Article paru dans Combattre pour le Socialisme  n°2 (84) de janvier 2001

 

Congrès du PS :

L’élection présidentielle dans la ligne de mire

 

Inversion du calendrier des élections


Prononçant le discours de clôture du congrès du PS, le 26 novembre 2000, Lionel Jospin déclarait :

« Un débat s’amorce, qui est tout sauf mineur, sur l’ordre et le sens des élections législatives et présidentielles et comme je ne veux esquiver aucune question et que c’est devant le congrès de ma formation politique (et il n’y en aura pas d’autre tout de suite) que ces choses doivent être évoquées, j’en dis un mot.

Nous avons des institutions dont nous connaissons l’esprit. Nous avons commencé à les réformer, notamment par le vote des Français en faveur du quinquennat. L’ordre actuel des élections, tel qu’il est prévu, résulte des hasards de la vie et de la politique. Nombreux sont ceux qui pensent qu’il n’est pas cohérent.

Ce qu’il nous faut souhaiter, c’est que le printemps 2002, celui des grands rendez-vous démocratiques dans lesquels le peuple s’exprime et tranche, ne soit pas un printemps de la confusion et des choix de convenance, mais un printemps de la clarté.

La portée de chaque élection dans la vie nationale doit être respectée et le déroulement des deux doit pouvoir se faire de façon ordonnée et digne. C’est pourquoi le débat qui s’engage est légitime et doit conduire les uns et les autres, y compris nous-mêmes, à se déterminer le moment venu. » (L’hebdo des socialistes n° 169 du 1/12/2000).

 

Le 2 décembre 2000 le nouveau conseil national du PS approuvait à l’unanimité moins une abstention l’inversion du calendrier des élections législatives et présidentielles prévues en 2002. Le 19 décembre s’engageait à l’Assemblée nationale la discussion conjointe des projets de lois organiques allant dans ce sens déposées par le groupe des députés du PS et les députés UDF Raymond Barre et Hervé de Charrette. Le 20 décembre, la proposition de loi organique déposée par le PS était adoptée avec le soutien des députés PS, du MCD, du PRG et des députés de l’UDF partisans de Giscard d’Estaing et de François Bayrou.


Jospin se joue du PS


Libération du 27/11/2000 indiquait :

« Le 19 octobre 2000, sur TF1, Lionel Jospin avait jugé « conforme à l’esprit des institutions » qu’en 2002 le scrutin présidentiel ait lieu avant les élections législatives. Mais il avait ajouté qu’il ne prendrait pas d’initiative pour inverser le calendrier, car cela « serait interprété de façon étroitement politique, voire politicienne » ».

Dans la foulée de Lionel Jospin, les principaux dirigeants du PS ont relayé cette prise de position. A la clôture du congrès, Lionel Jospin annonçait un changement de cap à 180 degrés après avoir interdit toute discussion sur le sujet pendant le congrès lui-même. En effet Le Monde du 19 décembre 2000 rapporte :

« A Grenoble, le 25 novembre, M. Forni annonce à M. Hollande qu’il veut prendre la parole sur l’inversion du calendrier. Le premier secrétaire du PS le lui déconseille. « Mieux vaut ne pas en faire un débat de congrès », lui dit-il, en le prévenant que M. Jospin réfléchit à la question. M. Hollande est dans la confidence depuis le matin »

 

Dans cette affaire, Lionel Jospin a dicté sa loi au PS en le mettant devant le fait accompli. Devant le conseil national du PS du 2 décembre 2000, il déclarait pour justifier sa manière cavalière d’opérer :

« A l’occasion de notre congrès, je suis intervenu dans un débat qui prenait de l’ampleur, celui des rendez-vous démocratiques fixés en 2002. Nous avions été interpellés par des éditorialistes, nous commencions à être saisis de propositions de loi, émanant d’ailleurs pour certaines d’entre elles de l’opposition, accompagnées de frémissement ou de tentations de lois au sein de notre propre groupe. Alors pardonnez-moi si je vous ai surpris ! J’avais demandé l’autorisation à François Hollande, et quand je le dis ce n’est pas une clause de style. Nous savions tous les deux que cette intervention colorerait d’une façons différente le congrès, mais après tout, ce congrès, nous étions en train de le réussir » (L’hebdo des socialistes n° 170 du 8/12/2000).

