Article paru dans CPS nouvelle série n°34, septembre 2008
Les peuples du Caucase victimes d’une guerre
pour des intérêts qui leurs sont étrangers
En jetant son armée le 7 août contre la république sécessionniste d’Ossétie du Sud – quelques heures après que le gouvernement cette République ait rejeté une offre d’autonomie dans le cadre des négociations entre Georgie et Ossétie du Sud, le président géorgien Saakachvili a précipité un désastre dans tout le Caucase.
En cinq jours, les 35 000 hommes de l’armée géorgienne, certes encadrés par des instructeurs américains et en partie financés par les Etats-Unis, ont subi une véritable déroute face une armée russe qui, même si elle est largement décomposée, n’en compte pas moins parmi son million de soldats suffisamment pour refouler les militaires géorgiens hors d’Ossétie, et, au passage, de l’Abkhazie, autre province sécessionniste. Avec eux, des milliers de réfugiés devant quitter leurs villes et villages, un nombre de morts incertain mais non négligeable en Ossétie et en Georgie. Ajoutons, pour la seule Géorgie, outre la perte de 20% de son territoire, que le pipeline BTC qui achemine le pétrole de la Caspienne a été bombardé par l’armée russe, tout comme son principal port de commerce, Poti, et sans doute d’autres destructions qu’il est difficile d’évaluer tant que les propagandes chauvines, la désinformation, bref le « brouillard de la guerre » (Clausewitz) n’est pas levé.
Le regard sombre des géorgiens participant aux processions funéraires des soldats tombés au front portait une question muette et colérique : pourquoi sont-ils morts?
Sakachvili a trouvé une réponse commode, reprise par ses admirateurs le sinistre bouffon BHL : les russes auraient attaqué les premiers. Voilà pourquoi à l’en croire les troupes de Tbilissi auraient commencé à bombarder Tskhinvali, capitale de l’Ossétie du Sud, dont le contrôle a été perdu par le pouvoir géorgien … il y a plus de quinze ans ! Plus franc est le vice-ministre de la défense dans ces propos rapportés par Le Monde du 22 août : « Dans une interview accordée au Financial Times, le vice-ministre géorgien de la défense Batu Kutelia reconnaît que la Géorgie ne s'attendait pas à ce que la Russie réponde à sa démonstration de force en Ossétie du Sud et n'était pas préparée à l'assaut qui s'en est suivi. "Malheureusement, nous n'avons pas attaché suffisamment d'importance à cela (...) Nous ne nous préparions pas à une telle éventualité, explique-t-il. »
Il n’était pas le seul : l’armée géorgienne a été formée depuis 2001 et est encadrée par des instructeurs militaires US. Il est invraisemblable d’imaginer que, pour le moins, les Etat-Unis n’aient pas été informés de l’imminence d’une telle attaque, qui ne s’improvise pas, d’autant que venaient de s’achever des manœuvres militaires conjointes et Mme Rice venait de se rendre à Tbilissi. Le Canard Enchaîné du 20 août s’est fait l’écho de ce que les instructeurs US ont combattu aux côtés des forces géorgiennes après les avoir encouragées à attaquer.
Mais il est inutile de se livrer à des spéculations : le fait politique essentiel est que cette offensive qui a viré à la déroute s’inscrit complètement dans le cadre de la politique impérialiste échafaudée à la Maison Blanche.
La Georgie de Saakavchvili : un pion dans la politique agressive
de l’impérialisme américain vis-à-vis de la Russie
Depuis le tournant dans la politique économique et impérialisme des Etats-Unis engagé en 2001 suite à la récession et utilisant le prétexte des attentats contre le World Trade Center, la lutte sur tous les front engagée par Washington pour tenter de recouvrer un statut hégémonique à l’échelle de la planète a inclus une offensive pour réduire l’influence de la Russie dans sa zone traditionnelle à la portion congrue.
C’est en réalité à une véritable manœuvre d’encerclement que s’est livré l’impérialisme US, de l’Europe à l’Asie centrale : la guerre contre l’Afghanistan a eu comme corollaire l’implantation de bases américaines dans les anciennes républiques de l’URSS de l’Asie centrale (Tadjikistan, Khirgizstan).
