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Article paru dans C.P.S. N° 31 du 27 janvier 1990

PREPARATION DU CONGRES DU PARTI SOCIALISTE : UN PARTI EN CRISE

A l'issue du Comité Directeur du Parti Socialiste des 13 et 14 janvier 1990, sept motions sont soumises au vote des mili­tants dans la dernière phase de la préparation du Congrès de Rennes qui se tiendra du 15 au 18 mars prochain.

Il faut remonter au congrès de Metz, en 1979, pour retrouver un tel nombre de motions. Mais le congrès de Metz avait scellé l'unité du courant mitterrandiste, allié au CERES, sur la ligne politique de "l'Union de la gauche" comme seule voie possible pour conquérir le pouvoir lors de l'élection présidentielle de 1981. Pierre Mauroy, qui mettait comme préalable à un accord électoral avec le PCF la nécessité d'un accord sur un pro­gramme de gouvernement, et Michel Rocard, qui prônait le refus de toute alliance avec le PCF et la recherche d'un com­promis avec des forces issues des partis bourgeois au-delà des seuls Radicaux de Gauche (Michel Rocard s'opposait à la disso­lution de l'Assemblée Nationale en cas d'élection de François Mitterrand en 1981) étaient largement battus. Après l'éjection de François Mitterrand, le la mai 1981, Pierre Mauroy rejoignait dans les faits le courant mitterrandiste au congrès de Valence. Ce courant a dirigé sans crise décisive le Parti Socia­liste jusqu'en mai 1988.

Sa cohésion a permisà François Mitterrand d'obtenir un sou­tien sans faille du PS aux gouvernements Mitterrand-Mauroy­-Fiterman-Crépeau et Mitterrand-Fabius-Crépeau de 1981 à 1986 puis à sa candidature à l'élection présidentielle en 1988. Les congrès de Valence (1981), de Bourg-en-Bresse (1983), de Toulouse (1985) et de Lille (1987) se sont tous achevés sur une motion finale unique de "synthèse". L'unité du courant majoritaire autour de la personnalité de François Mitterrand était une condition nécessaire à cette unanimité et à la stabilité du PS dans son ensemble. Le dernier Comité Directeur a vu se concrétiser l'éclatement du courant mitterrandiste secoué par une profonde crise depuis la constitution du gouvernement Mitterrand-Rocard-Durafour-Soisson en mai 1988. Cette dislo­cation se matérialise par la présentation de quatre motions par des composantes issues de ce courant: les motions Jospin­-Mauroy-Mermaz, Fabius, Poperen et Dray-Mélanchon, cette dernière étant marginale. Cette situation permet d'envisager le développement à court terme d'une crise sans précédent au sein du PS.

DE LA "MAJORITÉ DE PROGRES" À L'"'OUVERTURE"

Au congrès de Lille, en avril 1987, Lionel Jospin a été l'artisan, au compte de François Mitterrand, de l'acceptation par J'ensemble du PS de la ligne de la "majorité présidentielle" consacrant l'abandon définitif de celle de l"'Union de la gauche". Il allait jusqu'à imposer, malgré une très timide résistance du courant Socialisme et République de Jean-Pierre Chevènement et de Jean Poperen, que le principe d'une disso­lution automatique de l'Assemblée Nationale, composée d'une majorité UDF-RPR élue en mars 1986, ne soit pas inscrit dans la motion finale adoptée par le congrès. Les formulations employées pour définir ce que serait le gouvernement en cas de victoire à l'élection présidentieIle étaient suffisamment floues pour être admises tant par les partisans d'une alliance ouverte avec des partis bourgeois, tel Rocard, que par ceux d'un gou­vernement constitué essentiellement autour du PS. En définiti­ve, tous les courants se sont rangés derrière François Mitterrand, seul capable de leur ouvrir la perspective d'un retour au pouvoir.

