge le plan social d’environ 400 suppressions d’emplois (sur 2 400). Autrement dit, le gouvernement offre la compagnie, ses actifs, estimés à 450 millions, et en sus 80 millions d’euros au fonds Butler.

Et quel est ce fonds ? Un spécialiste de l’achat pour revente «  à la découpe » (« Nous restons en moyenne cinq ans dans le capital et visons trois fois le capital investi » indique Butler au Monde du 28/09). Mais aussi un ami personnel du premier ministre Villepin, de qui précisément il reçoit ce cadeau formidable. Cet aspect renforce le caractère délibérément provocateur du plan gouvernemental. Face auquel la direction CGT – SNCM fait preuve d’une remarquable modération.


D’emblée, la direction CGT-SNCM revendique un « plan social acceptable »
dans le cadre d’une privatisation partielle.


Tout en vitupérant contre le cadeau fait à Butler, le secrétaire de la CGT-marins de la SNCM, Jean-Paul Israël, n’en accepte pas moins dès le départ le cadre de la privatisation de l’entreprise :

« M. Israël parle "d'un scandale financier, d'une véritable escroquerie". Ce serait, dit-il, "les contribuables qui paieraient le cadeau fait à ces investisseurs, ce Walter Butler qui siège au Conseil d'analyse économique, auprès du premier ministre, dont il est un ami" .

M. Israël entend faire "revenir sur sa copie" le gouvernement, quitte à subir "un plan social acceptable" et à accepter une privatisation partielle. » (Le Monde du 28/09)

 

Autrement dit : pas question de lutter pour « aucun licenciement », pour le maintien total et inconditionnel du statut. Un des arguments avancés par la direction de la CGT pour « justifier » une telle position – et ses futures contre-propositions- c’est « l’Europe » - tout comme d’ailleurs le gouvernement Chirac-Villepin qui assurera que la Commission de Bruxelles impose la privatisation totale, pour finalement on y reviendra proposer un tout autre montage financier. « L’Europe » a bon dos. Mais quand bien même la commission aurait exigé la liquidation de la SNCM, en quoi cela en imposerait-il aux travailleurs ? Les capitalistes ont toujours une « bonne raison » juridique ou économique pour légitimer leurs décisions, prise en fin de compte pour une seule raison : leurs profits. S’incliner devant tel ou tel aspect particulier découlant de cette exigence centrale de la classe capitaliste, sous couvert de Bruxelles ou autres, c’est renoncer par avance à la défense de toute revendication ouvrière. Toute l’évolution de la SNCM en témoigne.


Chronique d’un naufrage annoncé


Fin septembre, dans un communiqué, la confédération Force Ouvrière rappellera en effet comment la compagnie maritime a été mise à genoux, par la concurrence.

 « (…) le sort de la compagnie maritime a été ficelé d’avance, il y a déjà bien longtemps. En effet, avant de livrer la SNCM à BCP, tout a été fait pour mettre au bord de l’asphyxie économique et financière l’entreprise publique aux fins de pouvoir ensuite justifier le désengagement de l’État.


Cela a commencé fin 1992 par la décision de Bruxelles de libéraliser les liaisons entre le continent et la Corse en ouvrant les lignes à tous les pavillons de la Communauté européenne. Jusque-là et depuis 1976, date de sa création, la SNCM avait le monopole sur les liaisons vers l’Île de beauté et recevait logiquement des dotations de «continuité territoriale», des subventions destinées à compenser la partie non rentable des transports de passagers dans le cadre d’une convention de «service public». L’objectif était d’éviter l’isolement de la Corse. En 1996, Corsica Ferries – une compagnie privée connue pour ses dessertes entre la Corse et l’Italie – s’engouffre dans la brèche européenne et met en place sa première ligne entre le continent et la Corse. Débute alors une concurrence effrénée vers l'île.


Basée à Bastia et propriété du groupe italien Lota Maritime, Corsica Ferries opère dans un premier temps sous pavillon français avant de passer rapidement ses navires sous pavillon italien, plus avantageux sur le plan fiscal et des charges sociales. À partir de décembre 2000, elle ouvre une nouvelle liaison à Toulon et ne cesse alors de développer sa flotte pour tailler des croupières à la compagnie publique. En 2002 est lancé un appel d'offre pour assurer la desserte Marseille-Corse dans le cadre d'une délégation de service public pour une durée de cinq ans. Il est remporté facilement par la SNCM, Corsica Ferries n'étant pas candidate.

