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Article paru dans Combattre pour le socialisme n°14  de décembre 2003

Où en est la Chine ?

2è partie: les masses confrontées à la restauration capitaliste

 

La première partie de cet article, publiée dans le CPS n°12 du 31 mai 2003, expliquait dans sa conclusion que:

"depuis le début des années 1950, la Chine était devenue un Etat ouvrier bureaucratique, déformé dès l'origine (...) En a résulté, conjointement aux catastrophes produites par la bureaucratie maoïste, un certain nombre d'acquis sociaux, la constitution d'une classe ouvrière qui n'aurait jamais vu le jour sans ces conditions politiques (...) Mais aujourd'hui, il faut pourtant constater que l'on arrive au bout d'un processus qui dure depuis 1978, et qu'il reste peu, bien peu, en Chine, de ce qui a permis de la caractériser comme Etat ouvrier déformé bureaucratiquement. Il ne s'agit pas d'étiquettes que l'on plaquerait depuis la France, mais d'une situation qui a des conséquences politiques et sociales dramatiques pour les masses chinoises ".

Un recul considérable du point de vue des conditions d'existence matérielles pour les ouvriers …


Prenons l'exemple du sud-est de l'ex-Mandchourie, qui était devenu un des bastions du prolétariat industriel. On y trouve les puits pétrolifères du Heilongjiang, province dans laquelle se trouve Daqing, ville qui fut le théâtre, au mois de mars 2002, d'une importante mobilisation ouvrière dont nous parlerons plus loin. S'y trouvent également les complexes sidérurgiques de la province du Liaoning (dont la capitale est Liaoyang) et plusieurs sites de construction d'avions, de locomotives, de machines-outils et d'industrie textile. Dans les années  50, 60 et 70, ces unités de travail ("danwei") regroupaient plusieurs milliers, voire plusieurs dizaines de milliers d'ouvriers. Les ouvriers de Daqing étaient parmi les mieux payés de Chine,  avec des salaires allant jusqu'à 6000 yuans par mois (environ 1000 euros). A cette époque, le nord-est chinois était considéré comme un exemple pour l'ensemble du pays. Le slogan officiel était :"En industrie, le pays s'inspire de Daqing ".

Aujourd'hui, dans cette région, entre 60 et 80% des ouvriers du secteur d'Etat sont au chômage !  Le nombre des licenciements s'est élevé à 540 000 en 2002, soit un tiers des effectifs!

Cette situation est commune à tout le pays. Comme à Daqing ou Liaoyang, le fléau qui, avant tous les autres, atteint aujourd'hui l'ensemble du prolétariat chinois est la vague de licenciements. Rappelons que, d'après les chiffres officiels, 25,5 millions de travailleurs des entreprises d'Etat ont été licenciés entre 1998 et 2001. Une étude publiée en décembre 2001 par l'INED donne un taux de chômage de 9,58% en 1998 (moyenne nationale). Mais il y est  précisé que ces chiffres ne rendent pas compte de la réalité. En fait, de nombreux ouvriers des entreprises d'Etat ont été  "descendus de leur poste" et ne touchent pas de salaire. C'est un licenciement, un chômage "déguisé" ou "caché", mais bien réel. En tenant compte de cette situation, les chiffres du chômage s'élèvent à 18,35% de la population active en moyenne nationale, avec un pic de 31,22% pour la province du Liaoning. Dans de très nombreux cas, les ouvriers licenciés ne touchent leurs allocations de chômage qu'avec des semaines, voire des mois de retard.

En ce qui concerne les salaires des travailleurs encore en poste, le Workers Daily  du 1er novembre 1999 écrivait:

"C'est désormais une nouvelle lorsqu'on apprend que les ouvriers reçoivent régulièrement leur salaire tous les mois. Qu'il s'agisse d'entreprises d'Etat ou d'entreprises privées, le phénomène prévalent est que les salaires sont payés en retard. Le nombre d'entreprises concernées est ahurissant  "

Le système de sécurité sociale est en voie d'être détruit. L'ancien système était à la charge de l'Etat et des entreprises d'Etat et ne concernait que les fonctionnaires et la classe ouvrière. Le nouveau s'étend à d'autres couches sociales et doit être financé progressivement par les cotisations des entreprises et des employés. La mise en place a commencé, début 2001, dans la province du Liaoning. En fait, le système de couverture sociale est purement et simplement détruit et privatisé progressivement. Par exemple, les hôpitaux demandent maintenant des cautions considérables pour accepter de prendre les patients en charge.

Un ouvrier d'une entreprise d'Etat, cité dans un texte intitulé "S'organiser pour défendre ses droits; contestations ouvrières en Chine dans les années 1990" (Perspectives chinoises juillet-août 1998), explique:

"Si de nos jours un ouvrier tombe sérieusement malade, il n'a plus qu'à compter les jours qui lui reste à vivre parce qu'il n'a plus les moyens de payer les soins médicaux ".

Ajoutons que l'épidémie de SRAS a été l'occasion de découvrir l'état de délabrement avancé dans lequel se trouve le secteur de la santé.

Comme nous l'avons écrit dans la première partie de cet article, ce sont des pans entiers du prolétariat, de la classe ouvrière,  qui sont purement et simplement liquidés.


… et les paysans


La campagne, elle aussi, est touchée par le chômage et la misère. Pour l'année 2000, le revenu agricole moyen était évalué à 272 dollars, soit trois fois moins que celui des villes (763 dollars). La pauvreté est telle dans les campagnes que, dans la province du Henan (centre du pays), par exemple, des centaines de paysans sont devenus séropositifs après avoir vendu leur sang dans les années 90. Des centres de collecte privés, soutenus par le département de la santé, faisaient à l'époque des "tournées" dans les campagnes et offraient 45 yuans (40 francs) par prélèvement. De véritables vampires. Ces mêmes populations sont aujourd'hui totalement démunies de soins. Le pourcentage de paysans couverts par les coopératives rurales médicales était de 90% en 1979. En 1985, il avait déjà été réduit à 9,6%.

Le pays est maintenant confronté à un véritable exode rural: on estime à environ 100 millions le nombre de personnes concernées. Les conséquences sont tragiques. Dans le Monde diplomatique du mois de décembre 2000 on pouvait lire:

"Dans les villes existent un ou plusieurs marchés informels de l'emploi, qui tendent même à se spécialiser. Au coeur de Pékin, près de la gare centrale et des grands hôtels, on rencontre par exemple un "marché des femmes". Des paysannes, la plupart jeunes, y cherchent un emploi de femme de ménage (composante essentielle du foyer des nouvelles classes moyennes), pour ne pas dire de domestique, ou de vendeuse et de serveuses dans les innombrables restaurants; sans parler, pour certaines, de métiers moins avouables "

Il existe également un "marché d'hommes":

"Souvent, c'est le patron ou le responsable de chantier qui organise, par relation, l'embauche des paysans. On les rencontre partout sur les chantiers de construction (...) dans les emplois sales, peu qualifiés et mal payés ".