En Europe, les pays baltes, et quatre autre pays d’Europe orientale ont été intégré dans l’Otan en 2004. Aujourd’hui, c’est le déploiement d’un prétendu « bouclier anti-missile » en Pologne, complété par un système sophistiqué de radars et d’écoutes en Tchéquie, qui atteste des intentions impérialistes américaines dans l’ancienne sphère d’influence de l’ex-URSS.
Plus encore, en 2003, le gouvernement américain a utilisé les fraudes électorales des pouvoirs alors en place pour soutenir, notamment via une myriade d’Ong, les dites « révolution orange » en Ukraine en 2004 et « révolution des roses » en Géorgie fin 2003 (cf. CPS n°18), pour chasser du pouvoir des gouvernements trop proches de Moscou. C’est ainsi que Mikhaïl Saakachvili fut porté au pouvoir en Géorgie.
A cela, il faut ajouter la reconnaissance en février dernier de « l’indépendance » du Kosovo par les Etats-Unis et une partie des pays de l’Union Européenne, coup porté à la Serbie, que la Russie considère comme faisant partie de sa zone d’influence. A l’époque Poutine, menaçant d’utiliser la force, avait tonné : « le précédent du Kosovo est horrible et va faire voler en éclats tout le système existant des relations internationales. C'est un boomerang qui va un jour leur revenir dans la gueule. »
La Géorgie est donc un pion de la stratégie impérialiste de la bourgeoisie américaine à l’encontre de la Russie. Et Saakachvili un homme-lige de Washington. Avocat d’affaire formé aux USA grâce à une bourse de département d’Etat, il est revenu au pays au sein du parti de Chevernadze, réalise une fulgurante ascension qui le conduit au poste de ministre de la Justice d’où il démissionne pour lancer son propre parti, lequel, avec l’aide de Washington, sera le fer de lance de la « révolution des roses » qui verra après quelque jours de manifestations Chevernadze prendre la fuite et Saakavchvili s’emparer du pouvoir. Ce pouvoir, il va l’utiliser pour accélérer le démantèlement des restes de la propriété d’Etat. Il liquide en 2006 le code du travail pour introduire la flexibilité maximum, et taille notamment dans les effectifs de la fonction publique (pour Saakachvili, les fonctionnaires sont des « déchets chassés par la chasse d’eau ») et mener une politique totalement inféodée à l’impérialisme US, de l’envoi de 2 000 soldats en Irak à finaliser la réalisation d’un pipeline (BTC) et d’un gazoduc (BTE) chargés d’acheminer le pétrole et le gaz de la Caspienne depuis l’Azerbaïdjan jusqu’à la Turquie en contournant la Russie. Symboliquement, le premier contact qu’un visiteur arrivant par le nouvel aéroport international est le nom de l’avenue qui le relie à Tbilissi : avenue Georges W Bush.
Ce dernier n’a pas manqué de venir à Tbilissi saluer « un modèle de démocratie » et d’apporter son soutien à Saakachvili, jusqu’à demander son intégration à l’Otan, nous y reviendrons. Ce soutien est néanmoins mesuré : l’aide votée par le congrès US à la Georgie pour 2009 n’est que de 67 millions de dollars, moins que l’Ukraine, presque trois fois moins que pour le Kosovo et nettement moins que des pays comme l’Ethiopie voire l’Egypte.
Un régime autoritaire, militariste et nationaliste
Le « modèle de démocratie » vanté par Bush vaut ce que vaut son parrain. Plus le temps a passé, plus Saakachvili s’est comporté en petit autocrate, jusqu’à susciter contre lui d’importantes manifestations fin 2007, pour soutenir des accusations de meurtre et corruption portées contre le président. Saakachvili réprime ces manifestations, décrète l’état d’urgence, avant de se faire plébisciter dans une élection présidentielle qu’il a anticipée, et dont l’issue (son élection au premier tour par 58%) a été au moins en partie le résultat de la fraude. Dans sa mégalomanie croissante, Saakachvili a ordonné la construction de fontaines dans toutes les villes du pays, ou commencé de se faire construire dans la capitale une « résidence personnelle » plus grande… que le palais de la présidence ! Il a aussi dès 2004 fait changer le drapeau du pays, remplaçant celui en vigueur depuis l’indépendance (celui de la République indépendante de 1918 à 1921) par un drapeau médiéval orné de pas moins de cinq croix.