Dans le même temps, une «aide sociale» au passager (résidents corses, familles nombreuses, personnes âgées) de 15 à 20 euros est créée pour tous les opérateurs, publics ou privés. En 2003, Corsica Ferries touche 10 millions d’euros à ce titre alors qu’elle n’a aucune obligation de service public.


Fonctionnant sur le mode des compagnies aériennes à bas coût, Corsica Ferries peut dès lors continuer à grignoter les parts de marché de sa rivale publique grâce à des charges d'exploitation beaucoup plus faibles et une politique commerciale agressive (des promotions aller-simple à partir de 5 euros entre Toulon et la Corse). Dans ces conditions en effet, toute recapitalisation de la SNCM (66 millions d’euros en 2003) par la collectivité publique sera vaine. Touchée, coulée! »

 

On doit préciser qu’au-delà d’un tel constat, correct journalistiquement mais pas syndicalement, la confédération ne prendra jamais position en défense du statut 100% public de la SNCM, pour le retrait du plan du gouvernement – et, à la SNCM, FO n’apparaîtra que pour appeler à la reprise du travail.


Cela dit, il est clair en dernière analyse que la revendication du maintien du statut de la SNCM prend tout son sens dans la perspective de l’affrontement ouvert, général, avec les capitalistes, la bourgeoisie, dans la perspective du socialisme. Tout ceux qui rejettent pratiquement cette perspective vont donc se signaler en ne prenant jamais position pour la défense du statut, contre toute privatisation fut-elle « partielle » ce qui d’ailleurs ne veut rien dire puisqu’à partir de 0,01% du capital, une privatisation est une privatisation !

 

Dès le début, cette position est une main tendue en permanence au gouvernement sur un terrain commun : la destruction du statut de l’entreprise et des personnels.


La grève s’étend au Port


Néanmoins, la grève se durcit et s’étend au port autonome de Marseille (PAM), qui est un des poumons économiques de toute la région (notamment les terminaux pétroliers de Fos et Lavera), et la première zone portuaire de France. Sur le Pam, le mot d’ordre initial de la direction CGT est d’une grève de 24 heures – en solidarité avec les marins, mais aussi contre les menaces de privatisation qui pèsent sur le Pam lui-même. Les dockers entraient également en grève le 26 au soir, en solidarité avec la SNCM et contre l’intervention des CRS sur le port.

 

Devant cet élément imprévu, dès le 27, le gouvernement engageait une manœuvre sur la forme de la privatisation, proposant d’un seul coup – oubliées, les « contraintes européennes » - que l’Etat reste dans le capital de l’entreprise, participation minoritaire cela dit. Perben va déclarer : « Je fais une ouverture ». Réponse d’Israël sur France 3 Marseille : « Il nous faut des garanties (…)Ensuite seulement nous pourrons discuter d'une ouverture du capital au privé, très minoritaire ». Des négociations presque au jour le jour vont donc s’engager entre représentants syndicaux et gouvernement. Elles ont pour toile de fond un recours tout à fait inhabituel à la répression pour briser la grève des marins, ce qui est aussi l’objectif des « négociations » qui s’engagent.


Le gouvernement déploie toutes les forces de répression contre les marins


Dès le 26 au soir, les CRS sont intervenus sur le Port contre les grévistes de la SNCM. Déclaration du préfet : « l'époque où la police n'intervenait pas sur le port est révolue ». Ce n’est qu’un début. Le 27, les dirigeants du STC décident de s’emparer d’un des navires de la compagnie, le Pascal Paoli, dans les termes suivants : «Nous avons récupéré un outil de travail qui appartient à la Corse et nous le rendons à la Corse». C’est une initiative aventuriste, que le STC suit pour déplacer la grève sur son terrain, terrain qui est aussi celui de la liquidation du statut de la SNCM puisque le STC prône la constitution d’une compagnie corse et « corsisée ». Mais alors que le Pascal Paoli arrive en vue de Bastia, le gouvernement décide de lancer l’assaut en engageant ses unités anti-terroristes ! Hélicoptères du GIGN, appuyés par les commandos de marine s’emparent du navire.