Ces travailleurs migrants sont traités comme du bétail: une circulaire de 1982 autorise leur détention lorsqu'ils ne peuvent présenter de papiers. En 2000, 3,2 millions de personnes ont ainsi été détenues, puis "rapatriées".

Le moindre des maux qui accablent les masses chinoises n'est pas la répression sauvage, le régime de dictature politique maintenue par la bureaucratie pour restaurer le capitalisme. La Chine est le pays qui exécute le plus massivement parmi ceux où s'applique la peine de mort. En 1999, Amnesty international a recensé 2088 exécutions, soit une quarantaine par semaine. Ces sentences s'appliquent dans le cadre de campagnes officielles intitulées "Frapper fort", dont le prétexte est la lutte contre la corruption, la délinquance, contre les "gangs mafieux". Des milliers de personnes sont enfermées dans les geôles chinoises, parfois condamnées pour "subversion du pouvoir de l'Etat", "crime" passible de la prison à vie ou de la condamnation à mort. C'est le cas pour les leaders des manifestations ouvrières qui ont eu lieu dans l'ex-Mandchourie en mars 2002.


"Le mouvement social le plus important ayant agité la Chine depuis Tiananmen en 1989  "


C'est ainsi que le journal Le Monde a décrit le mouvement de mars 2002 des ouvriers de Daqing et de Liaoyang. Il faut d'abord signaler que de nombreux mouvements  ont lieu ces dernières années, le prolétariat cherchant à résister au "rouleau compresseur" de la restauration capitaliste. On compte actuellement 200.000 "conflits" par an dans l'ensemble du pays, qui prennent la forme de grèves, de manifestations, d'affrontements violents avec la police et l'armée. En fait, le nombre de conflits engagés par les travailleurs augmente depuis 1992-1993. C'est dans ce contexte que s'est déroulée la mobilisation ouvrière du Nord-Est chinois en mars 2002.                                                                                                        

Déjà, en mai 2001, des milliers de travailleurs manifestèrent pour exiger le paiement des salaires non versés. La principale autoroute fut bloquée, jusqu'à ce que 5000 policiers fussent appelés pour disperser les manifestants. Puis, en mai, octobre et novembre 2001, de nouvelles manifestations de licenciés, d'une usine métallurgique notamment, eurent lieu.

Le mouvement de mars 2002 débuta à Daqing au début du mois contre la décision du bureau de l'Administration du pétrole de Daqing, qui gère les exploitations locales de Petro China, de supprimer les primes de chauffage et d'augmenter les cotisations obligatoires pour les retraites et la protection sociale. Jusqu'à 50 000 ouvriers manifestèrent. Des affrontements avec la police paramilitaire se produisirent, la mobilisation trouvant rapidement un large écho dans toute la région.

Le lundi 11 mars 2002, les ouvriers de Liaoyang s’engagent à leur tour. Environ 5 000 travailleurs, la plupart licenciés des entreprises d'Etat, manifestent dans les rues de la ville en direction du gouvernement municipal. Leurs revendications? Le paiement des allocations de chômage non versées par les entreprises d'Etat, des emplois et la lutte contre la corruption des dirigeants des entreprises d'Etat et de la ville. Les manifestants désignent leurs délégués.

Le mardi 12 mars, une nouvelle manifestation a lieu. Une réunion avec les autorités se tient. Sont présents, d'un côté, 13 représentants des travailleurs licenciés, de l'autre, des maires adjoints, le secrétaire adjoint du PC de la ville, le procureur général et les directions de la police et de la justice. Promesse est donnée par le chef de la police que les représentants des manifestants ne seraient pas arrêtés. Le dimanche 17 mars, des policiers en civil kidnappent en pleine rue Yao Fuxin, 53 ans, travailleur licencié de l'usine métallurgique d'Etat Alliages ferreux, représentant élu des manifestants. Lundi 18 mars, ils sont se rassemblent quelque 30 000 licenciés d'une vingtaine d'entreprises d'Etat à l'occasion du retour de la session de l'Assemblée nationale populaire à Pékin, de Gong Shangwu, président du parlement local. Ce dernier déclare alors que dans sa ville, il n'y a pas de chômage. Les manifestants exigent sa démission.

 

Le mercredi 20 mars, 10 000 manifestants se rendent à nouveau à l'Hôtel de ville et un millier d'entre eux pénètrent dans son enceinte. Trois camions de l'"Armée populaire de libération" débarquent des militaires pour aider la police sur place. L'ordre est donné à la police et à l'armée de faire évacuer le bâtiment. Trois autres représentants des manifestants sont arrêtés. A Daqing également, arrestations, disparitions et persécutions se sont multipliées. La Vérité n° 637 cite le témoignage d'un manifestant, qui traduit le sentiment général:

"On est démuni face aux autorités. Maintenant qu'ils ont arrêté tous nos dirigeants, ils ont tout le pouvoir, et nous plus rien ".

Le mercredi 15 janvier 2003, le procès de deux leaders de la mobilisation de mars 2002 était expédié en quatre heures. Ils étaient inculpés de "subversion du pouvoir d’Etat", mais la sentence n'a pas été rendue publique. Il est clair, toutefois, que cette mobilisation, pourtant importante, s'est soldée par un dur échec pour les ouvriers. Les raisons de cet échec résident d'abord dans le désarroi politique dans lequel sont plongés les masses chinoises, dont une expression se trouve dans les textes publiés par les manifestants.


Un profond désarroi politique


Il faut d'abord souligner que ce sont des ouvriers déjà licenciés qui ont constitué l'essentiel des troupes ayant participé au mouvement de mars 2002. Ensuite, on ne peut ignorer qu' à aucun moment l'ennemi, l'Etat, la bureaucratie, le gouvernement Zemin-Ronghi, n'a été clairement désigné, la seule perspective positive, renverser la clique bureaucratique au pouvoir, nettement dégagée.

On ne peut ignorer non plus que les manifestants, à Daqing comme à Liaoyang, arboraient des portraits de Mao. Le 6 mars, les ouvriers de Daqing publiaient un tract sous le titre "Les ouvriers se souviennent du dirigeant Mao". On pouvait y lire:

"Par millions jusqu'au soir, nous commémorons le souvenir chaleureux d'un jeune homme rondouillaird qui arriva dans le grand désert des confins inhabités. Alors nous étions jeunes, beaux, passionnés, vigoureux. Pour faire tomber l'infamante étiquette de "grande puissance pauvre en énergie", nous commémorons la fidélité du président Mao et du comité central dans les luttes pour l'irrigation, l'assèchement des marais, contre les moustiques (...)

