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Texte publié comme numéro spécial (n°20) de Combattre pour le Socialisme


 

Texte adopté à l’unanimité par la 3ème conférence du Cercle (26 – 27 – 28 mars)

 

 

Actualité du combat pour le socialisme

 

 

Première partie :

Face à une vague réactionnaire mondiale

 

Après l’Afghanistan, l’Irak soumis au joug colonial

Le peuple palestinien emmuré vivant

« La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » : Etats-Unis…

… Grande-Bretagne

Une prise en charge ouverte par les appareils des exigences du capital (Hollande)

La puissance sociale du prolétariat demeure une donnée fondamentale (Italie)

Le prolétariat ne peut s’ouvrir une issue qu’en relation avec ses organisations traditionnelles : Espagne…

… Brésil

Quelques premières conclusions

 

2ème partie :

Un cycle historique s’est clos, une période de réaction s’est ouverte

 

L’étape ouverte en 1989…

… s’achève par la restauration du capitalisme en URSS

Restauration du capitalisme : en Chine aussi

« L’acquis » le plus fondamental du prolétariat mondial est détruit

D’où viennent les conquêtes ouvrières

Aperçu sur le cycle ouvert par octobre 1917

Une période de réaction s’est ouverte

Leçons de quelques explosions à caractère révolutionnaire

 

Troisième partie :

Le capitalisme roule vers l’abîme

 

Une conjoncture économique toujours menaçante

Après le changement dans la politique économique américaine : l’heure des comptes

En perspective : une crise explosive de l’économie mondiale

L’impérialisme américain lutte pour recouvrer une position hégémonique

L’Union Européenne à l’heure de la « constitution »

Il n’y a pas et n’y aura pas de « nouvel ordre mondial »

 

Conclusion :

Une politique révolutionnaire, pour le socialisme

 

 

 

Où que le regard des masses se porte, il se heurte aux conséquences du maintien du mode de production capitaliste sur la planète. Les guerres impérialistes se succèdent tandis que plus de 800 millions de personnes souffrent de la faim, plus de 500 millions « vivent » avec moins d’un dollar par jour et qu’on recense 185 millions de demandeurs d’emplois, dont des dizaines de millions dans les pays capitalistes dominants.

 

Partout s’étale la domination du capital financier «réaction sur toute la ligne » (Lénine), qui roule vers l’abîme en liquidant partout les acquis arrachés par des décennies de lutte de classe, en accroissant l’oppression coloniale contre les pays dominés, minant les bases mêmes de la civilisation humaine.

 

Tout cela, les larges masses le savent et le vivent dans leur chair, tout comme elles n’ont le plus souvent guère d’illusions sur les politiques menées par les gouvernements constitués ou dominés par les partis ouvriers traditionnels qui sévissent au compte du capital financier dans différents pays de la planète.

Mais, quinze ans après la chute du mur de Berlin, si l’alternative « socialisme ou barbarie » reste parfaitement valide, il faut garder à l’esprit pour nos temps ce qu’écrivait Trotsky (Encore une fois, où va la France, mars 1935):

« La base de la société, c'est son économie. Cette base est mûre pour le socialisme dans un double sens : la technique moderne a atteint un tel degré qu'elle pourrait assurer un bien-être élevé au peuple et à toute l'humanité; mais la propriété capitaliste, qui se survit, voue les peuples à une pauvreté et à des souffrances toujours plus grandes.

La prémisse fondamentale, économique, du socialisme existe depuis déjà longtemps. Mais le capitalisme ne disparaîtra pas de lui-même de la scène. Seule la classe ouvrière peut arracher les forces productives des mains des exploiteurs et des étrangleurs. L'histoire pose avec acuité cette tâche devant nous.

 

Si le prolétariat se trouve pour telle ou telle raison incapable de renverser la bourgeoisie et de prendre le pouvoir, s'il est, par exemple, paralysé par ses propres partis et ses propres syndicats, le déclin de l'économie et de la civilisation se poursuivra, les calamités s'accroîtront, le désespoir et la prostration s'empareront des masses, le capitalisme- décrépit, pourrissant, vermoulu- étranglera toujours plus fort les peuples, en les entraînant dans l'abîme de nouvelles guerres.

 

Hors de la révolution socialiste, point de salut. »

 

La chute du mur de Berlin ouvrait une nouvelle phase, décisive, du combat que livraient depuis des décennies les masses des pays où le capital avait été exproprié contre la bureaucratie stalinienne parasitaire et oppresseuse, combat dont l’issue était soit la victoire de la révolution politique, soit la restauration du capitalisme. C’est ce dernier terme de l’alternative qui l’a emporté.

 

Cela constitue un véritable bouleversement des conditions du combat pour le socialisme, que Marx définissait déjà comme « le mouvement réel qui abolit l’état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes.». Ainsi que l’avait apprécié notre IX° Conférence, celui-ci se situe désormais sur une « nouvelle perspective ».

 

En effet, le combat pour en finir avec la barbarie impérialiste se concentre dans le combat pour la construction du Parti ouvrier révolutionnaire et de l’Internationale ouvrière révolutionnaire, et les conditions objectives de ce combat sont aujourd’hui marquées par la clôture du cycle historique ouvert par la révolution d’octobre, au terme duquel une période de réaction s’est ouverte.

 

 

« Ni rire, ni pleurer, comprendre » : sous toutes les latitudes le Capital mène une offensive généralisée contre les prolétariats, la jeunesse, les peuples opprimés. Mais ce qui importe, c’est d’en mesurer précisément l’ampleur, et d’apprécier ses répercussions chez les travailleurs et au sein des organisations du mouvement ouvrier.

 


Pas à pas, le talon de fer impérialiste imprime sa marque sur l’Irak. L’impérialisme US avait remporté une écrasante victoire militaire et politique en 2003, les projets de l’impérialisme américain, flanqué de l’ancienne puissance coloniale britannique, s’appliquent peu à peu dans un pays en ruine dont le prolétariat a été écrasé sous les bombes et la répression. La façade « irakienne » de l’occupation a été installée fin juin 2004, avec à sa tête, comme en Afghanistan qui aura de ce point de vue servi de galop d’essai, un agent direct de l’impérialisme US qui doit être conforté par des élections prévues pour janvier 2005, sur la base d’une répression féroce. Outre la constitution d’un gouvernement à sa solde, Washington a remporté d’autres succès, notamment en obtenant le ralliement de la guérilla chiite au processus électoral (après de violentes offensives militaires contre Nadjaf, mais aussi comme résultat de la pression croissante exercée contre l’Iran). Certes, ceci ne se fait pas en douceur : les restes de l’ancien appareil d’Etat baasiste balayé militairement en 2003, et avec eux des groupes armés islamistes continuent de se battre et essayent en particulier d’empêcher la constitution des forces armées de l’Etat irakien compradore. Mais le rouleau compresseur militaire impérialiste exerce ses immenses ravages. 

 

C’est qu’il s’agit pour l’impérialisme de faire tourner la roue de l’histoire à l’envers, et d’effacer toutes les conséquences du mouvement révolutionnaire qui a amené à la chute de la monarchie pro-britannique en 1958. Cette chute avait privé alors les grandes puissances impérialistes d’un des piliers de leur domination sur le Moyen-Orient, ainsi que du contrôle exclusif des richesses pétrolières de l’Irak, nationalisées progressivement. Elle avait aussi donné du coup à l’Iran du Shah une place centrale dans le dispositif impérialiste dans la région – avec Israël -,   la révolution prolétarienne de 1979 en Iran portant un autre coup terrible à la domination impérialiste sur le Moyen-Orient. D’ores et déjà, les firmes US ont fait main basse sur les ressources de l’Irak, les puissances occupantes ont fait passer une constitution provisoire instaurant en Irak un Etat islamique.

 

 

L’impérialisme US a également réussi à aligner et faire contribuer l’ensemble des grandes puissances à son expédition militaire.

 

D’abord par le vote unanime de la résolution 1546 de l’ONU en juin, résolution entérinant l’intégralité de la politique américaine – y compris par les puissances qui avaient refusé de soutenir ouvertement la guerre de 2003. Puis par la conférence de Charm el-Cheikh en novembre 2004 lors de laquelle les principaux créanciers de l’Irak (France, Japon) ont été mis financièrement à contribution, conférence suivie d’une conférence régionale tenue à Téhéran, lors de laquelle notamment la Syrie et l’Iran se sont engagés à contribuer à la sécurité des frontières de l’Irak et à la « lutte contre le terrorisme ». Il faut souligner que ces deux pays sont aujourd’hui soumis à des pressions considérables de la part de l’impérialisme américain, la Syrie menacée au Liban, et l’Iran, surtout, sous prétexte de son programme nucléaire. Même s’ils s’inclinent aujourd’hui, il est clair que l’Iran notamment est dans la ligne de mire de l’impérialisme US qui vise à liquider totalement dans la région les séquelles de la révolution de 1979. Les manoeuvres des impérialismes européens, qui ont obtenu pour le moment un compromis sur la question du nucléaire préservant leur influence en Iran, pourraient bien faire long feu.

 

Une chose est, qu’à terme, l’impérialisme ne puisse pas établir un quelconque ordre stable au Moyen-orient, ce qui est certain, mais les capitalistes ont-ils jamais eu comme autre horizon de pensée « après moi le déluge » ? Cela n’efface pas les succès remportés jusqu’ici. C’est ce qu’exprime son projet de « Grand Moyen-Orient » (lequel, snobant la géographie, va du Maroc au Pakistan) : l’entreprise de soumission de toute la région, et de ses ressources pétrolières et gazières, à ses intérêts, est loin d’être achevée.

 

Elle n’est possible qu’en relation avec les rapports politiques dans les métropoles impérialistes, dont les travailleurs, en combattant pour le retrait immédiat et inconditionnel des troupes d’occupation d’Irak, donc contre les résolutions de l’ONU, en imposant cette exigence à leurs organisations, pourraient porter un coup décisif aux menées impérialistes contre les peuples du Proche et Moyen-Orient.



Le renforcement de l’Etat d’Israël, couteau de l’impérialisme planté dans le flanc du Moyen-Orient, a toujours été une priorité constante pour les puissances impérialistes. Dès 2000, préludant l’offensive engagée à partir du 11 septembre 2001, l’Etat sioniste, colonial et raciste avait engagé une nouvelle phase de son combat pour briser le peuple palestinien, après avoir utilisé jusqu’au bout les accords de « paix » d’Oslo et Washington qui entérinaient la capitulation de l’OLP.

Cette dernière avait à cette occasion abandonné en effet officiellement toute velléité de remise en cause de l’Etat d’Israël en échange du plat de lentilles qu’était la constitution de « l’autorité » chargée d’assurer la gestion – et d’abord la répression - de quelques enclaves autonomes éparpillées sur la surface de la Cisjordanie et de Gaza.

 

Les « accords de paix », devenus caducs, avaient constitué un renforcement incontestable d’Israël. La « feuille de route » qui leur a succédé n’avait d’autre objectif que d’obliger l’OLP a jouer complètement son rôle de police annexe d’Israël, au nom de la « lutte contre le terrorisme », tandis que la colonisation se poursuivait en Cisjordanie et qu’un « mur de sécurité » encerclant les villes palestiniennes était érigé.

Dans ces circonstances, le décès de Yasser Arafat se présente comme une occasion pour le gouvernement Sharon d’obtenir de nouvelles concessions de la part de « l’autorité palestinienne » - en faisant introniser par des élections un successeur à sa main, en l’occurrence Mahmoud Abbas. Mais « l’autorité palestinienne », et en fait le Fatah, sont en crise profonde. L’origine de cette crise n’est guère mystérieuse : la prise en charge sur toute la ligne des exigences d’Israël signifie l’auto-destruction des organisations nationalistes palestiniennes.

 

En venant saluer en nombre la dépouille d’Arafat, les masses palestiniennes ont manifesté leur attachement non pas à la politique suivie par ce dernier, mais au combat pour la libération de la Palestine. Or il n’y a aucune issue sans rompre avec la « feuille de route », les résolutions de l’ONU, sans rejeter la tenue même des élections de janvier et combattre pour leur boycott.

Aucune solution n'est possible au Proche-Orient qui ne passe par la destruction de l'Etat raciste et colonial d'Israël, la tenue d'une Assemblée Constituante fondant la République Unifiée de Palestine, Assemblée Constituante ayant comme condition le retour des réfugiés palestiniens, le peuple palestinien recouvrant son pays en totalité. Seules les masses palestiniennes peuvent ouvrir cette issue, dans la perspective d'un gouvernement ouvrier et paysan, d'une Fédération socialiste du Moyen-Orient. Peut y contribuer de manière décisive dans les pays capitalistes dominant toute initiative prise sur la ligne du front unique contre la répression du peuple palestinien et pour son droit à disposer de lui-même.

 

Mais nul ne peut ignorer l’impasse dans laquelle ce dernier se trouve, dont une traduction est la force des organisations islamistes ultra-réactionnaires, force qui leur vient de ce qu’elles sont les seules à revendiquer encore la destruction de l’Etat d’Israël. Il n’est pas exagéré de dire que la situation du peuple palestinien, isolé, emmuré, réprimé, est la plus dramatique qu’il ait connu depuis 1948.



Afghanistan, Irak, sont les principaux jalons de l’offensive militaire engagée par l’impérialisme américain au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, qui ont libéré les tendances à l’oeuvre depuis la disparition de l’URSS. Les USA, devenus la seule puissance mondiale, luttent pour recouvrer une position hégémonique, en s’affranchissant des cadres et règles politiques hérités de l’après-seconde guerre mondiale.