 

Voilà mise à nu la signification profonde de tout le renforcement de l’appareil d’Etat sous couvert de lutte contre le terrorisme (rappelons à ce sujet que l’armée de métier, armée de guerre civile, créée par Chirac a comme exercice d’entraînement s’emparer de villes ou de villages et les placer sous un contrôle martial).

 

Les marins sont mis en garde à vue et inculpés de piraterie - ils risquent 20 ans de prison. On peut ajouter qu’à Marseille même, plusieurs salariés du Pam dont le secrétaire général adjoint de la Cgt, sont menacés de licenciement pour faute grave. Armée, police, justice : tout l’appareil d’Etat est mis en branle pour casser la grève, car le gouvernement en a bien saisi l’enjeu. Les appareils aussi. L’enjeu, un communiqué du Cercle pour la construction du parti ouvrier révolutionnaire le résume :

« Les dirigeants des confédérations doivent combattre, dans l’unité avec l’ensemble des organisations du mouvement ouvrier, pour ces revendications, dénoncer la répression organisée par les Chirac-Villepin, rompre toute discussion avec le gouvernement et le sommer : « bas les pattes devant la SNCM ! ». Les dirigeants syndicaux de la SNCM doivent défendre ces revendications, au lieu de déclarer par avance comme ceux de la CGT qu’il y aurait un « plan social acceptable » et d’envisager une « privatisation partielle » de l’entreprise. L’appel par les dirigeants syndicaux des UD et UL des Bouches-du-Rhône et de Marseille à la grève illimitée, et non de 24 heures, en particulier les travailleurs du port autonome et les dockers serait un point d’appui important pour défaire le gouvernement.  

 

S’ils agissent ainsi, ensemble, alors le gouvernement ne pourra que capituler et cette victoire sera celle de toute la classe ouvrière. Au contraire, ne pas s’engager dans la voie du combat uni et résolu contre le gouvernement dans ces circonstances serait prendre une responsabilité immense à l’heure où le sort de la SNCM aura des répercussions sur l’ensemble des travailleurs de ce pays. »


Thibault entre en scène


C’est dans ces circonstances, le jour même de l’attaque de l’armée contre les marins que Bernard Thibault, « à sa demande », rencontre Villepin, le 28 au soir. Il le fait seul, ce qui est singulier s’agissant du secrétaire général de la première confédération ouvrière du pays. C’est de la diplomatie secrète. Mais il n’y a pas de mystère. Aller rencontrer Villepin alors que des marins sont emprisonnés après avoir été traités comme les derniers des bandits n’a qu’un sens, et Thibault le dit en sortant de Matignon : « Il y a encore des possibilités de discuter ».

 

Le lendemain, Villepin annonce les détails d’une nouvelle mouture du plan de liquidation de la SNCM. L’Etat resterait à 25% du capital. Le gouvernement propose d’associer les travailleurs à la privatisation, à hauteur de 5%. Aux côtés de Butler (gardant 40%) rentrerait le spécialiste français des transports privés : la Connex, filiale de Veolia (ex Générale des eaux). En Corse, les aéroports de l’île sont bloqués par la grève des personnels syndiqués au STC déclenchée contre l’arrestation des marins qui ont dirigé l’aventure sur le Pascal Paoli. Ajoutons que ce même 29 septembre, SMT Microelectronics annonce un plan de 686 suppressions de postes sur son site du Rousset (à côté d’Aix).

 

Contre la grève au Port Autonome, le 1er octobre au petit matin, CRS et gendarmes mobiles interviennent une nouvelle fois. Les dockers cessent le travail sur les bassins de Marseille, Fos et Lavera, exigeant le départ des forces de police.

 

Mais dès le 28 septembre, dans une déclaration commune vantant leurs « approches différentes », l’ensemble des directions syndicales départementales s’étaient mises d’accord… pour ne rien faire.