Mais maintenant les principaux dirigeants de l'administration des pétroles prennent chaque mois à la nation des salaires d'un montant incalculable, ne cessent de rafler les plus hautes primes, passent la moitié du temps à prélever des taxes sur les jeux, et en fin d'année veulent encore prendre des primes de quelques millions (...) Ils vont ainsi à l'encontre du souhait des "trois représentants" du président Jiang (...) "

Les ouvriers se réclament ainsi de la "théorie" des "trois représentativités" de Jiang Zemin, qui proclame que le Parti Communiste Chinois doit représenter les "forces vives de la nation", dont les patrons. Ils "jouent", ici, les dirigeants nationaux contre "les dirigeants de l'administration des pétroles": ce sont les administrateurs locaux qui n'appliqueraient pas la politique édictée par le centre. Dans un autre tract daté du 26 mars, intitulé "Nous devons rétablir la justice", on pouvait lire:

"Le 8 novembre 2000 on diffusa le document interne 11.7/2000: communication concernant la méthode pratique de publication des indemnités pour rupture des contrats de travail" (...) Selon les termes de la loi des entreprises, les affaires et décisions importantes doivent recevoir l'approbation de l'assemblée générale des représentants du personnel de l'entreprise. Cela a-t-il été le cas ? où les représentants du personnel ont-ils été informés? En décidant de ne pas les convoquer et en s'appuyant sur une simple note d'information pour la mise en oeuvre, ne va-t-on pas à l'encontre de la loi des entreprises et de la loi sur les syndicats ? "

Non seulement la "réforme" des entreprises d'Etat, c'est-à-dire la privatisation, n'est pas remise en cause, mais au contraire, les ouvriers réclament que la direction respecte les termes de la loi sur les entreprises de 1998. En ce qui concerne la loi sur les syndicats, d'importantes modifications y ont été apportées en octobre 2001. La loi initiale datait de 1951 et avait été modifiée en 1992. La nouvelle version développe cette définition, qui comporte désormais les principes suivants :

«[Les syndicats] doivent considérer la construction économique comme le point central de leur action, adhérer à la voie socialiste, soutenir la dictature démocratique populaire, se soumettre à la direction du Parti communiste chinois, adhérer au marxisme-léninisme, à la pensée Mao Zedong et à la théorie de Deng Xiaoping, persister dans la voie de la réforme et de l'ouverture […].» 

Ajoutons que la nouvelle loi stipule que la Fédération nationale des syndicats chinois (FNSC, fédération qui est en fait un organe de l'appareil bureaucratique et non une organisation ouvrière) doit considérer comme prioritaire la tâche consistant à inciter les ouvriers à reprendre le travail et à rattraper la production en cas "de cessation du travail ou de grève du zèle".

D'après Amnesty International, à Daqing, les ouvriers réclamaient notamment la mise en place d'un syndicat indépendant. Le Comité syndical des travailleurs licenciés de Daqing a semble-t-il été créé au moment de ces manifestations et aurait mené des activités clandestines. C'est important. Cela n'efface cependant pas le fait dominant: le désarroi politique, nourri notamment par la terrible défaite subie en juin 1989.


La défaite du mouvement vers la révolution politique de 1989 et ses conséquences


Nous avons déjà vu, dans la première partie de cet article, que l'écrasement du mouvement de la place Tiananmen en 1989 a été le point de départ d'une nouvelle étape de la privatisation, de la restauration du capitalisme. La répression a en effet donné à la bureaucratie la possibilité de liquider les éléments d'organisation du prolétariat et de la jeunesse qui commençaient à se dégager.

L'immense mobilisation des masses chinoises commence entre le 17 et le 20 avril 1989. Des milliers d'étudiants manifestent à la mémoire de Hu Yaobang, ancien secrétaire du PCC, mort le 15 avril. Hu Yaobang était un vieux bureaucrate, tout aussi réactionnaire que Deng Xiaoping ou Li peng,, mais le sommet de la caste au pouvoir l'avait destitué de son poste de secrétaire général au début de l'année 1987 en l'accusant d'avoir laissé se dérouler les manifestations étudiantes de décembre 1986 et janvier 1987. Il jouissait donc d'une certaine aura auprès des étudiants. Le 21 avril , les manifestants tentent, pour la première fois depuis 1949, d'envahir le "Palais du peuple" ("parlement") situé sur la place Tiananmen. Le 22 avril, à l'occasion des funérailles officielles de Hu Yaobang, 100 000 personnes, manifestent sur la place, malgré l'interdiction officielle: ils exigent l'obtention des libertés démocratiques. Au cours de cette manifestation est annoncée la fondation de la "Fédération autonome des ouvriers de Pékin". Le 23 avril, des représentants de 21 universités et facultés se réunissent et fondent la "Fédération autonome des étudiants universitaires de Pékin".  Le 27 avril, une nouvelle manifestation est organisée sur la place Tiananmen. Fait nouveau: des dizaines de milliers de travailleurs sont aux cotés des étudiants. La bureaucratie est profondément divisée sur la façon dont il faut gérer la situation. Deng Xiaoping, alors président de la "république" et Li Peng, premier ministre, sont favorables au déploiement des troupes et à la répression immédiate. Zhao Ziyang, secrétaire général du parti, est lui partisan de l'ouverture du "dialogue" avec les étudiants, misant sur la possibilité d'obtenir leur soutien contre le mouvement de la classe ouvrière.

Dans un premier temps, c'est la position de Zhao Ziyang qui l'emporte. Des discussions s'engagent avec des représentants étudiants. Dans ce secteur, le mouvement commence à s'essouffler. Le 4 mai, 250 000 ouvriers marchent sur Tiananmen aux cotés de 60 000 étudiants. Le mouvement du prolétariat, lui, continue son essor. 500 étudiants commencent la grève de la faim le 13 mai sur la place Tiananmen. Dans la semaine du 13 au 20 mai se tiennent les plus grandes manifestations de l'histoire chinoise depuis l'après-guerre, jusqu'à 2 millions de personnes dans le centre de Pékin. La mobilisation prend maintenant un caractère nettement ouvrier. La "Fédération autonome des ouvriers de Pékin" apparaît de plus en plus comme la direction du mouvement. Son "Q.G." est situé sur la place Tiananmen. Des milliers d'ouvriers la rejoignent. A la fin du mois de mai, elle a 150 organisateurs à plein temps sur la place, a adopté une constitution, élu des comités dirigeants, établi une garde ouvrière pour protéger les étudiants grévistes de la faim et les manifestants, a une presse. Des fédérations autonomes des ouvriers se forment dans les grandes villes de toute la Chine, comme Changsha, Shaoyang, Xiangtan, Hengyang...

