Article paru dans Combattre pour le Socialisme n°12 (94) de mai 2003
Où en est la Chine?
Première partie: le processus de restauration du capitalisme
Le 1er octobre 1949, la République Populaire de Chine était proclamée suite à la victoire totale des armées dirigées par le Parti Communiste Chinois sur celles du Kuomintang. Dans les mois et années suivants, et notamment pour faire face à l'impérialisme américain lors de la guerre de Corée, le PCC procédait à la généralisation de la réforme agraire, à l'expropriation du Capital, selon ses propres méthodes bureaucratiques et pour ses besoins propres.
"En 1953, le nouvel Etat détenait 80% de l'industrie lourde, réalisait 90 % du commerce extérieur, contrôlait 95% du crédit et 70 % du commerce agricole s'opérant au moyen de coopératives. Le premier plan quinquennal était élaboré." (Stéphane Just, "à propos d'une hypothèse théorique…", La Vérité n°588 – septembre 1979)
Le 11 décembre 2001 la Chine adhérait à l'OMC, "caverne de brigands" dans laquelle les règles du commerce international sont fixées au profit des puissances impérialistes. Cet évènement permet, à lui seul, d'appréhender la portée des bouleversements en cours: l'impérialisme est en voie de se soumettre à nouveau et complètement le territoire chinois, la bureaucratie héritière du maoïsme d'y restaurer le capitalisme.
Après plus de vingt ans d'une politique ouvertement restaurationniste menée par la bureaucratie avec l'appui de l'impérialisme, une nouvelle étape du processus de réintroduction du capitalisme est aujourd'hui engagée avec la "restructuration"-privatisation des grandes entreprises d'Etat où se concentre le prolétariat industriel, la classe ouvrière. Des pans entiers de la classe ouvrière, qui n'auraient jamais existé sans l'expropriation du capital réalisée au début des années 50, sont en voie d'anéantissement pur et simple.
Les principales forces productives de la Chine sont en train d'être liquidées ou de passer sous la domination du capital. Le XVIe congrès du PCC, en novembre 2002, a officialisé cet état de fait en autorisant les capitalistes à être adhérents du parti. Avec la restauration du capitalisme en Russie (et les pays d'Europe de l'est), l'impérialisme a remporté une victoire politique historique. La réintégration pleine et entière de la Chine au marché mondial, aux conditions de l'impérialisme, représenterait pour celui-ci un succès considérable – une défaite pour le prolétariat mondial et d'abord pour les ouvriers et paysans chinois.
La Chine encerclée par l'impérialisme
La nouvelle phase de l'offensive menée par la caste bureaucratique organisée au sein du PCC, avec le soutien de l'impérialisme, en particulier la bourgeoisie américaine, s'inscrit pleinement dans les évènements survenus depuis le 11 septembre 2001 et l'agressivité décuplée de l'impérialisme américain qui a été libérée depuis. Il est symptomatique que l' accord entre la Chine et l'OMC ait été ratifié officiellement les 14 et 16 septembre 2001. Mais ce n'est pas tout. Le gouvernement chinois a apporté un soutien sans faille à l'agression impérialiste contre l'Afghanistan. En octobre 2001, une conférence de presse commune Bush-Jiang Zemin fut organisée, qui déboucha sur la déclaration suivante:
"Il y a un engagement ferme du gouvernement chinois à coopérer sur les questions de renseignements et sur l'interdiction du financement d'organisations terroriste "
Cela s'inscrit dans un dispositif d'ensemble de redéploiement politique et militaire de l'impérialisme US vers l'Asie. Sur les arrières ouest de la Chine l'Afghanistan est occupé par les troupes américaines. Le Pakistan (au sud-ouest) est soumis également, mais aussi les républiques d'Asie centrale de l'ex-URSS, comme le Kirghizistan où 3000 GIs se sont déployés à la fin de l'intervention contre l'Afghanistan, ou encore l'Ouzbékistan. L'Asie du sud et du sud-est s'intègrent également à ce dispositif. Colin Powell y a effectué une tournée de huit jours en août 2002.
Après l'Inde et le Pakistan, il s'est rendu pour la première fois en Thaïlande, en Malaisie, à Singapour, à Brunei, en Indonésie et aux Philippines. La Malaisie va accueillir un "centre d'entraînement antiterroriste" cofinancé par les USA, tandis que l'Indonésie va recevoir une aide de 50 millions de dollars pour de nouveaux programmes de "lutte antiterroriste". La réunion annuelle des pays d'Asie du sud-est (ASEAN) a été l'occasion pour les dix Etats membres de signer avec les USA une déclaration conjointe sur la lutte antiterroriste, incluant un plan financier et la coopération policière.
