Première
partie :Amato fait passer son plan
Une
interview de Bruno Trentin
Prise
en charge de la crise du capitalisme italien
Deuxième
partie de l’unification, au fascisme, à la crise révolutionnaire (1943-45)
Ecrasement
du mouvement révolutionnaire de 1848 pour l’unité
L’unité
sous l’egide de la maison de Savoie
De
l’unité à la défaite d’AdoUa
De la
constitution du PSI au “Giolittisme”
Première
guerre mondiale, situations révolutionnaires
Nouvelle
situation révolutionnaire…
troisième
partie L’alternative : décomposition ou révolution
L’”essor”
du capitalisme italien
Rien
n’est résolu. Tout est plus explosif
Situation
du Mezzogiorno et crise politique
Les
partis “ouvriers” ouvertement pro-bourgeois
Construire
un Parti Ouvrier Révolutionnaire
Première partie :Amato fait passer son plan
La crise monétaire, qui a mis à
mal le Système Monétaire Européen, s’est manifestée de façon brutale en Italie.
Le 13 septembre, la lire était dévaluée de 3,5 % par rapport aux autres
devises participant au SME et, celles-ci, étaient ensemble “réévaluées” de
3,5 %. En fait la lire était dévaluée de 7 %. Mais la dégringolade de
la lire n’en est pas restée là. Le 17 septembre, la lire (ainsi que la livre)
sortait du SME. C’est-à-dire que la Banque d’Italie et la SME estimaient
qu’elle ne pouvait même plus être maintenue à moins de 2,25 % son nouveau
cours pivot qui avait été défini le 13. Depuis, la lire “flotte” sur les
marchés monétaires internationaux. Dès sa sortie du SME, la lire s’est située à
moins 8,25 % du cours pivot qui lui avait été fixé le 13 septembre.
Les rapports de la lire et du SME forment une histoire déjà longue. “Le Monde”
du 15 septembre a publié un tableau qui montre les variations de la lire,
depuis 1979, par rapport au mark. En mars 1979, il fallait 451 lires pour un
mark. Le 14 septembre 1992, il en fallait 789. Le commentaire précise :
«Depuis la création du Système Monétaire Européen (SME), le 13 mars 1979, la
lire italienne a subi en tout dis dévaluations par au deutschmark
(…) Le 7 janvier 1990, la lire était (une fois encore, NDLR) dévaluée.»
Mais cette dévaluation allait de pair avec une modification du statut de la
lire dans le SME. Avant, la lire était autorisée à varier entre plus et moins
6 % du cours pivot qui lui était fixé dans le SME. A partir du 7 janvier
1990, ses limites de variation ont été réduites à plus ou mois 2,25 %.
Autrement dit, la lire avait désormais, au sein du SME, le même statut que les
autres devises y participant. Que la lire ait dû quitter le SME, qu’au moment
de sa sortie (le 13 septembre 1992) il fallait “seulement” 765,4 lires pour un
mark et que le 5 octobre il en fallait 940 (soit une dévalorisation de
23 %), montrent la profondeur de la crise économique et financière du
capitalisme italien. Dans de tels cas, pour le capital, un impératif catégorique :
réduire drastiquement le pouvoir d’achat de la population laborieuse (en
particulier du prolétariat), dégrader brutalement ses conditions de travail et
de vie, mettre radicalement en cause ses conquêtes sociales. C’est ce que ne
manque pas de faire le capitalisme italien.
Avant même que n’éclate la crise
de la lire, la politique économique du gouvernement Guiliano
Amato était fixée. Le 31 juillet, il a conclu avec
les trois centrales syndicales, un accord qui liquide ce qui restait de
“l’échelle mobile des salaires”. “Libération” du 17 août précisait :
«Le mécanisme, destiné à protéger les salaires contre l’inflation est né le 6
décembre 1945 d’un accord patronat-syndicats,
initialement limité à la grande industrie du nord de la péninsule. Peu à peu,
il s’étendra à l’agriculture, à la fonction publique et aux services. Le 25
juillet 1975, Giovanni Agnelli, alors patron des patrons italiens, et Luciano Lama, au nom de la CGIL, en faisaient une règle
générale pour toute l’économie transalpine.
La montée des prix transforme la “scala mobile” en
machine à faire de l’inflation. Le patronat fait alors volte-face et tente de
la combattre. L’échelle mobile devient l’enjeu de tous les conflits sociaux. Le
point culminant de cette bataille est atteint en 1984 quand le socialiste
Bettino Craxi, alors président du Conseil, impose par décret un plafond au taux
d’indexation des salaires. Malgré la violente opposition des communistes, la
décision est confirmée par référendum : le taux de couverture tomba alors
à moins de 50 % du salaire.
Il conviendrait de voir de plus près ce que “Libération” appelle “la violente opposition des communistes”.
En tout cas, comme leurs collègues des autres confédérations, les dirigeants
staliniens “new-look” de la CGIL ont signé des deux mains l’acte de décès de ce
qui restait de “l’échelle mobile”.
“Le Monde” écrivait :
«L’échelle mobile des salaires brisée, Amato a imposé
la transformation des holdings d’Etat en sociétés par actions et annoncé la
privatisation de la FS, l’équivalent de la SNCF. Pour rétablir l’équilibre des
finances publiques, Amato ne manque pas d’actifs à
vendre : IRI (industrie et banques), ENI (chimie, énergie), ou ENEL, la
société nationale d’électricité… Guiliano Amato se prépare à une vague de privatisations frénétiques.
Pour lui, 20 % du capital de ces sociétés pourrait être vendu cet été.
Vaste programme puisque l’Italie dispose du plus important secteur public du
monde occidental. Les entreprises nationalisées représentent quasiment la
moitié du chiffre d’affaires des 50 premiers groupes de la péninsule et l’IRI représente à lui seul 5 % du PNB…»
Au lendemain de la dévaluation de
la lire et de sa sortie du SME, “Le Monde” du 11/9/92 informait :
«La fin justifie les moyens : c’est du moins ce que semble penser le
gouvernement italien, qui, confronté à une situation économique qui se dégrade
de jour en jour, a fait un pas sans précédent en décidant mercredi après-midi
lors du conseil des ministres de demander au Parlement les pleins pouvoirs en
matière économique.
Un projet de loi sera présenté afin que les parlementaires accordent à l’exécutif
la possibilité de procéder par décret. Cette mesure s’appliquerait pour une
période de trois ans et chaque fois qu’une autorité indépendante — la Banque
d’Italie — la considérerait comme nécessaire. Le recours à cet instrument
permettra au gouvernement de suspendre les engagements de dépenses déjà votés
par le Parlement ainsi que d’avoir recours au crédit ou de modifier les taux
d’imposition fiscale sans l’approbation de celui-ci.
Autre décision importante, le coup d’accélérateur donné aux
privatisations : la CREDIT, sixième banque du pays, et Nuova
Pignone, du groupe ENI, une société spécialisée en
ingénierie et électromécanique, toutes deux considérées en quelque sorte comme
des bijoux de famille, seront bientôt sur le marché. Autre privatisation, la
vente du patrimoine immobilier des “case populari”,
l’équivalent des HLM en Italie. Cette vente devrait rapporter jusqu’à
120 000 milliards de lires, soit près de 600 milliards de francs.»
Par suite, le gouvernement italien a établi un plan de “redressement économique
et financier”. Le 17 septembre, il a adopté une série de décrets-lois en vue de
l’établissement du budget 1993. Il s’agit de réduire le déficit budgétaire de
93 000 milliards de lires (plus de 465 milliards de francs, un tiers
environ des recettes que prévoit le projet de budget français pour 1993). Les
rentrées augmenteraient de 43 000 milliards de lires. Les dépenses
diminueraient de 43 000 milliards de lires. A quoi s’ajouteraient
7 000 milliards de lires produit de privatisations
d’entreprises publiques. Pour ce faire : blocage des
dépenses au niveau de celles de 1992, donc pas d’augmentations salariales dans
la fonction publique en 1993, les “contrats” sont gelés ; annulation du
“fiscal drag” qui permettait au contribuable de récupérer les effets de
l’inflation sur son salaire et donc sur son taux d’imposition ; une taxe
minimum imposée aux petites entreprises ; un patron ne pourra plus
déclarer un revenu inférieur à celui des travailleurs qu’il emploie ;
impôts extraordinaires sur les revenus (15 % cette année, 10 % l’an
prochain, 8 % en 1994).