 

En termes à peine voilés il affirmait que la position du PS, pourtant réuni en congrès, avait peu de valeur face à celle des « éditorialistes », parmi lesquels d’ardents défenseurs des institutions de la cinquième République tel Raymond Barre, associé dans l’affaire à Michel Rocard, ou encore Valéry Giscard d’Estaing, sans parler des Pasqua et Chevénement. Il ajoutait :

« Il serait quand même un peu curieux que dans la vie politique française, où je m’efforce de tenir une position, je sois le seul à devoir téléphoner pour savoir si je peux m’exprimer dans la vie politique… » avant de se livrer à une véritable plaidoirie en défense des institutions de la cinquième République « Je vous l’ai dit, je n’ai pas voté les institutions, je ne suis pas gaulliste mais socialiste, mais notre système prévoit l’élection du président de la République au suffrage universel, dans une circonscription unique qui s’appelle la France. C’est cette élection qui a structuré la vie politique française depuis quarante ans et pas forcément à notre avantage (…) Alors on peut certes proposer de renoncer à l’élection du président de la République au suffrage universel mais qui y songe ? Et d’ailleurs les français ne l’accepteraient pas car ils considèrent à tort ou à raison, mais ils considèrent, et à mon sens maintenant à raison, que c’est pour eux une conquête et un pouvoir démocratique (…) Une présidentielle avant les législatives ne gêne en rien l’équilibre et le sens des élections des députés. Il y a un président ou une présidente qui a été élue, et puis ensuite il y a des élections législatives où les formations politiques présentent des programmes, des candidats dans l’ensemble des circonscriptions métropolitaines et outre-mer » (L’hebdo des socialistes n° 170 du 8/12/2000).

 

Candidat lui-même au poste suprême de président de la 5ème République, Lionel Jospin fait l’apologie de ses institutions. Et il entend que le PS s’apprête à jouer sans broncher le rôle du parti du président et prend date en indiquant qu’il ne sera pas le candidat d’un parti et qu’il entend en tant que futur candidat se situer au-delà des partis qui, eux, présentent des programmes. L’inversion du calendrier des élections s’inscrit, après l’appel à voter oui lors du référendum instituant le quinquennat, dans une politique de défense sans limite de la cinquième République et de ses institutions. Dans l’immédiat, elle concrétise un refus de remettre en cause Chirac avant la fin de son mandat.


En arrière-plan, des motifs inavouables


Le conseil national du PS du 2 décembre a avalisé à l’unanimité moins une abstention (G. Filoche) la décision prise par Jospin. Même les représentants des courants qui ont refusé de faire la synthèse lors du congrès de Grenoble se sont alignés sans aucune résistance derrière lui.

Pour sa part, H. Emmanuelli devait déclarer :

«  Nous voterons cette motion (…) Les socialistes n’ont pas été a priori les porteurs de la présidentialisation du régime, d’autant plus qu’ils savaient que ces institutions avaient pour objectif, d’assurer un pouvoir fort et qu’ils savaient aussi que derrière les institutions, il y avait la volonté de briser les partis (…) La présidentialisation n’est pas forcément populaire. Nous savons, en revanche, que l’élection présidentielle au suffrage universel fait partie du paysage politique français. Elle est devenue une élection structurante, une élection bi-polarisante des élections françaises » (L’hebdo des socialistes n° 170 du 8/12/2000).