Mais il faut encore ajouter, qu'au nord-est de la Chine, en Corée du sud, 37.000 soldats américains sont actuellement présents, auxquels on peut additionner 40.000 hommes au Japon. La Corée du nord n'est pas épargnée par l'offensive impérialiste. Les évènements survenus à l'occasion de la décision du gouvernement nord-coréen, au mois de décembre 2002, de reprendre son programme nucléaire, en sont une nouvelle illustration. En réalité, la bourgeoisie américaine, relayée par le gouvernement de la Corée du sud, compte se soumettre le régime bureaucratique de Pyongyang. Pour cela, tous les moyens sont utilisés, y compris la provocation militaire. Au mois de février douze bombardiers B-1 et B-52 ont été envoyés à Guam, dans le pacifique.
La privatisation des grandes entreprises d'Etat
C'est dans ce contexte que se déroule la restauration du capitalisme en Chine, et aujourd'hui la privatisation des grandes entreprises d'Etat.
Le rapport de synthèse 2002 de l'OCDE indique que près de la moitié des entreprises publiques ont été transformées en sociétés de droit privé. En 1996, le nombre d'entreprises d'Etat s'élevait à 120 000. En 1999, ce chiffre a été réduit à 61 000, ce qui représente environ 1% des entreprises chinoises. En 1997, les grandes entreprises d'Etat gérées directement par le gouvernement central ne représentaient déjà plus que 19% du total du capital des entreprises industrielles. Les firmes privées ont, elles, connu un développement rapide. En 1999, leur nombre s'élevait à plus de un million employant 13,5 millions de salariés, contre 140.000 en 1992. En 2000, plus de 1 million de salariés licenciés (en grande partie des entreprises d'Etat) et près de 2 millions de travailleurs ruraux en "sureffectif" auraient été embauchés dans le privé. Les entreprises d'Etat ne produisent plus aujourd'hui que 26% de la production industrielle totale, contre 36% pour les entreprises collectives (qui sont en réalité des entreprises de type capitaliste), 16% pour les entreprises individuelles, 14% pour les entreprises à capitaux étrangers, et les autres formes de propriété, 7%.
Les conséquences pour le prolétariat sont tragiques. D'après les chiffres officiels chinois, 25,5 millions de travailleurs des entreprises d'Etat ont été licenciés entre 1998 et 2001. Les projections estiment que le nombre de chômeurs devrait augmenter de 4 millions par an pour les quatre années à venir. La moitié des effectifs de l'industrie automobile, 30% de ceux de la sidérurgie, 20% de ceux de la pétrochimie doivent être supprimés. Les chiffres officiels indiquent que 3,6% de la population active était au chômage en 2001. Mais en réalité le nombre de chômeurs urbains s'élève à 30 millions, soit 15% de la population active, voire 40 millions, soit 20%. Dans certaines régions particulièrement retardataires, comme le nord-est mandchou, ce taux s'élèverait à 50% !
Cette situation est le produit de l'application du programme mis à l'ordre du jour par le gouvernement Zhu Rongji au moment de son investiture le 5 mars 1998.
D'après un texte intitulé "Entre bureaucratie et marché" publié en octobre 2000 par le Centre d'Études Français sur la Chine Contemporaine:
"Ceux-ci(les ministères centraux chargés des grandes entreprises d'Etat-Ndlr) ont été regroupés depuis 1998, et les anciens bureaux de gestion des entreprises à l'intérieur des ministères ont été réorganisés en holdings financières(...) A partir du début des années 90, elles (les grandes entreprises d'Etat) se sont massivement portées sur le marché boursier. Elles constituent aujourd'hui presque l'intégralité des entreprises cotées sur les deux bourses domestiques, à Shangaï et Shenzhen, ainsi que celles cotées à Hong Kong ou à New York(...) L'Etat a verrouillé le capital de ces entreprises dans lequel il maintient une participation moyenne proche de 60%(...)