Obscurantisme religieux et autoritarisme font toujours bon ménage, et les bottes du militarisme ne sont jamais loin. Comme le rappelle Le Monde du 16 septembre, le budget militaire est passé de 30 millions d’euros en 2003 à 770 millions en 2008, soit près du quart du budget du pays !
Il faut souligner que la Géorgie reste très dépendante de la Russie pour ses revenus commerciaux, basés essentiellement sur la vente de produits agricoles (vins, agrumes…). Aussi, les embargos successifs décidés par Moscou sont un coup très dur pour l’économie.
Saakachvili a eu d’emblée comme programme la reconquête des régions autonomes de Georgie : Ossétie du Sud et Abhazie. Il a obtenu dans cette voie un succès dans une autre province aux tendances sécessionnistes, l’Adjarie (sud ouest de la Georgie, à la frontière turque), où il réussit à écarter le leader régionaliste.
Significativement, Saakachvili a placé ses pas dans ceux du premier président de la Georgie indépendante, Gamsakhourdia, dont il a libéré les amis politiques emprisonnés depuis Chevernadze, fait revenir la dépouille à Tbilissi et donné le nom à une avenue de la capitale. Or Gamsakhourdia avait marqué sa courte présidence par des initiatives envers l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie qui avaient empoisonné la situation. L’Abkhazie avait demandé son « indépendance » dès mars 1989, lors des manifestations indépendantistes en Georgie que Gorbatchev avait fait réprimer. En 1991, Gamsakhourdia décide d’abolir le statut d’autonomie de l’Ossétie et de l’Abkhazie. En Abkhazie, une guerre s’ensuit, qui fera des centaines de milliers de réfugiés (russes, géorgiens, arméniens et abkhazes - minoritaires depuis la conquête russe au XIX° siècle - qui y cohabitaient jusque lors). Cette guerre s’achève en 1994 avec la prise de contrôle par un gouvernement « indépendant » des deux tiers de la région. Un scénario un peu différent se répète en Ossétie du sud, mais qui tracera aussi des lignes de sang entre Ossètes et Georgiens qui cohabitaient depuis des décennies (Staline, rappelons-le en est un exemple célèbre puisque moitié géorgien, moitié ossète).
A chaque fois, l’armée russe a joué un rôle décisif. Depuis, la Russie n’a cessé d’utiliser ces deux Républiques comme des aiguillons enfoncés en Georgie, distribuant notamment des passeports russes à tous ceux de leurs citoyens qui en faisaient la demande pour accroître son emprise. De fait, si ces régions ont été rattachées tardivement à la Georgie par leur position au sud de la chaîne du Caucase, et que les peuples ossète et abkhaze ne sont effectivement pas Géorgiens, leur droit légitime à l’autodétermination n’a été fondamentalement qu’un prétexte utilisé par la Russie pour défendre ses propres intérêts dans la région.
Le pouvoir russe lutte pour défendre son rang de puissance régionale
Car ce qui est en jeu pour les maîtres du Kremlin, on l’a vu, c’est le maintien de leur influence menacée l’impérialisme américain. Le programme de Poutine, et de son successeur Medvedev quelles que soient les réelles nuances qui séparent le premier pur produit de l’appareil d’Etat, et le second, représentant plus direct de la néo-bourgeoisie russe et de ses millionnaires, avait été donné dans CPS n°18 : « ne pas voir la Russie cantonnée à une place humiliante ». Pour le formuler autrement, la volonté du pouvoir en Russie est d’enrayer aussi longtemps que possible la chute de leur pays au rang de pays dominé, vassalisé par l’impérialisme. Une des premières conditions pour cela a été de re-centraliser l’Etat, ce à quoi la guerre contre les Tchétchènes a servi de levier. La Russie a aussi bénéficié de la hausse de la rente qu’elle encaisse sur les hydrocarbures, les métaux ou les pierres précieuses ou semi-précieuses dont son sous-sol regorge – et qui ont été l’objet d’attentions permanentes du pouvoir dont l’un des axes a été de reprendre le contrôle des compagnies chargées de leur extraction. Grâce à ces deux facteurs (un Etat fort et le contrôle de la rente), les capitalistes russes ont pu bénéficier d’une croissance économique significative depuis la terrible crise financière de 1998.