Ce qui est appelé le “stato social”
est mis en cause : du 1er octobre 1992 à décembre 1993, le critère
d’ancienneté (permettant aux personnes ayant suffisamment cotisé de partir à la
retraite avant d’avoir atteint l’âge normal) est aboli, les Italiens ne
pourront faire valoir dans ce cas leurs droits à la retraite que s’ils ont 55
ans pour les femmes et 60 ans pour les hommes ; l’âge légal du départ à la
retraite sera ensuite porté à 60 ans pour les femmes et à 65 ans pour les
hommes, cela de janvier 1994 à 2012 ; les foyers où le revenu annuel
dépasse 40 millions de lires (environ 160 000 francs par an et 13 333
francs par mois) ne bénéficieront pas de la gratuité des médicaments et devront
participer plus qu’ils ne le font à la couverture des frais d’hospitalisation.
A quoi s’ajouteront des mesures “cinéma” sur les “signes extérieurs de
richesse” tels que les grosses cylindrées, les voitures de luxe, les bateaux.
Ces mesures tendent à faire accepter à la population laborieuse l’ensemble du
plan.
Le président du Conseil, Guiliano Amato,
a déclaré qu’il liait l’existence de son gouvernement à l’adoption de ces
mesures par le parlement, ce qui doit avoir lieu dans les 60 jours qui suivent
la promulgation des décrets.
L’annonce de ce plan a provoqué
des réactions immédiates parmi la population laborieuse, des débrayages, des
manifestations spontanés. Très rapidement les
appareils syndicaux se sont disposés pour contrôler, épuiser, faire échouer le
mouvement que les réactions de la population laborieuse leur faisaient
craindre. Ils ont appelé à des grèves tournantes, à des manifestations se
succédant d’une région à une autre qui ont eu lieu au cours de la semaine du 21
au 26 septembre, et les ont organisées.Les
manifestations de Milan, de Florence auraient regroupé 100 000 personnes,
celle de Bologne 50 000, celle de Palerme 20 000, celles d’autres
villes 5 à 10 000. Les dirigeants des trois centrales syndicales (CGIL —
staliniens convertis à la “démocratie”—, CILS démocrates chrétiens, UIL
“socialistes”) ont marché la main dans la main. Pour le 26 septembre ils ont
appelé à une manifestation des retraités à Rome. Elle aurait regroupé
200 000 manifestants.
C’était la première phase de grandes manœuvres. Les dirigeants des centrales
syndicales ont appelé les travailleurs de la fonction publique, des banques, de
l’électricité, des télécommunications, de l’énergie, de l’approvisionnement à
une grève le 2 octobre. Ensuite, ils ont appelé à une “grève générale” de 4
heures pour le 13 octobre. Mais la loi 146 impose aux catégories qui avaient
été appelées à faire grève le 2 octobre, un délai de 10 jours entre le jour de
l’appel à la grève et le jour de la grève. En conséquence, les dirigeants des
centrales syndicales ne les ont pas appelés à participer au mouvement du 13. En
outre, ils ont fait débrayer le 12 les travailleurs de la presse. L’ordre de
“grève générale” de 4 heures le 13 octobre a concerné, au mieux que la moitié
des 20 millions de travailleurs.
Si ce n’est pas là une politique de bouzille
systématique des possibilités de combat et de victoire de la population
laborieuse, c’est que les mots ne veulent plus rien dire. Selon “Libération” du
14 octobre, le 13 il y eut 60 000 manifestants à Bologne, 80 000 à
Milan, 30 000 à Naples. Comme au cours des manifestations de la semaine du
21 au 26 septembre, les dirigeants se sont faits huer. Des boulons, des œufs
pourris leur ont été lancés. Il n’en ont pas moins pris le contrôle du
mouvement et l’ont mené à l’impasse. Ils font prévaloir leur politique,
laquelle se situe sur la ligne que leur a fait signer l’accord supprimant
“l’échelle mobile”.
Dans un
interview que “Libération” du 13 octobre a publié, Bruno Trentin, secrétaire
général de la CGIL a donné un aperçu significatif de la politique des centrales
syndicales italiennes :
«Faire face à une crise économique et financière qui ne sera jamais surmontée
tant qu’on n’appliquera pas une logique européenne à la gestion des finances
publiques et tant qu’on n’aura pas jeté les bases d’une politique industrielle
orientée vers l’Europe.»
C’est clair. Pour se sortir de “la crise économique et financière”, il faut que
le capital italien s’intègre profondément dans la CEE, participe activement à
la mise en œuvre du traité de Maastricht, satisfasse à ses exigences. Les
autres considérations comme «A côté de l’Italie des salariés vit une autre Italie, celle
des rentiers» ne sont dès lors que poudre aux yeux, comme le sont les
“critiques” adressées au gouvernement Amato. A la
question : «Vous semblez davantage
reprocher au gouvernement l’absence de politique industrielle que les mesures
contre le fameux Etat social ?», Bruno Trentin répond :
«Les deux choses sont liées, il faut réformer l’Etat social en éliminant la
jungle des privilèges. L’Etat social est devenu
souvent un Etat d’assistance» (sic !) Suit évidemment immédiatement
le rideau de fumée : «Le plan Amato maintient la jungle des privilèges et sabre ceux qui
ne peuvent s’échapper : la masse des salariés qui ne peuvent pas frauder
le fisc.».
Les mesures qu’ensuite il préconise sont significatives :
«Nous proposons une imposition, même faible, du patrimoine total. Et aussi des
titres financiers, y compris les bons du Trésor juqu’ici
anonymes».
Le “même faible” montre à quel point il s’agit d’un alibi.
Vient la conclusion :
“Libération” : «Depuis le début de
cette crise financière on salue la responsabilité des syndicats. Vous ne niez
pas la nécessité des sacrifices et vous ne déclenchez aujourd’hui qu’une demi
grève générale.»
BT : «Une grève générale n’est qu’un
instrument parmi d’autres. Je crois d’abord aux luttes qui durent. Notre action
ne s’arrêtera pas aujourd’hui».
“Libération : «Votre objectif est-il
la chute du gouvernement Amato ?»
BT : «Un syndicat négocie
pour obtenir des résultats pas pour faire tomber des gouvernements. Nous sommes
dans une crise telle que la chute d’Amato sans
solution de rechange à portée de main aurait des conséquences incontrôlables.
Nous continuerons la pression sur le Parlement et le gouvernement (celui-ci ou
le suivant) pour avoir le dernier mot.»
Résultat. A l’issue d’une
rencontre avec les responsables des centrales syndicales, le gouvernement a
annoncé, le 15 octobre, que : en ce qui concerne les retraites, la durée
de cotisation obligatoire serait ramenée à trente cinq ans au lien des trente
six proposés ; les pensions ne seront plus “gelées” en 1993 mais
augmentées seulement de 3,5 % (l’inflation prévue est de 4 à 5 %).
Cette modification” coûterait” 3 600 milliards de lires (environ 14 milliards
de francs) qui seraient compensés par un renforcement du contrôle de
l’application de la “taxe minimale” qui doit frapper les artisans et les
commerçants. D’autre part, le plafond de 40 millions de lires pour pouvoir
bénéficier totalement des droits de remboursement des soins de santé et
d’hospitalisation serait supprimé et remplacé par des plafonds différenciés. De
nouvelles taxes sur la santé seraient instituées. Ces modifications ne changent
ni la nature, ni l’essentiel du plan initial. Le Parlement italien a adopté le
plan Amato, de même qu’il a adopté le budget 1993. Se
situant sur le terrain de la défense du régime capitaliste, les directions des
centrales syndicales doivent obligatoirement prendre en charge ce qu’exige la
défense du capitalisme italien dont la crise est particulièrement grave et
profonde.