Au cours de la campagne électorale, François Mitterrand mul­tipliait les déclarations sur son intention de pratiquer, s'il était élu, une politique "d'ouverture" et refusait de se prononcer sur une dissolution éventuelle de l'Assemblée Nationale. Au sein du PS, il était abondamment relayé par Michel Rocard sur cette orientation. Mais dès le 8 mai 1988 au soir, devant l'ampleur dc la victoire électorale de leur candidat, de nombreux dirigeants du PS prenaient position pour une dissolution immédiate de l'Assemblée Nationale, subissant ainsi directement la volonté des masses d'en finir avec la majorité UDF-RPR après la défaite infligée à Raymond Barre et à Jacques Chirac. Sous la pression du PS, François Mitterrand ne pouvait plus s'opposer à la dissolution. Il appelait Michel Rocard à constituer un gouvernement en mettant en pratique l'ouverture. La constitu­tion du gouvernement Mitterrand-Rocard-Durafour comprenant plusieurs ministres transfuges de l'UDF, mettait le PS en état de choc. Cela d'autant plus, qu'au cours de la campagne des élections législatives, François Mitterrand et Michel Rocard faisaient tout leur possible pour empêcher qu'une nouvelle fois une majorité PS-PCF soit élue à l'Assemblée Nationale. Ainsi, François Mitterrand déclarait le 21 mai 1988 :
"Il n'est pas sain qu'une seul parti gouverne. Cela ne correspond pas à la réalité française. Une majorité absolue de députés, ça ne veut pas dire une majorité absolue des suffrages».

Dans le même temps, il faisait pression pour que le PS in­vestisse un nombre significatif de candidats Radicaux de Gauche mais aussi "centristes", tel Lionel Stoléru, ou encore sensés représenter la "société civile", tels Bernard Kouchner ou Bernard Tapie. Dès le premier tour des élections législatives, les masses exprimaient leur rejet du gouvernement Mitterrand-­Rocard-Durafour en s'abstenant massivement. A l'issue du second tour, une majorité de députés du PS et du PCF était élue à l'Assemblée Nationale mais le PS n'obtenait pas, comme en 1981, la majorité absolue ; la plupart des candidats représentants de l'ouverture n'étaient pas élus, certains ayant même été balayés dès le premier tour. Après les élections, Michel Rocard remaniait son gouvernement en y intégrant sept ministres venus de l'UDF, dont Soisson

FABIUS BATTU PAR MAUROY

Dès le lendemain de l'élection présidentielle, le rejet par les masses de la tentative de François Mitterrand et de Michel Rocard de constituer un gouvernement de coalition avec la bourgeoisie s'est exprimée au sein de l'appareil du PS en provoquant l'ouverture d'une crise du courant mitterrandiste. Lionel Jospin ayant démissionné du poste de premier secré­taire, il revenait à ce courant d'élire son remplaçant. François Mitterrand propulsait ouvertement Laurent Fabius. En effet, ce dernier avait déjà fait ses preuves de soutien inconditionnel au Président de la République. Son ambition était certainement de devenir un jour son seul digne successeur déclaré. En 1984, il prenait la responsabilité de premier ministre alors que les ministres PCF quittaient le gouvernement.

La constitution du gouvernement Mitterrand- Fabius-Crépeau, suivie par le vote par la majorité PS, de l'élection des députés à l'Assemblée Nationale à la proportionnelle départementale, correspondait à la tentative de François Mitterrand d'aider à la constitution d'une "troisième force" permettant la mise en place d'un gouvernement de coalition avec la bourgeoisie. Cette tentative a échoué du fait de l'élection d'une majorité de députés UDF-RPR le 16 mars 1986. Mais il s'agissait déjà de la mise en œuvre de ce qui allait devenir l'"ouverture" en mai1988.

Par la suite, le bon élève Fabius a persévéré dans cette voie. En particulier, quelques mois avant l'élection présidentielle, il prenait l'initiative, avec Paul Quilès, de contribuer à la consti­tution de "clubs", par exemple Espace 89, qui engageaient, à l'extérieur du PS et indépendamment de lui, une campagne pour la candidature de François Mitterrand sur la ligne du rassemblement des "hommes de progrès". A l'intérieur du PS lui-même, Laurent Fabius développait la nécessité de "moderniser" le parti pour en finir avec l"'archaïsme". Cher­chant à résister à l'orientation Mitterrand-Rocard relayée par Fabius au sein du PS, une partie du courant mitterrandiste a suscité la candidature de Pierre Mauroy au poste de premier secrétaire. Le 13 mai 988, Pierre Mauroy, soutenu par Jospin, Emmanuelli, Mermaz, Estier était élu par 63 voix contre 54 à Laurent Fabius, soutenu par Lang, Béregovoy, Quilès, Joxe, Poperen. Il s'agissait d'un véritable acte de rébel­lion d'une fraction de courant majoritaire contre François Mitterrand. Ainsi s'engageait un processus qui allait conduire à l'éclatement de la composante qui a vertébré le PS en prenant en charge sa reconstruction depuis 1971. Cette crise majeure, sans comparaison avec les soubresauts qu’a connus le PS entre 1981 et 1988, est le produit des contradictions inhérentes au PS, parti ouvrier-bourgeois ; les masses veulent l'utiliser dans leur combat contre la bourgeoisie m,ais il applique une poli­tique prenant en charge la défense du capitalisme. Par ailleurs s’y développe une guerre de succession de Mitterrand.