 

Mais comme l’écrivait Clausewitz, « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Aux Etats-Unis même, la guerre sociale contre la classe ouvrière fait écho aux expéditions militaires au Moyen Orient et en Asie centrale. Sur ce plan, la réélection de Bush adresse le message que l’offensive réactionnaire continuera sans la moindre hésitation – il n’y avait au demeurant guère d’autre nuance entre Bush et Kerry.

 

Il importe de relever ce qui est aujourd’hui au cœur de la politique du gouvernement et des capitalistes américains : des traits structurels du paysage politique américain sont en train d’être effacés.

 

Ainsi, au programme du gouvernement Bush figure l’achèvement de la contre-réforme de l’aide sociale, liquidant le peu d’acquis qui restent en ce domaine après les présidences Clinton, acquis dont l’origine remonte à la vague de grèves du milieu des années 30.

Dans le même temps, les salaires subissent des baisses parfois spectaculaires, non seulement dans les compagnies aériennes (où les organisations syndicales ont signé plusieurs accords baissant d’un quart la masse salariale), mais dans tous les secteurs.

Ainsi les salaires des emplois peu qualifiés auraient baissé de 13% depuis 2001, alors que le temps de travail croît – cela dans un pays marqué historiquement par un niveau élevé des salaires.

 

Sur un autre plan, deux caractéristiques tout aussi historiques des Etats-Unis sont remises en cause : les libertés démocratiques d’une part, au nom de la lutte contre le terrorisme (Patriot Act et autres) ; et la centralisation des pouvoirs entre les mains de l’Etat fédéral et de ses agences progresse – quand bien même il y a encore du chemin vers la création d’un réel Etat centralisé aux USA.

 

Force est de constater que la direction de l’AFL CIO accompagne totalement cette offensive, signant systématiquement des accords aux conditions du patronat, et reprenant ouvertement la même rhétorique (la « compétitivité »). Quelques réactions sont apparues sur la question de la guerre, mais le plus généralement sous forme de motions adoptées par des congrès syndicaux et aux termes soigneusement pesés – ne réclamant généralement pas le retrait « immédiat et inconditionnel » des troupes – de façon à ne pas se trouver en opposition frontale au Parti démocrate. Car la direction de l’AFL CIO a mené fortement campagne pour l’autre candidat du capital financier US, Kerry. Or la première condition pour parler sérieusement de Parti Ouvrier aux Etats-Unis est précisément la rupture des organisations syndicales avec le Parti démocrate. Bilan : en 2003, le taux de syndicalisation est de 12,9%, contre 20,1% en 1983. L’existence de l’AFL-CIO et de ses fédérations sont menacées. Bush et les patrons ont les coudées franches pour poursuivre l’offensive engagée à marche forcée depuis septembre 2001.



C’est dans de tout autres conditions que le gouvernement Blair est parvenu à s’engager dans la guerre contre l’Irak. Il l’a fait en dépit de manifestations immenses qui ont eu un écho important au sein des organisations syndicales, du Labour Party – jusqu’à amener le tiers des députés travaillistes à voter contre au parlement. Mais Blair est passé – notamment parce que les manifestations ne se fixaient pas l’objectif de dicter aux députés du Labour Party qu’ils rompent sur cette question décisive avec le gouvernement Blair, ce qui aurait sans doute été décisif.

 

Un rejeton politique des manifestations anti-guerre s’est d’ailleurs formé, à l’initiative d’un député travailliste exclu sur la question de la guerre, G.Galloway : la coalition « respect ». Cette dernière se situe sur la ligne qui a mené les manifestations anti-guerre à l’échec. Elle se revendique ouvertement du « communautarisme », comprenant même des représentants religieux es qualités dans sa direction. Elle fait obstacle à tout combat en direction du Labour Party et de son groupe parlementaire, contribuant ainsi à l’aider à couvrir la politique du gouvernement.

Or ce n’est pas sans difficultés que cette politique passe. Ainsi, en janvier 2004, 70 parlementaires travaillistes ont voté contre la « réforme » des universités qui y instaure notamment des droits d’inscription prohibitifs.

Le congrès des syndicats, ceux du Labour, ont même pu adopter des motions contre la politique de Blair (notamment dans le domaine de la Santé), mais motions purement platoniques. Pour exemple, en septembre 2004, après avoir pris position lors du congrès des syndicats (TUC) dans des termes fort mesurés et respectueux du « droit international » pour le retrait « rapide » des forces d’occupation, les représentants des syndicats au congrès du Labour, quelques jours plus tard, ont voté contre une motion similaire (rejetée par 85% dans le congrès pour le plus grand plaisir des tenants du « New Labour »).

 

Il n’en reste pas moins que, malgré les difficultés, ce sont le Labour Party et la direction du T.U.C. qui mènent une politique ouvertement réactionnaire, sans trêve (« je n’ai pas de marche arrière », avertissait Blair lors d’un congrès du parti travailliste). Selon le Guardian, le Labour aurait perdu la moitié de ses membres depuis l’arrivée de Blair au pouvoir, passant de 400 000 à 200 000 membres, tandis que ses liens avec les syndicats se distendent sans cesse (ainsi le syndicat du Rail s’est désaffilié du Labour Party). Mais pendant ce temps, des acquis ouvriers vieux de décennies notamment en matière d’aide sociale sont liquidés par le Labour Party, ce New Labour au nom duquel Blair est devenu depuis des années la principale figure du combat contre le socialisme.


 « Toute l'Europe est entrée aujourd'hui dans l'ère de "contre-réformes"» (Trotsky) : Allemagne


En Allemagne aussi, c’est le parti historique du prolétariat, le SPD, qui prend en charge une politique de démantèlement brutal et général de l’ensemble des acquis historiques d’une classe ouvrière dont le poids en Europe est décisif – et des rangs de laquelle n’a pas manqué de surgir ces derniers mois l’accusation de « démontage de l’Etat social » allemand, dont les racines remontent à la création et l’essor même du mouvement ouvrier socialiste dans ce pays. Après l’adoption de la contre-réforme des retraites en 2001, et suite aux élections de 2002 où la coalition SPD-Verts obtint de justesse une majorité au Bundestag, une accélération considérable a été donnée aux mesures de destruction des acquis les plus fondamentaux.

Il importe de souligner que c’est en relation avec la prise en charge de cette politique par les vieilles organisations ouvrières, SPD et syndicats, que l’accélération de cette offensive a eu lieu, sous les vivats du patronat allemand (« Preuve est faite qu'il n'est plus impossible de réformer l'Allemagne », dixit M.Rogowski, patron de la Fédération des industries allemandes - BDI).

Annoncé en mars 2003, le plan « agenda 2010 », plan de « sacrifices » selon Schröder lui-même, de vives réactions étaient apparues (un million de manifestants le premier mai, Schröder hué lors d’un meeting du DGB). La direction du SPD s’est employée à mettre au pas les opposants. Le congrès extraordinaire du SPD du 1er juin 2003 adopte à 90% la ligne Schröder. Au lendemain de ce congrès, la direction de l’IG Metall engage sur fond de crise interne une initiative de bousille : des grèves émiettées dans la seule partie Est de l’Allemagne, sous couvert de demander l’alignement des conventions collectives sur l’Ouest. Résultat : « Défaite en rase campagne d'Ig Metall ! Du jamais vu depuis 50 ans ! » (les Echos). Dès juillet, le SPD se met d’accord avec la CDU/CSU sur les mesures de « l’Agenda 2010 ».

A l’automne 2003, c’est en rafale que le Bundestag vote les lois constituant « l’Agenda 2010 ». Rappelons-en rapidement l’essence : lois dites « Hartz » de coercition contre les chômeurs, de diminution de leurs droits et in fine de liquidation de l’assurance-chômage ; loi de « flexibilisation » des licenciements – notamment dans les PME ; « réforme » de l’assurance-maladie en faisant porter le poids exclusivement sur les salariés et procédant à des déremboursements de soins et d’actes médicaux en cascade ; diminution des pensions. Autant de coups particulièrement sévères portés aux prolétaires allemands qui subissent une défaite sans combat.

 

Nombre de ces mesures ont été votées conjointement avec la CDU/CSU, mais aussi par les « oppositionnels » du SPD. Au terme de ce sprint législatif d’une ampleur sans précédent, le président du patronat allemand déclarait le 19 décembre 2003: « Maintenant il est l’heure pour ceux qui bloquent dans les syndicats de revoir leur conception. ».

Il allait vite être exaucé : en février 2004, les dirigeants de l’IG Metall approuvaient une convention collective dans la Métallurgie qui autorisait des dérogations au niveau des entreprises en matière notamment de temps de travail. En juin, Siemens, suivi dans la foulée par Mercedes, se saisissaient de l’opportunité pour faire passer leurs ouvriers à 40 heures … en diminuant en même temps la masse salariale (gel des salaires, suppression de primes, etc.) Après que l’appareil syndical eut étouffé la protestation ouvrière, Mercedes obtient satisfaction sur l’essentiel de ses exigences. Les acquis arrachés au début des années 70 par les métallos du Bade-Wurtemberg (Stuttgart) sont effacés.

 

L’allongement du temps de travail est à l’ordre du jour partout : chez Bosch, chez Opel, comme dans les chemins de fer. De nombreux Länder, dont celui de la Rhénanie du nord, dirigé par un social-démocrate, allongent le temps de travail des fonctionnaires au-delà de 40 heures après avoir dénoncé leur convention collective. Les dirigeants du syndicat Ver.di « riposteront » en … organisant un « service religieux des salariés ». D’autres accords seront signés par les bureaucrates syndicaux, comme à Volkswagen, axés sur le gel des salaires (et leur baisse de 10% pour les futurs embauchés).

 

Début juillet, lors d’une rencontre au sommet, les dirigeants syndicaux avaient publiquement remballé leur opposition à l’agenda 2010, acceptant de renforcer le « dialogue » avec le gouvernement, le président d’IG Metall déclarant : «nous ne voulons pas changer de gouvernement », déclaration de soutien sans ambages à Schröder. C’était obstruer la seule alternative politique possible, dont le point de départ réside dans le combat pour la rupture des directions syndicales avec le gouvernement Schröder/Fischer: un gouvernement du seul SPD appuyé sur sa majorité relative au Parlement, sur la classe ouvrière et ses syndicats. 

 

Y font également obstacle le regroupement « wahlalternative » issu, pour partie de l’appareil syndical et social-démocrate, pour partie des « altermondialistes » et du PDS (rejeton du parti stalinien de RDA, parti totalement étranger au mouvement ouvrier). Ce regroupement n’entend ouvrir aucune issue politique, pas plus qu’il ne défend d’ailleurs des revendications un tant soit peu en rupture avec le capitalisme, se situant en ce sens sur le terrain des « forums sociaux » en tout genre, mélange de keynésianisme suranné et de réformisme sans réformes.

Il s’inscrit en ce sens dans le droit fil des éphémères « manifestations du lundi » d’août 2004, initiatives de protestation contre l’agenda 2010 cherchant à singer les manifestations qui sonnèrent le glas du régime stalinien de RDA. Celles-ci n’auront réussi qu’à illustrer la fameuse phrase de Marx sur la répétition des grands évènements historique : « la deuxième fois, c’est une farce », manifestant surtout le désarroi extrême régnant notamment dans la partie est de l’Allemagne et l’impuissance à interdire aux appareils de mener cette politique particulièrement spectaculaire de défense des revendications patronales.

 

Dans ces circonstances, le SPD perd élection sur élection, y compris dans la Sarre où le SPD était sur la ligne d’Oskar Lafontaine, lequel redouble de critiques contre Schröder et a exigé publiquement son départ. Des dizaines de milliers d’adhérents quittent le SPD chaque année (300 000 en moins depuis 1990), les syndicats quant à eux sont passés de 12 millions d’adhérents au moment de la réunification à 7,7 fin 2002 (le taux de syndicalisation passant de 30 à 20%).

 

La grève spontanée à Opel Bochum contre les projets de fermeture de l’usine par General Motors en octobre 2004 indique que les potentialités de combat de la classe ouvrière demeurent. Malgré les coups reçus, la puissante classe ouvrière allemande garde ses capacités de combat. C’est même un évènement notable qu’une telle grève « sauvage », rompant le carcan de la cogestion allemande, ait eu lieu : c’est une prémisse de développements aujourd’hui en germe de la lutte de classe, qui verront les ouvriers se dresser contre les appareils pour défendre leur droit à l’existence (lesquels appareils, directions syndicales et DGB, n’ont eu de cesse que d’appeler à la reprise du travail).

Mais le désarroi politique est immense, et cette grève fut comme une fleur éclosant en hiver. Alors que sa poursuite aurait pu mettre à genoux tout le groupe Opel, elle a cessé sans avoir rien obtenu au bout d’une semaine. De plus, les manifestants réclamaient comme alternative à la fermeture de l’usine une « solution » similaire à celle employée dans les autres groupes allemands : « sauvegarder l’emploi », le refus de tout licenciement « sec » par davantage de flexibilité et d’exploitation. Le 9 décembre, GM confirmait son plan de 12 000 suppressions d’emplois dont 10 000 en Allemagne, plan sans licenciements secs, salué par le gouvernement … et par le représentant syndical de l’usine de Bochum.



La prise en charge ouverte par les vieilles organisations du mouvement ouvrier des politiques répondant aux besoins des capitalistes n’est évidemment pas une spécificité allemande. A cet égard il est intéressant de considérer le développement de la situation en Hollande, un des pays pionniers en Europe en matière de « pactes sociaux » comme de précarité du travail, depuis le pacte de Wassenaar en 1982 de mise en place de l’ARTT. Dans ce pays, un accord général avait été passé le 14 octobre 2003 entre le gouvernement, le patronat et les directions syndicales (comme en Belgique à la même date, à l’initiative du gouvernement de coalition socialistes/libéraux, sur le terrain de la baisse généralisée du coût du travail).