La bureaucratie change d'attitude. Le temps n'est plus aux "négociations". Le 20 mai, Li Peng déclare la loi martiale. Plus d'un million de Pékinois s'assemblent au centre de la ville. A l'appel de la Fédération des ouvriers, des groupes d'étudiants et d'ouvriers barricadent les rues de Pékin. Un communiqué du 26 mai de la Fédération déclarait:

"La lutte finale est arrivée... nous avons vu que les gouvernements fascistes et les dictatures staliniennes rejetées par des centaines de millions de personnes n'ont pas voulu, et en effet ne voudront pas, se retirer volontairement de l'histoire... Prenons d'assaut cette Bastille du XXe siècle, cette dernière place forte du stalinisme! ".

Dans un premier temps, la proclamation de la loi martiale semble se retourner contre ses initiateurs. Elle est inappliquée. Le haut commandement de l'armée est divisé. Le 21 mai, à l'appel de la "Fédération autonome des ouvriers de Pékin", plus d'un million de travailleurs et d'étudiants barricadent les rues de Pékin et coupent l'accès au centre de la ville. Des soldats fraternisent avec la population. Les étudiants et les ouvriers s'occupent de diriger la circulation, de coordonner les services essentiels, et de protéger les biens contre les actes criminels éventuels. La production est presque entièrement arrêtée. Des manifestations de masse ont lieu dans tout le pays. La question de l'organisation de la prise du pouvoir par le prolétariat est à l'immédiat ordre du jour. La "fédération" des ouvriers de Pékin était une véritable organisation ouvrière, mais en l'absence d'un courant réellement révolutionnaire en Chine, d'une organisation trotskyste axée sur le programme de la révolution politique, il n'a pas été possible qu'elle joue le rôle d'un parti révolutionnaire. Le 28 mai, alors que l'armée marche sur Pékin, la "Fédération" lance "l'idée d'un appel à la grève générale". "Idée" que les groupes étudiants refusent pour proposer un "congrès national populaire" ouvert à des représentants de la bureaucratie "favorables au dialogue", des "réformistes". Finalement, le 25 mai, le haut commandement de l'armée se range derrière Deng Xiaoping et Li Peng. Le 30 mai, les premières arrestations sont annoncées. 

Le 4 juin au matin, les premiers chars entrent sur la place Tienanmen, écrase la tente du QG de la fédération autonome des ouvriers et tuent les 20 dirigeants qui coordonnent encore la résistance à l'armée. Au mois de juin et juillet, 40 000 personnes sont arrêtées, la plupart des membres ou des contacts de la Fédération des ouvriers. Des dizaines d'ouvriers sont condamnés à mort et exécutés, certains fusillés en public.

D'autres tentatives ont existé pour constituer des organisations ouvrières indépendantes, en particulier syndicales. Toutes ont pris la "Fédération autonome des ouvriers de Pékin", comme référence, mais aucune n'a eu cette dimension.

Dans le texte cité plus haut "S'organiser pour défendre ses droits; contestations ouvrières en Chine dans les années 90", on peut lire:

"Cinq ans après la tentative novatrice de 1989, le mouvement de mise en place d'un syndicat et d'une plate-forme politique de la classe ouvrière indépendants du contrôle du PCC a été entièrement éradiqué. Après 1994, les pionniers du mouvement ouvrier indépendant des années 1990 se retrouvèrent tous dispersés, marginalisés, faibles et isolés des masses ouvrières, déconnectés les uns des autres, et privés d'un leadership unifié. Malgré leur volonté de s'organiser ouvertement, la répression gouvernementale les a retranchés dans une clandestinité de groupes militants. "


Le XVIe congrès du PCC: place aux capitalistes


Le XVIe congrès du Parti "Communiste" Chinois a eu lieu en novembre 2002. Il a d'abord été l'expression politique de la situation économique et sociale. La principale décision prise au cours de ce congrès a été d'accepter, en réalité d'appeler, les capitalistes à devenir membre du PCC. Ce qu'il y a derrière cette "décision", c'est la nécessité d'adapter le PCC, et l'appareil d'Etat, aux nouveaux rapports sociaux. La question n'est pas, en fait, l'adhésion effective des patrons au Parti, mais le fait que celui-ci, tout comme l'appareil d'Etat, doivent maintenant "représenter" la bourgeoisie. En conformité avec la décision du congrès la 3e session du comité central, qui s'est tenue du 11 au 14 octobre 2003, a décidé de faire amender la Constitution pour mieux garantir le droit de propriété privée et les droits politiques des capitalistes. Ce projet devra être adopté par l'Assemblée nationale populaire en mars 2004.

Le programme du nouveau gouvernement a été présenté au mois de mars 2003, à l'occasion de l'ouverture de la XVIe session de l'Assemblée nationale populaire". Le Monde du 6 mars 2003 le présentait ainsi:

"(...) donner un nouvel élan à la réforme économique, avec une probable accélération des programmes de privatisation (...), un projet de restructuration de l'appareil gouvernemental qui sera soumis à cette session de l'A.N.P.

La restructuration consistera à supprimer certains ministères - la même opération avait été lancée en 1998 - tout en fusionnant des fragments de l'appareil autour de nouvelles super-commissions, dont la plus stratégique gérerait les actifs de l'Etat (1,2 milliards de dollars) en prélude à la privatisation d'une partie d'entre eux. Cette refonte répondrait à l'urgence d'accroître l'efficacité d'une administration encore mal ajustée aux nouvelles exigences  du marché. "

Le Monde note également:

"Pour de nombreux commentateurs, cette redistribution des rôles implique un retrait du parti des tâches de gestion. A Shenzhen, zone économique spéciale proche de Hongkong, la direction locale envisage de lancer un audacieux plan de séparation des fonctions du Parti et du gouvernement afin de mieux accueillir les investissements privés et étrangers. "

C'est en effet, cette "nécessaire adaptation" de l'appareil d'Etat, du parti, aux nouveaux rapports sociaux, qui constitue le centre des discussions actuelles à l'intérieur de la bureaucratie ainsi qu'une source de tensions entre ses différentes fractions.


De réelles contradictions: adapter l'appareil d'Etat...


Il faut rappeler plus précisément ce qui était au programme de la vague de "réformes" de 1998: une nouvelle vague de privatisations et, de manière concomitante, le "dégraissage" de l'administration avec la suppression de nombreux ministères, celle des grandes entreprises d'Etat. Il était prévu que près de la moitié des huit millions de cadres du gouvernement et du parti devraient abandonner leur poste. Une soixantaine de postes de dirigeants ayant rang de ministres ou de vice-ministre devaient être supprimés. Il est difficile de savoir dans quelle mesure ce programme a été réalisé. Mais il est clair que le rétablissement du mode de production capitaliste exige de supprimer des centaines de milliers de postes de cadres de l'appareil central dont les fonctions sont appelées à disparaître. En clair, l'adaptation de l'appareil d'Etat aux rapports sociaux bourgeois signifie la liquidation de pans entiers de la bureaucratie elle-même. Des mesures sont maintenant mises en place pour briser la résistance de certains secteurs de la bureaucratie.