Les entreprises d'Etat ne se sont pas contentées d'être cotées en bourse:
"Ces entreprises ont été également les uniques bénéficiaires du programme de recapitalisation des banques d'Etat: ce programme permet une transformation des dettes des entreprises d'Etat en actifs pour les banques d'Etat. La banque élimine de son bilan le montant du prêt non performant et l'actif correspondant de l'entreprise d'Etat est repris par des sociétés de défaisance créées à cet effet (calquées sur le modèle américain de la fin des années 1980 lors de la crise des caisses d'épargne), qui se chargent de la revendre. La différence entre la valeur initiale de la dette et le montant récupéré lors de la vente de l'actif devrait être financée par des obligations d'Etat.
Par exemple, les aciéries Shougang de la capitale ont signé en avril 2000 un accord avec trois des quatre sociétés de défaisance récupérant les actifs non performants, Cinda, Huarong, et Dongfang, lui permettant de se débarrasser d'un montant de 3,5 milliards de Yuans (430 millions de dollars) de dettes (ou d'actifs non rentables). Le programme prévoit à terme (fin de l'année 2000) l'annulation de près de 1500 milliards de Yuans de dettes provenant uniquement de cette catégorie des grands groupes du secteur d'Etat. Au mois de septembre 2000, les 4 sociétés de défaisance auraient déjà racheté pour près de 1300 milliards de Yuans de dettes (157 millions de $) "
Ces "sociétés de défaisance", privées, financées par l'Etat organisent donc la rentabilisation et la privatisation des grandes entreprises.
"Au niveau de l'administration centrale, la commission de gestion des actifs d'Etat est censée gérer pour le compte du ministère des finances, l'ensemble des actifs d'Etat, à l'image des systèmes existants en Europe ou à Singapour. Pour les grandes entreprises d'Etat, elle délègue ses pouvoirs d'exécution, soit à des holding financières généralement spécialisées dans un secteur d'activité, soit directement à des grands groupes qui sont en position de monopole sur le marché national (par exemple CNPC et SINOPEC dans le secteur pétrochimique) "
Notons que SINOPEC est la plus grande entreprise de raffinage en Asie. En juillet 2002 un consortium est constitué pour la construction d'un gazoduc traversant la Chine d'est en ouest. Sinopec et Petrochina y détiennent 55% du capital (Sinopec, 50% et Petrochina, 5%) mais les 45% restants sont partagés de la manière suivante: 15% pour Royal Deutsch Shell, 15% pour l'américain ExxonMobil et 15% pour le russe Gazprom.
… des PME
"Pour les entreprises de plus petite taille gérées par les gouvernements locaux, elle délègue ses pouvoirs au niveau local à des commissions de gestion des actifs d'Etat, qui jouent un rôle exécutif similaire aux holding financières au niveau central. Ces holding et sociétés de gestion des actifs d'Etat doivent donc tout d'abord garantir la valeur présente des actifs d'Etat. Mais elles peuvent également décider de vendre une part ou la totalité des actifs qu'elles détiennent dans une entreprise. Dans le cas où la vente d'actifs conduit à un changement de majorité, elles doivent demander l'autorisation à la commission de gestion des actifs d'Etat (centrale pour les grandes entreprises, municipale pour les entreprises d'Etat de plus petite taille gérées par les gouvernements locaux).
Elles sont également censées contribuer à la restructuration des entreprises. En tant qu'actionnaires, le plus souvent majoritaires, elles détiennent le pouvoir dans les conseils d'administration des entreprises. Le président du conseil d'administration est un représentant de la holding ou de la société de gestion des actifs d'Etat, en général son directeur. Elles nomment également les directeurs des entreprises. Au niveau de l'administration locale, Shanghaï, Wuhan, et Shenzhen ont été les premières à développer ce type de sociétés. Shanghaï a commencé l'expérience en 1994 et en compte près d'une quarantaine; chaque société gère des actifs d'Etat dans un domaine industriel bien défini. Depuis le XVe congrès du PCC à l'automne 1997, presque toutes les grandes municipalités ont établi ce type de sociétés."
En ce qui concerne les PME d'Etat, c'est la vente du capital aux employés, sous forme d'actions, qui a été la méthode la plus utilisée pour privatiser. La première expérience sur une grande échelle s'est déroulée à Zhucheng (province du Shangdong) en 1994, où 210 entreprises de ce type, sur un total de 288, ont été privatisées. Ce modèle d'actionnariat, dit "coopératif", a été étendu à toutes les villes de Chine au lendemain du XVe congrès du PCC, à l'automne 1997.