 

Au nom de la Gauche Socialiste, Julien Dray, tout en déposant un amendement « afin que la réforme institutionnelle se poursuive », lequel a été accepté, proposait de justifier l’inversion du calendrier dans les termes suivants :

« Je crois qu’il est important (…) de quand même rappeler que la situation est le produit du comportement de Jacques Chirac et que c’est lui qui a créé cette situation ubuesque en utilisant de manière régalienne le droit de dissolution en 1997 et qu’il lui appartenait, parce que justement il était président de la République, de restaurer la cohérence qui existait auparavant dans les institutions. Je crois qu’il est important pour nous que nous ne donnions pas le sentiment que nous changeons le calendrier pour des raisons de convenances mais parce qu’il y a une cohérence à rétablir et qu’il n’a pas pris ses responsabilités. » (L’hebdo des socialistes n° 170 du 8/12/2000).

 

Pourtant, tout de même, il y a quelques « raisons de convenances » qui ont probablement été déterminantes pour que le PS adopte sans hésitation le choix de Lionel Jospin. Le Monde du 19/12/2000 fait état d’une note publiée dans La Revue Socialiste, revue théorique du PS. Il indique :

« Cette note, qui a beaucoup circulé depuis quelques semaines démontre que la « base électorale » de la gauche plurielle s’est « rétrécie malgré les succès enregistrés depuis 1997 (…) On oublie trop souvent que la défaite de la droite ne s’est jouée qu’à un très petit nombre de voix » et que « avec 25,5 % des suffrages exprimés au premier tour de 1997, le PS reste loin de ses performances des années 1980 », note l’auteur, chiffres à l’appui, avant d’ajouter : « Les élections régionales de 1998 sont venues confirmer cette double tendance : une dynamique politique à gauche, qui lui permet de progresser en sièges(…) mais aussi un recul le resserrement de sa base électorale », qui se traduit par « un recul de plus de 5 points en 1998 par rapport à 1997 »

Le Monde poursuit :

« Enfin, l’affaiblissement de l’extrême droite, résultant de sa division, introduit une redoutable inconnue dans l’équation de 2002. Avec 15,2 % des suffrages, le Front national avait pu se maintenir au second tour dans 131 circonscription en juin 1997, provoquant 31 duels contre la droite, tous remportés par cette dernière ; 25 duels contre la gauche dont un gagné par le FN à Toulon ; et 75 triangulaires, dont 46 remportées par la gauche et 29 par la droite. On estime à une vingtaine les circonscriptions remportées par la gauche grâce à ces triangulaires ».

 

Il faut bien entendu se garder de prendre à la lettre de telles spéculations sur les conditions des élections législatives de 2002. Mais il n’en reste pas moins vrai que le rappel des circonstances qui avaient permis au PS et au PCF d’obtenir une majorité relative en 1997 correspond à la réalité. Depuis le FN a éclaté et les partis bourgeois traditionnels, UDF et RPR, sont presque totalement libérés de la menace d’une présence de ses candidats au deuxième tour. Il faut ajouter que le PS risque de payer chèrement la politique anti ouvrière que le gouvernement met en œuvre depuis 1997.

 

Par contre étant donné le discrédit qui atteint Chirac aujourd’hui, en particulier dans les rangs mêmes de la bourgeoisie, Lionel Jospin et à sa suite le PS ont de bonnes raisons d’espérer sortir vainqueur de l’élection présidentielle, ce qui inéluctablement favoriserait le PS lors des élections législatives. Conserver le pouvoir, regagner la présidence de la République, telles restent les motivations principales du PS. D’où son ralliement sans discussion aux grandes manœuvres de Lionel Jospin et à son ambition dévorante de devenir le prochain président de la cinquième République, garant de la pérennité de ses institutions.


Trois motions


Lors du conseil national du PS du 30 septembre 2000, trois motion d’orientation ont été finalement déposées. La motion 1 « Ensemble, réussir aujourd’hui pour convaincre demain », conduite par F. Hollande et soutenue par une alliance entre jospinistes, rocardiens et fabiusiens, rassemblant les signatures de Lionel Jospin et de tous les membres du gouvernement à l’exception de celle de JL. Mélanchon. La motion 2 « Attika : la motion » présentée par La Gauche Socialiste dirigée par J-L.Mélanchon, J. Dray et M-N.Lienemann. La motion 3 « Démocratie, égalité » emmenée par H. Emmanuelli allié avec les restes du courant du défunt J. Poperen rassemblés autour de A. Vidalies.