Le courrier des pays de l’Est n°1065 de janvier-février 2008 affirme même hardiment que : « le mythe d’un dynamisme économique tiré par l’extraction d’hydrocarbure est donc de moins en moins crédible ».
Pour preuve, la croissance des investissements, la hausse de la production industrielle, l’augmentation des investissements étrangers (49 milliards de dollars en 2007, +70% en un an), investissements dirigés notamment vers le secteur bancaire.
Néanmoins, la Russie reste au delà des aléas de la conjoncture d’abord un pays assis sur la rente énergétique : « 4 compagnies pétrolières privées représentaient les 2/3 de la capitalisation boursière en 2003. Fin 2007, ce sont 4 compagnies publiques [des sociétés par action avec un capital détenu par l’Etat en majorité - Ndlr] qui en représentaient plus de 55%. »
Une grande partie de ces ressources est consacrée à la modernisation de l’appareil militaire. Ainsi pour 2009, la Douma a voté un budget militaire record de 1 000 milliards de roubles (27 milliards d’euros).
En remportant aisément la guerre dans le Caucase, la bourgeoisie russe a marqué un point, renforçant son poids politique sur toute la région. C’est sans aucun doute avec délectation que le gouvernement Medvedev-Poutine a prolongé la parade de ses troupes à Gori, à Poti (principal port de commerce du pays) coupant la Georgie en deux, et interrompu l’oléoduc BTC. L’humiliation infligée à la Georgie pour avoir tenté de quitter l’orbite de Moscou retentit dans toutes les ex-républiques de l’URSS.
On peut en mesurer les conséquences en Ukraine, pays qui a tenté d’interdire à la flotte russe de Crimée (péninsule où les Russes sont ultra-majoritaires) de se déplacer librement. Une crise politique vient d’y éclater entre deux des ténors de la « révolution orange », le président Ioutchenko et sa première ministre, Tymochenko, au motif que la seconde n’a pas condamné l’intervention militaire russe. On peut aussi noter que le Khazakstan, par exemple, voit son économie de plus en plus mise sous la domination des grands groupes russes.
Mais l’écho des cris de triomphe du gouvernement russe après son succès en Georgie retentissait encore que la crise financière venait rappeler la réalité : fuite des capitaux, crise bancaire malgré les immenses réserves en devise du pays (à la différence de 1998), jusqu’à l’humiliation que fut la fermeture pour 48 heures de la bourse de Moscou en chute libre (plus de 50% de pertes de mai à septembre) le 18 septembre. Cette violente secousse financière est venue rappeler qu’il y a loin de la coupe aux lèvres en ce qui concerne la possibilité de la Russie d’occuper la place dans le monde dont rêvent ses dirigeants.
Rappels historiques sur la Russie, l’URSS, et le Caucase
et le droit des peuples à disposer d’eux mêmes
Historiquement, la conquête du Caucase (et elle de l’Asie centrale) au prix de longues guerres a été un facteur constituant de l’impérialisme russe. La Géorgie, il faut le mentionner, a eu un traitement particulier, celui d’une annexion (en 1801, trente ans après celle de l’Ossétie qui s’était faite aussi sans affrontement majeur) sans guerre, conséquence de l’intervention russe pour défendre ce royaume contre les puissances voisines (Perse notamment), et c’est sous l’égide de la Russie que les différentes composantes de la région (dont l’Abkhazie) seront amalgamées à la Géorgie. Ce qui explique que le sentiment anti-russe en Georgie ait été historiquement plutôt faible.