LE P.S. PRIS DANS UN ÉTAU

La politique du gouvernement Mitterrand-Rocard-Soisson­Durafour, entièrement au compte des intérêts de la bourgeoisie française, est en totale contradiction avec les aspirations et les revendications les plus immédiates des masses. Dès les élec­tions législatives de juin 1988, la classe ouvrière a manifesté le rejet de cette politique par l'abstention. Depuis, cette ten­dance à l'abstention n'a cessé de s'affirmer à chaque élection nationale ou partielle, en particulier dans l'électorat du PS. En même temps, des luttes de grandes envergures susceptibles de déboucher sur une remise en cause directe du gouvernement se sont engagées. Ce fut le cas dès octobre 1988: grève des tra­vailleurs des hôpitaux; au cours de l'automne 1988 revendica­tions salariales de l'ensemble des travailleurs de la fonction publique et grève des travailleurs de la Sécurité Sociale. L'année 1989 a été marquée par l'effervescence dans l'enseignement public contre le projet de loi d'orientation et sur les revendications salariales jusqu'au mois de mai, puis par la grève des impôts et des finances qui a pris une grande ampleur à l'automne. Tous ces mouvements n'ont pas abouti du fait de la politique de dévision des dirigeants de la FEN, de la CGT, de FO et de la CFDT, qui, refusant de rompre avec le gouverne­ment, ont tout fait pour le protéger en refusant, alors que c'était possible à plusieurs occasion, d'appeler les travailleurs à manifester à l'Assemblée Nationale pour exiger de la majorité des députés du PCF et du PS qu'elle donne satisfaction aux revendications.

Quelques semaines après sa constitution, le gouvernement Mitterrand-Rocard-Soisson-Durafour était déjà en équilibre instable, totalement tributaire de la capacité des dirigeants des appareils syndicaux à prendre en charge par la participation sous toutes ses formes l'application de sa politique et à orga­niser le saccage des luttes. Cette situation précaire du gou­vernement est considérablement accentuée par l'agitation qui a secoué le PS dès mai 1988. De juin 1988 à juin, 1989, au fur et à mesure qu'à chaque consultation électorale s'est affirmé le rejet par les masses de la politique du gouvernement, dont le PS faisait les frais, une fraction croissante de l'appareil du PS, issue de tous les courants, à l'exception du courant rocardien, et jusqu'au plus haut sommet de l'appareil, na cessé de livrer une guerre sourde au gouvernement, notamment à l l'occasion des débats parlementaires sur les budgets, A 1 occasion des dif­férents mouvements de la classe ouvrière, les dirigeants et les députés du PS ont été jusqu'à interpeller publiquement le gou­vernement en se faisant l'écho, d'une manière certes très défor­mée mais réelle, des revendications des travailleurs.

De plus en plus, Michel Rocard a dû rappeler les dirigeants du PS à l'ordre. François Mitterrand lui-même, craignant que les limites étroites permises par la fragilité du gouvernement ne soient franchies, a été contraint de s'engager ouvertement à ses côtés d'une manière de plus en plus nette en multipliant les déclarations de confiance envers le premier ministre. Peu à peu, un fait nouveau s'est imposé:  une partie du courant mitterran­diste rassemblée surtout autour de Jospin-Mauroy-Emmanuelli­Mermaz, actuellement à la tête de l'appareil du PS, cherche à résister à l'orientation imprimée par Mitterrand et Rocard que concrétise la politique de "l'ouverture au 'centre", Malgré ses affirmations, renouvelées après chaque sermon de Rocard, de sa solidarité avec le gouvernement, l'actuelle direction du PS est un obstacle à ce que le PS se range inconditionnellement à la politique impulsée par Mitterrand et Rocard. Elle reste attachée au caractère ouvrier du PS el au maintien de son audience dans les masses dont dépend son existence en tant qu'appareil. Mitterrand, constatant que cette direction n'est pas en mesure d'imposer la mise en œuvre de ses projets politiques, en muse­lant le PS, a décidé, allié avec Rocard, et avec d'autres com­posantes du courant mitterrandiste autour de Fabius et de Poperen, de la déstabiliser et de la remplacer par une nouvelle direction. Dans ce but Mitterrand lui-même concentre au­jourd'hui ses coups contre le PS, qui se trouve ainsi pris comme dans un étau entre d'une part Mitterrand et le gou­vernement et de l'autre les masses.