 

Cadrant les débats le 30 septembre, F. Hollande, premier secrétaire sortant et candidat à sa succession, résumait ainsi les objectifs du congrès :

« Tel est l’objet de notre congrès de Grenoble, ni un retour narcissique sur nous-mêmes ni un grand écart par rapport à notre politique menée depuis 1997, ni la répétition émoussée des rites, ni la dramatisation inutile des conflits, mais tout simplement l’occasion d’ouvrir un débat approfondi, pour fixer les grandes orientations du programme que nous élaborerons en 2001, en liaison avec les autres composantes de la gauche plurielle, pour les présenter aux Français en 2002 » (L’hebdo des socialistes n° 161 du 6/10/2000).

 

Dés le départ H. Emmanuelli et La Gauche Socialiste se sont situés dans ce cadre très consensuel : soutenir sur le fond la politique du gouvernement et arrondir au mieux les angles pour préparer les échéances électorales de 2002. A ce titre les leaders des motions 2 et 3 annonçaient le 30 septembre qu’ils ne présenteraient pas de candidat contre F. Hollande au poste de premier secrétaire. H. Emmanuelli déclarait que sa motion avait seulement pour but de contribuer au débat mais que son intention était de réaliser la « synthèse », c’est-à-dire la fusion avec la motion du bloc dit majoritaire, au moment du congrès. De son coté, égale à elle-même, La Gauche Socialiste maintenait une certaine ambiguïté en laissant la porte ouverte à une telle opération. Le Monde du 3/10/2000 commentait la position de La Gauche Socialiste dans les termes suivants :

«  En présentant la motion de La Gauche Socialiste, Marie-Noëlle Lienemann avait subtilement distingué la « synthèse politique » impossible, de la « synthèse fonctionnelle », souhaitable, celle qui permettra, tout en s’opposant à la majorité, de rester au secrétariat national du PS… »

 

C’est donc sans crainte que F. Hollande et la garde rapprochée de Lionel Jospin s’apprêtaient à diriger le congrès du 24 au 26 novembre 2000. Le rassemblement des jospinistes, rocardiens et fabiusiens sur une seule motion laissait entrevoir qu’il n’y aurait pas d’affrontement ouvert pour la direction du parti comme ce fut le cas à Rennes en 1990 ; les oppositions déclarées faisaient clairement comprendre qu’il s’agissait simplement pour elles de se compter une dernière fois avant les échéances électorales.


Petites et grandes manœuvres


Résumant les deux mois de préparation du congrès, Libération des 25 et 26/11/ 2000 indiquait :

« Tous jospinistes … et chacun pour soi. En novembre 1997, à Brest, lors du dernier congrès du PS, les caciques socialistes, encore sous le coup de la victoire surprise des législatives, délaissaient le parti et n’en pinçaient que pour l’action gouvernementale. Trois plus tard, changement de décor. Les remaniements, la nécessité d’élaborer un nouveau projet et la perspective d’un butin électoral à se partager dans dix-huit mois ont éveillé les appétits. Anciens ou actuels ministres, figures historiques ou nouveaux venus : ils sont une petite dizaine à monter leur écurie en vue du Grand Prix 2002 »

 

Le rassemblement autour de la motion 1 cristallise en réalité une paix armée. A l’approche des futures échéances électorales, les contradictions s’aiguisent entre les différents clans et cliques aspirant à se partager le « butin électoral ». Avant le congrès, rocardiens, avec M. Sapin et A. Richard, et jospinistes, avec JC Cambadélis, P. Moscovici et D. Vaillant, ont décidé se s’allier « dans un «môle » qui, précise le dictionnaire, signifie aussi « brise-lames » ou « embarcadère »… » (Le Monde du 25/10/2000). Il s’agit pour eux de surveiller les initiatives de L. Fabius qui a réussi à maintenir au sein du PS un puissant réseau personnel et qui est à l’affût pour:

 « coller à Jospin pour, le cas échéant, se poser en recours naturel – pour Matignon en cas de victoire, voire le candidature à l’Elysée si Jospin perd les élections législatives et se retire du jeu» (Libération 25-26/11/ 2000).