C'est ainsi que Li Rongrong, président de la nouvelle Commission de supervision et d'administration des Biens d'Etat (SASAC) a donné quelques indications sur le rôle qu'elle devait remplir, lors d’une conférence de presse le 22 mai 2003 à Pékin. La SASAC reprend certaines responsabilités qui relevaient auparavant du ministère des Finances, de la commission d'Etat Economie et commerce et d'autres administrations. Parlant seule au nom de l'Etat investisseur, elle supervisera 196 entreprises publiques, dont elle nommera et contrôlera les dirigeants en fonction de leurs résultats. La SASAC sera également chargée de revoir les lois et décrets concernant le secteur d'Etat, de fermer les entreprises non rentables, tout en contrôlant à l'échelon provincial les ventes de propriétés d'Etat à des intérêts privés.

Non seulement il est nécessaire de supprimer des centaines de milliers de postes dans l'administration centrale, dans les ministères, mais il est tout aussi vital, d'après les termes d'une directive gouvernementale d'avril 2001,  d'en finir avec "les obstacles régionaux au marché" et la fragmentation croissante de l'économie en régions concurrentes. C'est là une contradiction majeure. Depuis plus de vingt ans, le processus de réintroduction du capitalisme a pris la forme d'une forte "décentralisation" avec, en particulier, la constitution des "zones économiques spéciales" et le pouvoir réel accordé aux directeurs d'entreprises, aux responsables des municipalités et aux gouverneurs de provinces. Le résultat de cette politique constitue un réel problème pour le pouvoir central. D'une part, les inégalités entre provinces, en particulier entre les provinces côtières et celle de l'intérieur sont criantes: par exemple, l'écart de revenu est de 1 à 10 entre Shanghaï, l'une des villes-provinces les plus prospères et le Guizhou, l'une des provinces les plus pauvres. D'autre part, une tendance à la dislocation économique s'est affirmée. Selon Les Echos du 6 avril 1998:

"Depuis le milieu des années 80, il (le gouvernement central, ndlr) observait avec inquiétude les conséquences de l'internationalisation des "duchés économiques" côtiers, de plus en plus intégrés aux économies du sud-est asiatique (...):liens privilégiés de la province méridionale de Guangdong avec HongKong, relations étroites de la province de Fujian avec l'île de Taïwan. Lancées à toute allure dans une croissance économique à deux chiffres, certaines régions côtières se laissaient gagner par la tentation d'une certaine forme de séparatisme économique. Dès 1991, n'obtenant plus que 3% de ces fonds de développement de Pékin, Guangdong se sentait ainsi en mesure de faire financièrement bande à part, une tendance accentuée par la fiscalité des années 80 ".

Dans ce cadre, les responsables locaux sont devenus de véritables  potentats. Là aussi, des mesures énergiques sont prises. La lutte "anti-corruption", par exemple, sert de prétexte pour éliminer les grands barons qui font obstacle.

C'est le cas, par exemple à Shenyang, la cinquième ville de Chine, au nord-est du pays, où le maire Mu Suixin et ses collaborateurs ont été arrêtés et condamnés à mort pour corruption en octobre 2001. Il faut noter que, jusque-là, la politique de privatisation des entreprises d'Etat de Mu Suixin était présentée comme un modèle. On peut également parler du "ménage" effectué à la tête de la corporation de l'électricité où deux dirigeants ont été arrêtés et interrogés fin janvier 2001.

En juin 2001, le gouvernement annonçait qu'au total, depuis 1989, 473 000 membres du PC avaient été expulsés pour "incompétence ou immoralité".


... et le Parti


L'adaptation de l'appareil d'Etat appelle inévitablement celle du Parti lui-même et de son rôle. Depuis le XVIe congrès, cette question est au centre des discussions. Des textes favorables aux "réformes" sont publiés dans des organes officiels ou semi-officiels, ce qui indique qu'une partie de l'appareil mène campagne en ce sens. Personne ne remet ouvertement en cause le parti unique et le contrôle exercé par le PCC sur l'Etat. C'est pourtant bien dans cette direction que les nouveaux rapports sociaux imposent d'aller, comme le montre l'exemple de Shenzhen.

Mais les dirigeants centraux favorables à une "réforme" du parti, en particulier Hu Jintao, nouveau président de la République et secrétaire général du Parti, se heurtent à de fortes résistances. Lui-même avait fait de cette question un aspect important de son programme. Au IIIe plénum du comité central du PCC, en octobre dernier, il proposait que le bureau politique, instance toute puissante, soit contraint de présenter un rapport sur ces activités au comité central. Finalement, la portée de cette mesure, mettre le BP sous contrôle et élargir la base sur laquelle s'appuie l'exécutif, a été considérablement amoindrie: ce rapport ne sera suivi ni d'un vote, ni même d'un débat. Un article du Monde du mois d'octobre commente:

"Le sommet de l'appareil résiste. La réforme politique du parti est pourtant toujours présentée comme utile au maintien et au renforcement du système du parti unique dans la Chine actuelle et future. Le problème, pour des conservateurs, est qu'elle est en même temps un préalable indispensable à une réforme du régime politique dont ils ne veulent pas "

Cette lutte autour de la question de la "réforme" de l'Etat et du parti recouvre celle que se livrent les deux principales fractions de l'appareil bureaucratique: d'une part, celle représentée par Hu Jintao et Wen Jiabao, premier ministre, et d'autre part, celle dirigée par Jiang Zemin, soutenu par ce qu'on appelle le "groupe de Shanghaï" (majoritaire au bureau politique). 


Des changements significatifs à la tête de l'appareil bureaucratique


Ce XVIe congrès a été marqué par une relève au sommet du parti et de l'Etat. Jiang Zemin, secrétaire général et président de la République, et cinq des six autres principaux dirigeants du pays n'ont pas été réélus au comité central du parti. Ceux qui occupaient des postes clés avant le XVIe congrès s'en vont: le président de l'Assemblée nationale populaire, Li Peng et le Premier ministre, Zhu Rongji, ne sont pas sur la liste des élus au comité central. Le président de la deuxième chambre du Parlement, le vice-premier ministre, et celui chargé de la discipline, en sont également absents. Seul reste Hu Jintao.

Jiang Zemin était secrétaire général du parti depuis 1989. Il est un des représentants, avec, par exemple Qiao Shi ou Zhu Rongji, de ces cadres de Shanghaï qui montent dans l'appareil. Au sortir du XVIe congrès, La côterie de Hu Jintao occupe les postes les plus en vue: Hu Jintao, président de la République populaire de Chine et secrétaire général du parti communiste chinois; Wen Jiabao, premier ministre; Wu Bungguo, président de l'Assemblée nationale populaire.