“Libération” déjà cité établissait un rapide bilan de la situation du
capitalisme italien :
«Les vrais motifs d’inquiétude sur la santé de l’économie demeurent : le
déficit chronique des finances publiques, celui de la balance commerciale, les
carences des services publics, le chômage qui gonfle plus vite que dans la
plupart des autres pays de la CEE, l’écart qui se creuse entre le “Mezzogiorno”
et le Nord, et une inflation de 5 %, l’une des plus fortes de la
Communauté. De tous ces maux, le plus critique est le déséquilibre des finances
de l’Etat. Le déficit public atteint 11 % du PIB (contre moins de 3 %
en France) et l’endettement de l’Etat dépasse 100 % du PIB (47 % en
France) alors qu’il n’était que de 75 % au milieu des années 80.
En gonflant inexorablement, la dette perturbe tout le système : pour la
financer, l’Etat éponge l’épargne —pourtant considérable— des familles
italiennes par l’émission de titres et de bons du Trésor. Et il est contraint
d’offrir des taux d’intérêt plus attrayants que ceux qu’offre n’importe quel
secteur d’activité.»
Le services de la dette représente la quasi totalité
du déficit budgétaire qui pourrait atteindre, en 1993, 14 % du PIB. Le
chômage est estimé à 10,9 % de la population active. Il pourrait se
situer, en 1996, à 14 % de celle-ci.
Deuxième partie
de l’unification,
au fascisme, à la crise révolutionnaire (1943-45)
Ecrasement
du mouvement révolutionnaire de 1848 pour l’unité
A la crise générale du régime
capitaliste se conjugue en Italie le retard historique et les conditions dans
lesquelles s’est réalisée son unité. Les guerres napoléoniennes ont laissé
l’Italie divisée en sept Etats : le royaume de Naples ou les Deux Siciles,
les Etats Pontificaux, le Grand Duché de Parme, celui de Toscane, celui de
Modène, le Lombard-Vénitien, possession de l’empereur
d’Autriche, le royaume de Piémont-Sardaigne qui
comprend également Gènes, la Savoie et Nice. Trois influences se partagent une
Italie aristocratique, cléricale, profondément réactionnaire : l’Autriche,
le Piémont, la Papauté.
Le “Risorgimento”, processus de l’unification
italienne, commence en 1848. Le 12 janvier, Palerme et Naples se soulèvent
contre les Bourbons et imposent une constitution. Le 4 mars, un soulèvement
contraint le roi de Piémont-Sardaigne à adopter le
drapeau vert, blanc, rouge et à promulguer un “statut fondamental”. Le 18 mars
commence les cinq jours insurrectionnels de Milan qui contraignent les
Autrichiens à s’en retirer. A Venise, la République est proclamée. Le Pape doit
accorder dans ses Etats une Constitution républicaine, le 23 mars. Le roi de
Piémont adresse un appel aux Lombards et aux Vénitiens pour réaliser l’unité du
Nord de l’Italie. Le 25 ses troupes entrent en Lombardie. La guerre contre
l’Autriche est engagée. Il faut prendre en compte que le 19 mars la révolution
avait éclaté à Vienne et chassé Metternicht. Tout au
long des années 1848-49, l’agitation révolutionnaire secoue la Hongrie et
l’Autriche. Pourtant, une armée autrichienne écrase l’armée piémontaise et
sarde. En complicité avec l’Autriche et le Royaume de Naples, sous le commandemant du général Oudinot et avec l’appui du prince
président Louis Bonaparte, les troupes françaises bombardent Rome le 11 juin
1849, y entrent le 3 juillet et rétablissent le Pape dans ses Etats et son
pouvoir. Le mouvement révolutionnaire pour l’unification de l’Italie est
écrasé.
C’est la maison de Savoie, le roi
de Piémont-Sardaigne, qui, en application de la
politique de Cavour, réalisera l’unité de l’Italie. Cette politique consiste à
manœuvrer entre les puissances européennes dominantes. En alliance avec la
France de Napoléon III, le roi de Piémont-Sardaigne
entre en guerre contre l’Autriche le 23 avril 1851. Le 4 juin, les troupes françaises
et sardes battent les Autrichiens à Magenta. Elles entrent à Milan le 8. Le 24
elles infligent une nouvelle défaite à Solférino aux
troupes autrichiennes. Entre temps, les duchés de Toscane, de Modène, de Parme,
la Romagne, se sont soulevés et ont offert le pouvoir au roi de Piémont-Sardaigne. Napoléon III traite avec l’Autriche sans
même en avertir le gouvernement piémontais. L’Autriche cède la Lombardie à la
France qui le rétrocède au Piémont, lequel cède en retour à la France le comté
de Nice et la Savoie. Par référendum, les provinces centrales de l’Italie
votent les 11 et 12 mars 1860 leur rattachement au Piémont. Les 15 et 22-23
avril, Nice et la Savoie votent leur rattachement à la France.
C’est au cours des années précédentes que se constitue le mouvement de
Garibaldi. Il organise l’expédition “des Mille” qui débarque en Sicile le 11
mai 1860 et s’empare de Palerme le 27. Le 7 septembre, il entre à Naples et
menace de marcher sur Rome. Mais le 26 octobre, il rencontre le roi de Piémont
qu’il salue comme étant le roi d’Italie.
Le 21 octobre, l’ex-royaume des Deux-Siciles vote son adhésion à la monarchie
piémontaise. Les 4 et 5 novembre, c’est au tour des Marches et de L’Ombrie
d’adhérer à ce qui va devenir le Royaume d’Italie. Le 24 mars 1861, le roi de Piémont-Sardaigne est proclamé roi d’Italie dont Florence
devient la capitale . Restent encore en dehors du
Royaume d’Italie, les trois Vénities, le Haut Adige
et surtout Rome.
En 1866, l’Italie s’allie à la Prusse contre l’Autriche. Les troupes italiennes
sont battues par celles de l’Autriche, mais celle-ci est écrasée à Sadova par la Prusse. Par la médiation de Napoléon III,
l’Italie obtient la Vénitie. En 1867 Garibaldi marche
sur Rome, tentant ainsi de renouveler son opération sur les Deux-Siciles. Le 3
novembre, une division française commandée par le général Failly
écrase les garibaldiens à Mentana. C’est à cette occasion qu’est prononcée la
phrase : «les chassepots (les
nouveaux fusils français) ont fait merveille». Mais au cours de la guerre franco-prussienne, le 4 septembre 1870, le Second Empire
s’effondre. Le 30 les troupes italiennes entrent dans Rome. Le 2 octobre, un
plébiscite approuve l’annexion. Le 1er août 1871 Rome devient capitale de
l’Italie. Le Pape se proclame prisonnier et s’enferme au Vatican.
L’unité italienne n’a pas procédé d’une révolution bourgeoise qui aurait mobilisé
les masses populaires et aurait balayé la royauté et l’aristocratie. Elle a été
réalisée par la maison de Savoie, soutenue dans le pays par la bourgeoisie
naissante du nord et bien accueillie par les grands propriétaires terriens, semi-féodaux. La France et l’Angleterre ont apporté un
soutien à éclipses à l’unification. Au cours des années de l’unification, la
“réforme agraire” s’est limitée à la vente publique des biens du clergé — en
Italie du sud après 1866 — 700 000 hectares. Les gros propriétaires terriens
en furent les principaux bénéficiaires. Les capitalistes industriels de la
région de Naples en acquérirent également une grande
partie. Dans “Les origines du fascisme”, Robert Paris écrit :
«Le libre-échangisme de la classe dirigeante, a commencé avec Cavour qui a
favorisé la pénétration du capital français et britannique et contribua à faire
table rase des structures industrielles retardataires du Mezzogiorno et à fixer
les termes à l’échelle nationale de la “division du travail”. Ce libre-échangisme
favorisa de fait le développement de l’agriculture italienne : l’indice de
la production agricole (1938 = 100) devait passer de 44,3 en 1851 à 65,9 en
1880.»
Au lendemain immédiat de l’unité
italienne, la structure économique et sociale de l’Italie resta, dans son
ensemble, ce qu’elle était à la veille de l’unification, sauf cependant que la
bourgeoisie du nord s’était considérablement renforcée.