L'accord Chine-OMC
Si l'on voulait résumer le contenu de cet accord il suffirait d'indiquer qu'il est un levier privilégié de la soumission totale de la Chine au marché mondial. Les principaux aspects en sont les suivants:
- pour les produits industriels: réduction des droits de douane de 24,6% à 9,4% de 2001 à 2005 et élimination des restrictions quantitatives. Dans l'automobile, les droits de douane seront diminués de 80 à 100% aujourd'hui à 25% en 2006, et 10% sur les pièces détachées.
- dans le domaine commercial toutes les restrictions seront levées pour les entreprises étrangères qui pourront dorénavant exporter, importer et vendre sur le marché intérieur.
- dans les télécommunications les investissements étrangers seront autorisés à hauteur de 49 ou 50% du capital des entreprises dans lesquelles ils seront placés. Pour parvenir à attirer les investisseurs étrangers le gouvernement chinois met actuellement en oeuvre un projet dont le centre est l'éclatement de China Telecom, l'ancien monopole d'Etat, en deux zones géographiques.
D'un côté celle des dix provinces du nord qui sera fusionnée avec deux petits opérateurs, China Netcom et Jitong. China Netcom est une entreprise privée de 2000 salariés dirigée par le fils de Jiang Zemin
De l'autre celle des 21 provinces du sud, qui conservera le nom historique. Là aussi, avec China Unicom et China Mobile, l'objectif est de faire émerger 4 grands groupes couvrant l'ensemble des branches d'activité du secteur.
- Les banques étrangères seront autorisées à faire des opérations avec les entreprises et les particuliers. Il faut ici rappeler que les banques d'Etat représentaient 99% du capital bancaire en 1998. En clair, la privatisation de l'ensemble du système financier est au programme.
- dans l'assurance la logique est identique. Les restrictions sur l'activité des sociétés étrangères seront levées en 5 ans, les licences accordées sur critères prudentiels, la participation de sociétés étrangères dans des entreprises nationales autorisée jusqu'à 51% du capital.
- Le secteur agricole constitue une partie importante de l'accord: les droits de douane sur les produits agricoles doivent passer de 22,1% à 17% entre 2001 et 2004. Les subventions sont plafonnées à 8,5% de la valeur de la production. Le marché chinois est ouvert aux céréales étrangères.
Un peu plus d'un an après l'adhésion de la Chine à l'OMC il faut constater que cet accord s'applique. Dans son édition du 12 décembre 2002 le journal Les Echos publiait un article consacré au bilan de l'entrée de la Chine à l'OMC dans lequel on pouvait lire:"D'une manière générale, la Chine a respecté l'intégralité de ses engagements, notamment sur le plan tarifaire "
25 ans de remise en cause de la planification…
Entre 1978, date à laquelle le premier train de mesures visant à réintroduire le capitalisme est engagé, et 1995, le taux de croissance de la production industrielle brute des entreprises d'Etat a été de 7,8% par an (à prix constants), alors que celui des entreprises non étatisées s'est élevé à 24,5%. Ces données permettent de mesurer l'ampleur du développement du secteur non étatisé et, concomitamment, du recul considérable de la planification. A tel point qu' au début des années 1990, le plan ne portait plus que sur une soixantaine de produits et 20% de la production, contre 120 produits et 40% de la production en 1980.
…Agriculture…
Le secteur de l'agriculture est celui qui a subi le plus rapidement les conséquences des décisions de 1978. Le démantèlement des communes populaires, c'est à dire la décollectivisation, produit une privatisation quasi instantanée. Dès le début des années 80 une large partie de la population paysanne exerce son activité en dehors des cadres de la planification. Un double système des prix agricoles entre en vigueur: une part de la production est encore écoulée au prix fixé par le plan d'Etat, tandis qu'une autre, toujours croissante, est vendue à des prix négociés ou au prix du marché, nettement supérieurs aux prix du plan. On assiste à une nette différenciation sociale avec l'apparition des familles "à 10.000 yuans", alors que le niveau de vie de la grande masse de la paysannerie est à peine plus élevé qu'en 1957.
Cette tendance va être accentuée en 1986. La privatisation des terres est renforcée, son acquisition par des paysans aisés, par location ou même par l'achat, est encouragée pour des superficies de plus en plus vastes. L'ensemble de ce processus conduit à un début d'exode rural, créant les conditions d'une industrialisation rapide à la campagne, même s'il s'agit dans la plupart des cas de la formation de petites entreprises ou d'ateliers. En 1984, 100 millions de ruraux travaillent en dehors de la ferme. Mais c'est la production privée qui tire l'industrie rurale, en particulier depuis les décrets de 1984 autorisant les entreprises de ce secteur à lever des fonds sans passer par les banques et, notamment, en proposant des actions. On peut considérer que dès cette période l'agriculture chinoise est, pour l'essentiel, privatisée.