Jiang Zemin, s'il n'est plus secrétaire général et président de la République, reste président de la commission militaire centrale, un poste "stratégique". En outre, ses proches sont majoritaires au Bureau politique et occupent des postes importants. Il s'agit en particulier de Zeng Quinghong, vice-président de la République, mais aussi président de la commission organisation du parti, responsable de l'école du parti et responsable du secrétariat du CC; ou encore de Wu Bungguo. Il faut ajouter que le haut commandement de l'armée soutient Jiang Zemin. Hu Jintao a pris la présidence du Groupe central dirigeant (du parti) sur la Sécurité Nationale.

A l'échelon provincial, des cadres ayant des liens avec Hu Jintao viennent d'être promus ou confirmés. 

Tout en s'affrontant, ces diverses coteries bureaucratiques peuvent être éventuellement instrumentalisées par telle ou telle force sociale, vu la place du Parti dans la société. Mais aucune divergence de principe ne les sépare. Tous sont favorables à la poursuite des privatisations, au "marché". La distinction, déjà inopérante à l'époque, entre "conservateurs" et "réformistes", utilisée par les commentateurs de l'actualité chinoise tout au long des années 90, est aujourd'hui totalement obsolète.

Ensuite, il n'y a pas de crise, aujourd'hui, dans le Parti ou l'appareil d'Etat. Pour le moment, la lutte reste cantonnée au rang d'escarmouches. Il n'en reste pas moins que les tensions sont bien réelles.

Ainsi, l'épidémie L'épidémie de SRAS a été l'occasion, d'escarmouches. Ce sont Hu Jintao et Wen Jiabao qui ont impulsé la politique de "transparence" à propos de la maladie, et cela contre la volonté de Jiang Zemin. Le 16 avril, ils convoquent une réunion exceptionnelle de la commission permanente du BP. Ils y imposent leur position: il faut dévoiler "l'ampleur réelle" de l'épidémie, "dire la vérité", à l'exception toutefois de Shanghaï. Jiang Zemin et ses partisans gardent le silence jusqu'au 25 avril, puis soutiennent Hu Jintao du "bout des lèvres". Finalement, le ministre de la santé, un proche de Jiang Zemin, est renvoyé. Comme pour donner le change, le maire de Pékin, cette fois partisan de Hu Jintao, est lui aussi démissionné.

Sur le site "Question Chine", on a pu également lire l'article suivant, qui date de juillet 2003:

"Les réformes se font parfois à l'abri des regards et sans attirer l'attention des observateurs. L'une d'entre elles, qui risque de bouleverser la physionomie du pays, n'a occupé que l'espace d'un entrefilet dans la presse officielle. En l'occurrence, il s'agit d'une directive de la banque centrale (Banque populaire de Chine) qui a pour objectif d'encadrer le marché très florissant des crédits immobiliers. Le « document n°121 du 13 juin 2003 » a pourtant suscité quelques grincements de dents et pas uniquement dans le secteur du bâtiment. Essayons d'en décrypter le message.

D'aspect banal, cette réglementation bancaire fixe quatre conditions indispensables à l'octroi de crédits à tout promoteur immobilier : une mise de fonds propres supérieure à 30 % du coût total d'investissement en cash, l'acquittement de la redevance d'utilisation du sol (en Chine, la vente de terre est officiellement interdite et toute terre appartient à l'Etat), l'interdiction aux fournisseurs des matériaux de construction de prendre part aux projets immobiliers et, last but not least, l'achèvement des travaux de toitures au moment de la demande de crédit bancaire. Si la directive conserve une apparence technique, les conséquences de son application déborderont largement le domaine financier.

Un coup d'arrêt brutal est prévisible dans le secteur de la construction immobilière. Jusqu'à présent, le secteur est l'un des plus florissants dans le paysage économique chinois. Le prix du mètre carré dans les grandes agglomérations a grimpé en flèche ces dernières années et les spéculateurs sont légions. Après l'éclatement de la bulle boursière, suite à la crise asiatique de 1997-1998, l'immobilier est devenu le nouvel eldorado des investisseurs et aventuriers chinois. La restriction financière fera apparaître des risques sérieux de faillites en chaîne et pourrait entraîner par ricochet un ralentissement général de l'activité dans ce secteur.

Cette nouvelle politique de crédits tranche clairement avec la précédente, qui visait à juguler la tendance déflationniste. Le cœur du problème semble se situer dans l'accroissement excessif de la masse monétaire en circulation et l'accumulation de mauvaises créances dans les actifs de bilans bancaires. Récemment, la Commission d'Etat d'audits (l'équivalent chinois de la Cour des comptes) a révélé des pratiques douteuses dans toutes les quatre banques commerciales d'Etat. Les purges dans les rangs des grands banquiers ne font que commencer.

Tout cela n'est évidemment pas exempt d'arrière-pensées politiques. Quelques scandales retentissants ont été découverts ces derniers mois, impliquant notamment la municipalité de Shanghai. Les habitants de vieux quartiers étaient priés de quitter les lieux contre de maigres indemnités pour laisser le terrain aux promoteurs qui l'avaient acquis auprès de la collectivité locale. Le prix des concessions foncières semblait défier toute concurrence et les plus-values réalisées pouvaient se monter à des milliards de yuan en quelques jours. En mettant un pied dans la fourmilière, Hu Jintao s'attaquerait à la base du pouvoir à Shanghai, ville modèle de son illustre prédécesseur à la tête de l'Etat. "

La conclusion est claire: d'autres affrontements auront lieu, avivés par le processus de restauration capitaliste, au terme duquel tout ce beau linge n'aura pas sa place au soleil.


"Crise politique à Hong-Kong " (Question Chine, septembre 2003)


Il faut également mentionner la crise politique qui a secoué Hong Kong pendant l'été dernier. Au point de départ, il y a eu le projet de loi sur la sécurité. Il s'agissait d'aligner la future constitution de Hong Kong sur le "droit" chinois. Elle était rédigée dans les mêmes termes que les lois du Continent qui permettent de réprimer la liberté d'expression et d'information. Les motifs d'accusation tels que trahison, sédition, sécession, subversion, secrets d'Etat, devaient entrer dans la constitution de Hong Kong.

Le projet de loi devait passer le 9 juillet à l'Assemblée (dont les membres sont nommés et non élus). Mais le 1er juillet, au lendemain de la visite de Wen Jiabao, 500 000 personnes manifestaient contre le projet. Deux formations politiques, jusque-là alliées à Tung-Chee-Hwa, gouverneur de Hon Kong, décidaient alors de ne pas voter la loi. Le vote était reporté, le gouvernement ne pouvant obtenir de majorité. Le 9 juillet, une nouvelle manifestation avait lieu. Pékin  continuait de soutenir Tung-chee mais changeait quelques-uns de ses représentants sur place et, surtout, le secrétaire de la sécurité et le secrétaire des finances du gouvernement de Hong Kong étaient renvoyés contre son avis. Tung est resté en place, mais c'est au prix d'un remaniement du gouvernement, qui reste fragile.