Elle avait bénéficié et continuait à bénéficier de l’apport de capitaux
français et anglais.Rothschild, Baring, Hambro, etc… Le régime politique
était une monarchie constitutionnelle dont le parlement était élu au suffrage
restreint. En faisant de l’Italie un marché unique, l’unité a établi les
conditions de développement économique et social de la bourgeoisie,
principalement du nord, de sa percée politique. Mais l’absence de réforme
agraire véritable a maintenu au nord comme au sud les latifundia.
Bientôt le protectionnisme succédait au libéralisme. Robert Paris, auquel sont
empruntées nombre de données, écrit dans son livre : “Histoire du fascisme en
Italie - 1. Des origines à la prise du pouvoir” :
«La crise méridionale s’exprime particulièrement à propos du conflit entre
protectionnistes et libre-échangistes et de la question coloniale. Le
protectionnisme, qui apparaît alors comme un élément de l’idéologie ““méridionaliste”, renvoie, certes à la “transformation des
rapports traditionnels entre nord et sud”, mais tout autant à l’apparition du
capitalisme italien. Ce capitalisme naissant, nonobstant la spéculation, assez
inévitable, dans le contexte semi-féodale de l’Italie
et les perpétuelles crises financières, est un capitalisme dans sa phase
ascendante, un capitalisme qui ne connaît pas de grande crise et qui est assuré
de trouver un marché — ce qu’on appelle des débouchés — à l’intérieur du
pays. Ce capitalisme, loin encore d’entrer dans une phase d’expansion — une
phase impérialiste — trouve avantage à une politique protectionniste. Celle-ci
qui limite les exportations, atteint directement le secteur agricole,
c’est-à-dire le Mezzogiorno. Dans ce même midi, toutefois, une partie de la
population pouvait avoir avantage à une politique protectionniste et, c’était
la grande propriété semi-féodale (latifundia), la
grande bourgeoisie (plutôt l’aristocratie s’adaptant au capitalisme,
NDLR) agraire. Sur ce point précis, les
intérêts de la classe dominante méridionale coïncident avec ceux de la
bourgeoisie septentrionale. Le protectionnisme sur les grains fut donc la
première expression de cette alliance quasi-naturelle de la bourgeoisie
septentrionale et de la grande propriété du Mezzogiorno» (page
91).
L’essor du capitalisme italien des années 1880 à la première guerre mondiale
peut être apprécié par quelques données. En 1885 la production d’acier
s’élevait à 5 000 tonnes, à 23 000 en 1886, à 158 000 en 1889.
La production annuelle de fer et d’acier passait de 300 000 tonnes en 1900
à un million en 1913, l’énergie utilisée dans la sidérurgie de 35 000 HP
en 1900 à 180 000 en 1913 et le nombre d’ouvriers de 15 000 à
35 000.
«De 1904 à 1907, le capital des industries automobiles en Italie passe à 8 à 90
millions (de lires) correspondant à 70 sociétés… Fiat 9 millions en 1906… 17
millions en 1912, 25 millions à la veille de l’entrée en guerre de l’Italie (…)
De 61 423 millions (de lires) en 1895 le revenu national passa à
92 340 millions en 1913. La production d’instruments de production qui
représentait 28 % de la production industrielle en 1895 passa à 47 %
en 1913.»
Très tôt le capital industriel et le capital bancaire fusionnèrent et formèrent
le capital financier. «Le grand capital
italien était né.».
En même temps se développait la classe ouvrière. En août 1892 se constitue à Gênes
le Parti Socialiste Italien, dont l’organe était l’hebdomadaire milanais “Lotta di classe”. Se réclamant du marxisme, le parti était
fortement opportuniste. D’autre part, héritage de Bakounine, un fort mouvement
anarchiste existait. Tandis qu’au nord croissait et se renforçait le PSI,
l’anarcho-syndicalisme dominait le mouvement syndical dont le point de départ
se situait plutôt au sud.
La “réforme agraire” de 1882 (loi Beccarini) n’a rien
résolu, ni au nord, ni au sud. Après il y avait, comme c’était le cas avant, une
couche peu nombreuse de grands propriétaires terriens
et une masse d’agriculteurs sans terre, les “braccianti”.
Le retard économique et social du Mezzagiono n’a
cessé de s’aggraver. Malgré une émigration massive à l’étranger, la surpopulation
agraire et la paupérisation n’ont cessé de s’aggraver. C’est dans la
perspective d’ouvrir une voie aux paysans sans terre que le gouvernement Crispi
s’engagea dans l’aventure militaire coloniale d’Abyssinie (l’Ethiopie) qui se
termina par la déroute d’Adoua le 1er mars 1896 au
cours de laquelle 6 000 à 10 000 soldats furent tués.
Différentes réformes électorales
sont intervenues entre 1870 et 1913. Celle de 1912 illustre leurs limites
puisqu’elle donna le droit de vote aux illettrés de plus de 30 ans ! Les
différents gouvernements qui se sont succédés depuis la réalisation de l’unité
italienne, ont été confrontés à des situations explosives dans le Mezzogiorno
et, au fur et à mesure que progressait l’industrialisation, dans le nord.
Le 15 juin 1898, le roi appelait le général Pelloux à
former un gouvernement. «Le 4 février
1899 il présentait devant la Chambre un projet de loi qui donnait le pouvoir au
gouvernement de dissoudre les associations ouvrières “subversives”,
c’est-à-dire socialistes et d’interdire les journaux également jugés
“subversifs”». Il ne parvint pas à imposer que la Chambre vote ces projets.
«Aux élections de juin 1900 l’opposition
et en particulier les socialistes firent des progrès et Pelloux
dut démissionner». Un autre gouvernement de même
nature lui succéda. Le 29 juillet le roi Umberto 1er était assassiné par
l’anarchiste Gaetano Bresci. Robert Paris écrit
encore :
«La monarchie socialiste, autrement dit l’âge Giolittien, c’est cette période
où, grâce à la prose de Giolitti, “le socialisme sauva la monarchie”. De 1902 à 1914, hormis quelques intermèdes comme les ministères Sonnino (février-mai 1906 et
décembre 1910), c’est Giolitti qui gouverne : c’est le giollitisme,
nouvelle variété de transformisme qui domine et règle toute la politique
italienne et la vie italienne tout court (…) En fait, le “giolittisme”
constitue une tentative de résoudre dans les termes et à l’avantage de la
monarchie et de certains groupes bourgeois les problèmes qui se posent alors en
Italie : la question méridionale (toujours) et, surtout, l’apparition
d’une industrie moderne, d’une industrie lourde, avec, pour inévitable corollaire,
le développement du prolétariat septentrional et du mouvement socialiste.
Une des démarches essentielles du giolittisme
consistera justement à s’appuyer d’une part sur ce mouvement socialiste, qui,
tendanciellement républicain, acceptera, au prix de quelques concessions de
mettre entre parenthèses la question des institutions et, d’autre part à
proclamer le principe de la neutralité du gouvernement dans les conflits
économiques».
Le 20 mai 1882 l’Italie,
l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie constituent la “Triplice”
qui est renouvelée périodiquement. Face à elle va se dresser la “triple
entente” (l’Angleterre, la France, la Russie). Du 1er octobre 1911 au 8 octobre
1912, l’impérialisme italien conquiert la Libye pour ouvrir une terre de
peuplement aux paysans pauvres du sud :
«Faire oublier la défaite d’Adona (1896), rehausser
le prestige de l’armée et de la monarchie, rassurer le grand capital naissant
qui, désormais, ne veut plus voir se répéter la politique de Cairoli — la
politique des mains nettes — enfin, exploiter la situation internationale pour
placer l’Italie au niveau des grandes puissances.»
Le 8 décembre 1912, la Triplice est réaffirmée. Mais
en août 1914 l’impérialisme italien se refuse à entrer en guerre au côté de
l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. Le gouvernement italien négocie avec
l’entente. Mussolini sensé représenter l’aile révolutionnaire du PSI se
convertit au cours des premiers mois de la guerre au bellicisme au côté de
l’entente. Démis de son poste de directeur de “l’Avanti”,
il publie, grâce aux subsides du gouvernement français “Il popolo
d’Italia” (Cachin a été un des “négociateurs” envoyé
en mission, par le gouvernement français, auprès de Mussolini). Le 24 mai 1915
l’Italie entre en guerre au côté de l’entente.