La révolution d’octobre 1917 ayant fait voler en éclats la « prison des peuples » de l’empire tsariste, la Georgie proclama son indépendance en 1918, avec à sa tête un gouvernement social-démocrate. La révolution prolétarienne victorieuse ouvrait la possibilité d’établir de nouvelles relations, sur un pied d’égalité, entre peuples s’émancipant du joug tsariste, en particulier dans la mosaïque du Caucase, où fleurit par exemple au Nord une « république des peuples des montagnes » de 1921 à 1924.
Mais la révolution prolétarienne se heurta à la résistance farouche de l’appareil, que Lénine caractérisa ainsi dans l’un de ses derniers textes: « nous appelons nôtre un appareil qui, de fait, nous est encore foncièrement étranger et représente un salmigondis de survivances bourgeoises et tsaristes, qu'il nous était absolument impossible de transformer en cinq ans faute d'avoir l'aide des autres pays et alors que prédominaient les préoccupations militaires et la lutte contre la famine. » (La question des nationalités ou de « l’autonomie » décembre 1922).
Déjà, en 1921, sur directive de Staline et de son adjoint Ordjonikidze, l’armée rouge avait envahi la Géorgie indépendante. Trostky souligna dans son Staline : « Staline semblait avoir oublié qu'il n'y avait pas si longtemps que nous avions reconnu l'indépendance de la Géorgie et avions signé un traité avec elle. C'était le 7 mai 1920. Mais le 11 février 1921, des détachements de l'Armée rouge avaient envahi la Géorgie, sur les ordres de Staline, et nous avaient mis devant le fait accompli. » Au travers de la question géorgienne, c’était la question des nationalités sous le pouvoir soviétique qui se posait, et qui mena à un affrontement de plus en plus ouvert entre les forces révolutionnaires, menées par Lénine et Trotsky, d’un côté et l’appareil de l’Etat et du parti, de l’autre.
Staline engagea le combat pour que la Géorgie et les autres Républiques, caucasiennes, ukrainienne, deviennent des républiques autonomes de la Russie Soviétique. « Il faut montrer de la fermeté contre Lénine et son libéralisme national», écrivait-il à Kamenev.
Lénine, déjà affaibli, répondit au même Kamenev : « Je déclare la guerre, non pas une petite guerre, mais une guerre à la vie à la mort au chauvinisme grand-russien » (cité par Moshe Lewin dans Le dernier combat de Lénine). Il mit en échec le projet de Staline au profit d’une union libre des Républiques Socialistes, l’URSS. Staline imposa néanmoins ensuite y compris aux communistes géorgiens de fondre leur pays au sein d’une « République Transcaucasienne » avec l’Arménie et l’Azerbaïdjan, regroupant donc tous ceux qu’à Moscou on appelle péjorativement les « culs noirs ». En réaction, le Comité Central du PC géorgien démissionna collectivement – remplacé par des hommes soumis à Staline, alors commissaire du peuple aux nationalités.
Lénine, alarmé de cette situation, tenta dans ses derniers instants, de prendre parti pour les communistes géorgiens persécutés, leur adressant à la veille de sa dernière attaque son soutien, où après avoir établi sa propre culpabilité à n’avoir pas attaqué ce problème plus tôt, il dénonçait Staline en des termes choisis : « il est non seulement un vrai, un authentique «social-national », mais encore plus un brutal argousin grand-russe », un représentant de « la racaille grand-russe chauvine ».
Le décès de Lénine, la défaite de Trotski contre l’appareil, vont faire que le possible règlement définitif des questions nationales n’a pas eu lieu et que ces questions explosent depuis la fin de l’URSS. Selon Moshe Lewin, la dernière attaque cérébrale de Lénine est directement liée à la tension extrême qu’a suscité en lui la découverte de l’ampleur de ce mal bureaucratique et chauvin, lequel (pour citer une dernière fois son texte) manifeste : « des rapports impérialistes à l'égard des nationalités opprimées, en éveillant ainsi la suspicion sur la sincérité de nos principes, sur notre justification de principe de la lutte contre l'impérialisme. Mais il n’en demeure pas moins que c’est sur cette seule voie de l’internationalisme, tracée par Lénine et Trotsky, que la question des nationalités pouvait commencer à être réglée.