Et, à l’initiative de l’UD CGT et du PCF des Bouches du Rhône, le 3 se tient un meeting qui rassemblera devant quelques centaines de participants les têtes d’affiches du « non de gauche » ainsi que des verts et du PS local. Hollande a refusé de venir. Meeting de soutien, donc, mais quelle orientation politique était un soutien aux marins de la SNCM ? Comme le dit dans L’Humanité du 5 octobre le secrétaire du PCF 13 : « Ce n’est pas un affichage de façade. Car pour en arriver là, nous avons discuté sur le fond. C’est sur un contenu précis que s’est effectué ce rassemblement. ». Le contenu précis, c’est qu’aucun orateur, y compris Besancenot et Laguiller, ne pose la responsabilité des directions syndicales, confédérales et à la SNCM. C’est qu’aucun ne se prononce contre toute privatisation de la SNCM, pour l’arrêt des discussions sur le plan du gouvernement. Tous les angles sont lissés et chacun peut jouer sa partition sans le moindre couac. « Une lutte exemplaire », pérorent les orateurs notamment à l’extrême-gauche. Exemplaire, oui, de la manière dont une grève particulièrement combative, héroïque, est menée au désastre.

 

Pendant que se préparent le tréteaux de ce meeting, une nouvelle réunion de concertation se tient, à laquelle ont participé Perben et Breton, voit ces derniers demander « 48 heures » pour répondre aux questions posées par les dirigeants CGT de la SNCM. 48 heures, soit après le 4 octobre. Néanmoins, ces circonstances donnent dans la région de Marseille une teinte particulière, imprévue, à la journée d’action démantibulée et sans perspective organisée pour le 4 octobre par les directions confédérales.


Après le 4 octobre : la RTM entre en grève, les « discussions » redoublent


C’est donc contre le contenu imprimé au 4 octobre par les appareils que le 5, les travailleurs de la RTM décident de poursuivre. Ils ne sont pas les seuls : tel ou tel dépôt SNCF, les transports urbains de Nancy le font. Mais la revendication mise en avant par les traminots est singulièrement ambitieuse : ils s’opposent à la délégation de service public mise en place par la Mairie pour le futur tramway, délégation consentie …à Connex, c’est-à-dire au futur possesseur de la SNCM ! On ne peut pas expliquer une grève si massive sur un tel mot d’ordre, concernant un tramway encore à l’état de projet, c’est-à-dire ne touchant pas directement, immédiatement, les conducteurs des bus et du métro, en dehors de l’existence du mouvement à la SNCM.

En plus du mouvement à la RTM, il faut noter qu’après le 4, les employés des entrepôts Leclerc au Rousset vont aussi continuer la grève plusieurs jours, bloquant les entrepôts. Quelques jours après, la poste de St- Charles entrera elle aussi en grève. La Poste est un bastion de la CGT dans le département. Décidément, après la SNCM, le Port, les dockers, la Rtm, Leclerc : la question de l’appel à la grève à Marseille, voire dans le tout le département se pose objectivement.

 

Le 6, nouvelle réunion de concertation en présence de Breton. Un nouveau montage financier est proposé : 25% pour l'Etat, 28% pour Connex, qui présiderait le directoire, 38% pour Butler, et 9 % pour les salariés (+4% par rapport au précédent plan). Réaction de Jean-Paul Israël : « la porte n'est pas fermée, mais le compte n'y est pas ». L’essentiel est dit : par delà les déclarations fracassantes, les négociations ne sont toujours pas rompues.

 

Pis encore : le 8 à Montreuil, au siège de la CGT, Thibault et Le Duigou se réunissent avec J-P.Israël et les secrétaires des UD des Bouches-du-Rhône et de la Corse. Ils sont venus y demander « une extension du conflit et en particulier dans les services publics » (Israël), se faisant ainsi à l’évidence l’expression déformée de la volonté farouche des marins de ne pas capituler et pour cela de ne pas rester isolés.

 

Mais la réponse de Thibault est au contraire une lettre à Villepin dans laquelle chacun note la disparition de ce qui était la revendication de l’appareil jusqu’ici : le maintien majoritaire de l’Etat dans le capital. Contagion notable : dès le lundi 10, le PS abandonne lui aussi cette « exigence ». La veille, Villepin a répondu du tac au tac à Thibault  lui promettant:

« "l'absence de licenciements secs, le maintien de l'intégralité de la flotte (...) et l'unité de l'entreprise dans ses différentes activités" . "Le premier ministre partage les mêmes objectifs que Bernard Thibault, le développement de la SNCM, l'intérêt de ses salariés et la poursuite de l'intégralité des dessertes, y compris vers le Maghreb", commente Matignon. » (Le Monde daté du 11 octobre).