La guerre est une épreuve terrible pour l’Italie tant en pertes humaines
(600 000 tués, 500 000 mutilés, 1 500 000 blessés), qu’en
coût économique et financier. Déjà en 1913 et en 1914 une situation pré-révolutionnaire se créait en Italie, avec la “semaine
rouge” de juin 1914, les manifestations contre l’entrée en guerre. Après
l’armistice une crise économique et financière se déclenche. Les alliés ne
tiennent pas les promesses faites en 1915 au gouvernement italien. En 1919 et
1920 se développe une situation révolutionnaire. Elle culmine avec l’occupation
des usines qui débute le 18 août 1920. Au 1er septembre près de 500 usines de
Turin, Milan et Gènes sont occupées et placées par les travailleurs sous le
contrôle de Conseils ouvriers qui en assurent le fonctionnement. Sans
perspective politique et manœuvrés par les “réformistes” (du PSI, de la
confédération syndicale), le nouveau gouvernement Giolitti, les industriels, les
grévistes évacuent les usines le 27 septembre. Le 4 octobre ils reprennent le
travail. Promesse leur a été faite de la légalisation du contrôle ouvrier. Elle
ne sera pas tenue. C’est une défaite :
«Le 29 septembre 1920 “l'Avanti” publia les “21
conditions” d’adhésion à l’I.C.. Mais dès le 28 septembre il apparut que Serrati, comme prévu n’était pas décidé à rompre avec les
réformistes. (…) La scission se fit au congrès de Livourne (15-21 janvier
1921)»
Mais une scission entre Serrati (gauche du PCI) et
les réformistes était inévitable. Elle eut lieu au
congrès du PSI de Rome (1er-4 octobre 1922). Cependant :
«le nombre des réformistes était passé de 14 695
à 29 119, celui des partisans de Serrati avait
diminué des 2/3 tombant de 98 028 à 32 106. Quant aux effectifs
communistes, ils étaient encore au moment du congrès de Rome du PC d’Italie
(20-24 mars 1922), de 43 211 adhérents, contre 58 783 à Livourne.» (“Les
origines du fascisme” Robert Paris).
Parallèlement se développe le
mouvement nationaliste, réactionnaire, totalitaire qui prend le nom de
“fascisme”. Mussolini en deviendra le dirigeant. Soutenu par la Confindustria (la fédération patronale), il organise le 29
octobre 1922 la “marche sur Rome”. Le roi le charge de constituer le
gouvernement.
L’”œuvre” du fascisme peut être rapidement résumé : écrasement des
organisations ouvrières (partis et syndicats), suppression des libertés
politiques, institution du corporatisme, soutien au capital financier. Le 11 février
1929, conclusion avec le Pape des accords du Latran. L’église obtient la
formation de l’Etat du Vatican. En outre, elle se voit verser un dédommagement
financier pour la perte de ses Etats d’autrefois (750 millions de lires, plus
une rente de 5 % d’un capital de 1 milliard). Le royaume d’Italie proclame
le catholicisme religion d’Etat. Dans les écoles l’enseignement religieux
devient obligatoire. Le mariage religieux a des effets égaux au mariage civil.
La structure économique et sociale se perpétue et ses contradictions demeurent.
Pour “lutter contre la crise économique”, le gouvernement fasciste s’est lancé
dans un programme de grands travaux dont l’asséchage
des marais Pontin. Il a constitué l’”IRI” dont la tâche a été de soutenir le
capital industriel en difficulté et de lui donner une impulsion. Par contre, en
vue d’”enrayer la hausse des prix”, il réduisit d’autorité les salaires.
Le 3 octobre 1935, une armée de 200 000 soldats italiens attaque et
envahit l’Ethiopie dont la conquête s’achève en mai 1936. L’alliance avec
Hitler se noue. En 1936 un fort contingent de l’armée italienne intervient au
côté de Franco, en Espagne, où elle subit une dure défaite à Guadalajara. Le 7
avril 1939, elle envahit l’Albanie. Le 10 juin 1940, alors que l’armée
française vient d’être écrasée par la Wehrmacht, le gouvernement de Mussolini
déclare la guerre à la France et à l’Angleterre. Le 28 octobre 1940 l’armée
italienne attaque la Grèce sans prévenir l’Allemagne. Au cours de l’hiver elle
subit de graves défaites. L’Allemagne décide alors d’intervenir et de liquider
militairement la Yougoslavie et la Grèce. Ce qui retardera son attaque en 1941
contre l’URSS. L’Italie est également défaite en Afrique, balayée d’Ethiopie,
d’Erythrée et de Somalie, l’Africa Korps vient à son secours en Cyrénaïque. Les anglo-américains
débarquent, le 8 novembre 1942, en Afrique du Nord. Leur campagne se termine le
13 mai 1943 par la capitulation au Cap Bon des forces italo-allemandes
(250 000 hommes sont fait prisonniers).
Le 10 juillet 1943, les alliés débarquent en Sicile. Le 25 juillet le “grand
conseil fasciste” destitue Mussolini. Le roi d’”Italie confie alors le pouvoir
à Badoglio et fait arrêter Mussolini. Le 3 septembre les troupes
anglo-américaines débarquent en Calabre. Le 8 septembre, la radio d’Alger
annonce la capitulation italienne sans condition, en même temps qu’un nouveau
débarquement a lieu à Salerne. Immédiatement, les troupes allemandes
réagissent, désarment les troupes italiennes, occupent les positions
stratégiques. Le roi et le gouvernement de Badoglio se réfugient à Brindisi. Le
12 septembre un commando allemand délivre Mussolini qui va constituer le “Parti
fasciste républicain” et la “République sociale” italienne. Le 13 octobre, le
gouvernement Badoglio déclare la guerre à l’Allemagne. Le 30 il s’installe à
Naples.
Dans “Histoire des grandes
puissances”, Maxime Mourin rapporte :
«Dès le renvoi de Mussolini, Badoglio, sous prétexte d’éviter l’anarchie, avait
réprimé les manifestations spontanées des masses antifascistes. Il s’était
surtout préoccupé de sauver la dynastie, d’éviter un glissement à l’extrême-gauche. Sa dictature était impopulaire mais elle
avait l’appui des puissances occupantes, du gouvernement de Londres en
particulier, attaché au maintien de la monarchie italienne. En janvier 1944, à
Bari, les six partis antifascistes réunirent un congrès national qui estima
nécessaire l’abdication du roi et la formation d’un gouvernement représentant
les six partis, doté de pleins pouvoirs et chargé de préparer la convocation
d’une assemblée constituante. La persistance de désaccord amena le parti
communiste, sous la direction de son secrétaire général Togliatti, récemment
rentré de Moscou, à demander au comité exécutif du congrès d’accepter la
collaboration au gouvernement Badoglio. Le 6 avril, les partis antifascistes
acceptèrent cette suggestion, approuvée par les alliés à Rome. De son côté, le
roi annonça le 12 avril son intention de s’effacer en faveur du prince Humbert,
le jour de l’entrée des troupes alliées à Rome. Les chefs antifascistes firent
à leur tour une concession en n’exigeant plus le renoncement au trône du prince
Humbert lui-même. Le 26 avril, un nouveau gouvernement Badoglio fut constitué
avec la participation de tous les partis antifascistes.»
Le 4 juin 1944, les troupes alliées pénètrent dans Rome. Le 5 le prince Humbert
devient “lieutenant général du royaume”. Le 10 juin Bonomi
constitue son premier gouvernement qui s’installe à Rome le 15 juillet c’est un
gouvernement d’”Union nationale”, PSI et PCI compris.
La capitulation italienne marque le commencement d’une situation
révolutionnaire. Maxime Mourin note que : «A la fin de 1944, et au début de 1945, les
formations de partisans jouèrent en Italie du nord un rôle non négligeable.»