 

Il n’est pas secondaire de dire que le programme du gouvernement Balkenende investi suite aux élections générales de 2003 était le fruit de discussions entre les partis bourgeois et les travaillistes (sociaux-démocrates), ces derniers, vainqueurs des élections, renonçant finalement à prendre en charge un tel programme. Et pour cause : il a comme objectif d’économiser 13 milliards d’euros sur le dos des travailleurs, par des coupes dans les postes et salaires des fonctionnaires ainsi que dans les prestations de sécurité sociale (invalidité, chômage notamment). Est aussi à l’ordre du jour une réforme des pré retraites qui de fait mène au recul à 65 ans de l’âge effectif de départ en retraite. 

 

L’accord du 14 octobre voyait le gouvernement s’engager à « atténuer » les coupes budgétaires et suspendre ses projets de réformes… pour charger les « partenaire sociaux » de les prendre en charge eux-mêmes, les directions syndicales s’engageant dans un tel processus sous les auspices de leur acceptation d’un gel salarial dans tout le pays pour deux ans ! La direction de la FNV allait préciser au cours des négociations qu’elle n’était pas attachée à la question de l’âge de départ en retraite (aujourd’hui encore le plus souvent avant 60 ans). Elle fera ratifier cet engagement aux côtés de la bourgeoisie batave par un « référendum interne » : 51,6% d’approbations sur 17,6% de votants. Mais les négociations capotent : en mai les dirigeants de la FNV rompent les discussions sur la question de l’assurance-maladie. En arrière-plan, il y a la volonté des travailleurs de combattre ces projets, ce gouvernement. Un nouveau référendum interne organisé par l’appareil syndical valide la rupture par 90% de voix (un tiers des syndiqués ont participé cette fois-ci). Même dans un cadre soigneusement contrôlé par les appareils syndicaux, la manifestation du 2 octobre à Amsterdam est la plus importante depuis vingt ans dans le pays (environ 250 000 participants), tandis que la grève des transports qui l’a précédée de quelques jours est particulièrement bien suivie.

 

Mais aussitôt, les négociations reprennent, en secret (dans la cuisine d’un ministre !). Le 5 novembre, un accord est annoncé. Il satisfait l’essentiel des revendications patronales – ce dernier ne cache pas sa satisfaction, alors que la presse souligne l’efficacité du « modèle polder », la cogestion sauce hollandaise, mis en péril par la rupture des négociations. Avec des aménagements mineurs, la réforme des préretraites repousse l’âge de départ en retraite à 62 ans ; la réforme de l’invalidité est amendée mais maintenue, le projet sur l’assurance-chômage étant quant à lui suspendu. Last but not least, les directions syndicales acceptent cette fois-ci, sinon le gel des salaires, tout du moins la « modération salariale ». Un nouveau référendum interne de la FNV (27% de participation) apporte un soutien écrasant à la signature de l’accord. De bout en bout, les appareils ont contrôlé la situation et finalement permis de faire passer tout ce qu’il était possible au gouvernement – lequel enchaîne maintenant avec une « réforme » de la sécurité sociale qui prévoit, avec l’assentiment des directions syndicales, la privatisation totale de l’assurance-maladie.



Encore que la situation diffère d’un pays l’autre, le rôle central que jouent les directions syndicales pour permettre qu’avance cette vague réactionnaire contre les prolétariats et la jeunesse en Europe découle de ce que la puissance sociale du prolétariat, même entamée par des années de reculs, reste une donnée fondamentale – ainsi que son désarroi politique.

 

Le 30 novembre 2004, l’Italie a de nouveau été paralysée par une grève générale de quatre heures. Bien que celle-ci se situe totalement dans le cadre borné imposé par les appareils de la CGIL et de DS, elle témoigne non seulement de la puissance de la classe ouvrière, mais aussi de ce que les dirigeants du mouvement ouvrier et les coups portés par le gouvernement Berlusconi ne sont pas parvenus à démoraliser le prolétariat. C’est pourtant la cinquième « grève générale » de ce type depuis 2002, auxquelles s’ajoutent la manifestation gigantesque à Rome d’avril 2002 et les manifestations contre la guerre en Irak de 2003. Cette persistance de la volonté de combat du prolétariat est d’autant plus remarquable que l’Italie n’échappe pas une seule seconde à la vague réactionnaire qui frappe les travailleurs dans tous les pays. Le gouvernement Berlusconi a notamment fait voter des contre-réformes profondes en matière de retraites, de code du travail (« article 18 »), de décentralisation et d’enseignement qui ne sont pas sans rapport avec celles adoptées en France – ponctuées à chaque fois d’importantes journées d’actions de ce type.

 

Mais ces derniers mois, à deux reprises, d’importantes luttes de classe ont secoué la péninsule. Dans les transports urbains, lors de l’hiver 2003, passant outre la loi sur le service minimum et l’opposition de l’appareil syndical à ces grèves « sauvages », notamment à Milan, les travailleurs ont obtenu des augmentations de salaires et le respect de leur convention collective. Puis en avril 2004, c’étaient les jeunes travailleurs de l’usine Fiat Melfi, dans le sud, qui entraient en grève pour l’alignement de leurs salaires sur ceux du Nord du pays. Il faut souligner que, pour la première fois depuis un quart de siècle, le gouvernement a envoyé la police briser la grève : en vain, au contraire celle-ci accentuait la menace d’une grève générale de tout le groupe Fiat. Au bout du compte, les métallos ont obtenu de significatives augmentations de salaire.

 

Aussi, face à ces luttes de classes, le PDG de Fiat qui dirige la fédération patronale Confidustria proposait à la CGIL de passer avec elle un « pacte social ». Mais ne pouvant dans ces circonstances prendre en charge jusqu’au bout les revendications du patronat, le 15 juillet la direction de la CGIL rompt les discussions.

 

Cela dit, autant il est important de considérer que malgré les coups reçus, la combativité du prolétariat italien demeure quasiment intacte, autant ce dernier s’avère incapable d’infliger une défaite politique au gouvernement Berlusconi. La manifestation monstre d’avril 2002 à Rome concentre cette situation : deux millions de travailleurs dans la capitale repartent le soir sans avoir ne serait-ce que cherché à mettre en cause pratiquement l’existence du gouvernement.

 

C’est que le prolétariat et la jeunesse d’Italie sont dépourvus d’alternative politique. L’Italie peut même être considérée comme un laboratoire politique où s’exprime la décomposition du mouvement ouvrier. Ainsi en quelques années, l’ancien parti stalinien, le PCI, profitant du naufrage du PSI, a pu occuper la place de parti social-démocrate devenue vacante. Il a supprimé non seulement toute référence au socialisme, mais même à la notion de Parti.

 

La coalition dite de « l’Olivier » voit ce parti, pourtant le plus important du pays, se mettre à la remorque de débris de feu la Démocratie Chrétienne, de Romano Prodi, ami du Pape et ancien président de la commission européenne. La grève du 30 novembre 2004 est marquée par deux choses : d’une part il s’agit d’une grève contre la politique fiscale de Berlusconi, qui a été placée par Prodi sous le signe de la lutte pour la réduction des déficits (!) ; d’autre part elle intervient alors que se constitue en Italie la « Grande Alliance Démocratique » arrimant à « l’Olivier » le Parti de la Refondation Communiste - tous derrière Prodi ! Voilà qui prive encore davantage le prolétariat de tout débouché politique, débouché qu’il ne pourrait s’ouvrir qu’en relation avec ses organisations traditionnelles : partis et syndicats, sous la forme d’un gouvernement des organisations ouvrières unies.



L’Espagne est venue en apporter une nouvelle confirmation. En mars 2004, suite aux attentats de Madrid, le Parti Populaire se voyait expulsé des manifestations d’hommage aux victimes, et de nombreuses manifestations se dirigeaient vers les sièges du PP pour le mettre en accusation (l’Espagne avait connu elle aussi d’immenses manifestations contre la guerre en Irak). La tentative de la bourgeoisie espagnole de mettre à profit les attentats pour s’en prendre plus encore aux libertés démocratiques (après l’interdiction inique d’Herri Batasuna) virait au fiasco.

 

Les mouvements engagés contre la politique d’Aznar, contre son gouvernement (sur la « réforme » du droit du travail, de l’enseignement, la guerre) ont trouvé leur débouché politique dans le vote pour le PSOE. Ce dernier, doté d’une majorité relative, constitue aussitôt un gouvernement se situant dans le cadre des institutions monarchiques et comprenant des représentants directs de la bourgeoisie tel le commissaire européen Solbes, revendiquant même une certaine continuité avec le gouvernement Aznar (Zapatero saluant "des initiatives qui ont contribué au progrès de l'Espagne"). Le gouvernement Zapatero n’en retire pas moins les troupes espagnoles d’Irak.

 

En utilisant leurs organisations traditionnelles pour poser la question du pouvoir, les travailleurs et la jeunesse d’Espagne ont porté le coup le plus sérieux à ce jour à l’occupation impérialiste de l’Irak. De même le gouvernement a-t-il dû tenir compte de la situation ouverte par les élections en revenant sur celles des mesures de son prédécesseur les plus marquées par le sceau du catholicisme militant. Confirmation de ce que les travailleurs en votant PSOE ont cherché à en finir avec la politique menée depuis deux mandats par le gouvernement Aznar : ceux des chantiers navals en lutte contre un plan de privatisation/liquidation se tournent vers le PSOE pour lui demander de « tenir parole ».

Pour autant le gouvernement Zapatero-Solbes maintien le cap du démantèlement des chantiers, tout comme il vise à la « réduction des déficits », et relance dans la continuité du gouvernement Aznar un « pacte contre le terrorisme ». Comme d’autres prolétariats, dans des conditions qui leurs sont propres, ceux d’Espagne n’ont d’autre issue que d’aller dicter leurs volontés aux députés PSOE qu’ils ont élus, contre le gouvernement Zapatero, pour en finir avec la monarchie, dans le même mouvement qui leur permettrait d’imposer aux directions UGT et COO de rompre avec le gouvernement.



Ces problèmes politiques, d’autant plus difficiles à résoudre qu’aucune organisation révolutionnaire n’est présente pour permettre par son activité d’aider à dissiper la confusion politique, se posent aussi aux masses d’un pays comme le Brésil.

Là aussi, en 2002, une « vague rouge », limitée, a donné la victoire électorale au Parti des Travailleurs, infligé une défaite aux partis bourgeois. Encore faut-il préciser que Lula ne se présentait pas seul : la présence à ses côtés sur le « ticket » présidentiel d’Alencar, dirigeant patronal, donnait par avance la ligne de conduite qu’allait suivre Lula au pouvoir – et interdisait naturellement à toute organisation révolutionnaire d’appeler à voter pour un tel attelage. Ont suivi la formation d’un gouvernement de coalition avec les représentants de la bourgeoisie, avec comme ministre de la « réforme agraire » M.Rosetto, membre de DS, l’organisation-sœur de la LCR au Brésil (« SU » de la Quatrième internationale), dont l’activité principale, faute de « réforme agraire » impossible dans un gouvernement d’alliance avec le capital, semble être de compter les sans-terre assassinés par les propriétaires terriens. Sous les auspices de la spectaculaire et amicale rencontre avec G.W.Bush (dans le cadre de la mise en place de la Zone de Libre Echange des Amériques), les deux premières années de présidence Lula/Alencar sont marquées par la « réforme » des retraites des fonctionnaires (baisse des pensions et report de l’âge de départ de 53 à 60 ans pour les hommes, de 48 à 55 pour les femmes). Ces «contre-réformes » prennent appui sur les « pactes » passés entre le gouvernement, le PT et la direction de la centrale syndicale (CUT).

 

Les municipales de l’automne 2004 sont venues apporter un verdict net : même si le PT paradoxalement gagne des mairies, il perd celles où sont ses racines, les villes ouvrières, comme Sao Paulo, mais aussi Porto Alegre et Belém, deux villes dirigées par des membres de « Démocratie Socialiste ». Si l’activité de la classe ouvrière brésilienne demeure (grève dans les banques, mouvement d’occupation d’usines), elle aussi n’a pas pu s’ouvrir la voie du combat pour imposer leurs volontés au PT, aux dirigeants de la CUT, sur la perspective d’un gouvernement de ces seuls organisations, de la rupture avec les capitalistes brésiliens et les impérialismes, notamment en dénonçant la dette publique.

 

Cette revendication fut d’ailleurs longtemps celle du PT, et son abandon exprime à quel point, selon la formule de Trotsky sur le Labor Party aux Etats-Unis, ce parti ne pouvait « conserver sa signification progressiste que le temps d'une période de transition relativement brève ». Issu des grandes luttes de classe des années 70 et 80 contre la dictature, pour les revendications, organiquement lié à la centrale syndicale ouvrière, le PT n’en fut pas moins dès ses origines un parti ouvrier-bourgeois.

 

Son évolution en ce sens a été considérablement facilité par la capitulation de IV°-CIR, des lambertistes brésiliens qui ont renié l’orientation que préconisait Trotsky pour les Etats-Unis (« Je ne dirai pas que le L.P. est un parti révolutionnaire, mais que nous ferons tout pour que ce soit possible (…) naturellement, il peut se cristalliser en un parti réformiste et un qui nous exclurait ! Mais nous serons une partie du mouvement»). Ils n’ont rien fait « pour que le PT devienne un parti révolutionnaire » et aujourd’hui mènent une politique de capitulation devant l’appareil dont les inspirateurs sont les dirigeants du PT-CCI en France.

La liquidation du combat pour la IV° Internationale se paie d’un prix particulièrement lourd au Brésil, alors que précisément l’expérience du PT a une valeur continentale et renforce le fait que c’est la perspective de la construction de Partis Ouvriers Révolutionnaires qu’il faut avancer aujourd’hui (ce qui n’est pas une nouveauté pour la plupart des pays du Continent).

