Editorial de C.P.S Nouvelle série n°34 (n°116) – 29 SEPTEMBRE 2008 La seule réponse face à « la pire crise depuis un siècle »:Exproprier les capitalistes !Mille milliards de dollars pour les spéculateurs, les « banksters », pour le capital financier ?!Le 19 septembre, le gouvernement américain a annoncé un plan sans précédent dans l’histoire pour empêcher l’effondrement des marchés financiers. Il se résume simplement : pour empêcher les grandes banques et autres institutions financières d’être emportées par leurs pertes accumulées depuis un an (chiffrées par le FMI à plus de 1000 milliards de dollars), le gouvernement rachèterait sur fonds publics ces « créances pourries », à hauteur, officiellement, de 700 milliards de dollars (le double voire le triple selon les spécialistes des « marchés »). Ainsi les piliers du capital financier verraient leurs comptes apurés des déchets de leurs orgies spéculatives, telle celle qui s’est déroulée sur le marché des matières premières avec comme conséquence des millions de personnes jetées dans la famine de par le monde, ou encore la gigantesque entreprise d’escroquerie connue sous le nom de « subprimes », ces prêts hypothécaires qui ont ruiné et fait perdre leur logement à des millions de familles du prolétariat américain. Techniquement c’est en créant une structure publique chargée de racheter ces créances pourries aux banques que s’opérerait ce sauvetage d’urgence des grandes banques et de leurs profits. Ce type de structure de défaisance avait par exemple été crée en France pour régler la situation du Crédit Lyonnais (le C.D.R., qui avait repris les « mauvais actifs » de la banque, celle-ci ne gardant dans son capital propre que le reste pour pouvoir continuer à exister). Ce plan dans sa version initiale (3 petites pages) s’apparente aussi à un coup de force, à donner les pleins pouvoirs au gouvernement américain pour voler au secours des brigands de Wall Street. L’hostilité sourde de la population laborieuse américaine, conjuguée au refus de principe de certains parlementaires américains de toute intervention étatique (« non-américaine », selon le chef de la délégation parlementaire républicaine), a amené le Congrès a rejeter un plan fortement amendé et détaillé, entraînant la plus grande baisse en points de l’histoire de Wall Street. Qu’à cela ne tienne : comme pour le « non » irlandais au traité de Lisbonne, un second vote est déjà organisé à l’heure où ces lignes sont écrites. Aussi scandaleux soient ce plan et ce coup de force, pour les travailleurs du monde entier, il répond directement aux exigences de la préservation du mode de production capitaliste. Sauver les marchés d’un infarctus massifAu printemps dernier, après le sauvetage en urgence de la banque Bear Stearns sur fonds public, « experts » appointés, au premier rangs desquels un certain Strauss-Kahn, « journalistes » aux ordres ou idiots patentés (telle Mme Lagarde) affirmaient que « le pire était passé ». Au contraire : ainsi que nous l’affirmions dans notre précédent numéro, le répit n’était que provisoire. Dès juillet, la crise financière a ressurgi, plus virulente encore, au point d’atteindre début décembre les proportions d’un véritable cataclysme, Alan Greenspan, ancien président de la Réserve Fédérale américaine, a évoqué « la pire crise depuis un siècle ». Malgré des interventions sans précédent des banques centrales sur les marchés (au total, près de 400 milliards de prêts d’urgence consentis sur la seule semaine du 15 septembre), malgré la prise en charge directe par l’Etat américain des deux organismes détenteurs de la majeure partie des crédits hypothécaires du pays (« Fanny Mae » et « Freddy Mac »), puis de la première compagnie d’assurance des Etat-Unis (AIG), les marchés financiers sont allés de convulsion en convulsion. Et ce sont les banques d’investissement de Wall Street, organes vitaux du coeur du capitalisme financier mondial, qui ont été touchées par la tourmente. Tandis que Merril Lynch (52 milliards de pertes cumulées) était rachetée par Bank of America, Lehman Brothers faisait faillite – la faillite la plus importante de l’histoire financière, suite à l’échec de ses pourparlers avec Barclays. Il n’est pas exclu que la