 

OFFENSIVES CONTRE LE P.S.

Lors de la préparation des élections municipales de mars 1989, Mitterrand a cherché à accomplir un nouveau pas dans la voie de "l'ouverture" en cautionnant la constitution de listes d'alliance entre le PS et des transfuges des partis bourgeois. Ainsi, à Marseille, il apportait presque ouvertement son sou­tien à Robert Vigouroux qui était à la tête d'une liste com­prenant de nombreux notables locaux "centristes" ou issus du RPR, cela contre la liste d'Union de la gauche dirigée par Michel Pezet, candidat investi par la direction du PS, laquelle était conduite à exclure Vigouroux et ses partisans dans la fédération du PS des Bouches-du-Rhône. Alors que Pierre Mauroy cherchait à négocier un accord électoral avec la direc­tion du PCF pour reconduire les listes d'Union de la gauche constituées en 1983, Michel Rocard multipliait les déclarations contre le PCF et ses partisans engagés dans de nombreuses initiatives locales pour constituer des listes "d'ouverture". A Auxerre et à Metz, les sections du PS, forcées d'apporter leur soutien aux listes conduites par Soisson et Rausch. se dislo­quaient. Les résultats des élections municipales ont signifié un nouvel échec électoral pour le PS. Il n'a pas tourné à la catas­trophe du fait de l'incapacité de l'UDF, du RPR et du Front National de conclure des accords au second tour.

A l'intérieur du PS, Fabius relayait l'action entreprise par Mitterrand en critiquant les conditions de négociation de l'accord avec le PCF par Pierre Mauroy. A l'issue des élections municipales, de nombreuses sections étaient réduites à la por­tion congrue, des centaines de militants étaient exclus, au moins momentanément, et certaines fédérations, telles celles des Bouches-du-Rhône ou de l'Yonne, connaissaient des crises destructrices. S'appuyant sur le résultat de J'élection de Marseille, Fabius, Poperen et Joxe prenaient position pour la réintégration de Vigouroux. Fabius reprenait l'offensive. En mettant en avant la défaite de Pezet face à Vigouroux, il affir­mait qu'il était nécessaire de "moderniser" le parti et de trouver des formes d'organisations permettant aux "sympathisants", aux représentants "du monde associatif' et de la "société civile" de participer à la désignation des candidats du PS aux élections.

Dans la foulée des élections municipales, la préparation des élections européennes donnait lieu à l'exacerbation des conflits entre les différentes composantes du courant mitterrandiste. Ces conflits prenaient l'allure d'une véritable guerre de tranchée. Fabius d'un côté, Mauroy et Jospin de l'autre, s'affrontaient une nouvelle fois sur le nombre de candidats "d'ouverture" à placer sur la liste du PS et sur le rang occupé par leurs parti­sans respectifs. A la suite du nouvel échec subi par le PS lors de l'élection du 18 juin 1989, chaque clan s'efforçait d'en faire porter la responsabilité sur l'autre. La déchirure du courant mitterrandiste devenait inéluctable.

"PLUIE DE FER ET DE MITRAILLE"

Le résultat de l'élection européenne du 18 juin 1989 a constitué un nouvel échec cuisant pour le gouvernement. En même temps il n'a pas marqué un ressaisisse ment du côté des partis bourgeois. A l'issue de celte élection, la seule solution pour la bourgeoisie restait le gouvernement Mitterrand-Rocard-­Soisson-Durafour. Les dirigeants du PS, Pierre Mauroy en premier, ont estimé qu'il leur était possible de desserrer l'étau qui écrase le PS. Le vendredi 30 juin, Mauroy déclarait dans une interview à "Libération" :

«L'électorat de gauche qui n'a pas voté pour les socia­listes aux élections européennes, est l'électorat de base du P S, celui qui demeure le plus sensible à une trans­formation de la société... Ce sont là ses unités d'élite qui ne veulent pas d'un socialisme d'accompagnement, mais d'un socialisme de transformation. Si le PS perd cet électorat, il risque de ne plus être un vrai parti socialiste, mais un parti qui accompagne l'évolution de la société libérale et s'en contente... On piétine en ce qui concerne la politique sociale... L'ouverture était nécessaire, nous l'avons acceptée, mais on peut s'interroger».