 

Dans sa reprise en charge de ce qu’il est convenu d’appeler le « social-libéralisme », le PT a procédé à l’expulsion des quelques parlementaires qui ont refusé de voter ses « réformes ». Mais ceux-ci ont décidé dès lors d’abandonner tout combat réel en direction du PT, se partageant en quelque sorte le terrain avec Lula, lequel poursuit une politique qui mène à la destruction du PT comme organisation ouvrière. Le « Parti du Socialisme et de la Liberté » (PSOL) qu’ils ont constitué tourne totalement le dos au combat indispensable pour imposer au PT et aux dirigeants de la CUT les revendications des masses. C’est logique : le programme adopté par le PSOL a comme premier point « le dépassement de l’ordre capitaliste », le dit « dépassement » signifiant qu’il ne s’agit en aucun cas de combat pour le pouvoir des travailleurs, question du pouvoir que la plate-forme du PSOL ignore totalement.

 

En réalité ce programme est puisé dans le bric-à-brac de « l’atermondialisme », du « Forum social mondial » de Porto Alègre dont le PSOL se réclame totalement. Or, rappelons-le, ce « mouvement », largement appuyé sur les résidus du stalinisme, est le produit de « l’opposition démocratique petite-bourgeoise, réformiste, réactionnaire, aux traits particuliers de l’impérialisme » comme l’écrivait Lénine dans l’impérialisme. Instrumentalisé et financé entre autres par le gouvernement français en tant que pion opposé à l’influence américaine, mais aussi l’Eglise catholique, ce mouvement se caractérise logiquement par son opposition résolue à la prise du pouvoir ainsi qu’à toute mesure sérieuse portant atteinte à la propriété privée des moyens de production et d’échange. C’est ce qu’indiquait dès l’origine leur revendication-phare de la taxe Tobin (taxer le capital … à 0,01%), idée reprise récemment, ensemble, par … Chirac et Lula.

 

Les « forums sociaux mondiaux » où se rencontrent le gotha des bureaucraties syndicales de tous les pays, ont fleuri sur le fumier de la décomposition du mouvement ouvrier (dont attestent tous les éléments donnés plus haut, auxquels on pourrait ajouter la quasi-disparition au Japon du PS et du PCF alors que le gouvernement y repousse l’âge de la retraite à 70 ans).


L’ensemble de ces éléments permet de tirer les conclusions suivantes :

 

-          La vague réactionnaire présente est en train d’emporter des acquis vitaux pour la classe ouvrière, les peuples opprimés, vieux de plusieurs décennies, relevant des conditions élémentaires d’existence, des acquis de la civilisation humaine (c’est bien sûr aussi le cas en France).

 

-          Les appareils prennent en charge plus loin que jamais cette offensive : ils ont non seulement abandonné la perspective du socialisme, même formellement, mais également les revendications immédiates de défense des travailleurs, au profit de la prise en charge ouverte des revendications des capitalistes.

 

-          Ceci ne va pas sans résistances, parce que le prolétariat mondial continue de lutter et que les bourgeoisies ne peuvent les en empêcher, et qu’au sein des vieilles organisations, se manifestent des tensions sur cette question de l’abandon ouvert de toute défense des revendications ouvrières les plus élémentaires. Ces résistances gardent un caractère trade-unioniste, elles ne procèdent pas d’un mouvement qui chercherait à renouer avec la perspective du socialisme. Elles se situent toutes sur le terrain de « l’économie de marché ». Elles sont régulièrement défaites et se dissipent.

 

-          La tendance à la reconstruction du mouvement ouvrier sur un nouvel axe est éteinte. Au contraire, ce qui se dégage des organisations traditionnelles est le produit de leur décomposition, dont le concentré politique est « l’altermondialisme ».

 

-          Ceci exprime le recul politique du prolétariat lui-même, désarmé totalement sur la question décisive, celle du pouvoir, et ramené lui-même à la défense des conditions immédiates d’existence et de travail, et dont la décomposition du mouvement ouvrier livre même certaines de ses fractions à des courants intégristes religieux ultra-réactionnaires. Il faut souligner aussi l’inexistence de grands mouvements dans la jeunesse, sauf contre les préparatifs de la guerre contre l’Irak en février 2003 ; encore ces manifestations sont-elles restées prisonnières de l’idéologie pacifiste et n’ont pas servi de levier à un combat contre leur propre bourgeoisie. Elles ont disparu avec le début de la guerre. Cela traduit, en l’amplifiant, l’état d’esprit, le sentiment d’impuissance des prolétariats.

 

« Etre radical, c’est aller à la racine des choses » (Marx).

La racine de cette situation politique sans précédent réside dans la clôture du cycle historique ouvert par la révolution socialiste d’octobre 1917, au profit de l’impérialisme.


La chute du Mur de Berlin a ouvert une nouvelle étape de la lutte des classes. Tout au long de l’année 1989, tel une lame de fond, le mouvement des masses monte à l’assaut des régimes bureaucratiques. De la grève des mineurs de juillet 89 en URSS aux manifestations massives dans les Pays baltes pour l’indépendance, aux manifestations massives en RDA qui vont provoquer la chute du régime et celle du mur de Berlin le 9 novembre 1989, évènement fondamental qui mettait fin à la division de l’Europe, de l’Allemagne.

En Bulgarie, en Tchécoslovaquie, fin novembre, d’immenses manifestations portent aussi des coups décisifs aux régimes staliniens. En Roumanie en décembre, c’est l’insurrection contre Ceausescu, lors de laquelle l’armée se disloque, fraternise avec les insurgés, alors que se constituent partout dans le pays des comités ouvriers. Partout les manifestants s’en prennent directement à l’appareil d’Etat stalinien, ses partis, ses polices politiques. 

 

Cette lame de fond s’est engouffrée dans les failles de plus en plus béantes des régimes bureaucratiques, régimes mis à genoux économiquement par la pression de l’impérialisme et taraudés depuis des années par le mouvement de la révolution politique (dont les traits saillants furent : Berlin 1953, Hongrie et Pologne 1956, Tchécoslovaquie 1968, Pologne 1970-71, 1976 et 1980). Coincés comme entre le marteau et l’enclume, la bureaucratie du Kremlin et ses bureaucraties satellites, au bout du rouleau, se sont engagées à partir des années 80 dans un cours de capitulation totale devant l’impérialisme, engageant des « réformes » tendant à la restauration du capitalisme (la « glasnost » et la « perestroïka » de Gorbatchev). Dès le début 1989, en Pologne, c’est Jaruzelski qui tire les dirigeants de Solidarité de prison pour organiser avec eux, et avec l’aide de l’Eglise catholique, une « transition » pacifique.

 

Ce mouvement des masses fut comme une préface à la révolution politique pouvant chasser la bureaucratie dans la perspective de la constitution d’authentiques gouvernements ouvriers dans ces pays, utilisant la propriété étatique des moyens de production, la planification, pour satisfaire les besoins des masses.

Mais ce mouvement a été dominé par un immense désarroi politique. C’est en ce sens que l’on peut dire que l’origine de cette vague est dans la grève générale d’août 1980 en Pologne, au travers de laquelle les masses ont constitué leur organisation syndicale, Solidarité, mais laquelle était dirigée (et le sera totalement après le coup d’état de Jaruzelski en décembre 1981) par des forces plus ou moins ouvertement restaurationnistes, et liées à l’Eglise.

 

Ce désarroi a été nourri par le poids exorbitant sur la conscience des prolétariats de décennies de stalinisme, la négation sanglante du socialisme réalisée sous le drapeau du socialisme, auquel s’ajoutait l’essoufflement économique évident des Etats ouvriers bureaucratiquement dégénérés ou déformés dès l’origine. Il s’explique par la trahison des dirigeants de la Quatrième Internationale, qui ne fut pas au rendez-vous de l’histoire.

Une première fois en 1953 à Berlin-est, quand la direction pabliste s’opposa à la revendication du retrait des troupes russes d’occupation au nom du « trotskysme ». Une seconde, quand le révisionnisme lambertiste et sa « ligne de la démocratie » (qui en France impliquait le refus de combattre contre le gouvernement de front populaire « d’union de la gauche », pour un gouvernement ouvrier, pour la construction du parti ouvrier révolutionnaire) liquida toute possibilité de construire des sections de la Quatrième Internationale à l’Est de l’Europe. De ce fait, aucune organisation révolutionnaire n’était en mesure d’aider à surmonter le désarroi politique en mettant en avant les mots d’ordre susceptibles d’opposer aux régimes staliniens la perspective du pouvoir ouvrier. Au lieu de quoi ce sont les forces restaurationnistes - et parmi elles des fractions entières de la bureaucratie – qui ont dirigé et orienté ces mouvements.



En août 1991, c’est à nouveau le poids de la classe ouvrière qui fait capoter la tentative de coup d’état réactionnaire organisée par un quarteron de généraux staliniens rêvant de restaurer une dictature militaire en URSS. S’ensuit très rapidement l’explosion de l’URSS, explosion inéluctable compte tenu des aspirations nationales des peuples opprimés par la bureaucratie du Kremlin, et dont les conséquences vont être celles que Léon Trotsky avait prévues dans La Révolution trahie :

 « La chute du régime soviétique amènerait infailliblement celle de l'économie planifiée et, dès lors, la liquidation de la propriété étatisée. Le lien obligé entre les trusts et entre les usines au sein des trusts se romprait. Les entreprises les plus favorisées seraient livrées à elles-mêmes. Elles pourraient devenir des sociétés par actions ou adopter toute autre forme transitoire de propriété telle que la participation des ouvriers aux bénéfices. Les kolkhozes se désagrègeraient également, plus facilement encore. La chute de la dictature bureaucratique actuelle sans son remplacement par un nouveau pouvoir socialiste annoncerait ainsi le retour au système capitaliste avec une baisse catastrophique de l'économie et de la culture. » (Trotsky, la révolution trahie, ch. 9)

 

Dès le début 1992, le monopole du commerce extérieur est aboli, la propriété privée de la terre rétablie, la planification a volé en éclats. Les obstacles à l’application de la loi de la valeur, à la pression du marché mondial, n’existent plus. Fin 1992, une première vague de privatisations est engagée, suivie par deux autres en 1994 et 1995. La majeure partie des entreprises, et notamment les plus rentables, sont entre les mains du secteur privé.

 

Encore faut-il préciser que ce qui faisait le caractère d’Etat ouvrier bureaucratique de l’URSS n’était pas en soi la propriété d’Etat (qui n’était pas la propriété sociale). Le moteur de la production en URSS et dans les pays satellites n’était pas la recherche du profit. Pendant des décennies, la bureaucratie a orienté la planification en fonction de ses besoins propres et s’est ainsi faite économiquement l’organe de la bourgeoisie mondiale au sein de l’URSS.

Au début des années 90, tous les obstacles à la soumission à la loi du profit ont été liquidés.

 

Une autre remarque s’impose. Trotsky écrit dans les conclusions de la Révolution trahie :

« f) La révolution sociale, trahie par le parti gouvernant, vit encore dans les rapports de propriété et dans la conscience des travailleurs; g) l'évolution des contradictions accumulées peut aboutir au socialisme ou rejeter la société vers le capitalisme; h) la contre-révolution en marche vers le capitalisme devra briser la résistance des ouvriers; i) les ouvriers marchant vers le socialisme devront renverser la bureaucratie. »

Or précisément, la réintroduction du capitalisme ne s’est pas heurtée violemment, frontalement, à la résistance des ouvriers laquelle n’a pas dépassé les protestations locales et bien souvent désespérées (grèves de la faim des mineurs par exemple).

 

Le stalinisme, à partir de la terrible vague de répression des années 30 (procès de Moscou et « lutte contre le terrorisme », déjà) a réussi à couper le prolétariat russe de sa propre histoire, en liquidant son avant-garde. S’est combinée à ces décennies de répression, de lutte contre-révolutionnaire de la bureaucratie, la destruction de la IVe Internationale par les révisionnismes de toutes sortes. C’est dans un total dénuement politique que les travailleurs de Russie ont du faire face à la liquidation de la propriété d’Etat et ses conséquences dévastatrices (rappelons qu’en quelques années l’espérance moyenne de vie en Russie a chuté de dix ans !).

C’est un fait fondamental. Non seulement le capitalisme a été restauré dans le pays de la révolution d’octobre, mais en plus il l’a été sans qu’aient lieu de grands combats de classe.

 

De son côté, la nouvelle bourgeoisie russe, issue pour l’essentiel de la bureaucratie, tente aujourd’hui de s’extraire de sa situation de bourgeoisie compradore, vivant des miettes issues de l’exportation de ses matières premières.

Pas à pas, appuyé sur la guerre contre le peuple tchétchène, Poutine instaure un régime bonapartiste en Russie : restrictions des quelques libertés démocratiques, recentralisation de l’Etat russe (désignation des gouverneurs par le Kremlin, interdiction de fait des nouveaux partis politiques, renforcement des pouvoirs des services de sécurité…).

L’indique aussi la reprise de contrôle de Ioukos, géant pétrolier, par le Kremlin (sous des formes capitalistes), ou les velléités de nouer des alliances pour tenter de résister à l’influence croissante de l’impérialisme américain. Mais, comme en témoignent les pertes du contrôle de la Georgie, et de l’Ukraine, tout comme l’installation de troupes américaines dans la majeure partie des républiques d’Asie centrale, cette tentative est vouée à l’échec.



En Chine aussi, il faut prendre acte que la restauration capitaliste est un fait, dans d’autres circonstances, marquées par l’écrasement du mouvement de la révolution politique sur la place Tienanmen en 1989.