banque centrale US ait laissé plonger Lehman Brothers … par manque de fonds ! En tout cas, c’est en urgence que 100 milliards de dollars ont été levés sur les marchés obligataires par le ministère des Finances américain pour refinancer la Fed. Il faut dire que, après les 45 milliards misés pour sauver Bear Stearns, les 263 milliards nécessaires pour payer les échéances du mois de septembre de la dette de Freddy Mac et Fanny Mae, et les 85 milliards investis dans le rachat par l’Etat de AIG, « les caisses de la fed se vident » constatait une dépêche AFP. Washington Mutual, Wachovia… , la liste des faillites s’allonge et s’allongera sans cesse à en croire le Pdg de la Bank of America qui pronostique que la moitié des banques américaines vont faire faillite. L’autre place forte du grand capital, Londres, n’est pas épargnée : ainsi la banque HBOS rachetée en urgence par Lloyd’s, le gouvernement britannique suspendant à cette occasion ses propres lois sur la concurrence qui interdisaient un tel rachat. Et l’Europe voit aussi s’allonger une série de faillites qui a avait commencé avec Northern Rock, nationalisée par le gouvernement de Gordon Brown : Dexia, Fortis, pour ne citer que celles-ci ont aussi été emportées par la tourmente. Depuis l’été 2007, de banque en compagnie d’assurance, des vaisseaux de plus en plus gros du circuit du capital financier ont sauté ou se sont bouchés. Malgré les interventions multiformes des gouvernements bourgeois, la crise boursière et financière a atteint un niveau de danger sans précédent depuis qu’elle a éclaté. Des places financières comme Moscou ont tout simplement été fermées temporairement. La capitalisation boursière d’institutions financières de premier plan a fondu (à commencer par les deux dernières banques d’investissement de Wall Street, Morgan Stanley et Goldman Sachs, mais aussi les Suisses d’UBS ou Natixis en France). Le thermomètre qu’est le taux de prêt interbancaire est monté à nouveau en flèche, signe irréfutable d’une confiance atteignant le degré zéro du capital financier en ses propres fleurons. C’est dans ces conditions que le gouvernement Bush, piétinant ses « principes » libéraux, a décidé d’un remède de cheval pour éviter rien de moins qu’un infarctus massif d’un système financier au bord de l’apoplexie. « les Etats-Unis sont peut-être à quelques jours de l’effondrement de leur système financier » Le jour même de l’annonce de ce plan « Paulson » (nom du ministre des Finances américain), le sénateur Cobb, qui préside la commission bancaire du Sénat US prophétisait : « les Etats-Unis sont peut-être à quelques jours de l’effondrement de leur système financier ». C’est parfaitement possible. En effet, si, comme l’on sait, c’est la surproduction dans l’immobilier américain, entretenue grâce au subprimes, qui est à l’origine immédiate de la crise actuelle, le mal est étendu à l’ensemble du système financier (notamment via le système des CDS, credits defaut swaps qui relient les banques et les assurances entre elles comme les jetons d’un immense jeu de dominos). Le plan Paulson s’apparente à une tentative pour combler un gigantesque tonneau des Danaïdes. Tout d’abord, les délais de sa mise en place, le temps requis pour sortir des bilans des banques leurs créances « toxiques » seront peut-être trop importants pour empêcher de nouvelles faillites retentissantes. C’est d’ailleurs dans cette perspective que, sans attendre, le gouvernement américain a proposé aux deux dernières banques d’investissements existant encore à Wall Street de passer sous sa tutelle. Et puis comment distinguer, dans le magma de la Finance, les « bonnes » créances des mauvaises ? Même le Wall Street Journal doute que ce plan sauve les banques. L’exemple du Japon est dans les esprits des cercles dirigeants des grands groupes capitalistes : la chute des cours de la bourse au début des années 90 y a entraîné une situation de crise bancaire permanente et plus de dix ans de plans de relance successifs par l’Etat japonais n’ont pas permis d’y remédier sérieusement – tout en portant la dette publique à un niveau ahurissant (160 % du PIB). Et le Japon n’occupe pas la place des Etats-Unis ! Ces derniers, et donc leurs banques, sont au centre