Le processus de réintroduction du capitalisme en Chine touche à son but


Cela dit, le simple fait que HongKong ait été intégrée à la République Populaire de Chine sans plus de heurts est un fait politiquement particulièrement significatif de l'avancement des processus.

Il faut rappeler la signification politique internationale de l'expropriation du capital en Chine en 1949-1953. La Vérité n°528 (octobre-décembre 1964) écrivait à ce sujet :

"La révolution chinoise a été un facteur capital de transformation de la situation internationale. Dans les secteurs décisifs (les pays industriellement avancés), la bourgeoisie a pu, grâce à la social-démocratie et au stalinisme, stabiliser sa domination au lendemain de la seconde guerre mondiale. Mais elle n'a pu bloquer le développement de la révolution dans les colonies. La victoire de la révolution chinoise témoignait de la puissance de cette vague révolutionnaire. En même temps qu'elle était un produit de la situation héritée de la seconde guerre mondiale, la révolution chinoise était un élément essentiel de modification de cette situation. Elle stoppait l'offensive impérialiste commencée depuis 1945. L'échec de l'intervention impérialiste en Corée, la victoire de la révolution vietnamienne à Dien Bien Phu marquaient ce changement. La révolution chinoise remettait ainsi en question le "statu quo" établi après la guerre (...) La République populaire de Chine (...) par son existence même modifie profondément le rapport des forces internationales en défaveur de l'impérialisme (...)

La révolution chinoise modifie aussi l'équilibre des forces sur lequel repose la puissance de la bureaucratie russe. La dynamique de la révolution chinoise, étape de la révolution mondiale, entre objectivement (...)en contradiction avec les intérêts de la bureaucratie russe, conservatrice et attachée à un équilibre des forces que la révolution chinoise remet en question "(pages 37-39)


Les conditions de l'expropriation du capital: un Etat ouvrier déformé dès l'origine


En mars 1971, La Vérité n°551 écrivait à propos de la révolution chinoise:

" Il ne s'agit pourtant pas d'une nouvelle révolution d'octobre, et, d'une certaine façon, les conditions dans lesquelles le parti communiste a été détruit en 1927 se manifestent dans la façon dont, reconstruit, il s'empare du pouvoir. Une armée paysanne qu'il contrôle et dirige occupe un territoire qui lui est livré par la désintégration de l'adversaire plus encore que par sa propre "conquête": ce n'est pas le soulèvement victorieux des milices des conseils ouvriers, des marins et de la garde rouge. Plus significatif encore, les chefs communistes de cette armée paysanne éprouvent la plus grande méfiance vis-à-vis du prolétariat urbain, qui tente pourtant de se soulever à son approche; partout où se sont formés spontanément des "comités ouvriers", les chefs militaires communistes les suppriment, et ils assurent le passage de l'ordre ancien à l’ordre nouveau sans hésiter à utiliser pour cela les fonctionnaires du Kuomintang. Ce n'est pas un Etat ouvrier qui naît de l'explosion victorieuse de la classe ouvrière érigeant partout ses conseils et prenant tout le pouvoir. Un appareil bureaucratico-militaire se réclamant du communisme et dirigeant une armée disciplinée de paysans pauvres met peu à peu en place un Etat ouvrier déformé qui se substitue, sur la base de sa force armée, à l'Etat bourgeois décomposé. "

Sans revenir sur l'ensemble des développements qui ont conduit à cette situation, rappelons certains éléments. C'est l'offensive de l'impérialisme contre la Corée qui va obliger Mao à "aller plus loin qu'il ne le voulait lui-même dans la voie de la rupture avec la bourgeoisie". En effet, jusque-là, la direction du PCC a constamment cherché un compromis avec Tchang Kaï CheK, leader du Kuomintang, organisation bourgeoise soutenue par l'impérialisme. Après la victoire sur le Japon qui a tenté d'envahir la Chine en 1937, le PCC, sous les ordres de Moscou, entament des négociations avec Tchang Kaï Chek, pour la constitution d'un gouvernement en commun. Le Kuomintang exige des mesures qui ne signifient rien d'autre que la liquidation du PC. Ce dernier refuse. Le Kuomintang décide alors d'une offensive militaire. Mais le régime se révèle décomposé, la société bourgeoise, son Etat, s'effondrent alors qu'un mouvement des masses paysannes surgit. Finalement, le 21 septembre 1949, le PC proclame la "République populaire de Chine". Mais le PC ne se dirige aucunement à ce moment-là vers l'expropriation du capital. Son programme est celui d'un "développement capitaliste", d'une "collaboration avec la bourgeoisie nationale", pour "une première étape de démocratie nouvelle".

Il est tout à fait juste de préciser que l'orientation sur laquelle le PC prend le pouvoir en 1949 est fondamentalement la même que celle qui a mené à son écrasement en 1927. CPS n°28 rappelait:

"Un puissant mouvement ouvrier et paysan éclate en 1925. Il culmine en 1926 avec la grève générale des ouvriers de Canton et les soulèvements paysans. Or Sstaline subordonne le Parti communiste chinois au Kuomintang. Selon lui, en Chine, la révolution démocratique et nationale ("la démocratie") est à l'ordre du jour, et non la révolution prolétarienne ".

Ici une note précise, à propos de l'entrée du PC dans le Kuomintang:

"D'un point de vue tactique, il était compréhensible que le jeune PCC entre en 1924 dans le Kuomintang…. pour se construire, se renforcer. Encore fallait-il qu'il en sorte et combatte de façon indépendante sur le programme du prolétariat dès que la révolution s'est développée. Staline l'y a enterré et l'a subordonné à Tchang Kaï Chek. "

L'article poursuivait:

"Après s'être emparé du pouvoir à Canton, Tchang Kaï Chek (...) organise l'expédition vers leNord. Les ouvriers de Shanghaï se soulèvent à l'approche de l'armée de Tchang. Il reste aux portes de la ville tant que le soulèvement n'est pas écrasé. Il y entre en mars 1927. En avril il rompt avec le PCC, désarme les ouvriers, fusille les communistes, dissout le PCC. Sur ordre de Staline, le 11 décembre, le PCC appelle les travailleurs de Canton à l'insurrection. Il proclame artificiellement la "commune de Canton". Tchang Kaï Chek noie dans le sang ce mouvement de type gauchiste. Le 8 juin 1928, Tchang occupe Pékin. Mais c'est à Nankin que siège son gouvernement. Plus que jamais règnent les "seigneurs de la guerre", les vieilles classes dominantes continuent à opprimer et à exploiter. C'est le règne de la réaction et de la corruption.. "

Une dure défaite dont le prolétariat mettra plus de vingt ans à se remettre.