Ainsi que l’ont montré en détail les articles publiés dans Combattre pour le Socialisme, au cours des années 1990, des vagues de privatisation ont eu lieu (entraînant dans l’industrie selon les chiffres officiels plus de 25 millions de licenciés entre 1998 et 2001, dont une partie seulement a trouvé à se réemployer dans le nouveau secteur privé en pleine croissance). Le monopole du commerce extérieur a été démantelé, ce que symbolise l’adhésion de la Chine à l’OMC en septembre 2001, la pénétration du capital étranger est massive en Chine, devenue ces dernières années la première destination des investissements directs étrangers. La planification n’est guère plus qu’un souvenir. Hong-Kong, première place financière de l’Asie du sud est, y a été intégrée sans heurts en 1997. La Chine joue même ces dernières années un rôle non négligeable de moteur auxiliaire de la croissance mondiale.

 

Dans la mesure où c’est avec l’écrasement du « printemps de Pékin » que le processus de restauration du capitalisme s’est accéléré, l’appareil bureaucratique est resté entier, pour le moment. Mais il est travaillé en profondeur par d’immenses forces centrifuges, une corruption ravageuse, tout comme l’est le pays lui-même. Dans le même temps, pour les masses, la catastrophe que représente la réintroduction du capitalisme se traduit de manière sans cesse plus pressante par de véritables jacqueries paysannes, qui ne sont pas sans inquiéter l’appareil.

 

Selon la BBC, les dirigeants de la police chinoise ont recensé 3 millions de participants à des émeutes l’an passé. Avec des dizaines de millions de paysans sans terre et privés de toute protection sociale, des millions d’ouvriers au chômage, mais aussi le développement de grèves parmi les ouvriers des zones économiques spéciales – sans que soient apparus d’authentiques syndicats -, on peut prédire que sous les clinquantes façades du « miracle économique chinois », d’immenses convulsions sociales et politiques se préparent.

 

Ajoutons enfin que la bureaucratie de Corée du Nord aussi, après avoir plongé ce pays au fond de l’enfer du « socialisme en un seul pays » avec la famine de 2001,  a depuis engagé des « réformes » économiques allant vers la restauration du capital et l’appel aux investissements étrangers. Sous toutes réserves, le seul Etat dans lequel le capitalisme n’est pas redevenu dominant est vraisemblablement Cuba.



Il est absolument nécessaire de comprendre ce que signifie, dans les conditions brossées ci-dessus, le retour au capitalisme dans l’ex-URSS et ailleurs, quelle en est la portée. Cette citation de Trotsky le permet:

« Il n'y a plus lieu de discuter avec MM. les économistes bourgeois: le socialisme a démontré son droit à la victoire, non dans les pages du Capital, mais dans une arène économique qui couvre le sixième de la surface du globe; non dans le langage de la dialectique, mais dans celui du fer, du ciment et de l'électricité. Si même l'U.R.S.S. devait succomber sous les coups portés de l'extérieur et sous les fautes de ses dirigeants - ce qui, nous l'espérons fermement, nous sera épargné -, il resterait, gage de l'avenir, ce fait indestructible que seule la révolution prolétarienne a permis à un pays arriéré d'obtenir en moins de vingt ans des résultats sans précédent dans l'histoire.» (La révolution trahie – chapitre 1, titré « l’acquis »)

 

Il suffit de retourner la première phrase à la lumière de l’effondrement de la propriété d’Etat pour résumer une première conséquence immédiate de la réintroduction du capitalisme en URSS : au yeux des larges masses, « il n’y a plus lieu de discuter », c’est le capitalisme qui « démontre son droit à la victoire», le « socialisme » qui apparaît comme non-viable.

Qu’en réalité il s’agisse de la faillite du stalinisme, et du « socialisme en un seul pays », que cela vérifie totalement le programme trotskyste de la révolution politique, c’est indéniable. Mais cela ne change hélas rien à l’affaire, face à la campagne menée tambour battant par les partis ouvriers traditionnels contre le socialisme. Aux premiers rangs de cette campagne, sous le drapeau de la « citoyenneté », on trouve les anciens partis staliniens, qui sont les plus efficaces pour accomplir cette besogne.

 

L’existence en URSS de la propriété étatique des moyens de production constituait une porte ouverte vers le socialisme. Les années 90 ont vu cette porte se refermer avec fracas au nez de la classe ouvrière, et, pis encore, sans même que de grandes luttes s’enclenchent en défense de cette propriété d’Etat. C’est une source de désarroi fondamentale, et l’origine du tarissement de la tendance à la reconstruction du mouvement ouvrier sur un nouvel axe, qui ne peut être nourrie que par la perspective du socialisme, de la prise du pouvoir par la classe ouvrière.

 

Mais les conséquences de la victoire historique remportée par le capitalisme dans les années 90 ne s’arrêtent pas là. L’effacement de la perspective du socialisme n’est en aucun cas une question idéologique.



En effet, avec la destruction au compte du capitalisme de l’Etat ouvrier dégénéré, c’est un cycle historique, celui ouvert et dominé par la révolution d’octobre 1917, qui s’est clos. Or, c’est dans ce cycle que l’ensemble des conquêtes sociales et politiques de la classe ouvrière s’est inscrit.

 

Rien n’est plus faux que les vues de ceux qui expliquent l’obtention d’acquis par le prolétariat mondial (ou leur perte) par la situation économique du capitalisme, même si elle n’est pas indifférente. Il n’y a jamais eu d’âge d’or du capitalisme pour la classe ouvrière. Ni après la seconde guerre mondiale, ce qu’affirment les tenants du « fordisme » ou du « keynésianisme » qui pullulent à la direction de la « 4ème Internationale » pabliste. Moins encore au 19ème siècle, phase ascendante du capitalisme, ce qui est la thèse de la « 4ème Internationale » lambertiste (cf. Gluckstein, Lutte de classe et mondialisation).

 

Pour arracher quoi que ce soit, le prolétariat a toujours dû combattre. Mais ces combats et leurs produits sont historiquement déterminés. Ainsi, c’est en relation avec les premiers développements du mouvement ouvrier que les premières entraves à l’exploitation furent obtenues au 19ème siècle. Mais c’est le vingtième siècle qui a vu les conquêtes les plus décisives être arrachées par la lutte de classe, et ceci lors des grandes vagues révolutionnaires mondiales qui l’ont marqué, dans le rapport qu’indiquait Trotsky dans Où va la France ?:

 

« La thèse marxiste générale : les réformes sociales ne sont que les sous-produits de la lutte révolutionnaire, prend à l'époque du déclin capitaliste l'importance la plus immédiate et la plus brûlante. Les capitalistes ne peuvent céder aux ouvriers quelque chose que s'ils sont menacés du danger de perdre tout. »



La révolution d’octobre et sa victoire ont impulsé une vague révolutionnaire, dont les moments-clés furent l’Allemagne ou la Chine, posant partout la question de la prise du pouvoir, des soviets, l’avant-garde ouvrière s’organisant au sein des partis communistes. La puissance de cette vague révolutionnaire arracha nombre de conquêtes (sur le temps de travail par exemple) et fit choir nombre de régimes réactionnaires – mais elle fut aussi confrontée à une violence contre-révolutionnaire acharnée de la part de la bourgeoisie.

 

Puis, après le reflux de cette vague, reflux prolongé dans un premier temps par l’explosion de la crise économique de 1929, les années 30 furent à nouveau des années d’imminence de la révolution – et de la contre-révolution (Allemagne, Espagne), années toujours marquées directement par l’impulsion d’Octobre 17. Sur cette base, par exemple, la grève générale avec occupation d’usines en France, les vagues de grèves aux Etats-Unis (avec la constitution du CIO), arrachaient des acquis de première importance (malgré la crise aigue du capitalisme) tandis qu’avaient éclos depuis les organisations traditionnelles des organisation centristes en rupture avec les appareils sociaux-démocrates et stalinien. L’échec et l’écrasement de cette vague révolutionnaire ouvraient la voie à la seconde guerre impérialiste mondiale.  

 

Vers la fin de cette guerre une nouvelle période de la lutte des classes s’ouvrait, dans de nouveaux rapports politiques. Une nouvelle vague révolutionnaire se heurtait à la puissance conjointe de l’impérialisme US (hégémonique au sortir de la guerre) et du stalinisme.

Ceux-ci ne pouvaient pas empêcher que d’immenses acquis soient concédés dans les pays capitalistes dominants (en matière d’assurances sociales, de retraite, de droit aux soins, et ceci dans une Europe pourtant ravagée par la guerre), et que cette vague aboutisse dans les circonstances particulières à l’expropriation du capital dans maints pays, notamment des pays comme la Yougoslavie, l’Albanie et la Chine (au mépris des accords Roosevelt-Staline de Yalta et Postdam), malgré l’absence de parti ouvrier révolutionnaire.

La division de l’Allemagne – c’est-à-dire du prolétariat central d’Europe par son poids, son histoire – en a été une limite fondamentale.

 

Rapidement, la crise conjointe de l’impérialisme et de la bureaucratie du Kremlin va se manifester. Dès 1953, au mouvement vers la révolution politique qui s’engage à Berlin répondent la grande grève générale des fonctionnaires en France, la révolution en Bolivie (dans laquelle la section de la 4ème Internationale joue un rôle crucial), la défaite retentissante de l’impérialisme français en Indochine. Dans ces rapports politiques se développent les mouvements vers l’indépendance réelle des pays dominés ou tout régime nationaliste, pour exister, se doit d’adopter une phraséologie socialisante et de prendre des mesures de nationalisation (exemple au Proche et Moyen-Orient). L’évolution du processus révolutionnaire à Cuba illustre parfaitement l’actualité d’alors pour les masses de la perspective de l’expropriation du capital. De même, les luttes de la classe ouvrière dans les pays capitalistes dominants arrachent de nouveaux acquis (grèves en 1956-1957 dans la métallurgie en Allemagne, ou la grande grève de la métallurgie aux USA en 1959 en défense des conventions collectives).

 

En 1968, la crise conjointe de l’impérialisme et la bureaucratie du Kremlin devient le facteur dominant, et s’exprime par la conjonction de nouvelles montées révolutionnaires, en Tchécoslovaquie, en France, en Argentine, au Chili. Entrant ouvertement en crise, d’autant que la crise économique contenue jusqu’ici effectue officiellement son retour le 15 août 1971 avec la fin de la convertibilité du dollar, l’impérialisme va subir des défaites politiques retentissantes, à commencer par celle du Vietnam. En Europe, la révolution prolétarienne fracasse le régime corporatiste au Portugal, sa menace entraîne la fin du régime franquiste ou celui des colonels grecs. Des mouvements de grève « sauvages » significatifs ont lieu en Allemagne ou en Suède. Tout en se tournant vers leurs partis traditionnels pour les porter au pouvoir en espérant ainsi voir résolus leurs problèmes, la crise du stalinisme fait que la tendance à la reconstruction du mouvement ouvrier sur un nouvel axe s’exprime au travers d’un afflux de militants à l’échelle internationale vers les organisations se réclamant du socialisme, de la révolution – ou encore la constitution du PT au Brésil.

 

C’est ce même mouvement qui voit la perspective de la reconstruction de la Quatrième internationale devenir possible. A nouveau, en 1979, l’impérialisme US subit de nouvelles défaites politiques au Nicaragua et surtout en Iran. En 1980, c’est la grève générale en Pologne et la formation de Solidarité. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un processus rectiligne (que l’on songe au coup d’Etat au Chili en 1973), le prolétariat a l’initiative.

Mais l’impérialisme va reprendre l’initiative politique dans les années 80, à partir de l’offensive lancée par les gouvernements Reagan (qui licencie des milliers de contrôleurs aériens en grève) et Thatcher (qui infligera une terrible défaite à la grève des mineurs britanniques) – ce à quoi se combine le coup d’état de décembre 1981 en Pologne. De nouveaux foyers révolutionnaires ne s’en allumeront pas moins dans les années 80 (Afrique du Sud, Palestine notamment).

 

Le prolétariat ne va être écrasé nulle part. Mais la vague des années 70 reflue, notamment en Europe sous l’effet de la politique des gouvernements de front populaires, circonstance dans laquelle la capitulation de la direction lambertiste du PCI va jouer un rôle de premier plan.

 

Et après mouvements des années 1989-1990 (sur lesquels nous sommes revenus plus haut), intervenant dans ce contexte de reflux, les bourgeoisies impérialistes remportent cette victoire historique qu’est pour elles la restauration du capital, closent à leur avantage le cycle ouvert par la Révolution d’octobre 1917 .



Ainsi, avec la restauration du capitalisme en URSS dans les conditions évoquées plus haut, une période de réaction s’est ouverte, dans laquelle l’ensemble des acquis de la lutte de classe, et avec eux des acquis essentiels de la civilisation humaine, sont menacés d’être balayés. C’est in fine ce que les idéologues du capitalisme, mais bien évidemment relayés par les appareils des organisations ouvrières, désignent sous le nom de « mondialisation » ou « globalisation », cherchant à le maquiller sous l’apparence d’un phénomène économique inéluctable.

 

Mais l’inter-nationalisation de la production est indissociable du capitalisme lui-même qui s’est constitué pleinement avec le marché mondial, et est aussi ancienne que le commerce triangulaire. Même le degré d’ouverture des économies n’a fait que réatteindre, un peu plus ou un peu moins selon les études, en ce début de 21ème siècle celui qui existait au début du 20ème (cf. notre première mondialisation de S.Berger, Seuil). Naturellement, il ne s’agit pas de nier les traits particuliers de notre époque, celle de l’impérialisme, et en particulier l’accumulation vertigineuse de dettes, du capital fictif, tous les traits attestant de la domination rapace du capital financier. Nous y reviendrons. En réalité, la « globalisation », c’est la réintroduction du Capital dans l’ex-URSS et en Chine. D’ailleurs l’utilisation de ce terme serait impossible si tel n’était pas le cas.