« L’indépendance » de tel ou tel peuple du Caucase isolé n’a guère de sens, et si elle demeure un droit inaliénable, dans les faits, sans qu’il s’agisse de s’y opposer, « l’indépendance » de tel ou tel prend tout particulièrement dans cette région arriérée, semi-féodale (comme par ailleurs au Kosovo) un caractère réactionnaire, en tout cas dans les circonstances présentes. N’est-ce pas d’ailleurs ce que vient de démontrer l’issue de la guerre dans le Caucase ?
La reconnaissance par la Russie (et le … Nicaragua) de « l’indépendance » de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud est une farce. Le « droit des peuples » version Poutine s’est suffisamment illustré en Tchétchénie pour qu’il ne soit pas nécessaire de le démontrer davantage. Les nationalités du Caucase demeurent des pions manipulés par les grandes puissances qui sont assises des deux côtés de l’échiquier caucasien : les Etats-Unis et la Russie.
Une guerre totalement réactionnaire, produit de l’impérialisme
Cette guerre en annonce d’autres : le pourrissement du mode de production capitaliste dont l’ampleur est révélée par la crise mondiale actuelle ne peut que tendre les rapports entre les grandes puissances, particulièrement dans cette région où l’enchevêtrement des peuples, produit de l’histoire, le non-règlement des questions nationales, fournit un terrain propice à ce que s’expriment chauvinisme et militarisme au détriment des peuples.
Cette guerre fait aussi justice – mais ce n’est pas la première fois – de la fable selon laquelle « l’Union Européenne » serait …unie, sans parler de son rôle « pour la paix ». Sarkozy, président en exercice, s’est vanté d’avoir obtenu un « accord de paix » à Moscou…. alors que la Russie venait d’annoncer la fin des opérations militaires, ses objectifs étant atteints. Mieux encore, le texte s’est fait, comme le souligne Le Monde du 16 août « aux conditions de Moscou », les troupes russes étant autorisées à se promener où bon leur semblait en Georgie alors que les troupes géorgiennes devaient être cantonnées dans leur casernes. Sarkozy se fendait même d’une inoubliable sortie sur le droit de la Russie à défendre les russophones en dehors de leurs frontières. En réalité, les pays membres de l’UE ont surtout affiché leurs divisions, une nouvelle fois : tandis que l’Allemagne, principale soutien de la Russie en Europe (Gerhard Schröder n’est-il pas devenu président d’honneur de Gazprom ?) cautionnait le « plan Sarkozy », les plus proches alliés des Etats-Unis enrageaient que ce plan ne prévoie même pas l’intégrité territoriale de la Georgie. Ces divisions s’expriment aussi au sein de l’Otan : quelques mois avant la guerre, l’Allemagne et la France avaient refusé d’ouvrir la voie de l’intégration à l’Otan de la Georgie. Quelques semaines après, dans un article titré « l’Otan soutient Tbilissi et critique la diplomatie européenne » le même journal constatait « La division constatée, début avril, au sommet de Bucarest, entre les membres favorables à l'obtention par la Géorgie du statut de candidat à l'adhésion (MAP) - tels les Etats-Unis ou la Pologne - et ceux qui s'y montrent hostiles - notamment la France et l'Allemagne - demeure pertinente. ».
Si le « plan Sarkozy » a pu faire illusion en France, couvert par une grossière campagne anti-russe, c’est bien grâce au soutien que lui ont apporté tant le PS que le PCF, l’un jugeant son action « positive » tandis que l’autre soutenait « le plan présenté par la France ».
A l’inverse de ces positions, le seul combat possible et nécessaire dans cette guerre était de dénier tout droit aux puissances impérialistes à intervenir dans le Caucase, militairement ou diplomatiquement, et d’intervenir pour que les classes ouvrières russe, au premier chef, ou le prolétariat et les paysans géorgiens s’organisent pour affirmer « cette guerre n’est pas la nôtre », « A bas la guerre dans le Caucase ». Une telle position, portée par les organisations ouvrières, sur l’axe du combat contre les gouvernements fauteurs de guerre, pour la Fédération socialiste des Républiques du Caucase est la seule porteuse d’avenir, la seule sur laquelle puisse être fondé le combat pour construire une nouvelle Internationale ouvrière révolutionnaire et ses partis.