 

De son côté Martine Aubry a relancé son club de supporters Réformer. Personne n’est dupe : si elle a quitté le gouvernement en octobre, en prétextant qu’elle souhaitait se consacrer à la campagne municipale pour la mairie de Lille, c’est qu’elle entend prendre position à la direction du PS. Avant la tenue du congrès, il était acquis qu’elle aurait la responsabilité au sein de la future direction de l’élaboration du programme du PS, ce qui la place en bonne position pour revendiquer un poste de premier ministre. Même E. Guigou cherche à jouer ses propres cartes :

« Désireuse d’étoffer son image, elle se fait gloutonne : elle a pris du galon ministériel, continue de réunir des députés qui lui sont proches, vise la mairie d’Avignon et veut exister dans le parti. Objectif : Matignon » (Libération des 25 et 26/11/ 2000).

 

Dans ces conditions, et les exemples de sous cliques et coteries, pourrait être multipliés, il est clair que la motion 1 n’est qu’un chiffon de papier dont le contenu vise à laisser les mains libres au gouvernement et à la direction du PS dans le soutien qu’il entend apporter à sa politique de défense de l’ordre bourgeois..


 « Maîtriser le capitalisme »


Dans un interview au journal Les Échos du 17/11/2000, François Hollande exposait ainsi l’orientation de la motion 1 qui devrait être selon lui l’orientation du PS pour les prochaines années :

« L’objectif est le même que par le passé : il s’agit de conjuguer efficacité économique et justice sociale, mais nos instruments doivent s’adapter. Nous avons eu tendance, pendant des années, à penser que le progrès passait l’extension du secteur public, que seul l’État pouvait décider de tout et que toute hausse des prélèvements était une avancée vers l’égalité. Aujourd’hui, l’intervention publique doit prendre d’autres formes : la loi pour faire avancer les réformes indispensables (35 heures, emplois-jeunes, lutte contre la précarité du travail ou droit des salariés) ; la négociation sociale pour mobiliser les partenaires sur leur champ d’intervention (formation professionnelle, conditions de travail) ; enfin, l’arme budgétaire et fiscale qui doit assurer la modernisation du pays, la préparation de l’avenir et la redistribution. Bref, il faut rester volontaristes dans les ambitions et plus fins dans les réglages, plus subtils dans les modalités, plus collectifs dans les modes d’intervention. La régulation elle-même ne passe pas seulement par l’État. Elle doit s’appliquer dans les nouveaux droits à donner aux acteurs économiques et sociaux : droit des salariés, droit des consommateurs, droit des producteurs, droit des usagers des services publics. Nous ne maîtriserons le capitalisme qu’avec la conjugaison de normes internationales et européennes, de règles fixées à l’échelle nationale et de droit confiés à la société civile ».

 

Le cadre politique, c’est la défense de « l’économie de marché », c’est-à-dire du mode de production capitaliste qu’il s’agirait de « maîtriser » et de « réguler ». Le sens de la « régulation », laquelle a pour contrainte première d’assurer « l’efficacité économique », c’est d’adapter les conditions d’exploitation du prolétariat aux besoins de la bourgeoisie française. Depuis 1997, la classe ouvrière et la jeunesse ont fait l’expérience de ce que le PS entend par les réformes indispensables à travers la loi Aubry généralisant la flexibilité et la baisse des salaires, celle instaurant l’épargne salariale ou encore la poursuite des privatisations ; la « négociation sociale » est la pleine justification du processus de la « refondation sociale » lancé par le MEDEF qui vient de se concrétiser par l’accord sur le PARE liquidant l’UNEDIC ou c’est aussi la remise en cause par l’extension de la décentralisation des statuts et garanties des travailleurs de la fonction publique.