même de l’économie mondiale telle qu’elle a été reconstituée depuis les lendemains de la seconde guerre mondiale autour de Washington, et du dollar. Les Etats-Unis ont intégré en eux toutes les contradictions de l’économie mondiale, sont à la fois le déversoir des marchandises et le centre nerveux des capitaux du monde entier, place qu’expriment leurs déficits que tous les autres pays sont obligés de financer sous peine de voir s’effondrer ce pilier central de l’économie mondiale, emportant toutes les autres dans sa chute. Enfin, dès octobre, les résultats des banques pour le troisième trimestre, marqué par les plus importants développements de la crise partout sur la planète, doivent être rendus publics. La tension, les dangers de krach dévastateurs, sont permanents, d’autant que dans une situation de crise financière, d’autres faillites peuvent intervenir à tout moment. Le mal est incurablePour les travailleurs, la jeunesse, ces évènements sont source de rage, celle de voir des sommes colossales englouties pour sauver les grands groupes capitalistes, les multimillionnaires, les spéculateurs et autres golden boys, lesquels touchent même en ces circonstances leurs « parachutes dorés », ces maîtres arrogants du capital financier qui dictaient des taux de rentabilité exorbitants aux entreprises dont leurs fonds de pensions ont pris le contrôle. « Ni rire ni pleurer, comprendre », disait Spinoza. Que révèle cette phase de crise, de krach ? Chacun le voit : la « valeur » des poutres maîtresses du capital financier peut s’évaporer en quelques jours, sinon quelques heures, pour être quasi réduite à néant : c’est du vent, privé duquel certains de ces groupes financiers ressemblent à des outres crevées. Le vertige qui peut saisir à l’énoncé des sommes déversées par les banques centrales des principales puissances capitalistes n’est rien à côté de ce que révèle cette situation sur l’économie capitaliste mondiale dans son ensemble : les masses de « capitaux » au nom de la rentabilité desquels sont prises toutes les décisions politiques essentielles peuvent s’évanouir, disparaître en un instant. C’est du capital fictif. Et qu’est-ce donc qu’un système qui lie son sort à une telle sorte de « capital », de richesse ? Un système pourri jusqu’à la moelle, un système failli, banqueroutier au regard de l’histoire. D’où proviennent en effet ces masses de capitaux fictifs qui forment l’essentiel de la richesse des banques, lesquelles sont le cœur même du capitalisme, de son financement? Des déséquilibres intenables accumulés au fil des décennies depuis la seconde guerre mondiale, au fur et à mesure que la tendance à la baisse du taux de profit se manifestait dans la production. Et du fait que, à chaque fois que cela s’esquissait, à chaque crise, les Etats bourgeois sont intervenus de manière directe ou indirecte pour soutenir des économies chancelantes, en particulier en recourant aux stériles dépenses militaires qui fournissent un débouché indispensable aux industries concernées. Ce parasitisme économique, où les dépenses engagées pour maintenir à flot le système dévorent sans cesse plus que ce que le système produit, a engendré des déficits budgétaires permanents, et donc une dette publique tendanciellement grandissante, qui est somme toute à l’origine de tout ce capital fictif. Avec la résurgence de la crise structurelle du capitalisme dans les années 70, toutes les limites ont été progressivement levées à la circulation des capitaux, au développement de cette sphère de la finance, à commencer par la suppression de la convertibilité du dollar en or en 1971. En d’autres termes, ces masses de capitaux flottants, fictifs, spéculatifs, sont un produit direct non pas de « choix libéraux » comme le serinent les appareils syndicaux, mais de la nécessité vitale pour le Capital de développer la sphère du crédit jusqu’à l’hypertrophie actuelle, aussi nécessaire à son fonctionnement que le sont le militarisme et la destruction des acquis ouvriers les plus essentiels. Et si cet incroyable échafaudage, cet empilement nourri par les émissions redoublées de crédit effectuées par les banques, s’effondrait, il entraînerait avec lui l’économie capitaliste tout entière. La « financiarisation de l’économie », dont les limites semblent proches d’être atteintes aujourd’hui, exprime donc le degré de putréfaction du mode de production capitaliste. Et indique donc avec force qu’il s’agit bien, pour les travailleurs de l’envoyer rejoindre à la poubelle de l’histoire feue les banques d’investissement de Wall Street et autres fonds de pension qui en sont devenues le symbole par excellence. « Le socialisme le plus malhonnête qui soit » (Wall Street Journal) Dans un éditorial de juillet, où était défendue l’intervention de l’Etat américain pour sauver les deux géants du crédit hypothécaire, le Wall Street Journal se défendait auprès de ses lecteurs “Nous ne sommes pas devenus socialistes. Mais le contribuable doit comprendre que Fannie et Freddie pratiquent déjà le socialisme, et le plus malhonnête qui soit. Leurs profits sont privatisés et leurs risques socialisés. Nous proposons une forme plus honnête de socialisme, avec une perspective de réforme de long terme. » Le propos peut être élargi. Le « socialisme le plus malhonnête qui soit » est pratiqué sur tous les plans par les Etats bourgeois, lesquels prennent peu ou prou en charge aussi bien l’ouverture de débouchés artificiels (le budget militaire des Etats-Unis par exemple vient de rejoindre les niveaux de la seconde guerre mondiale), l’octroi de crédits aux banques et via celles-ci aux grandes entreprises, et même une partie plus ou moins grande du salaire ouvrier (ce à quoi correspondent par exemple les 30 milliards d’euros annuels d’exonération de « charges » en France). Et la crise actuelle est le moment d’un véritable saut en avant dans l’intervention de l’Etat. Qui aurait pu dire que l’Etat américain deviendrait en quelques jours actionnaire ultra-majoritaire des groupes de crédit hypothécaire, ou du premier assureur du pays, qu’il prendrait sous sa tutelle les banques d’investissement et leurs fonds de pension ? Que c’est en Angleterre que l’on nationaliserait une banque comme Northern Rock (une nationalisation du même type vient aussi d’avoir lieu au Danemark) ? Sans oublier dans d’autres pays la création de fonds de pension dit « souverains » car pilotés directement … par les Etats (de la Norvège aux Emirats arabes en passant par la Chine). D’un côté, cette intervention massive, ces nationalisations, ont comme effet d’intégrer au cœur même des Etats, à commencer par l’Etat fédéral américain, les charges les plus explosives qui soient. Ainsi la banque centrale US a échangé massivement ses titres de bons du Trésor contre des créances hypothécaires. La nationalisation de Fanny Mae et Freddy Mac a fait passer quant à elle la dette colossale de ces organismes (1 600 milliards de dollars) sur la dette publique, laquelle s’alourdira encore avec le plan Paulson – ainsi que le déficit budgétaire. On peut y ajouter que les 5 300 milliards de crédits hypothécaires détenus par Freddy Mac et Fanny Mae sont dorénavant des boulets à la charge de l’Etat fédéral. Certes, la baisse des taux d’intérêts des bons du trésor, conséquence de la fuite des capitaux hors des marchés actions vers des titres plus solides, allège le poids des intérêts de la dette. Mais cette intégration des facteurs de la crise financière au sein même de l’Etat américain est un facteur de crise générale, laquelle pourrait se traduire en particulier par une chute plus brutale que jamais du dollar, vu l’émission record de titres libellés en cette monnaie. En tout état de cause, à moins d’un regain durable des marchés – mais vu les développements de la récession, ce n’est pas de loin l’hypothèse la plus vraisemblable, les élément constitutifs d’une immense vague d’inflation sont en place. Mais de l’autre côté, cette intervention plus ouverte de l’Etat sur la scène politique et économique, si elle n’ouvre aucun avenir au mode de production capitaliste, puisqu’elle reste le « socialisme malhonnête » de la socialisation des pertes des capitalistes, indique sur quelle voie il est possible de lutter réellement contre la catastrophe qu’est cette crise : celle du « socialisme honnête », non pas comme l’entend le Wall Street Journal, mais celui qui a comme prémisse l’expropriation des grands groupes bancaires et de crédit.
|
|