Jusqu’au 12 avril 1945, le front se stabilisa sur une ligne allant du nord de
Livourne au nord de Ravenne. L’ultime offensive lancée le 9 avril 1945 aboutit
à la capitulation, le 29 avril, des troupes allemandes combattant en Italie.
«Les mouvements de résistance en Italie du nord accentuèrent leur action. La
plupart des grandes villes furent nettoyées d’Allemands avant que n’arrivassent
les troupes alliées... Le CLN (Comité de Libération National) avait largement
contribué à la libération. Sous son autorité, des comités locaux avaient pris
en charge l’administration des villes et des villages, procédé à une épuration
vigoureuse et rapide.»
Ainsi finirent Mussolini et sa maîtresse. En réalité, c’est un véritable
soulèvement populaire qui s’est produit. Les ouvriers ont occupé les usines,
formé des comités, les paysans pauvres ont commencé à occuper les terres.
Maxime Mourin
poursuit :
«L’ampleur de l’épuration et de la répression en Italie du nord fit craindre
aux autorités alliées l’établissement d’une situation anarchique. Le 31 mai,
l’état-major allié fit connaître que les ordres du CLN d’Italie du nord
cessaient d’avoir effet, que les autorités militaires alliées étaient seule
légales. Les effectifs de l’armée royale, placés sous contrôle britannique,
furent renforcés…
A Rome, les six partis antifascistes décidèrent le 3 juin que le CLN n’aurait
plus qu’un rôle consultatif… le lieutenant général du royaume (le prince
Humbert) confia la mission de former (un nouveau) gouvernement à M. Pani dont l’activité avait été dominantes dans le CLN
d’Italie du nord. Le ministère fut finalement constitué le 21 juin avec Nenni
(socialiste) et Brosio (libéral) comme
vice-président, De Gaspéri (démocrate-chrétien) aux
Affaires étrangères et Togliatti (communiste) à la justice… Le 16 décembre, De Gaspéri constitua un nouveau gouvernement semblable au
précédent.»
le premier de plusieurs gouvernements De Gaspéri.
“L’ordre” rétabli, l’Etat reconstitué, le 2 juin 1946 un référendum était
organisé : pour la République 12 717 923 voix, pour le maintien
de la royauté 10 719 284, bulletins nuls 1 498 136. En même
temps avaient lieu des élections pour une Constituante : Démocratie
chrétienne 32,3 % des votants, PSI 20,9 %, PCI 6 %, Uomoqualunque 5 %, Parti Républicain 4 %, Bloc de
la Liberté 2,3 %, Parti d’action 1,5 %, divers partis 8,8 %. Un
second gouvernement De Gaspéri est constitué le 13
juillet 1946, auquel le PSI et le PCI participent. Le 2 février 1947, formation
du 3e gouvernement d’union nationale présidé par De Gaspéri.
C’est le dernier. Le 4e (30 mai 1947) est un gouvernement démocrate chrétien
homogène comprenant des “personnalités républicaines”.
Le rétablissement des libertés démocratiques, l’élimination de la monarchie,
l’institution de la République sont des sous produits de la vague révolutionnaire
de la fin de la guerre en Italie. Mais l’ordre ancien est loin d’avoir
totalement disparu. Dans la nouvelle constitution qui a été votée le 22
décembre 1947, sont même inclus les accords du Latran, le PCI a voté pour cette
inclusion prétextant «qu’il ne fallait
pas diviser les travailleurs sur le plan religieux». La république
italienne est dès avant sa proclamation soumise au Pape et à la hiérarchie
catholique et est placée sous la direction de la démocratie chrétienne qui a
exercé le pouvoir depuis le renversement du régime fasciste.
Certes le capitalisme italien a
connu un grand essor dans le cadre des “trente glorieuses”, de la CEE et encore
pendant les années 1980. Pourtant il faut noter que c’est sous le parapluie,
l’impulsion de l’Etat bourgeois et financé, en grande partie par lui. En 1981
“Le bilan économique et social du Monde” écrivait que :
«A la “nationalisation” l’Etat italien avait préféré la prise de participations
dans les entreprises industrielles, bancaires ou commerciales —qui conservaient
leur statut de sociétés par actions— par l’entremise des trois holdings :
l’IRI (Institut pour la reconstruction industrielle),
l’ENI (Office national des hydrocarbures) et l’EFIM
(Office pour le financement de l’industrie manufacturière) (…) Chaque jour
ouvrable l’ensemble du secteur para-étatique perd 20 milliards
de lires et paie 30 milliards d’intérêts aux banques.
(…) La quasi totalité de la construction navale,
70 % de la production d’acier, 80 % de celle de l’aluminium,
60 % de la chimie, 50 % de l’électronique dépendent des trois
holdings. Plus de 800 entreprises, dont neuf des quinze plus importantes de la
péninsule, sont contrôlées par l’Etat. A lui seul, l’IRI
regroupe plus des trois quarts de ces sociétés, dont des entreprises de premier
plan comme Alfa Romeo, Italsides
et Sit Siemens.
Dans le secteur bancaire, l’Etat est prédominant. Trois des plus importantes
banques italiennes Banco di Roma, Credito
Italiano et Banco commerciale Italiano ainsi que Banco de Santo
Spirito dépendent de l’IRI
tout en conservant une réelle autonomie de gestion. Leur fonctionnement
s’apparente en fait à celui des six organisations bancaires de droit public et
à celui de quatre vingt dix caisses d’épargne qui, en Italie, opèrent comme des
banques commerciales. L’Etat contrôle ainsi
directement 65 % des dépôts à court terme.
{…) La seule nationalisation proprement dite fut celle de l’énergie électrique
en décembre 1962 sous la pression des socialistes. Les chemins de fer et les
postes bénéficient, pour leur part, d’un statut d’entreprises autonomes d’Etat.
“Le Monde économique et social 1981” prétend :
«La formule IRI aurait pu permettre de combiner la nécessaire intervention de
l’Etat avec le maintien de l’initiative privée et assurer ainsi une sensible
souplesse de fonctionnement à ces entreprises. Elles ont joué, en fait, un
rôle-clé au cours des années 60 dans la construction et la gestion
d’infrastructures essentielles comme les autoroutes ou le téléphone. Elles ont
été l’outil privilégié de développement du sud de la péninsule.»
En réalité, elles ont été
d’énormes vaches à lait :
«Dès 1959, une loi obligea les entreprises à participation d’Etat à réaliser
60 % de leurs nouveaux investissements dans le Mezzogiorno. En 1977, ce
secteur semi public assurait, à lui seul, 15 % de l’ensemble des emplois
industriels dans cette région
(…) Les résultats n’ont pourtant pas été à la mesure des espérances initiales
et des capitaux investis. Ces grandes usines parachutées, surnommées
“cathédrales dans le désert” n’ont pas réussi à créer un véritable tissu
industriel de petites et moyennes entreprises.»
“Libération” écrivait récemment :
«Pour amener les grands groupes privés (de taille internationale NDLR) du nord à faire le voyage vers le sud, l’Etat a
largement financé les investissements. Si Fiat s’est installé à Monte Cassino (Lazio) et à Termoli (Molise), si
Olivetti construit une usine près de Naples, c’est parce que Rome (le
gouvernement, NDLR) a payé la facture.»
Le bas prix auquel est payé dans le Mezzogiorno la force de travail y a
également contribué.
Il faut ajouter que ces mannes ont alimenté l’incroyable corruption qui règne
en particulier dans le sud (mais pas seulement) dont se nourrit la mafia, mais
en même temps une grande partie de l’appareil d’Etat, les partis, notamment la
démocratie chrétienne, etc... tout
cela étant étroitement imbriqué.
Une des composantes de l’industrie italienne ce sont les “sommersa”.