Sans remettre en cause directement le gouvernement, P. Mauroy prononçait une véritable condamnation de sa politique. Il tirait le signal d'alarme quant à l'avenir du PS en déclarant aussi:

«Le PS doit être un parti de transformation par la réforme. L'autre option est celle d'un parti socialiste d'accompagnement, c'est-à-dire la petite musique qui accompagne le marché... Et celte option conduirait le PS à devenir un parti démocrate».

Il donnait ainsi le ton en incitant les militants à s'exprimer. Lors du Comité Directeur du 1er juillet, Lionel Jospin constatait que "l'ouverture" pratiquée au plan gouvernemental ne s'est pas traduite électoralement pour la "majorité présiden­tielle" et soulignait l'absence de "centre" mis en évidence par l'échec de la liste de Simone Veil. Face à l'état d'esprit d'une large majorité des militants du PS, l'ensemble des leaders des courants, à l'exception des rocardiens, étaient contraints d'emboîter plus ou moins le pas à Pierre Mauroy. A l'issue du Comité Directeur, "Le Monde" du 4 juillet, titrait, poussant ainsi un soupir de soulagement: «les dirigeants du PS laissent la voie libre à Miche! Rocard», Il indiquait justement que lors du Comité Directeur, si les dirigeants du PS n'avait pas jusqu'ici remis en cause l'existence du gouvernement, ce dernier restait tout de.même à leur merci.

Dès l'approche de la rentrée politique, les "universités d'été" du PS et de ses différents courants ont donné lieu à de nouvelles sérieuses escarmouches avec le gouvernement et entre les courants. Lionel Jospin "conseillait" au gouvernement et à son ministre des PTT, Paul Quilès, partisan de Fabius, "la pru­dence" dans la mise en œuvre du rapport Prévost. De nombreux dirigeants du PS exprimaient leur scepticisme devant le "pacte de croissance" annoncé par Michel Rocard. En même temps que Jospin face à Quilès, d'autres ministres socialistes mon­taient au créneau à coup de "petites phrases" contre Michel Rocard: Michel Delebarre dénonçait le "déficit social" de sa politique, JP Chevènement s'inquiétait de la "parenthèse libérale"- Le 6 septembre M. Rocard rappelait à l'ordre les membres de son gouvernement en ayant "recours à une procé­dure rare et solennelle" ("Le Monde" du 8 septembre 1989). Une nouvelle fois, F. Mitterrand devait intervenir publique­ment pour conforter son premier ministre. "Le Monde" com­mentait alors ainsi les rapports entre le PS et Michel Rocard:

«Vu la manière dont il est traité en période relativement calme, vu l'impitoyable résolution qui pousse certains dirigeants du PS à se démarquer de lui en permanence, on n'ose imaginer la pluie de fer et de mitraille qui s'abattra sans doute sur son bastion au cas ou, par exemple, l'explosion sociale, redoutée par certains, attendue par d'autres, viendrait à se produire».

 

LES PAROLES ET LES ACTES

Lors du Comité directeur des 7 et 8 octobre 1989, neuf contri­butions aux débats étaient déposées. Parmi elles cinq étaient présentées par des composantes issues de l'ancien courant mit­terrandiste: les contributions Jospin, Fabius, Poperen, Mermaz et Dray. Les quatre autres avaient pour initiateurs le courant de JP Chevènement "Socialisme et République", le courant néo-rocardien de M. Lienemann, le courant rocardien et Olivier Stirn.

Aucune des contributions ne propose réellement une alternative à la politique actuelle du gouvernement et ne remet en cause son existence. Toutes se situent dans le cadre du maintien du capitalisme.

La contribution rocardienne est un véritable plaidoyer de "l'action" du gouvernement. La contribution de M. Lienemann aiguillonne le gouvernement pour qu'il aille plus vite dans la mise en œuvre de mesures réactionnaires telle la fiscalisation de la Sécurité Sociale... Celle d'Olivier Stirn, qui ne représente que lui-même, fait l'apologie de l'ouverture. J.P. Chevènement persévère dans l'orientation néo-corporatiste et nationaliste qui caractérise son courant.