 « Toute lutte de classe est une lutte politique » (Marx et Engels). La lutte des classes depuis 1917 a été marquée par l’empreinte de la révolution d’Octobre, de l’existence de l’URSS, et c’est parce que le combat inconscient sinon conscient du prolétariat était polarisé par la perspective du socialisme que des acquis fondamentaux pour les conditions d’existence quotidienne du prolétariat ont été arrachés.

 

Inversement, avec la restauration du capitalisme, c’est la base même de toutes ces conquêtes qui s’est effondrée et la perspective qui sous-tend leur défense qui est fermée, ramenant le prolétariat pris dans son ensemble à un niveau de conscience trade-unioniste.

Cela renvoie au constat que nous dressions dans la première partie de ce texte quant au fait que les affrontements entre les masses et les appareils se déroulent précisément sur ce terrain, face au refus des appareils traîtres et dégénérés de se battre ne serait-ce que pour de telles revendications.

 

Pour autant, on doit apprécier la situation mondiale avec la méthode de Trotsky (préface de la Révolution permanente) :

" Il n'est pas vrai que les traits spécifiques ne soient qu'un "supplément aux traits généraux", une sorte de verrue sur la figure. En réalité les particularités nationales forment l'originalité des traits fondamentaux de l'évolution mondiale."



Il est indispensable de relever les caractéristiques des mouvements à caractère révolutionnaire qui se sont déroulés ces dernières années.

 

- En 1997, en Albanie, suite au krach du système financier qui a émergé sur la base du démantèlement de la propriété d’Etat, éclate une insurrection qui devient vite une véritable révolution prolétarienne : l’Etat s’effondre, le prolétariat prend les armes, de véritables soviets sont constitués, et tendent à se centraliser en revendiquant le départ du président d’alors, Berisha. Et pourtant ils renonceront d’eux-mêmes à la perspective de prise du pouvoir, ce qui permettra à Berisha de se maintenir, le temps pour l’impérialisme d’organiser rapidement une transition électorale de laquelle bien entendu ne sortira aucunement la moindre satisfaction des revendications des masses insurgées.

 

- En 1999, en Indonésie, suite aux conséquences dévastatrices de la crise économique de 1997 en Asie du sud-est, une vague de grèves et de manifestations déferle, exigeant la fin du régime policier et militaire de Suharto, allant jusqu’à l’occupation du parlement. En mai, Suharto démissionne, à la demande expresse de l’impérialisme US. Là aussi, une « transition démocratique » est organisée qui provoque aussitôt le reflux du mouvement des masses, ayant certes chassé Suharto mais alors qu’aucune des revendications qui l’avaient fait jaillir n’ont été satisfaites.

 

- En janvier 2000, en Equateur, appuyée sur un mouvement gréviste intense, une immense marche populaire, déclenchée par l’abandon de la monnaie nationale au profit du dollar, s’empare du parlement et renverse le président. Mais les dirigeants indiens et syndicaux qui avaient convoqué cette marche acceptaient quelques jours plus tard de laisser le pouvoir au vice-président en titre, lequel allait comme de juste poursuivre la politique de « dollarisation ».

 

- En octobre 2000, en Serbie, appuyé sur d’importantes grèves, notamment celle des mineurs, le prolétariat et la jeunesse de Serbie chassent Milosevic du pouvoir, prennent le parlement d’assaut et l’incendient. C’est la tentative de falsification des résultats électoraux qui a déclenché cette réaction.

Dans un pays marqué par des années de guerre sanglante entre les cliques et clans issus de l’ex-Yougoslavie, guerres alimentées et soutenues pour leurs propres intérêts par les grandes puissances capitalistes, qui ont abouti là aussi au démantèlement de ce qui restait de la propriété étatique, c’est la première fois que les masses interviennent à cette échelle sur leur propre terrain et avec leurs propres méthodes. Ils brisent la résistance de l’appareil répressif de Milosevic.

Pour quel résultat ? Là aussi une transition légale est organisée, dans le parlement, deux jours après sa prise d’assaut.

 

- En Argentine, en décembre 2001, c’est à nouveau face aux conséquences terribles de la crise économique que le mouvement de masse se lève et enfle, exigeant là aussi la démission du président De la Rua. Celui-ci tente d’instaurer l’Etat d’urgence, et échoue totalement. Il est chassé, ainsi que son éphémère successeur, Saas. Mais les péronistes revenus au pouvoir, appuyés par leurs centrales syndicales, ont repris le contrôle de la situation politique, chassant même les ouvriers des quelques entreprises qu’ils occupaient, tandis qu’une effroyable misère sévit (60% de la population est sous le seuil de pauvreté). En avril 2003, ce sont les partis bourgeois, dont les masses exigeaient le départ en 2001 (« que se vayan todos ») qui ont dominé l’élection présidentielle – remportée par le péroniste Kirchner.

 

- La situation en Bolivie, en octobre 2003, marque le point le plus élevé de l’activité politique du prolétariat sur ces dernières années. Dans ce pays, et en relation avec les luttes de classe qui ont secoué le continent depuis des années, la volonté des ouvriers et paysans de combattre contre le gouvernement à la solde de l’impérialisme s’est exprimée au sein de la Centrale Syndicale Ouvrière, la COB, en éjectant l’ancienne direction ouvertement inféodée au gouvernement. En septembre 2003, la nouvelle direction de la COB, avec celle de la centrale paysanne (CUSTCB) appelle à la grève générale contre un projet de bradage du Gaz naturel au profit des grandes firmes impérialistes, puis à la manifestation centrale à la capitale politique du pays, La Paz. Les travailleurs se rendent maîtres des faubourgs de celle-ci. L’appareil d’Etat totalement paralysé, le président doit prendre la fuite et son gouvernement est balayé par le mouvement des masses réalisant sa centralisation dans l’unité de ses organisations selon les méthodes mêmes du prolétariat.

C’est une victoire politique qui offre un point d’appui pour les combats à venir.

 

Et dans le même temps, la puissance politique et sociale de la classe ouvrière et de la paysannerie n’ont pu briser la gangue politique qui pèse sur tous les travailleurs. Le pouvoir était à prendre. C’est le vice-président, qui s’en est emparé, au lieu d’un gouvernement des seules organisations ouvrières et paysannes, COB, CUSTB et MAS (mouvement vers le socialisme de Morales). Il l’a pu parce que la direction de la COB a refusé de s’engager vers la prise du pouvoir, et aussi grâce au soutien apporté à une telle « transition démocratique » par le MAS et Morales, évoquant alors contre la perspective du pouvoir ouvrier la convocation d’une « assemblée constituante ».

 

Le reflux qui s’en est suivi est illustré par l’avortement de plusieurs appels de la direction de la COB à la grève générale et à la tenue d’une Assemblée populaire s’inscrivant dans la tradition révolutionnaire du prolétariat bolivien, une telle Assemblée ayant joué le rôle d’un véritable Soviet lors de la crise révolutionnaire de 1971.

 

Le pouvoir a réussi à faire tenir un référendum sur la question du gaz, référendum ne soumettant même pas aux votes la solution de l’expropriation des compagnies étrangères. Il y a remporté un succès, malgré l’appel, correct, de la direction de la COB à son boycott. Néanmoins, la situation est loin d’être stabilisée, comme l’ont montré les élections municipales lors desquelles la seule formation à ne pas avoir été balayée fut le MAS de Morales – conséquence du choc d’octobre 2003 mais aussi de l’absence de Parti ouvrier révolutionnaire.


 

 

*          *          *

 

 

De ces explosions révolutionnaires on peut tirer les enseignements suivants :

 

- Nulle part pour l’instant le prolétariat n’a pu s’affranchir des limites politiques qui pèsent à l’échelle mondiale en conséquence de la fermeture du cycle ouvert par la révolution d’octobre, en particulier aller au-delà du cadre de la démocratie bourgeoise, poser subjectivement la question du pouvoir des travailleurs, de la remise en cause de la propriété privée des moyens de production et d’échange, ce qui était le cas dans le passé, même en l’absence de Parti ouvrier révolutionnaire.

 

- La puissance sociale du prolétariat, notamment dans les métropoles impérialistes demeure une donnée fondamentale malgré le recul politique et économique qu’il subit, et elle se manifeste en relation avec les développements de la crise du mode de production capitaliste.

 

- L’histoire politique de la classe ouvrière dans chaque pays n’est pas effacée – même si concernant les partis issus de feu le stalinisme, leur disparition est inéluctable. Cette histoire pèse aujourd’hui sur le prolétariat via la politique des organisations qui en sont issues, mais la possibilité demeure de voir telle ou telle fraction du prolétariat chercher à renouer avec ses traditions révolutionnaires.

 

- Enfin, la bourgeoisie n’a eu nulle part les moyens d’écraser ces mouvements, même dans les pays d’Amérique latine où les dictatures militaires sont une tradition. Ceci s’explique en dernière analyse par sa propre incapacité, non pas à porter des coups et poursuivre sa politique de malheur, mais à entraîner derrière elle les couches intermédiaires de la société pour faire face au prolétariat.

 

Il n’y a pas pour autant symétrie avec la situation du prolétariat, rejeté sur la défensive et qui encaisse de durs coups, mais il y a néanmoins impuissance réciproque tant du prolétariat que de la bourgeoisie à remporter des victoires décisives, impuissance réciproque qui marque la lutte des classes aujourd’hui et lui donne un caractère instable.

 

Cette impuissance de la bourgeoisie à écraser la classe ouvrière ne peut se comprendre sans saisir toute la putréfaction historique du capitalisme, dont atteste la crise économique récurrente du mode de production capitaliste fondé sur l’exploitation et l’oppression.


« Le temps des déceptions ». C’est sous ce titre que la lettre de conjoncture de l’Expansion du 20 décembre annonce l’année 2005, dans les termes suivants :

« la croissance mondiale a mangé son pain blanc. Toutes les grandes zones de la planète vont freiner en 2005. Et notamment les deux locomotives, les Etats-Unis et la Chine. (…) Dans cet environnement mondial moins porteur, la croissance européenne va évidemment rester médiocre. »

 

Après une année 2004 record au niveau de la croissance mondiale, qui aurait pu indiquer que la crise ouverte en 2000 aux Etats-Unis était surmontée et qu’un nouveau cycle de croissance de quelques années allait s’engager, c’est à nouveau l’incertitude. Le rapport semestriel du Fmi de septembre dernier pronostiquait pour 2005 une croissance supérieure à 3% aux Etats-Unis, supérieure à 2% pour le Japon et la France et inférieure à 2% pour l’Allemagne. Mais c’était avant de savoir qu’au troisième trimestre 2004, la croissance économique dans ces deux derniers pays était revenue au point mort, ce qui une nouvelle fois en dit long sur la qualité des prévisions.

 

Or ce net fléchissement de la croissance mondiale intervient alors même que, pour s’en tenir à la production industrielle, facteur décisif, les principales puissances industrielles n’ont fait que revenir à leurs niveaux de production de 2000. Selon un document de l’OCDE, entre 2000 et août 2004, la production industrielle a cru de 0,9% aux Etats-Unis, de 1% au Japon, de 2,4% en Allemagne, elle aurait baissé en France de 0,5% et de en Italie de 3,8%. La Chine (qui n’est pas dans l’OCDE) fait exception bien sûr, nous y reviendrons.

 

Inutile de se perdre en pronostics. Rien ne nous permet d’affirmer avec certitude que la croissance mondiale en 2005 s’affaissera. Par contre, les enjeux des mois qui viennent sont clairs. C’est de savoir qui va payer l’ardoise de la politique impulsée à partir de 2001 par le gouvernement Bush pour surmonter la récession.



Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, auxquels le gouvernement Bush avait frauduleusement fait endosser la responsabilité de la situation économique, un profond changement dans la politique économique américaine a été engagé, qu’une formule du journal Libération avait habilement condensée : « du Keynes mâtiné d’Attila ». En effet, le gouvernement Bush a rompu avec la politique monétariste initiée au tout début des années 80 par Carter puis Reagan pour attirer les capitaux et financer les déséquilibres de l’économie US.

Les taux d’intérêts à court terme ont été descendus à un niveau sans précédent depuis 40 ans, bien en dessous de l’inflation, tandis que l’intervention de l’Etat dans l’économie s’accroissait encore, dans le secteur aérien mais surtout dans les dépenses militaires. Ces dernières ont atteint (en dollars constants) le niveau qu’elles avaient lors de la guerre de Corée, et représentent dorénavant à elles seules la moitié des dépenses militaires du monde entier.

 

L’injection de mille milliards de dollars dans l’économie a donné incontestablement un coup de fouet à celle-ci, et, conjointement avec les reculs considérables imposés à la classe ouvrière, lui ont permis de repartir de l’avant.  De plus, la baisse des taux d’intérêts a permis de limiter les dégâts sur les marchés financiers, de sauver Wall Street d’un krach dévastateur. En effet, selon les données de l’autorité des marchés boursiers, entre 2000 et 2002, le Dow Jones n’a perdu « que » 28%, (le Standard & Poor qui regroupe plus de valeurs a néanmoins perdu sur cette même période 40%). A comparer avec les chutes des indices à Londres ( 43%), Paris (50%), Tokyo (55%) et Francfort (60%) !