Dans un livre édité par “Images - Des imaves
économiques du monde - La CEE méditerranéenne”, souligne :
«La distribution des industries en fonction de leur taille montre que
12,8 % des entreprises ont plus de 50 salariés (E. Dalmasso,
1987). Mais leur nature a changé et l’on distingue désormais plusieurs types de
PME : celles qui sont sous-traitantes de grandes firmes, celles qui
vendent directement sur le marché international et celles qui effectuent un
“travail au noir” que l’on regroupe sous le terme d’économie “sommersa”. Ces dernières sont loin d’être négligeables à
tel point que l’Institut National des Statistiques (l’ISTAT)
considère qu’elles auraient fourni l’équivalent de 16,7 % du PIB national
en 1986. L’inclusion de ce chiffre dans le total du pays a ainsi permis à
l’Italie de dépasser pendant quelques mois la Grande Bretagne et de se classer
au cinquième rang des puissances industrielles mondiales.»
Ni la question agraire, ni celle
du Mezzogiorno, ni aucune des questions que l’histoire de l’Italie n’a pas
résolues, ne sont évidemment réglées. Tout au contraire, elles s’intègrent à
celles que soulèvent la crise générale du mode de
production capitaliste décadent particulièrement aigu en Italie. Ainsi une
publication du ministère de l’Education nationale (français) “Les Etats
méditerranéens de la CEE - Italie”, rappelle :
«La répartition des exploitations agricoles selon leurs
tailles n’a pratiquement pas changé entre 1930 et 1982 de sorte qu’en 1982
(dernier recensement de l’agriculture) 2,7 millions de petits agriculteurs
cultivent moins de 4 millions d’hectares et que de l’autre 21 430 grands
exploitants se partagent près de 8,5 millions d’hectares (…) Une agriculture
aux structures et aux méthodes archaïques dans le sud et une agriculture plus
progressiste dans le Nord (…) Trois réformes successives ont abordé le problème
sans jamais le résoudre : 1882 loi Beccarini,
loi fondamentale sur les bonifications, 1950 loi Stralcio.»
Le taux de chômage du sud de la péninsule est trois fois plus élevé que celui
du nord, atteignant 21 % en moyenne. En outre, les chiffres officiels ne
prennent jamais en compte les chômeurs inofficiels.
Un court bilan de la situation montre qu’en Italie :
• les
services publics sont dans un état de délabrement extraordinaire. Dans les
hôpitaux, qui sont le plus souvent d’une saleté repoussante, de notoriété
publique, des blessés meurent dans les couloirs. Ceux qui en ont les moyens
préfèrent souvent aller se faire soigner en France, en Suisse, en Allemagne ou
aux USA. La réputation des chemins de fer italiens, de la poste... n’est plus à
faire. Pratiquement peu de chose ont été faites pour “l’aménagement du
territoire” ;
• la mafia
gangrène tout. Il y aurait eu plus de 1500 assassinats au cours de ces 18
derniers mois, dont le 23 mai, celui du juge Falcom
et, quelques semaines plus tard, celui de son successeur le juge Borsellino. “Libération” du 26 mai 1992 écrivait :
«Le racket, l’une des tentacules de la “pieuvre” —avec le trafic de drogue et les
contrats publics— loin de se limiter à la seule Sicile a contaminé la quasi
totalité du pays. Une véritable “industrie” qui en moins de dix ans a triplé
son chiffre d’affaires pour attendre 30 000 milliards de lires en 1991
(150 milliards de francs environ). Selon une récente enquête de l’hebdomadaire,
la Mafia serait le “quatrième parti” de la péninsule, s’étant assuré le
contrôle direct d’un million de voix et une forte influence sur 2,6 millions
d’autres.»
• les
partis au pouvoir se partagent les postes :
«Cela vaut pour tous les dirigeants du secteur public —entreprises et banques—
pour les hauts grades de l’administration, pour les postes-clés de la
magistrature— elle aussi divisée en courants reflétant chacun une coloration
politique, et pour les médias notamment les trois chaînes publiques de la RAI
et une kyrielle de quotidiens nationaux et régionaux. Enfin, les Unités
sanitaires locales — équivalent de la Sécurité Sociale— restent la meilleure
vache à lait du système : extrêmement décentralisées, elles sont dirigées
par des administrateurs nommés par les secrétariats des partis.»
Les élections législatives du 5
avril 1992 ont tinté comme le signal d’une aggravation de la crise politique.
Les pertes de la démocratie chrétienne qui s’élèvent à 4,6 % de ses voix
(exprimé en % de votants) ; l’ex-PCI a perdu
10,5 %, le PS 0,7 %. Refondation communiste a gagné 5,6 %. Déjà
la “Ligue Lombarde” (régionaliste) gagnait 8,3 % des votants. Au total, la
coalition gouvernementale sortante (DC + PSI + PSDI + Parti libéral) n’obtenait
plus que 48,6 % des votants et 331 élus, alors qu’aux élections de 1987
elle avait rassemblé 53,7 % des suffrages exprimés et 377 élus.
Il fallut plus d’un mois et demi et treize tours pour, qu’à la suite de
l’assassinat du juge Falcom et des manifestations qui
s’en suivirent, les parlementaires élisent le nouveau président de la
République Scafaro (DC) et qu’ensuite soit formé le
gouvernement Amato.
Le lundi 28 septembre, des élections locales ont eu lieu dans la province de
Mantoue. Elles se sont traduites par une retentissante défaite pour la coalition
gouvernementale au pouvoir (Démocratie chrétienne - Parti socialiste - Parti
libéral et Parti social-démocrate). La Ligue Lombarde, dont le dirigeant est
Umberto Bossi qui, dans cette ville avait obtenu le 5 avril, 22 % des voix
exprimées, a obtenu le 28 septembre 34 %. “L’Humanité”
du 9 octobre expliquait :
«Quel est donc le programme ? Selon Rino Fiordalisi, la Ligue entend mettre sur pied “une autonomie
locale sur le modèle des Länder allemands et aller vers la création de trois
fédérations, du Nord, du Centre et du Sud”. “Nous ne voulons plus être, dit-il,
la poule aux œufs d’or pour Rome la voleuse. Nous voulons disposer de nos
impôts, de notre argent, de nos richesses. Quant aux autres, qu’ils se
débrouillent”. Un discours qui séduit certains laissés-pour-compte, la petite
bourgeoisie et d’anciens électeurs communistes.
Selon les derniers sondages, à Milan comme à Bologne, Turin, Gênes, Venise, la
ligue arrive en tête de toutes les formations politiques, enregistrant des
scores allant de 20 % à 30 %.»
C’est là une réaction petite bourgeoise au compte du grand capital du nord de
l’Italie. La croissance des années soixante a encore accentué les
différenciations entre Nord et Sud. Le Sud est économiquement tenu à bout de
bras par les aides de l’Etat et de la CEE. La production par habitant n’atteint
pas la moitié de celle du Nord. Quant au revenu par tête, base 100, selon les
normes européennes, il est de : 144 en Aoste, 127 en Lombardi,
124 en Emilie Romagne et en Ligurie, de 64 en Calabre, 70 en Sicile, 72 en
Campanie et en Basilicate, 73 dans les Pouilles, 74 en Sardaigne et dans le
Molise. Ces normes sont de simples indications mais significatives. En outre,
ce ne sont que des “moyennes” et les différenciations sont sans aucun doute
beaucoup plus grandes encore. Le taux de chômage est trois fois plus élevé au
sud (21 %) qu’au nord et encore les chômeurs non officiels ne sont pas
prix en compte.
“Libération” du 26 mai concluait :
«La crise institutionnelle
Privée depuis des semaines de président de la République et de gouvernement,
l’Italie qui a vu défiler 51 gouvernements en 46 ans est devenue le symbole de
l’ingouvernabilité. Le régime mis en place après la
libération fondé sur l’omniprésence du Parlement et des partis s’apparente
aujourd’hui à un mort qui marche (…) D’où l’urgence d’une révision de la
Constitution et d’un changement en profondeur des mécanismes
institutionnels : réforme électorale (avec l’abandon de la proportionnelle
au profit d’un mode de scrutin majoritaire), élection directe des maires,
renforcement du pouvoir exécutif, redéfinition des autonomies locales. Seul un
pouvoir “fort” qui doit répondre aux attentes des électeurs sera capable
d’assainir les finances publiques et de lutter contre le crime organisé. C’est
au moins la mise en garde formulée par la réunion des Douze, lors de la
dernière réunion des ministres des Finances. Reste à savoir si ces partis qui
ont vécu pendant 40 ans du système auront le courage de scier la branche sur
laquelle ils sont assis.» C.Q.F.D.