…Industrie
Les grandes entreprises industrielles sont touchées elles aussi, bien que restant encore propriété de l'Etat. Les premières dispositions visant ce secteur datent de 1984. Elles consistent à "décentraliser" la gestion des établissements en accordant plus de pouvoir aux directeurs locaux. En fait, la planification centralisée est remise en cause et laisse place à une multitude de plans régionaux en concurrence les uns avec les autres. En 1987, le "système de responsabilité" par lequel les directeurs d'entreprises doivent remplir un contrat est généralisé. L'objectif étant de lier les bénéfices de l'usine aux performances économiques, et notamment la productivité. Les taxes et profits versés à l'Etat sont réduits. Fin 1987, 80% des grandes et moyennes entreprises d'Etat fonctionnent selon ce système. Combiné à la généralisation du double système de prix en 1984, il débouche sur une spéculation effrénée, pratiquée à tous les échelons de l'appareil bureaucratique, qui va être un facteur déclenchant de la vague d'inflation de la seconde moitié des années 80. L'ensemble de ce processus est décrit dans un article publié par la Documentation Française:
" L'extension du marché se traduit en effet par une explosion du nombre des entreprises commerciales d'Etat, qui passe de 103.000 en 1978 à 327.000 en 1988, date à laquelle elles représentent 75% des entreprises publiques(...). Il s'agit essentiellement de sociétés parapubliques, voire de sociétés écrans, dont l'activité consiste à spéculer sur la différence des prix plan-marché(...). Disposant d'un monopole de fait, les réseaux de distribution bureaucratiques prélèvent des commissions importantes sur l'ensemble des transactions non planifiées ou détournent une part croissante de la production planifiée en l'écoulant au prix fort du marché. Ce mouvement engendre une hausse générale du prix des entrants agricoles et industriels qui se répercute à la fois sur les consommateurs et sur les producteurs- dans le cas des paysans et des entreprises industrielles d'Etat tenus à respecter des quotas de production à prix administrés." ("Chine: le piège des inégalités" ; Problèmes politiques et sociaux N0 834, 11 février 2000)
Corruption et spéculation à tous les niveaux
De plus en plus des pans entiers de l'économie échappent à la planification. La spéculation bat son plein, sur la base du double système des prix mais aussi des opérations financières de toutes sortes, rendues possibles par l'accès ouvert au marché international des capitaux depuis 1978. Les affaires illégales, "souterraines", la corruption, se répandent dans tout l'organisme économique et social. L'inflation atteint les 30% pour l'année 1988. Pour ne prendre qu'un exemple, les bénéfices annuels réalisés par l'Armée populaire de libération en se livrant au commerce sont équivalents aux dépenses militaires officielles. La bureaucratie elle-même se trouve dans l'impasse, traversée de contradictions explosives, la politique de restauration capitaliste ayant renforcé de puissantes forces centrifuges, chaque petit potentat de province s'efforçant d'échapper le plus possible au contrôle du pouvoir central. L'ensemble de cette situation, dont les premières victimes sont le prolétariat et les masses paysannes, va être à l'origine du soulèvement des étudiants et des ouvriers de 1989.
L'année 1992 marque une étape importante. Sur la base de l'écrasement sanglant du mouvement vers la révolution politique de 1989, de la répression de la place Tian'anmen, une nouvelle et puissante impulsion est donnée au processus de restauration capitaliste. Au début de cette année, lors d'une tournée dans les zones économiques spéciales de la province du Guangdong, Deng Xiaoping met un terme à la période de deux ans que s'était donné le gouvernement chinois pour juguler l'inflation et relancer la marche en avant de "l'économie de marché". En fait, après l'écrasement du mouvement de 1989, c'est le temps qui a été nécessaire pour écarter des postes les plus importants les fractions de l'appareil bureaucratique encore attachées, pour leurs propres intérêts, aux vestiges de la planification.
C'est la victoire des "réformistes", c'est à dire les plus ouvertement favorables à la restauration capitaliste, sur les "conservateurs", même si Li Peng, chef de file des "conservateurs", reste premier ministre.