 

Mais après trois années d’une telle politique économique, le début de hausse des taux d’intérêts par la banque fédérale sonne l’heure des comptes. Ils sont tous dans le rouge : le déficit budgétaire est passé à 5%, la dette a repris son ascension, et les déficits commerciaux et des comptes courants explosent (ce qui exprime le rôle fondamental de débouché pour les marchandises du monde entier que sont les Etats-Unis, locomotive de l’économie mondiale). Or, les expédients employés pour limiter la crise pèsent d’autant plus lourd que ladite crise n’en a que moins joué encore son rôle de régulateur, et que nombre de secteurs de l’économie américaine sont toujours sous la menace de crises sérieuses (automobile). Le 1er décembre de cette année, le Wall Street Journal relevait que depuis 2000, les investissements directs étrangers aux USA avaient fondu de 90% ! C’est d’ailleurs une raison fondamentale qui explique la chute continue du dollar. Car si celle-ci est nourrie par les déficits abyssaux, ces derniers ne sont pas une nouveauté et le lien n’est pas mécanique.

 

La bourgeoisie américaine ne manipule pas le cours du dollar à sa guise. Cela dit, au-delà des raisons objectives, Bush et Greenspan ont ouvertement décidé de laisser filer le dollar, de ne pas remonter trop vite ses taux d’intérêts (même si c’est en relation avec l’incertitude sur la croissance et in fine sur le taux de profit moyen). C’est un moyen de faire payer la facture à ses principaux concurrents. Ce n’est pas le seul, nous y reviendrons. Mais cela ne saurait masquer que le krach rampant du dollar, la hausse de tous les prix des matières premières, de l’or, attestent que l’économie mondiale est dans des eaux dangereuses.

A tout moment, un krach financier, monétaire, peuvent se déclencher. L’essoufflement annoncé de la reprise mondiale, conjugué aux effets de la politique suivie aux USA depuis 2001, au Japon depuis dix ans, et suivie à contrecœur par les puissances européennes qui ont remisé leur pacte de stabilité au musée, pourrait avoir des conséquences glaçantes, entraîner une déflation généralisée comme cela fut le cas au Japon, mais avec des conséquences décuplées.



Ces développements s’inscrivent dans une perspective qui hante l’ensemble des gouvernements bourgeois de la planète : une crise économique et financière majeure disloquant le marché mondial. Depuis la réapparition de la crise récurrente du mode de production capitaliste, dans les années 70, les moyens employés pour la repousser ont consisté en une accumulation de charges explosives. Le 15 août 1971, le système monétaire était affranchi de toute référence à une valeur réelle (l’or). C’était une déclaration de faillite, c’était ouvrir en grand les vannes d’un développement sans précédent dans l’histoire du système de crédit, à l’inflation monétaire et à un développement extraordinaire de la sphère financière – afin de combler les déficits creusés par l’intervention croissante des Etat nationaux dans l’économie pour la soutenir artificiellement à coup de dépenses parasitaires. Ce développement indispensable de la sphère financière (dont le concentré est sans conteste l’existence d’un endettement public colossal), véritable Moloch dont l’appétit pèse d’un poids de plus en plus écrasant sur toutes les relations économiques, a imprimé un cachet de parasitisme plus marqué que jamais sur l’ensemble de l’économie mondiale.

 

Après le tournant monétariste des années 80 engagé pour enrayer une vague d’inflation qui risquait d’engloutir l’économie mondiale, après une série de krachs et crises menaçants (New York 87, Japon au début des années 90, Mexique 95, Asie du sud est 97, Russie, Brésil, Turquie, Argentine), telle est l’origine du nouveau tournant pris en 2001 aux Etats-Unis. Il procède de la nécessité de repousser une nouvelle fois le spectre de l’effondrement économique, de l’effondrement de toute la pyramide financière bâtie depuis des décennies, de tout le système de traites de cavalerie au moyen desquelles l’accumulation du capital s’est poursuivie non sans heurts. 

 

En définitive, ce n’est qu’en luttant pour maintenir un taux de profit suffisant que ce spectre a été conjuré. De ce point de vue, le reflux du prolétariat mondial dans les années 80, et surtout le recul que concentre la restauration du capitalisme en URSS ont constitué des éléments décisifs pour repousser les échéances.

En effet, conjointement au développement du parasitisme, à l’aventurisme financier et militaire sous le drapeau duquel combat le gouvernement Bush, les durs coups portés aux travailleurs ont été déterminants pour faire baisser la valeur et le prix de la force de travail et permettre ainsi de lutter contre la baisse tendancielle du taux de profit.

 

Dans cette même optique, la pleine réintégration de la Chine dans le marché mondial a elle aussi été un élément du répit donné à l’économie mondiale. Celle-ci est devenue en chiffres absolus la septième puissance économique mondiale, et affiche des rythmes de croissance insolents, offrant un nouveau débouché apparemment fabuleux pour les capitaux des grandes firmes mondiales. Cette croissance ne signifie aucunement que le capitalisme aurait trouvé une nouvelle jeunesse : c’est sur la base de la destruction de la propriété étatique et ses ravages sociaux que se développe la production capitalistique en Chine (en fait dans des zones bien précises). Qui plus est, l’importation massive de capitaux est aussi l’importation des conditions d’une crise économique.

Ces cinq dernières années, la dette publique chinoise est passée de 15 à 40% du PIB (lequel a bondi entre-temps). L’avalanche de crédits vers la Chine et son « miracle économique » prépare les conditions d’une crise financière dont les conséquences pourraient être terribles, pires que pour l’Asie du sud est en 1997 et procédant des mêmes raisons, et même précédées des mêmes symptômes (grèves arrachant des augmentations salariales).

 

Les rythmes ne sont pas sans importance, tant s’en faut. Mais la perspective n’en est pas changée : c’est vers l’abîme qu’entraîne la planète le Capital dans cette course folle où son rythme effréné et ses « valeurs » intrinsèques marquent toutes les sphères de l’activité humaine. Cette crise ne serait pas au demeurant une invraisemblable « crise finale », pour reprendre l’expression de Trotsky dans Encore une fois, où va la France. Mais c’est sa menace qui permet de comprendre quel est le moteur de l’offensive anti-ouvrière à l’échelle internationale, qui ne procède pas de « l’idéologie néo libérale » mais des conditions d’existence de l’économie capitaliste – étant entendu que seules les conditions politiques analysées plus haut permettent à cette offensive de progresser.

Et c’est également cette situation qui explique le saut franchi par l’impérialisme US depuis le 11 septembre 2001 dans son offensive contre ses principaux rivaux



 « Les événements du 11/09 ont changé radicalement le contexte des relations entre les USA et d’autres centres de pouvoir à l’échelle mondiale et ouvert de vastes opportunités nouvelles ». Cette appréciation signée Paul  Wolfovitz l’indique : les attentats du 11 septembre 2001 ont libéré les tendances à l’œuvre depuis que, avec la disparition de l’URSS, les Etats-Unis sont devenus la seule puissance mondiale. Au nom de la « lutte contre le terrorisme », la nouvelle doctrine américaine de la « guerre préventive » en donne le contenu: s’affranchir en tant que de besoin de l’ensemble des règles et institutions internationales édifiées dans le cadre des anciens rapports internationaux, issus de l’après-seconde guerre mondiale. La guerre menée contre l’Irak (voir la première partie de ce document) en a été, après l’Afghanistan, une parfaite illustration. Non seulement l’impérialisme US a mené la guerre au mépris du « droit international », mais encore il a réussi à associer, un peu plus tôt, un peu plus tard, toutes les grandes puissances impérialistes à son dispositif contre l’Irak.

 

Au-delà de l’Irak, le déploiement politique et militaire de l’impérialisme américain ces dernières années est impressionnant. Outre le Moyen-Orient, il s’est implanté durablement en Asie centrale, non seulement en Afghanistan, mais encore en installant ses troupes au Tadjikistan, en Kirghizie et en Ouzbekistan, fait notable s’agissant d’anciennes républiques de l’URSS. En Afrique, les compagnies américaines interviennent activement dans les situations chaotiques crées par la décomposition de la zone d’influence française (l’incursion de troupes américaines en Côte d’ivoire lors de la tentative de coup d’état contre Gbagbo était révélatrice tout comme l’est l’inclusion dans le projet de « grand moyen orient » de tout le Maghreb).

A cela on doit ajouter que – et cela renvoie à l’appréciation de la situation politique que nous faisons ici – Washington a pu tirer profit sans problèmes de mouvements de masse pour renverser des gouvernements insuffisamment dociles – ainsi à Madagascar en 2001, en Georgie en 2003 et en Ukraine fin 2004.

Sur le plan militaire, l’impérialisme US n’a pas de rival sérieux. Il est hégémonique. Sur le plan économique il en va autrement, mais comment ne pas constater là aussi le renforcement des Etats-Unis ? La politique de la canonnière paie. Sur le seul plan de la production industrielle, selon la Cnuced, de 1980 à 2000, la part des groupes nord-américains dans la valeur ajoutée de l’industrie mondiale est passée de 22.1% en 1980 à 23.3% en 1990, et 30.1% en 2000. Sur la même période, d’autres chiffres de l’ONU indiquent que c’est dans tous les secteurs que les industries américaines ont gagné des parts de marché (de 18 à 26% de la production de caoutchouc et plastiques, de 18 à 23% dans l’alimentaire et même de 16 à 19% dans le textile). Enfin, si l’on se réfère à la liste des plus grandes entreprises mondiales données par le magazine Forbes, sur les cinq cents premières entreprises du monde, 42,6% sont américaines, 10,1% japonaises, 8,2% britanniques, 6% françaises et 4,4% allemandes.

 

Dans le même temps, par sa position dominante, et la place qu’il a occupé au sortir de la seconde guerre mondiale pour impulser la reconstitution du marché mondial, le capitalisme américain a intégré l’ensemble des contradictions du mode de production capitaliste en son sein. De là l’immensité de ses déficits commerciaux et des comptes courants. Leur aggravation brutale sous le premier mandat de Bush est sans nul doute un véritable talon d’achille.

 

Mais même le fait que des pays comme le Japon ou la Chine financent aujourd’hui ces déficits en continuant d’acheter du dollar ne saurait être considéré comme un moyen de pression de ceux-ci sur celui-là. En réalité, aucune puissance économique mondiale ne pourrait survivre à la faillite de l’Etat américain. En fait, il faut considérer que ce n’est pas un mince succès pour la bourgeoisie américaine – quand bien même ces déficits l’inquiètent – que de les faire financer par ses rivaux qui n’ont guère le choix (à l’image du financement de la guerre contre l’Irak), voire de les leur faire payer indirectement via la baisse du dollar.


L’Union Européenne à l’heure de la « constitution »


Le renforcement des Etats-Unis face aux impérialismes allemand et français ne s’est pas limité à la guerre contre l’Irak – tant s’en faut. A l’occasion de cette guerre, Washington recevait l’allégeance d’une majorité de pays de l’Union Européenne derrière Blair et Aznar (Portugal, Pologne, etc., la « nouvelle Europe » selon Rumsfeld).

Dès la fin 2001, sous le feu de l’offensive américaine, les impérialismes allemand et français avaient opéré un rapprochement spectaculaire, réglant leurs contentieux (PAC, budget européen) aux termes fixés par l’Allemagne, et lançant la préparation d’un nouveau traité visant à renforcer leur pouvoir au sein de l’Union Européenne. L’existence d’un nouveau traité provient d’un fait majeur : l’élargissement à l’Est de l’Union Européenne. Cet élargissement a deux conséquences essentielles : le premier c’est le renforcement considérable de l’impérialisme allemand, qui se retrouve au cœur de la nouvelle Union, étant notamment, et de loin, la première puissance économique dans les nouveaux pays membres. Le second, est qu’un tel élargissement est une victoire politique pour l’ensemble des puissances impérialistes, intégrant au sein de l’U.E. pour se les soumettre des pays où le capital avait été exproprié.

 

Reste qu’au final, les négociations sur le traité constitutionnel ont tourné au désavantage du condominium germano-français (ce dernier en faisant les frais). Chirac lui-même le déclarait lors des dernières tractations : «Nous sommes obligés de constater que les ambitions que nous pouvions avoir se sont réduites par le 'non possumus' de la Grande-Bretagne. C'est un vrai problème.» - à quoi répliquait le porte-parole britannique «Nous fonctionnons dans l'Europe des Vingt-Cinq, pas des Six, des Deux ou d'un» - comprendre la France, avant de conclure que le traité adopté était « une victoire de la Grande Bretagne ». Effectivement, les restrictions apportées au projet initial vont toutes dans le même sens : interdire au tandem franco-allemand de pouvoir dicter sa loi. Au final, en plus du renforcement du poids de l’Allemagne provoqué de facto par l’élargissement, c’est l’influence américaine qui se fait sentir, ce dont attestent notamment la domination de la nouvelle commission européenne par des pays et gouvernements membres de la « nouvelle Europe », mais aussi l’adhésion de la Turquie que notamment la France a dû avaler contrainte et forcée.

 

Ajoutons que, depuis qu’il est intervenu directement pour régler la situation dans l’ex-Yougoslavie (par les accords de Dayton de 95 puis la guerre contre la Serbie en 1999), le poids de l’impérialisme US n’a cessé de s’accroître en Europe, par exemple sur des pays comme la Pologne (cf. là encore les évènements d’Ukraine).

Toutefois l’Allemagne occupe toujours une place centrale en Europe, et est a seule à pouvoir prétendre y contrecarrer les volontés de Washington.

 

Au demeurant, ces luttes d’influence ne font qu’aggraver la crise tendancielle de l’Union Européenne. Le « pacte de stabilité » (dont à en croire par exemple les lambertistes tous les maux découleraient) a volé en éclats sous le poids des réalités économiques et des déficits allemand et français suivant, mais avec pusillanimité, le tournant économique engagé aux USA. Des fraudes comptables grossières ont été décelées en Grèce, en Italie. La hausse de l’euro par rapport au dollar, celle du pétrole, affectent les exportations de nombre des puissances européennes (pas l’Allemagne) et pèsent d’une manière générale sur leur croissance économique.