Parmi les contributions issues du courant mitterrandiste, si toutes affirment vouloir "rassembler à gauche", Jean Poperen se distingue par le renouvellement de sa proposition d'une "commission générale du partage du revenu national qui réuni­rait les partenaires sociaux et l'Etat, chaque année en deux ren­dez-vous..." qui n'est qu'une autre forme, colorée en rose, de la participation chère à Chaban-Delmas et rejoint l'idée du pacte social proposé par Rocard. De l'aveu même de leurs initiateurs, il est difficile de distinguer les nuances entre les contributions présentées par Lionel Jospin, Louis Mermaz et Laurent Fabius qui toutes revendiquent un "meilleur partage", plus d'égalité et refusent l'idée d'une alliance parlementaire avec le "centre".

Dès l'ouverture du débat préparatoire, P. Mauroy et les dirigeants des principaux courants ont souhaité calmer le jeu en appelant de tous leurs vœux à la "synthèse" au congrès. En paroles, ils ont réaffirmé leur solidarité avec le gouvernement. Lionel Jospin a indiqué que le congrès ne "sera pas décisif' ; Laurent Fabius a donné le ton de sa contribution en précisant d'entrée qu'il ne s'agissait pas de faire un congrès «Pour ou contre le gouvernement», Jean Poperen lui emboîtant immédi­atement le pas dans cette direction. En paroles aussi, tous les prétendants potentiels à la succession de F. Mitterrand, tels Fabius ou Jospin, ont clamé que cette question était hors congrès.

Mais dans les faits, une bataille interne sans merci s'est engagée pour le contrôle de la direction du parti, condition nécessaire pour pouvoir prétendre un jour être le candidat du PS à l'élection présidentielle. La guerre de succession à François Mitterrand est ouverte et elle provoque des fractures dans l'appareil propices au développement des contradictions procé­dant de la nature du PS, parti ouvrier-bourgeois.

Ainsi, plus que la discussion sur les contributions, depuis le début du mois d'octobre 1989, le véritable débat préparatoire du congrès tourne autour des rapports entre la direction du PS et le gouvernement. La session parlementaire d'automne a été mar­quée par une guérilla incessante du groupe parlementaire sur les différents budgets. En pratique, le gouvernement n'a cédé que des miettes mais politiquement cette situation lui a consi­dérablement compliqué la tâche. Il est significatif que le 3 décembre Michel Rocard ait dû avoir recours à l'article 49 ter contre le PS, qui a refusé de voter un projet de loi portant sur «diverses mesures d'ordre social». Au plus fort de la grève des impôts, le 3 octobre, le groupe parlementaire PS a convoqué Michel Bérégovoy pour l'inciter à lâcher du lest, Pierre Mauroy menaçant de se rendre en manifestation au ministère des Finances. Enfin, fin décembre, le gouvernement se refusant à prendre en compte une proposition de la loi du PS sur le tra­vail intérimaire, Emmanuelli menaçait au bureau exécutif d'engager une campagne massive de pétition.

De leur côté, Mitterrand et Rocard ont cherché à rendre coup pour coup. Mitterrand a chargé Jospin de monter en première ligne sur la question du port du foulard, le conduisant ainsi à s'affronter durement à ses propres troupes tandis que Fabius gardait une position neutre et que Poperen et Chevènement chevauchaient le mouvement de nombreux militants du PS en défense de l'école laïque. Lors des élections législatives par­tielles de Dreux et de Marseille, Mitterrand et Rocard provo­quaient une nouvelle crise en faisant adopter par Mauroy, au nom de la constitution d'un "front républicain" contre le Front National, l'appel à voter pour les candidats du RPR et de l'UDF, appel suicidaire pour le PS. Les dirigeants du PS se déchirent dans une bataille pour ou contre le gouvernement dont l'un des enjeux immédiats est le combat pour gagner la direction du Parti Socialiste.

A NOUVEAU SUR LA DÉCLARATION DE PRINCIPE

Lors du Comité Directeur des 13 et 14 janvier 1990, les chefs de file de toutes les motions qui sont présentées aux militants pour le prochain congrès ont été unanimes pour réviser la déclaration de principe introduisant les statuts du PS. En parti­culier le passage de cette "déclaration de principe" qui affirme:

«Parce qu'ils sont des démocrates conséquents, les socialistes estiment qu 'il ne peut exister de démocratie réelle dans la société capitaliste. C'est en ce sens que le Parti Socialiste est un parti révolutionnaire».

disparaît.