 

C’est un fait remarquable que la direction CGT des Bouches-du-Rhône ait accepté (ainsi que J-P.Israël) cette lettre de capitulation. La presse bourgeoise s’en délecte. Le Monde en particulier se plait à rappeler avec cruauté qu’il s’agit là d’une fédération qui s’oppose à la direction :

« une position "radicale" à l'intérieur de la confédération qui l'a amenée à de nombreuses reprises à s'opposer à l'orientation défendue par le secrétaire général (…) Cette puissance et cette spécificité de la CGT marseillaise viennent de très loin : les historiens en suivent le parcours depuis la Libération et les occupations d'usine sous contrôle ouvrier. (…) »

Le Monde souligne aussi, incidemment, que cette fédération a perdu les deux tiers de ses effectifs depuis 1981. Ce qui fait figure d’opposition interne, en s’alignant ainsi totalement sur la politique de la direction confédérale, lui permet d’effacer avant le 48ème congrès le revers subi sur la question de la constitution européenne… et prépare concomitamment la défaite des marins.


Reprise du travail au Port : « on a fait un geste » (la direction CGT)


Le 7 octobre, le patronat s’impatiente. Parisot demande au gouvernement « d’urgence », de débloquer le port de Marseille. Le soir même, CRS et GIPN interviennent. A nouveau, les dockers entrent en grève pour protester.

« C'est une façon d'appliquer la démocratie qui nous échappe. » commente Joël Méli, dirigeant CGT du Port. Qu’est-ce donc que cette « démocratie » dont il se réclame ? C’est sans doute la « démocratie participative » : tout le week-end, l’appareil CGT va peser pour réaliser ce que les CRS ne peuvent réussir, faire reprendre le travail.

La reprise est annoncée dès le 8 – pendant qu’à Montreuil Thibault et le Duigou reçoivent les dirigeants de la grève venus demander l’extension. A 15 heures, un protocole d’accord est trouvé entre la direction et les leaders CGT. En fait de reprise, les salariés du terminal pétrolier Lavera refusent la reprise du travail. Et le 10, c’est à nouveau tout le Port qui reprend… la grève. Selon une dépêche AFP

« Le mouvement de grève des agents du port autonome de Marseille (PAM) a été reconduit lundi matin en assemblée générale, a indiqué à l'AFP le responsable CGT du port Raymond Maldacena.


Le mouvement a été reconduit sur tous les bassins du port car le document de fin de conflit remis à la CGT dimanche soir par la direction du PAM ne "correspond pas" à ce qui avait été négocié, a-t-il déclaré. "On analyse le document" a conclu M. Maldacena, qui n'a pas souhaité préciser sur quel point portait le désaccord avec la direction.»

 

Il faudrait le dire autrement : le document négocié par R.Maldacena et les autres ne « correspond pas » à ce que veulent les agents du Port ! Voilà pourquoi il ne peut rien préciser. Finalement, en fin d’après midi, la grève cesse, ce qui est salué immédiatement par l’UD qui prétend y voir un: « succès de la lutte pour le service public ». Mais une autre dépêche dit ce qu’il en est:

« "Le protocole d'accord revu et corrigé par la direction nous satisfait. On peut donc suspendre la grève pour entrer en négociation pendant une quinzaine de jours et on soumettra alors le résultat de ces négociations à la base", a déclaré Joël Meli, délégué CGT des personnels du port.

"Ce n'est pas une fin en soi mais on fait un geste pour l'économie de la ville", a-t-il ajouté. »


 « On fait un geste » ? Effectivement : les marins se retrouvent presque seuls et sont maintenant pris à la gorge. Alors que ce lundi, les élus syndicaux ont claqué la porte d’une réunion avec les deux ministres et annoncé qu’ils ne se rendraient pas au comité d’entreprise prévu pour le mardi, ils se ravisent et décident de participer.

La pression est à son maximum : le gouvernement brandit maintenant ouvertement la menace du dépôt de bilan si le travail n’a pas repris à la fin de la semaine. Un syndicat FO apparaît, aux côtés du syndicat des officiers CGT, pour appeler à la reprise.


 «Si je n'avais pas été délégué, je votais non à la reprise, mais faut être responsable.»