 

En paroles, Hollande se démarque du « social libéralisme » mis en œuvre par Tony Blair et le Labour Party en Angleterre et dont L. Fabius est le chantre au sein du PS ; en pratique, la politique du gouvernement de la gauche plurielle et du PS tend à s’en rapprocher inéluctablement même si les rapports politiques en France font que les rythmes et les moyens pour y parvenir sont différents.


La Gauche Socialiste au diapason…


La Gauche Socialiste et le courant dirigé par Henri Emmanuelli se situent aussi sur le terrain de la « maîtrise du capitalisme ». Les motions des deux courants saluent sans rechigner le bilan du gouvernement de la gauche plurielle depuis 1997. Le Monde du 6/10/00 résume ainsi le contenu de la motion 2 :

« Sa motion prend la forme de sept lettres d’Attika à « monsieur le premier secrétaire », in fine appelé « François », sous la forme enlevée et directe. La Gauche Socialiste s’y définit comme « un pied de nez à tous ceux qui espèrent voir le socialisme français mis aux normes des Tony Blair et autres baudruches de la social-démocratie européenne domestiquée » ; Sept lettres qui sont autant de « ruptures », le socialisme étant défini comme « un projet concret alternatif au capitalisme (…) C’est quand même ultra-naïf de croire que l’on peut changer les règles du jeu, comme si on pouvait faire les poches au capitalisme pendant qu’il fait la sieste » écrit Attika qui défend pêle-mêle une augmentation des salaires, un contrôle des licenciements, un plan Marshall pour les banlieues, la République sociale européenne et la sixième République »

 

Effectivement, il s’agit au plus d’un « pied de nez » : Attika, « groupie de la taxe Tobin et de José Bové » (Le Monde du 6/10/00) si elle condamne l’épargne salariale, salue les avancées sociales que seraient la loi Aubry et la CMU ; le « projet concret alternatif » de La Gauche Socialiste ne dit mot de la question du mode de production du capitalisme et revendique plus que jamais le maintien d’une alliance « rouge-rose-vert » que matérialise aujourd’hui le gouvernement bourgeois de la gauche plurielle.


… Emmanuelli aussi mais en faisant de la résistance


La motion 3 impulsée par Emmanuelli joue elle franc jeu en affirmant d’emblée :

« Dès lors, la question n’est plus d’accepter l’économie de marché ou de refuser la société de marché, ce qui n’est pas évident, mais de promouvoir le progrès et les valeurs égalitaires. C’est d’accepter, dans l’économie de marché et dans la société, ce qui va dans le sens du progrès et de l’égalité ; et de combattre, dans l’économie de marché et dans la société ce qui contrarie le progrès et engendre l’inégalité. Cela implique le contrôle, la limitation – la régulation – de l’économie de marché par la seule force qui lui soit légitimement et efficacement opposable : le suffrage universel, expression de la volonté générale fondée sur l’égalité politique »

 

Dans ce contexte, elle met en garde le PS contre des éléments de la politique du gouvernement qui mettent en difficulté le PS vis-à-vis de son électorat. Elle revendique « plus de partage de la croissance » et s’en prend ouvertement à la politique du gouvernement mise en œuvre par Fabius :

« Si l’on est capable de consacrer 200 milliards de francs à la baisse des impôts, il devient difficile d’invoquer les contraintes budgétaires pour ne pas procéder à ces revalorisations [du SMIC, du pouvoir d’achat, des minima sociaux et des retraites – ndlr]. Les salariés ont supporté presque seuls le fardeau de la crise. Il est temps qu’ils tirent les bénéfices de la prospérité retrouvée »

 

Sur un autre plan, la motion d’Emmanuelli condamne l’agrément par le gouvernement du protocole sur l’UNEDIC. A la tribune du congrès il déclarera sur cette question :