La nouvelle proposition adoptée à l'unanimité s'inspire largement des propositions faites par Rocard au con­grès de Toulouse d'octobre 1985 et que Jospin, soutenu par le bureau exécutif sortant déjà unanime sur cette question avait à nouveau tenté de faire adopter sans succès au congrès de Lille d'avril 1987. Son contenu d'ensemble peut être résumé par le passage suivant:

«Le Parti Socialiste est un parti de transformation sociale. La faillite des sociétés bureaucratiques ne lui fait pas oublier que le capitalisme développe les inéga­lités, accentue les déséquilibres mondiaux, exploite les richesses du Tiers-Monde et maintient dans de nom­breux pays chômage et exclusions. Les socialistes sont donc favorables à une société d'économie mixte qui, sans méconnaître les règles du marché, fournira à la puissance publique et aux acteurs sociaux les moyens de réaliser des objectifs conformes à l'intérêt général».

Certes, pas plus que l'abandon de la référence de la dictature dl prolétariat n'a changé la nature du PCF en tant que part ouvrier-bourgeois stalinien, le nouveau préambule des statuts ne modifiera la nature du PS. Mais la nouvelle rédaction proposée, abandonnant toute référence à la disparition du capitalisme, prend un caractère très politique au regard de la nouvelle orientation adoptée par les dirigeants du PS à la suite de F Mitterrand au congrès de Lille. Elle illustre aujourd'hui 1a pression exercée sur le PS par F. Mitterrand et ses dirigeants les plus droitiers, tel Michel Rocard. Pour justifier aujourd'hui que la politique du gouvernement Mitterrand-Rocard-Soisson­-Durafour est la seule possible, ils utilisent les derniers événe­ments survenus dans les pays de l'est: ils identifient la crise des régimes bureaucratiques staliniens à celle du communisme. Les dirigeants du PS relayent ainsi directement la campagne actuelle de l'impérialisme mondial et de toutes les bourgeoisies qui vise à désorienter politiquement les masses et à fermer la perspective du socialisme.

 

UN COURANT QUI N'A PAS TENU SES PROMESSES

Lors de la préparation du congrès de Lille, en avril 1987, une contribution présentée par J.L. Mélanchon, J. Dray, des mili­tants du CERES ayant rompu avec Chevènement lorsque celui­ci a transformé le CERES en club "Socialisme et République" et des dirigeants de la grève générale des étudiants de novembre-­décembre 1986, telle Isabelle Thomas, s'était opposée à la modification de la déclaration de principe en situant leur initia­tive dans le but de "rassembler à gauche" au sein du PS. Jean Poperen cherchait à régler ses comptes personnels avec Lionel Jospin qui l'écartait de la direction du PS. Au congrès il avait soutenu celte position. La direction du PS, pourtant unanime avant la tenue du congrès, avait dû renoncer à sa proposition. A la veille de l'élection présidentielle de mai 1988, ces mili­tants ont constitué au sein du PS un regroupement, la Nouvelle Ecole Socialiste, avec l'intention affichée d'aller vers la construction d'un courant "gauche".

Lors du dernier Comité Directeur, la Nouvelle Ecole Socialiste a abandonné la position qu'elle défendait au congrès de Lille en approuvant la nouvelle rédaction de la déclaration de principe. Le fait est significatif du parcours accompli par les dirigeants actuels de la Nouvelle Ecole Socialiste. Ils n'ont pas tenu leurs promesses. A son début, leur initiative a obtenu un réel écho chez de nombreux militants. Mais très rapidement le caractère opportuniste et sans principes de leur orientation, leur recherche d'une place au sein de l'appareil du PS, sont apparus. Sur un fond de dénonciation verbale, de moins en moins net, de « l'ouverture » et sans proposer réellement d'orientation poli­tique alternative à celle de la direction du PS, les dirigeants de la NES ont soutenu Fabius contre Mauroy, puis ont constamment cou vert les différentes offensives de Mitterrand contre le PS en soutenant, par exemple, Vigouroux contre Pezet, ou Lionel Jospin dans J'affaire du foulard. Mitterrand a su renvoyer l'ascenseur : Julicn Dray est devenu député avec le consentement de Fabius tandis qu'Isabelle Thomas et Harlem Désir trouvaient une place au Conseil Economique et Social... Lors du dernier Comité Directeur, ils ont envisagé successive­ment de présenter une motion au congrès avec Mermaz, Poperen, Chevènement et même... Marie-Noelle Lienemann. En conséquence, la Nouvelle Ecole Socialiste n'a pas connu le développement qu'elle aurait pu avoir étant donné les brèches ouvertes par la crise actuelle du PS et la recherche par de nom­breux militants d'une véritable orientation à gauche: son opportunisme latent, teinté de gauchisme, a été un repoussoir.