Le 13, c’est l’appareil CGT de la SNCM qui prend lui-même en charge l’organisation de la reprise. Recourant à un vote à bulletins secrets, il les imprime de manière à faire porter aux marins qui voudraient poursuivre la grève la responsabilité du dépôt de bilan. Les bulletins sont intitulés : «Oui à la reprise de l'activité pour éviter le dépôt de bilan» et «Non à la reprise de l'activité = dépôt de bilan». Voter la grève serait voter son propre licenciement !

Malgré cela, quelques dizaines de marins votent « non ». Libération du 14 octobre rapporte les propos suivant d’un délégué du personnel CGT : «Si je n'avais pas été délégué, je votais non à la reprise, mais faut être responsable.»

 

Responsable, l’appareil l’est, et pas qu’à la SNCM. Peu de temps après la reprise : « L’UD CGT des Bouches du Rhône salue cette prise de position qui pour être responsable n’en est  pas moins lucide. (…) les personnels concernés ont donc choisi la meilleure situation pour eux et leurs familles, afin de pouvoir continuer à peser (sic ! - Ndlr) sur les orientations et les évolutions de la future compagnie maritime.»

 

Le STC de son côté peut adopter la confortable position de dénoncer la capitulation de la CGT :

« La CGT veut reprendre le travail, alors nous reprenons le travail malgré nous, face à une mascarade, une manipulation parisienne et ses relais locaux de la CGT à Marseille, qui se sont mis à genoux devant le gouvernement »

 

Le 15 octobre, une manifestation prévue depuis peu à Marseille se transforme donc en  cortège funèbre de la grève. Y participent notamment Bernard Thibault et Gérard Aschieri (FSU), le premier responsable et son associé.

 

C’est une défaite sur toute la ligne, un coup de massue pour les marins, qui seront bientôt accusés dans la presse d’être des voleurs, mais le retentissement de cette défaite est évidemment national. Quelques jours après celle-ci, les directions confédérales qui avaient jusqu’ici attendu pour déterminer « les suites du 4 octobre » décident … de répondre positivement aux propositions de dialogue émises par de Villepin.

Et, naturellement, à la RTM, le coup est rude : les traminots dont la grève avait pris appui sur celle de la SNCM se trouvent pris à revers.


RTM : les dirigeants fédéraux laissent décréter la grève « illégale ».


Quoique quelques signes d’essoufflement soient apparus, la détermination de la grève à la RTM, en particulier sur les dépôts de bus, est impressionnante. La question SNCM réglée, le gouvernement laisse un temps la mairie (Gaudin, vice-président de l’UMP) en première ligne. Mais Perben et le gouvernement s’impliquent. Les négociations direction-syndicats étant bloquées, il désigne un médiateur – Bernard Brunhes – qui arrive dans la ville le 31 octobre.

 

L’objectif d’une médiation, comme son nom l’indique, est de trouver un compromis – c’est-à-dire de faire disparaître la revendication du retrait de la délégation de service public. Brunhes proposera effectivement comme solution, au lieu de la DSP, la création d’une filiale de la RTM … en lien avec Connex !

 

Fin octobre, Gaudin agite de plus en plus rageusement la menace de la réquisition – fixant même comme date-butoir le 3 novembre, jour de la rentrée des classes. Mais la réquisition est du ressort du préfet, donc du gouvernement.

 

Or, le 31 octobre, les directions fédérales des syndicats des transports CGT, FO et CFDT font savoir qu’elles ont déposé un préavis de grève sur cette question : « Nous disons au gouvernement que s'il utilise la réquisition notre réaction sera immédiate » (A.Renault secrétaire général de la fédération des transports).

Face à cette réaction des directions fédérales, le gouvernement renonce de fait à la réquisition.

 

Le 2 novembre, pendant la médiation, une manifestation de soutien est convoquée par les Unions Départementales au siège du Medef. Le secrétaire CGT du Comité d’entreprise répète « Nous sommes prêts à négocier, de jour comme de nuit ».