A l'automne 1992, le 14eme congrès du PCC va sceller ce succès. Zhu Rongji et Hu Jintao sont nommés respectivement vice premier ministre et secrétaire du comité central du PC. Le congrès fixe comme objectif officiel la constitution de "l'économie de marché socialiste". Les "emplois à vie" ("bol de riz en fer"), en fait la garantie de l'emploi, sont remis en cause et remplacés par des contrats conclus par chaque travailleur avec son patron. 74% des entreprises privées actuelles ont été crées depuis 1992.
Début 1993, Li Peng déclarait que 90% des biens de consommation industriels, 70% des biens de production et 85% des produits agricoles étaient régis par le marché. Depuis, la tendance n'a fait que se renforcer. En fait, le dernier secteur encore partiellement soumis au contrôle de l'Etat est constitué par les grandes entreprises d'Etat. Mais il n'est plus possible ici de parler de planification sur la base de l'étatisation des moyens de production. En même temps, bien que l'inflation soit contenue (certains parlent même de tendances "déflationnistes" pour la Chine actuelle), la spéculation franchit une nouvelle étape sur la base de la relance de la privatisation des échanges commerciaux et financiers à partir de 1992.
Libéralisation des prix, des échanges commerciaux et financiers
La première mesure importante allant dans le sens de la libre fixation des prix par le marché fut engagée en 1984 avec l'instauration du double système des prix. Depuis, l'ensemble du système commercial et financier est progressivement "libéralisé". Projet déjà prévu avant 1989 mais qui n'avait pu être réalisé, les prix des produits agricoles, des matières premières, des transports, de l'énergie, sont libéralisés en 1992. Ce n'est qu'au début des années 90 que les deux bourses de Shenzhen et de Shangaï sont constituées. Mais le capital financier privé (y compris l'épargne, les actions et les obligations) a déjà été multiplié par 62,5 entre 1978 et 1994, pour atteindre la somme de 3000 milliards de yuans (360 milliards de dollars), soit un montant supérieur à la valeur du PNB de 1994. La même année, la loi sur les entreprises permet la constitution de sociétés, autres que celles de l'industrie rurale, autorisées à lever des capitaux en émettant des actions en bourse. Puis, en 1998, une loi sur les transactions boursières est promulguée. La Chine se dote de tout un arsenal juridique s'alignant sur les normes de la finance internationale. En 2001, La capitalisation boursière équivalait déjà à 50% du PIB chinois. Les marchés boursiers chinois constituent aujourd'hui la deuxième capitalisation financière d'Asie après Tokyo.
La réforme bancaire est lancée en 1994 avec la diminution du nombre de succursales provinciales de la Banque Populaire de Chine et la création de filiales supra régionales dont l'objectif est de limiter le pouvoir des cadres locaux dans l'allocation de crédits. Quatre banques publiques sont constituées dont les dirigeants sont directement nommés par les sièges centraux à Pékin. Etait également aboli le double système de change, fondé sur l'existence de deux monnaies, l'une, le renminbi ("monnaie du peuple"), artificiellement rattaché au dollar, mais non convertible, l'autre, le Foreign exchange certificate (Fec), convertible, réservée aux transactions avec l'étranger. Cette mesure, étant une nouvelle étape vers la convertibilité totale de la monnaie chinoise, le yuan, condition de la réintroduction pleine et entière de "l'économie de marché". En 1996 une banque privée est constituée, la Minsheng Bank (sources de financements privés).La dernière étape est aujourd'hui ouverte. A ce sujet, Le Monde daté du 22 janvier 2003 indique:
"La Chine veut désenclaver les bourses de Shangaï et de Shenzhen dont la capitalisation (500 milliards de dollars) est aujourd'hui la deuxième d'Asie après celle de Tokyo. En autorisant début décembre les étrangers à intervenir sur les actions libellées en yuans (actions dites "A")- jusque-là inaccessibles car réservées aux seuls investisseurs chinois - le gouvernement de Pékin confirme sa volonté de pousser plus avant la libéralisation de son marché de capitaux. La leveé de ce verrou conduit la Chine (...) à franchir un pas politique important: le yuan va devenir convertible - certes sous de strictes conditions - pour les opérateurs de capital alors qu'il ne l'était jusqu'à présent que pour les transactions commerciales. Il va en résulter à terme une refonte de la bourse chinoise où cohabitaient depuis le début des années 1990 deux régimes étanches: l'un réservé aux investisseurs nationaux (actions A libellées en yuan) et l'autre aux étrangers (actions B libellées en devises) ".
Déjà, début 2001, les investisseurs nationaux étaient autorisés à intervenir sur le marché des "actions B".