 

UN PARTI INGOUVERNABLE

Comme le montre l'unanimité de tous ses dirigeants sur la nouvelle déclaration de principe, l'ensemble des membres de l'appareil du PS se situent sur le terrain de la défense de l'ordre bourgeois et du capitalisme. A l'heure actuelle, il n'y a pas de "courant gauche" dans le PS. Ce n'est pas pour autant que l'ensemble des dirigeants du PS se situent tous sur le même plan. Michel Rocard représente la pointe avancée d'une aile ouvertement destructrice du PS en tant que parti ouvrier, agis­sant constamment directement au compte des besoins poli­tiques immédiats de la bourgeoisie. Laurent Fabius regroupe autour de lui ceux qui sont aujourd'hui prêt à servir incondi­tionnellement F. Mitterrand; Jean-Pierre Chevènement et Jean Popercn occupent une position intermédiaire sur la base d'une orientation plus ou moins néo-corporatiste teintée de mots socialisants. Enfin l'aile Mauroy-Jospin, qui rassemble ceux qui se rattachent à l'ancienne SFIO et une génération qui a construit le PS autour de F. Mitterrand sur la ligne de "l'Union de la gauche", reste l'aile la plus attachée à la défense du PS comme parti ouvrier.

Ainsi le PS en tant que tel, après avoir été l'instrument de la réélection de François Mitterrand en 1988 à la présidence de la République, est un obstacle à la mise en œuvre de sa poli­tique: un gouvernement où entreraient d'importantes com­posantes de partis bourgeois. Mais tant qu'un tel gouvernement n'est pas réalisable, le PS reste l'épine dorsale indispensable d'un gouvernement du style Rocard, tout en étant un danger permanent, parce que son appareil doit tenir compte des réac­tions de la population laborieuse, couche sociale dont dépend son existence politique. Pour progresser vers son objectif, Mitterrand, allié avec Rocard, s'efforce d'affaiblir politiquement le PS dont il n'a plus besoin en vue d'une prochaine réélection. Pour cela, il doit maintenant affronter ceux qui, hier, ont reconstruit avec lui le PS en tant que parti ouvrier. Ce sont ces contradictions qui ont abouti à l'éclatement de l'ancien courant mitterrandiste. Dans les semaines qui ont précédé le dernier Comité Directeur, les appels à la "synthèse" de Michel Rocard sur une ligne de soutien inconditionnel au gouvernement sont restés vains. Il en est de même pour ceux de Mauroy, Mermaz et Jospin en faveur de la réunification du courant mitterran­diste. Dans ces conditions, F. Mitterrand a décidé de relancer Laurent Fabius et ses partisans à la conquête de la direction du PS.

Dans une interview à l'hebdomadaire du PS "Vendredi" du 12 janvier, à la veille du Comité Directeur, F. Mitterrand déclarait:

« J'ai connu un temps où j'en étais le premier respon­sable, un parti dont les rapports internes étaient déter­minés par les suffrages obtenus lors des congrès... Cela n'a rien de choquant...»

En précisant tout de même, à l'encontre des dirigeants socia­listes, ministres du gouvernement:

« S'ils ont le droit d'avoir une opinion et de s'exprimer au sein de leur famille politique, les ministres ont pour premier devoir de veiller à la cohérence et à l'unité de vue du gouvernement auquel ils appartiennent. J'espère n'avoir pas à le rappeler».

Il apportait ainsi son soutien à Laurent Fabius. Dans le même temps, il intervenait auprès de ministres comme Dumas et Cresson pour qu'ils ne signent pas la contribution de Jospin-­Mauroy-Mermaz. La manœuvre tentée par F. Mitterrand réus­sira-t-elle? Elle semble fortement intéresser Jean Poperen et Jean-Pierre Chevènement, mais il n'est pas possible de répon­dre à cette question dans l'immédiat. En tout état de cause, même si le prochain congrès du PS aboutit à une synthèse de façade en mars 1990, rien ne peut plus empêcher le développement des contradictions à la base de la crise la plus importante que le PS ait connue depuis 1971.

 

Le 18/11/90

 

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