« Quant à l’importante question de la démocratie sociale, il ne suffit pas de prévoir que, pour l’avenir, il nous faudra changer la loi pour que la ratification d’un accord implique une majorité syndicale. Il nous faut dire clairement ce que va devenir l’affaire de l’UNEDIC et ce qu’est notre position face à la refondation sociale. Légitime ou illégitime ? Nous disons aussi si le parlement va être consulté ou si le contrat minoritaire l’emportera sur la loi, après que nous ayons largement proclamé la supériorité de la loi sur le contrat. Ce n’est pas une affaire simple ;

Le peuple de gauche nous regarde, une majorité syndicale qui résiste courageusement aussi, dont il serait inacceptable qu’elle soit désavouée. Nous n’avons pas droit à l’erreur. Pour notre part nous n’avons pas cessé de le dire, c’est évidemment non. » (L’hebdo des socialistes n° 169 du 1/12/2000).

 

Sur ce point Emmanuelli lançait un sérieux avertissement au gouvernement et à la direction du PS : indiscutablement il exprimait au sein du PS ce que signifiait le fait d’agréer la convention instituant le PARE malgré le refus de la CGT et de FO de signer. De ce point de vue, il se faisait le porte-parole d’une partie du PS - qui craint que la politique du gouvernement ne le coupe d’une partie de son électorat.

 


Une demi-surprise…


Le résultat des votes sur les motions a constitué une demi-surprise. Pour 118 694 inscrits, il y a eu 78 739 votants (soit 72,94 %) dont 77 287 exprimés ; par rapport aux exprimés la motion 1 obtenait 72,94 %, la motion 2 13,28 % en étant devancée de peu par la motion 3 qui obtenait 13,78 %.

Ce fut une grosse déception pour La Gauche Socialiste et une heureuse surprise pour Emmanuelli qui n’en espérait pas tant, d’autant plus que début octobre J-L.Mélanchon avait dédaigneusement repoussé sa proposition de faire motion commune. Les « observateurs » retenaient que la « gauche » du PS atteignait un score plus qu’honorable de près de 27 %, la motion 1 conservant une confortable majorité. Au sein du conseil national et du bureau national, la motion 1 obtenait respectivement 149 (42 et 40 sièges, la motion 2 obtenait 27 et 7 sièges tandis que la motion 3 récoltait 28 et 7 sièges. Les deux motions minoritaires ont obtenu par ailleurs chacune 2 sièges au sein du secrétariat national de 31 membres.

 

En ce qui concerne l’élection du premier secrétaire, qui depuis la réforme instituée à l’initiative de Jospin en 1995 dans le cadre de la « rénovation » du PS a lieu dans la semaine qui suit le congrès par un vote direct de tous les adhérents, F. Hollande, seul candidat, obtenait 96,88 % des exprimés pour une participation au vote de 64,53 %.

Le résultat des votes sur les motions n’allait pas être sans conséquence sur le déroulement du congrès.


…et un dénouement inattendu


Juste avant l’ouverture du congrès, les résultats quasi définitifs étant connus, La Gauche Socialiste opérait un revirement complet en proposant à Emmanuelli la fusion des deux motions minoritaires en vue de peser sur une synthèse finale de toutes les motions. La direction du PS était de son côté prête à concéder à Emmanuelli qu’à l’avenir seul les accords paritaires signés par une majorité de syndicats seraient validés, contrairement à la pratique pour l’accord sur l’UNEDIC. Sûrs qu’Emmanuelli allait se satisfaire de ce compromis, les dirigeants de La Gauche Socialiste se prononçaient alors pour la « synthèse ». Libération du 27/11/2000 relate :

« L’ancienne ministre de l’Emploi, et les orateurs de la majorité qui lui succèdent, le ministre des Affaires européennes, Pierre Moscovici, comme ceux de la Défense, Alain Richard et de l’Intérieur, Daniel Vaillant, jugent la synthèse « souhaitable » et « possible ».