Démantèlement du monopole du commerce extérieur et pénétration massive du capital étranger
Les chiffres de l'investissement étranger soulignent la force avec laquelle le capital étranger pénètre le territoire chinois. La Chine est actuellement la première destination mondiale des investissements étrangers, après les Etats-Unis. En 2002, ils représentaient 50 milliards de dollars, soit une augmentation de 20% sur l'année précédente. Ils contribuent de manière déterminante à la croissance spectaculaire du PIB chinois de ces dix dernières années. 420.000 entreprises étrangères sont aujourd'hui présentes en Chine. Situation qui fait d'elle "l'atelier du monde", une "plate-forme manufacturière vers laquelle afflue le capital multinational en quête effrénée de compression des coûts" selon l'expression du journal Le Monde. La Chine concentre ainsi la moitié de la production mondiale d'appareils photos, 30% des téléviseurs et climatiseurs, 25% des machines à laver et 20% des réfrigérateurs.
L'exemple de la compagnie des eaux de Pudong, à Shanghai, est particulièrement parlant.En mai 2002 le groupe Vivendi est entré dans le capital de cette entreprise à hauteur de 50%. La nouvelle société, Shanghai Water Vivendi Pudong Company, maintenant "cogérée", est composée de 4 usines, qui exploite 1700 km de canalisations, emploie 1300 employés et dessert 2 millions d'usagers. Cette opération sur l'eau a ouvert la voie pour d'autres secteurs. Un processus similaire s'est déroulé dans la distribution du gaz. Dans ce secteur comme dans celui de l'eau, la municipalité de Shanghai a commencé a divisé l'administration historique en différentes entités chargées respectivement de la fabrication d'équipements, de l'opération, du financement, de la maintenance et de la distribution. La refonte des structures a été le prélude à l'ouverture du capital à hauteur de 50 % à un groupe privé chinois coté en bourse. Mais BP ou encore GDF convoitent également le marché et négocient actuellement avec les autorités de Shanghai. Le même type de procédé a été employé pour le marché du traitement des déchets, ainsi que dans les transports urbains où la compagnie hongkongaise MTR corporation vient de prendre une participation de 60% dans une société mixte chargée de la réalisation de la ligne 9 du métro de Shanghai. En fait, la municipalité de Shanghai est en train de privatiser toutes ses entreprises d'Etat en ouvrant leur capital à des compagnies étrangères.
Un autre secteur dans lequel la présence du capital étranger est particulièrement avancé est celui de la construction automobile. Le pays compte 120 fabricants, mais 93% de la production est assurée par les 25 plus grosses entreprises. La commission d'Etat au commerce et à l'industrie (SETC) recommande de faire disparaître la plupart de ces fabricants d'ici à 5 ans. Dans un rapport récent elle indique:
"Les autorités contraindront les fabricants déficitaires à cesser leur activité et les entreprises qui ne produisent pas de véhicules à quitter le secteur".
L'objectif est de faire émerger deux ou trois groupes concentrant l'essentiel du capital de ce secteur.
Ce processus a déjà commencé: Shanghai Automotive Industries Corp.(entreprise d'Etat dépendant de la municipalité de Shanghai) a développé des partenariats avec Volkswagen pour fabriquer la Santana et la Passat, et avec General Motors pour produire les modèles de Buick. Cette entreprise vient de signer un contrat pour la création d'une nouvelle entreprise conjointe avec General Motors dans laquelle elle détient 50,1% du capital, GM 34%, et Liuzhou Wuling, un partenaire du sud-ouest du pays, 15,9%. Dans le nord de la Chine, First Automobile Industry Corp. produit avec Volkswagen des Audi A6 et des VW Jetta. Enfin, Dongfeng est associé à PSA-Citroën pour la production de plusieurs versions de la ZX et la Xsara Picasso, et aussi avec Nissan.
D'une manière générale, le 10e plan quinquennal (2001-2005) permet aux investisseurs étrangers de prendre des positions dominantes dans les grandes entreprises d'Etat et, pour ces dernières de nouer des "partenariats stratégiques" avec des multinationales.
Dans ce contexte, les exportations, notamment de produits manufacturés, représentent, elles aussi, un ressort important de la croissance de l'économie chinoise. Mais c'est la dépendance de plus en plus marquée de la Chine par rapport au marché mondial qui s'illustre ici. A titre d'exemple, on peut mentionner le fait qu'en 2002 la faiblesse du dollar, et donc du yuan dont la parité par rapport au billet vert est fixe, a largement stimulé les exportations dont la progression a été de +14,1% au cours des six premiers mois de l'année.