En attendant, avec l’appui de
facto des dirigeants des centrales syndicales et aussi de ceux non seulement du
PSI mais du Parti de la gauche démocratique (ex-PCI),
bien que formellement ils aient voté contre le budget, le plan Amato est mis sur pieds. Au jour où cet article est écrit,
le parlement l’a pratiquement ratifié. En même temps, le gouvernement italien
négocie auprès de la CEE un énorme crédit de 53 milliards de francs, qui lui sera
accordé lorsque le plan Amato entrera en application.
Il le touchera en plusieurs tranches payables en devises différentes. C’est une
façon particulière de réduire l’endettement que d’augmenter de cette façon la
dette extérieure.
Pourquoi en est-il ainsi ? Est-ce que la classe ouvrière italienne, la
paysannerie pauvre, la population laborieuse, la jeunesse, seraient des couches
soumises et incapables de combattre ? Toute leur histoire témoigne du
contraire et depuis l’instauration en 1946 de la République, les combats de
gigantesques ampleurs qu’elles ont menés sont innombrables. Mais ils ont été
sans cesse trahis, dévoyés, conduits à l’échec, sinon à la défaite par les
dirigeants des organisations ouvrières, syndicats et partis.
Le 26 octobre 1946, les dirigeants du PCI et du PSI signent un pacte d’unité
d’action mais sur une base de collaboration de classe, front populaire. Saraglat et Matteo Matteoti, fils d’un député du PSI assassiné en 1924 par les
fascistes, se prononcent contre, tandis que Nenni regroupe
les deux tiers des adhérents. En janvier 1947, Saragat scisionne
et constitue le “Parti socialiste du travail” qui ultérieurement allait devenir
le “Parti social-démocrate italien”. Togliatti, après s’être prononcé pour le
plan Marschall, s’alignera, au cours de la “guerre
froide”, sur le Kremlin. La défaite du PSI aux élections du 18 avril 1948
amènera Nenni à démissionner de la direction du PSI et du journal “Avanti”, tandis que Saragat, dont le parti a obtenu
7 % des suffrages exprimés (48,7 % à la CD) devient vice-président du
Conseil. Le 18 mars 1949, l’Italie adhère au pacte Atlantique. Ce sont les
années où commence la guerre froide. Le PCI va soutenir inconditionnellement
jusqu’à sa mort Staline et toutes les répressions.
En 1956, Togliatti, que Nenni approuve, déclare qu’en Italie la voie vers le
socialisme ne peut être que constitutionnelle. Un peu plus tard, le PCI
proposera à la démocratie chrétienne de réaliser un “compromis historique”.
Cela aboutira au reniement officiel par le PCI du communisme et à sa nouvelle
appellation PDG. Il y a déjà longtemps que le PSI participe à nouveau à des
coalitions gouvernementales. Actuellement, il est de plus en plus question qu’à
son tour le PDG participe à un gouvernement d’union nationale.
Une partie de l’appareil du PCI a formé une organisation, “Refondation Communiste”,
qui se situe en marge du PDG et que nombre de groupes plus ou moins gauchistes
ont rejointe. Siergio Garavini,
un des principaux dirigeants de “Refondation communiste”, a accordé à “L’Humanité” un interview qu’elle a
publié dans son numéro du 9 octobre. On y lit :
«Il y a aujourd’hui en Italie une question morale et une question sociale. La
démonstration a été faite d’une corruption généralisée des partis de
gouvernement, et il y a un mouvement d’opinion très fort contre cette
corruption. Celle-ci ne touche d’ailleurs pas seulement les partis de la
majorité gouvernementale. La démagogie de la Ligue, qui veut diviser l’Italie,
en récolte les fruits. Si la gauche développe la lutte, avec cohérence et
détermination, dans l’union et avec les syndicats, il est possible que ce
mécontentement, cette rébellion sur les questions sociale et morale réorientent
le pays dans une voie démocratique. Nous vivons une crise de régime, pas
seulement une crise politique. Elle est profonde. L’autonomie d’une gauche organisée,
mettant en avant la lutte des travailleurs est une nécessité. Nous devons
obtenir des syndicats qu’ils conduisent cette lutte, et que la gauche, le PDG
en particulier, pousse l’Italie dans la voie du changement. Il y a des forces,
à commencer par celle du peuple et de plus de dix millions de travailleurs,
pour conduire le changement.»
“Démocratie”, “union de la gauche”, font parties des mots et formules derrière
lesquels se masque une politique protégeant la bourgeoisie italienne et son
Etat contre l’assaut des masses. Dans la défense de la bourgeoisie, de l’Etat, du capitalisme italiens, “Refondation communiste”, Siergio Garavini, occupent leur
créneau politique.
Le constat politique établi, dans
ses grandes lignes, la conclusion s’impose d’elle-même : l’alternative, en
Italie comme ailleurs, est une suite de convulsions économiques et politiques
sans fin, la décadence ou la victoire de la révolution prolétarienne dans ce
pays comme composante de sa victoire en Europe et plus ou moins rapidement dans
le monde. Cette conclusion n’est ni nouvelle ni originale. Les convulsions
économiques et politiques vont se poursuivre, faute de solution ouvrière, à des
rythmes et sous des formes qui dépendront considérablement du développement de
la crise du mode de production capitaliste dans son ensemble, du cours de la
lutte des classes en Europe et dans le monde. Le capitalisme italien a
bénéficié, à la fin et au lendemain de la IIe guerre
mondiale, d’un sursis historique qui a dépendu de la conjoncture et des
rapports politiques internationaux, de la place particulière qu’il a pu y
occuper. Ce temps est terminé. Toutes les vieilles contradictions non
surmontées sont indissociables de la crise générale du régime capitaliste.
Il faut le constater : le prolétariat est politiquement désarmé. Les
agences “ouvrières” de la bourgeoisie (appareils syndicaux, PSDI, PSI, PDG, RC)
font tout pour le paralyser, dévoyer ses combats. Dans ces conditions rien
d’extraordinaire à ce que la bourgeoisie, son Etat, ses gouvernements soient capables
de lui porter des coups très durs. Mais objectivement, la bourgeoisie italienne
est, comme les autres, pourrie jusqu’à la moelle. Objectivement, comme les
autres, elle se survit. Rien ne permet de dire qu’à l’étape actuelle elle soit
capable de broyer socialement et politiquement la classe ouvrière, la
population laborieuse, la jeunesse. Aujourd’hui un fascisme new-look n’est pas
à l’ordre du jour. Dans ces conditions, de nouvelles explosions sociales et
politiques sont, à plus ou moins longue échéance, inéluctables, voire que se
crée une nouvelle situation révolutionnaire.
Tout dépendra, en Italie comme partout, de la liquidation de la crise de la
direction révolutionnaire, de la construction d’un Parti Ouvrier
Révolutionnaire dans la perspective de la construction d’une nouvelle
Internationale ouvrière révolutionnaire. Il ne peut se construire que sur
l’acquis des Ière, IIe, IIIe et IVe Internationales qui
concentre le programme sur lequel cette dernière s’était constituée. Mais construire un tel parti exige l’intervention politique dans la
lutte des classes du côté du prolétariat, à partir d’un programme d’action,
dont le “programme de transition”, adopté par la IVe
Internationale à sa proclamation en 1938, définit les lignes générales :
donner une expression claire aux revendications du prolétariat, de la
population laborieuse (dont la paysannerie pauvre) ; les orienter toujours
sur le même axe : la prise du pouvoir par la classe ouvrière ;
combattre pour la rupture des organisations ouvrières (partis et syndicats)
d’avec la bourgeoisie, pour le Front Unique de ces organisations ; pour la
mobilisation des masses en vue de porter au pouvoir un gouvernement ouvrier et
paysan. Un P.O.R. viserait et expliquerait que
son objectif est un fin de compte de, à la tête de la classe ouvrière, prendre
lui-même le pouvoir.
Le 21/11/1992