 

Mais le 4, le gouvernement utilise la justice pour aboutir au même résultat que la réquisition. Au 32ème jour de grève, un tribunal s’avise donc soudain que la grève était illégale, au motif que la délégation de service public ne serait pas la privatisation de la RTM. Cette décision est assortie d’une astreinte de 10 000 euros par jour. Peu avant une journée d’action prévue à la SNCF précisément sur le thème de la privatisation rampante de l’entreprise, on mesure la portée réactionnaire d’une telle décision. Au bout, il y a la création d’une situation comme celle de New-York où la grève dans les transports est devenue de facto illégale sous peine d’astreintes astronomiques.

 

Or, les directions fédérales des transports, celles des UD qui le jour même assuraient de leur vigilance en cas de réquisition, protestent, dénoncent « l’atteinte au droit de grève » … mais « restent l’arme au pied » (sic !) selon l’expression d’un délégué CGT de la RTM interviewé dans Rouge début décembre. Au sortir du tribunal, l’AFP rapporte :

« "Nous allons étudier la question ce soir (vendredi) avec l'ensemble des organisations syndicales et l'ensemble du personnel", a déclaré à des journalistes Louis Iorio, secrétaire général (UGICT-CGT), au nom de l'intersyndicale de la RTM. »

Précision assassine, en passant

« "Nous sommes ouverts, dans le cadre d'un contrat de prestation de services, à un partenaire extérieur, privé ou public, à l'occasion du lancement du tramway", a expliqué M. Iorio. »

De son côté, un dirigeant FO affirme déjà : « "Cette décision ne change pas grand chose, nous n'écartons pas l'idée de déposer un nouveau préavis et de reprendre la grève cinq jours plus tard »

 

Le 5, les directions syndicales appellent à la reprise, laquelle est votée à l’unanimité. Certes, un nouveau préavis est déposé au terme du délai légal de 5 jours.

Mais politiquement, c’est une capitulation. Le Monde du 8 novembre souligne ainsi : « Contraints de reprendre le travail, les grévistes de la RTM accusent le coup (…) Nous avons cinq jours pour négocier et éviter de priver à nouveau les Marseillais de bus", expliquait Alain Requena (FO) ». Le ton est donné.

 

Le 10 novembre c’est une maigrelette  manifestation CGT-FSU qui se rend à la préfecture. Elle prélude une nouvelle séance de négociation. Lors de celle-ci, les directions syndicales font preuve « d’esprit de dialogue ».

« Dénonçant les "provocations" de la direction, Alain Vercellone (CGT) a toutefois espéré que "les négociations puissent s'ouvrir véritablement lundi". L'intersyndicale CGT-UGICT-CFDT-FO-SL-SUD-UNSA-CFTC affirme avoir fait preuve d'"esprit de dialogue" lors des précédentes discussions. Selon le responsable CGT, les syndicats "ont fait un pas" en acceptant que la "Connex ou toute autre entreprise" apporte "une aide technique limitée dans le temps" à la RTM, qui serait maître de la gestion du tramway, a ajouté Alain Vercellone. » (Le Monde du 14 novembre).

 

La grève a repris, mais en réalité elle ne tient plus qu’à un fil. Le mercredi, au terme d’une nouvelle séance de négociation, les directions syndicales font savoir qu’elles ne conditionnent plus la reprise du travail à l’abandon de la DSP. Le vendredi 18, les directions syndicales font entériner par les traminots la « proposition » citée ci-dessus.

Le 20, les dirigeants syndicaux FO obtiennent un protocole de sortie de grève avec étalement sur 10 mois des retenues de salaires. Ils appellent à la reprise. Le dépôt de bus (sur quatre) où ils sont majoritaires les suit – après 42 jours de grève. Dans les autres dépôts, de plus en plus de conducteurs ont repris le travail. 

Le 24, sans « bénéficier » d’ailleurs du protocole négocié par FO, la reprise est votée, après 46 jours de grève, sans avoir rien obtenu.

 

C’est une très lourde défaite, dans laquelle la trahison de la grève de la SNCM, mais aussi la capitulation des fédérations des transports devant la décision antigrève du tribunal, auront joué un rôle décisif.

 

Au final, la pression énorme des forces de répression conjuguée à l’action traîtresse des bureaucraties syndicales à tous les niveaux mais d’abord au niveau confédéral, auront causé de dures défaites pour les marins et traminots de Marseille, défaites qui pèsent par contrecoup sur l’ensemble des travailleurs.

 


Le 20 décembre 2005

 

 

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