Depuis 1980 les exportateurs chinois, notamment les grandes corporations commerciales, les sociétés à capital mixte sino-étrangères, et de grandes entreprises publiques exportatrices de produits industriels sont autorisées à vendre 80% de leurs recettes en devises au taux du marché. Au mois d'août de la même année, quatre "zones économiques spéciales" sont formées dans la province du Guangdong. Les investisseurs étrangers peuvent librement s'y implanter, bénéficiant de mesures préférentielles, notamment par le biais de joint-ventures. En 1984, 14 autres villes côtières acquièrent ce statut. Dans les années 90 ce mouvement s'accentue encore: 2000 "zones de développements" sont constituées, destinées à accueillir les investissements étrangers et nationaux. Dans ces zones, le mode de production capitaliste règne sans partage.
En 1991-1992, le gouvernement abolit le système des subventions d'Etat aux entreprises exportatrices. Ces entreprises se sont vues reconnaître en 1992 une gestion autonome, leurs dirigeants devenant responsables des profits et des pertes réalisés par la société. Le nombre d'entreprises disposant du droit de faire du commerce avec l'étranger a également augmenté de manière significative.
Intégration sans heurts de HongKong
L'exemple de la rétrocession de Hongkong à la Chine en 1997 montre à quel point l'"empire du milieu" est maintenant intégré au marché mondial, surtout qu'elle s'est déroulée l'année même de la crise financière internationale dont le point de départ a été l'Asie du sud-est. Le Bilan économique et social du Monde ,édition 1998, écrivait à ce sujet:
"La rétrocession de la colonie britannique à la Chine, le 1er juillet 1997, n'a pas été immédiatement suivie d'un effondrement de la bourse ou de signes de panique économique. Pourtant, dans la semaine du 23 au 30 octobre, l'index Hang Seng a subi le choc le plus violent qui lui ait été infligé depuis dix ans, conséquence non pas du changement de souveraineté mais de la crise générale des finances asiatiques."
Sur ce sujet, la politique du gouvernement central chinois est toute entière tournée vers le soutien aux capitalistes de Hongkong. Il n'a jamais été question de remettre en cause la propriété privée, le régime bourgeois, dans l'ancienne colonie britannique. Au contraire, en août 1998 par exemple, le gouvernement de Hongkong, nommé par Pékin, réalisait des achats massifs sur le marché boursier local, dont le résultat fut de soutenir les cours tout en faisant de l'administration "le premier capitaliste" du territoire, selon l'expression du Bilan économique et social du Monde déjà cité.
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A apprécier l'ensemble de ces données, une question se pose. Depuis le début des années 1950, la Chine était devenue un Etat ouvrier bureaucratique, déformé dès l'origine. En d'autre termes, le moteur de l'économie n'était pas le profit, mais la planification sous contrôle bureaucratique (avec les catastrophes gigantesques que cela a entraîné, famines, etc.). L'application directe de la loi de la valeur dans tous les aspects de la vie sociale était considérablement entravée par l'existence de la propriété étatique des moyens de production, la réforme agraire, le contrôle sur le commerce extérieur, la planification. En a résulté, conjointement aux catastrophes produites par la bureaucratie maoïste, un certain nombre d'acquis sociaux, la constitution d'une classe ouvrière qui n'aurait jamais vu le jour sans ces conditions politiques. La question dans ce pays était fondamentalement de chasser du pouvoir la bureaucratie maoïste corrompue, policière et dégénérée, de réorganiser totalement la propriété d'Etat, de réaliser le plan sous contrôle ouvrier en instaurant à tous niveaux la démocratie ouvrière, que voie le jour en Chine un gouvernement ouvrier et paysan menant une politique internationaliste visant à faire cesser l'isolement de la Chine dans le Monde, par le combat pour la révolution prolétarienne mondiale. Il s'agissait du programme de la révolution politique.
Mais aujourd'hui il faut pourtant constater que l'on arrive aujourd'hui au bout d'un processus qui dure depuis 1978, et qu'il reste peu, bien peu en Chine de ce qui a permis de la caractériser comme Etat ouvrier déformé bureaucratiquement. Il ne s'agit pas d'étiquettes que l'on plaquerait depuis la France, mais d'une situation qui a des conséquences politiques et sociales dramatiques pour les masses chinoises. C'est sur quoi reviendra la seconde partie de cet article.