Avec grandiloquence, le ministre de l’Enseignement professionnel, Jean-Luc Mélanchon, tente d’y inclure La Gauche Socialiste (GS). Il en fait des tonnes pour vanter l’œuvre de Lionel Jospin qui « nous a ramenés sur le chemin du plein emploi, ce flamboyant printemps du peuple ». Il assure son supérieur de son « dévouement » et lance : « La synthèse ne se décrète pas, elle se constate ». Son compère Julien Dray monte à la tribune pour écarter le spectre d’une GS ramenée au rôle « minorité agissante gardienne du temple ». Le député de l’Essonne annonce un nouveau « virage » de ces troupes : «Celui de la responsabilité. Et celui-là nous l’assumons !». Après une énième volte-face, la GS veut coller à Emmanuelli pour éviter un tête-à-tête entre la majorité du PS et l’ancien président de l’Assemblée nationale. « Dans la majorité ou dans l’opposition, je m’en fous, confie Mélenchon dans les couloirs. L’essentiel c’est qu’on forme un bloc de 27 % qui ne servira pas seulement à porter les sacoches des autres »

 

A ce petit jeu le sénateur ministre Mélanchon et le député Dray vont se faire piéger par Emmanuelli qui, fort de son score et de sa position maintenue dans le PS refusera la synthèse… et contraindra les petits magouilleurs opportunistes et arrivistes de La Gauche Socialiste à une ultime volte-face en refusant à leur tour la synthèse.


Guigou crache le morceau


Lors de la commission des résolutions, Emmanuelli refuse de céder : il ne se satisfait pas d’une concession sur les accords majoritaires pour l’avenir et veut que le congrès rejettent l’accord de l’UNEDIC, évoquant « l’afflux de pétitions syndicales » (Libération du 27/11/2000). Selon le même journal « Le ton monte. Élisabeth Guigou s’emporte : « Je ne veux pas qu’on m’impose mon ordre du jour » »

 

 Selon Le Monde du 28/11/2000, perdant tout contrôle, elle aurait aussi lâché « Je n’accepterai pas de me faire dicter ma politique par le PS ! ».

 

Le fait qu’Emmanuelli ait maintenu sa position sur la question du PARE est une illustration de la contradiction fondamentale au sein du PS. Comme le rappelait Combattre Pour le Socialisme n° 81 du 28/4/2000 :

« D’une certaine manière, le PS doit son existence au fait que le prolétariat, en l’absence d’autre possibilité et bien que n’ayant pas la moindre illusion sur lui, cherche à l’utiliser en tant que parti ouvrier contre la bourgeoisie. C’est pourquoi au sein du PS comme au sein de la plupart des partis sociaux démocrates s’expriment constamment des manifestations de résistance à sa liquidation, à sa transformation en un parti bourgeois. Les courants, cliques, voire « personnalité » qui expriment cette tendance ne sont pas moins attachés politiquement à la société bourgeoise que ceux qui sont les partisans de sa « rénovation » »

 

Les déclarations de Guigou illustrent parfaitement les rapports que Lionel Jospin entend entretenir avec le PS. Il a parfaitement retenu les enseignements de F. Mitterrand qui quittant l’Elysée en 1995 et passant par le siège du PS, mettait en garde les partisans de la « rénovation » en indiquant « Le Parti Socialiste est désormais le parti de l’alternance. Lorsque les Français désireront changer de politique, c’est vers vous qu’il se tourneront ».

 

Mais dans le même temps, pour accomplir son « destin » présidentiel et donner l’assurance à la bourgeoisie qu’il est capable de mettre en œuvre ainsi la politique dont le capital à besoin, L.Jospin doit, en s’appuyant sur ce qui a constitué à un moment donné l’avant-garde du pôle « rénovateur », s’inféoder le PS, le transformer en parti du président et accentuer sa dégénérescence en tant que parti ouvrier.

 

Le 30 décembre 2000

 

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