Ce n'est que contraint et forcé que le PCC va recourir à l'expropriation, va réaliser la réforme agraire. Mais il va empêcher que le prolétariat ne se saisisse du pouvoir, ne constitue ses conseils, ses soviets et va contrôler le mouvement des masses.

CPS n°28 rappelle que le PCC, une fois au pouvoir :

"a même tenté d'empêcher que dans le Sud il y ait une réforme agraire. Les "bourgeois progressistes" participèrent au gouvernement. Rapidement ce fut l'impasse. Il était indispensable que la hache soit portée dans la propriété privée des moyens de production, que la réforme agraire soit réalisée pour pouvoir établir un plan de production. Ce fut d'autant plus rapidement nécessaire que la bureaucratie du Kremlin organisa en 1950 la provocation de l'invasion du sud de la Corée par les troupes du Nord, ce qui permit l'intervention de l'impérialisme américain. En septembre 1950, les troupes américaines ont atteint le Yalu, fleuve frontière entre la Chine et Corée. La bureaucratie chinoise a dû intervenir militairement. Elle a mobilisé toutes les ressources productives et humaines de la Chine. Elle a dû exproprier le capital, organiser de façon planifiée la production, faire appel à la combativité des masses contre l'impérialisme. "


La bureaucratie chinoise: entre l'impérialisme et la bureaucratie du Kremlin


Une fois contrainte à exproprier le capital, la bureaucratie chinoise se lança dans la "construction du socialisme dans la seule Chine". Mais cette version chinoise de "l'utopie réactionnaire" que constitue la "théorie" de la construction du socialisme dans un seul pays, ne pouvait masquer longtemps les contradictions explosives devant lesquelles le pays se trouvait. En particulier, la Chine, marquée par trois ans de guerre contre l'armée US pour la repousser du nord de la Corée, exsangue et arriérée économiquement, restait, d'un côté, sous la pression de l'impérialisme et subissait, de l'autre, la pression de la bureaucratie du Kremlin. Pour tenter d'échapper à ces problèmes, le "grand bond en avant" fut décrété. Il s'agissait de "rattraper" en quelques années le retard économique de la Chine. Cette fuite en avant se solda par un désastre. Après deux ans de "bond en avant", la Chine était menacée de famine. Le Kremlin, quant à lui, cherchait à se soumettre totalement le PC chinois. Moscou décida de retirer ses conseillers et techniciens du pays. Au début des années 60, ce fut la rupture entre la bureaucratie maoïste et celle du Kremlin.

En 1962, les premières offensives annonçant la "révolution culturelle" ont lieu. Pour sortir des contradictions dans lesquelles elle est empêtrée, contre les tendances à la capitulation devant le Kremlin qui s'expriment dans le PC chinois, Mao tente de s'appuyer sur les masses, tout en les cantonnant dans un cadre respectant le pouvoir de la bureaucratie dans son ensemble. Mais, comme l'écrit CPS n°28,

"la classe ouvrière déborde les limites fixées à la "révolution culturelle". Elle pose en fait le problème de la liquidation de la bureaucratie, les mêmes problèmes que le mouvement révolutionnaire d'Allemagne de lEest en 1953, la révolution hongroise des conseils et le mouvement révolutionnaire en Pologne en 1956 ont posés, ceux de la révolution politique. A partir d'octobre 1966 apparaissent dans toute la Chine des organisations ouvrières de tout type, les ouvriers mettent en avant leurs revendications. "

La répression qui suit va être à la mesure des difficultés dans lesquelles se trouve la bureaucratie: les organisations indépendantes constituées par le prolétariat sont détruites et les "maoïstes indociles" éliminés. CPS n°28 analyse:

"En fait, l'aile de la bureaucratie chinoise qui est prête à un accommodement à tout prix avec l'impérialisme, à l'ouverture de la Chine à la pénétration et à un nouveau développement capitaliste a vaincu. Deng Xiaoping, épuré en 1966, réapparaît (...). Les années suivantes sont marquées par la "réconciliation" entre l'impérialisme américain et la bureaucratie chinoise. Elle se retourne contre le Vietnam dont le gouvernement est lié au Kremlin et qui est en guerre contre l'impérialisme américain. "

En 1976, les masses se soulèvent contre la bureaucratie, des émeutes ont lieu. La lutte au sommet fait rage. Deng Xiaoping est momentanément expulsé du pouvoir par la "bande des quatre", nom donné aux dirigeants du PCC, dont la femme de Mao, qui reprennent les rênes. Mais leur victoire sera de courte durée. Le 9 septembre, Mao meurt. En octobre, la "bande des quatre" est arrêtée. En juillet, Deng Xiaoping reprend la direction du PCC et de l'Etat: la voie est définitivement ouverte pour impulser la politique ouvertement pro-capitaliste que la bureaucratie va mettre en oeuvre à partir de 1978.


Un nouveau succès pour l'impérialisme à l'échelle mondiale


La manière dont la Chine est maintenant intégrée au marché mondial, l'immense débouché qu'elle représente pour les investissements des firmes capitalistes, la signature et l'application des accords avec l'OMC (pour ne parler que de ceux-là), tout cela constitue, sans contestation possible, une victoire politique pour l'impérialisme. Il s'agit d'abord, bien entendu, d'une victoire remportée contre les masses chinoises. Le recul considérable subi par les travailleurs ces vingt dernières années, autant sur le plan des conditions d'existence que sur le plan politique, exprime plus que tout autre chose le contenu de cette victoire: le capitalisme est sur le point, s'il ne l'est pas déjà, de redevenir le mode de production dominant en Chine. Pour le prolétariat chinois, même si la situation n'est pas identique à celle d'avant 1949-1953, c'est tout de même un mouvement de 50 ans en arrière.

Mais il s'agit également d'une nouvelle défaite pour le prolétariat mondial, même si elle n'a pas la portée et la signification de la restauration capitaliste en Russie, qui politiquement a clos le cycle historique ouvert par la révolution d'octobre à l'avantage de l'impérialisme. Il n'empêche: la restauration du capitalisme en Chine n'est pas quantité négligeable, non seulement pour les profits impérialistes, mais aussi aux yeux des travailleurs de la planète, un nouveau territoire (et quel territoire !) a été reconquis par l'impérialisme.

Le prolétariat chinois est amené, dans une situation extraordinairement difficile, à combattre immédiatement pour ses revendications élémentaires, contre les licenciements, les privatisations, pour le paiement des salaires, contre l'entreprise de liquidation de l'ensemble de ses acquis. Il combat, en fait, pour sa survie. Il lui est aujourd'hui impossible, pour cela, de s'arc-bouter sur le point d'appui politique que constituait l'expropriation du capital, l'existence de l'Etat ouvrier, même déformé bureaucratiquement. C'est à partir du combat en défense de ses revendications que se posera à nouveau le problème de la construction du parti ouvrier révolutionnaire.


 

Le 18 novembre 2003

 

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