 

Ces développements ne changent pas la nature de l’union européenne : un cadre de collaboration conflictuelle entre les bourgeoisies d’Europe, au service du capital financier, « union » qui ne se réalise que pour fournir des points d’appui à l’offensive continentale contre les conditions d’existence de la majorité de la population. Ainsi le traité « constitutionnel » qui érige au rang de traité une politique économique réactionnaire, le démantèlement des services publics, les privatisations, etc. Aucune politique favorable aux travailleurs ne peut être menée sans rompre avec l’Union Européenne.



Le renforcement de l’impérialisme US, plus généralement les modifications des rapports inter-impérialistes (dont prendra acte la réforme en cours du conseil de sécurité de l’ONU), tout comme l’offensive sont à situer dans le cadre d’un mode de production historiquement épuisé ainsi que la classe sociale qui le dirige. La bourgeoise à l’échelle mondiale est fondamentalement incapable non seulement d’offrir autre chose que la misère à la majeure partie de l’humanité, mais elle ne peut maîtriser en fin de compte la marche à une crise économique dislocatrice, pas plus que de faire autre chose que de comprimer pour un temps l’ensemble des contradictions générées par le maintien du capitalisme.

 

A l’exception notable de la bourgeoisie américaine, toutes les bourgeoisies dans les métropoles impérialistes ont vu ces dernières années leur représentation politique entrer en crise, ainsi que se développer, avec des particularités nationales, des partis populistes ultra-réactionnaires traduisant l’exaspération des fractions les plus écrasées par l’aiguisement de la concurrence sur le marché mondial.

 

Aux quatre coins de la planète, des convulsions sociales et politiques chaotiques agitent des zones entières dans lesquelles les puissances impérialistes interviennent pour les contenir sans réellement pouvoir y parvenir (comme à Haïti, ou par le passé en Somalie). Les bourgeoisies compradores, c’est-à-dire relais de l’impérialisme dans leur propre pays, ne tiennent en place qu’avec d’immenses difficultés – qui culminent dans la situation abominable faite par les impérialismes (en particulier français) au continent africain.

 

Même dans l’arrière-cour de l’impérialisme américain, l’Amérique latine, celui-ci ne peut faire régner sa loi. Au Venezuela, en août 2004, une nouvelle tentative de chasser Chaves du pouvoir via un référendum a lamentablement échoué le 15 août devant la mobilisation des masses populaires pour le « non » à l’impérialisme, deux ans après que ces même masses eussent mis en échec par leur mobilisation un coup d’état contre lequel Chaves lui-même n’avait pas levé le petit doigt. Pragmatiques, constatant leurs échecs répétés, les stratèges de Washington ont depuis choisi de faire avec le régime césariste de Chaves, lequel, suivant une longue tradition latino-américaine, cherche à s’appuyer sur les masses (en utilisant les surplus de la rente pétrolière) pour résister à l’impérialisme, sans toucher à la propriété privée et aux droits des patrons et des latifundiaires, ni cesser de payer la dette, ni engager de réelle réforme agraire. Le Figaro du 7 octobre 2004 soulignait d’ailleurs que :

« La volte-face de l'administration américaine qui, il y a un mois encore, coupait une partie de ses aides au Venezuela  (…) est rendue plus facile par l'attitude d'Hugo Chavez. S'il menace encore de cesser d'approvisionner en pétrole les Etats-Unis, c'est lors de discours fleuves dont les observateurs internationaux ont compris qu'ils étaient uniquement à usage interne. Le chef d'Etat vénézuélien n'a pas l'intention de nationaliser l'entreprise publique d'hydrocarbures PDVSA, et les groupes pétroliers américains sont accueillis à bras ouverts. A la veille du référendum révocatoire, le leader bolivarien tonnait contre le «diable» George Bush... quelques heures après avoir reçu les dirigeants de la multinationale ChevronTexaco. ».

Cela en dit long sur la prétendue « révolution bolivarienne » et ses supporteurs si nombreux dans les débris de la Quatrième Internationale.


 

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Nulle part la bourgeoisie n’a les ressources historiques, politiques, économiques, pour polariser autour d’elle les couches intermédiaires de la société, et instaurer ainsi un ordre stable.

Mais une autre conséquence des développements analysés ici a une importance décisive : la marche à la crise économique fait que les coups portés à l’échelle internationale – grâce aux rapports politiques entre les classes – sont comme les maillons d’une chaîne dont la rupture aurait des conséquences dévastatrices. Si dans l’un des pays capitalistes dominants l’offensive réactionnaire se voyait porter un coup d’arrêt par la lutte de classe, les répercussions économiques et donc politiques seraient terribles – quand les capitalistes affirment « qu’il n’y a pas d’alternative », de leur point de vue ils énoncent une vérité.

 

En ce sens aujourd’hui, chaque lutte de classe sérieuse pose immédiatement la question du régime social et politique, la question du pouvoir.

C’est d’ailleurs ce qui pèse tant aujourd’hui – dans les conditions analysées dans ce document – sur les masses exploitées et opprimées du monde.

 

Mais dans des conditions politiques où, parallèlement à la marche à la crise et ses conséquences sur les masses, la bourgeoisie n’a pas les moyens d’écraser les mouvements de masse, d’effacer l’histoire, là sont les raisons qui nous font affirmer avec certitude que le prolétariat reprendra la voie de la révolution.

 

La tendance à la reconstruction du mouvement ouvrier sur un nouvel axe, sous le fouet de la nécessité, se manifestera à nouveau même si aujourd’hui elle n’est qu’une perspective, des regroupements s’opèreront en rupture avec les appareils, sur l’axe de la conquête du pouvoir. C’est dans cette perspective de longue haleine que s’inscrit le combat pour le socialisme – pour la construction de partis et de l’internationale ouvrière révolutionnaire.




Nous vivons une période de réaction, marquée par le processus de destruction de toutes les conquêtes qui sont le produit du cycle historique ouvert par la révolution d’octobre 1917. Une période marquée par la décomposition du mouvement ouvrier sans que s’engage sa recomposition sur un nouvel axe, marquée par l’enfouissement pour les larges masses de la perspective du socialisme, une période dans laquelle qui plus est la continuité révolutionnaire de la Quatrième Internationale a été rompue.

 

Cette situation pèse et pèsera lourdement sur nous qui n’échappons pas au sort général fait à notre classe. Mais le mouvement même du prolétariat, dans lequel la jeunesse occupera une place importante, l’amènera inéluctablement à puiser en lui les ressources pour mettre un terme à cette période de recul, chercher à se doter des moyens politiques adéquats pour ce faire, de nouveaux partis, et ainsi bouleverser à nouveau les conditions du combat pour en finir avec l’exploitation et l’oppression capitalistes. C’est cette perspective sur laquelle nous sommes axés et que notre politique doit s’efforcer de nourrir, selon la méthode qui présida à l’élaboration du programme de transition de la Quatrième Internationale : « Trouver le pont entre la réaction et la révolution – c’est notre tâche. C’est l’apport de tout notre programme de revendications de transition » (Trotsky, 1939, Œuvres tome 21 p.335).

 

« Trouver le pont » exige déjà de ne pas perdre de vue l’autre rive. Plus qu’à d’autres périodes, il faut défendre la nécessité du socialisme – d’autant plus que, nous l’avons souligné plus haut, la situation du capital fait que chaque revendication sérieuse pose la question du régime social et politique.

 

On ne peut combattre contre les guerres impérialistes, pour la défense des conditions les plus élémentaires d’existence des masses, pour l’indépendance réelle des pays dominés par l’impérialisme, sans combattre dans chaque pays pour chasser les gouvernements inféodés aux grands groupes capitalistes qui partout sur la planète orchestrent l’offensive réactionnaire.

On ne peut mener de politique répondant aux besoins des masses, assurer le droit au travail, à la santé, à l’éducation, au logement, sans s’en donner les moyens économiques et politiques. Or ceux-ci reposent sur le rejet des exigences du capital financier et la lutte contre celui-ci.

 

Ainsi la lutte réelle contre le chômage, ce mal typique du capitalisme, passe-t-elle par la réduction massive du temps de travail sans perte de salaire ni flexibilité, par l’interdiction des licenciements, du travail précaire. Comment réaliser ceci sans aller vers l’expropriation des propriétaires des grandes entreprises qui refuseraient de le faire ? Et quel sens aurait cette expropriation sinon de centraliser au service de la population laborieuse les moyens de production et commencer d’orienter la production en fonction des besoins sociaux, en mettant sur pied un plan de production visant à satisfaire les besoins, projet élaboré grâce à la démocratie ouvrière. Comment le mesurer et le financer sans centraliser le système de crédit par l’expropriation des banques ?

De même se doter des moyens pour assurer le droit réel à la santé, à l’éducation, nécessite de dénoncer la dette publique, d’arrêter les subventions aux groupes capitalistes qui sucent le sang de toute la société.

 

Pour cela il faut porter au pouvoir un gouvernement qui soit un gouvernement révolutionnaire, un gouvernement ouvrier produit du combat de tous les travailleurs, des paysans, un gouvernement s’engageant dans la voie du socialisme, des Etats-Unis Socialistes en Europe. Ce gouvernement aurait pour tâche de lutter contre la résistance acharnée que ne manquerait pas d’opposer le Capital et son Etat, et pour cela de devenir l’instrument de la dictature du prolétariat, appuyé directement sur les masses elles-mêmes.

 

Mais « trouver le pont » vers la dictature révolutionnaire du prolétariat, c’est, dans la perspective du socialisme, ouvrir la voie à ce mouvement des masses qui seul a la capacité de bouleverser la donne politique. Une telle tâche ne peut se mener qu’en restant fidèles à la méthode même de ce programme, en :

« partant des conditions actuelles et de la conscience actuelle de larges couches de la classe ouvrière et conduisant invariablement à une seule et même conclusion : la conquête du pouvoir par le prolétariat. ».  

 

De ce point de vue, l’analyse que nous avons faite dans ce document des « conditions actuelles » et de la « conscience actuelle » de larges masses font ressortir des traits bien particuliers.

Aujourd’hui, c’est à partir de la défense des conditions élémentaires d’existence que s’engagent sur la planète les mouvements de la classe ouvrière : contre les ravages de la crise économique (vie chère, chômage), en défense de ses acquis historiques (retraites, assurances sociales, etc.) ou des libertés démocratiques.

C’est sur ces mêmes questions que se nouent et se dénouent les conflits entre les masses et les vieilles organisations. Enfin, avec d’importantes différences selon les pays, les vieilles organisations issues du mouvement ouvrier, dans certain cas les organisations nationalistes petites-bourgeoises, jouent un rôle déterminant pour faire passer les politiques dont les capitalistes ont besoin. 

 

Trotsky disait dans une discussion sur le programme de transition (mars 1938) que ce dernier reposait sur l’idée suivante :

« la bourgeoisie trouvera peut-être une position de repli politique – ce n’est pas exclu – et nous serons alors obligés de battre en retraite. Mais dans la situation politique actuelle, c’est vers une stratégie offensive, non vers la retraite, que nous devons nous orienter ».

 

La période de recul que nous vivons donne une importance toute particulière aux revendications défensives, qui prises dans leur pleine dimension, dans leur perspective révolutionnaire, remettent directement en cause le capitalisme.

Il s’agit d’élaborer une politique visant, en partant de celles-ci, de permettre que la volonté des travailleurs de résister submerge la résistance des vieux appareils, qu’elle les brise, et avec eux brise la chaîne ininterrompue de coups qui s’abat sur la classe ouvrière.

 

Il s’agit plus que jamais d’utiliser le rapport existant entre les masses et leurs vieilles organisations, aussi distendus soient-ils, et militer pour que les masses aillent dicter leur volonté aux vieilles directions.

C’est dans ce mouvement, découlant des conditions actuelles de la lutte des classes, fruit de la volonté de résister à l’offensive impérialiste, que se dégageront les combattants, les matériaux de la reconstruction du mouvement ouvrier sur un nouvel axe, sous des formes imprévisibles à cette étape.

 

Y contribuer, mener une politique réellement révolutionnaire, c’est développer cette orientation, pour le socialisme, la conquête du pouvoir, pour briser la résistance contre révolutionnaire des vieilles directions du mouvement ouvrier (partis et syndicats).

 

Encore faut-il préciser que mener une telle politique ne peut se faire qu’en suivant cet autre principe du programme de transition :

« Il faut savoir traduire ces idées fondamentales en des idées plus particulières et plus concrètes, selon la marche des évènements et l’orientation de l’état d’esprit des masses ».

 

Ne pas savoir traduire les formules générales (« rompez avec la bourgeoisie » « gouvernement ouvrier ») en formules particulières adaptées aux circonstances et saisissables par de larges masses serait transformer la politique révolutionnaire en son contraire, particulièrement dans la période politique présente ou plus que jamais « l’essence du marxisme c’est l’analyse concrète d’une situation concrète » (Lénine).

 

En intervenant et participant aux combats de la lutte des classes sur cette orientation générale, en appréciant les développements de la lutte des classes, nous pouvons poser des jalons pour la tendance vers la reconstruction du mouvement ouvrier sur l’axe de la révolution prolétarienne, et nous préparer nous-mêmes à nous y intégrer, armés (pour autant que nous sachions les défendre) des indispensables acquis politiques et théoriques concentrés dans le combat pour la construction puis la reconstruction de la Quatrième Internationale.


 

 

Ce texte est daté du 21 janvier 2005, et a été adopté à l’unanimité par la 3ème Conférence du Cercle pour la construction du parti ouvrier révolutionnaire, de l’Internationale ouvrière révolutionnaire, le 28 mars 2005.

 

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