Article paru dans le bulletin « Combattre pour le socialisme » n°77 (n°159 ancienne série) - 23 septembre 2020 :

Dans le prolongement de son offensive anti-ouvrière, Macron œuvre au renforcement continu du caractère policier de l'État

En osmose avec lui, les appareils bourgeois du mouvement ouvrier lui pavent la voie

Faire face à la campagne conjointe
de la bourgeoisie et des appareils en soutien à l’État policier

 

Les 2 et 13 juin, par dizaines de milliers, des jeunes et travailleurs issus dans une large mesure des quartiers populaires bravaient l'interdiction de manifester imposée par le gouvernement Macron-Philippe sous couvert d'« état d'urgence sanitaire ». Ils se rassemblaient à l'initiative du comité Adama Traoré, dans le prolongement des mobilisations dans de nombreux pays en réaction au meurtre de George Floyd par des policiers américains.

Le 14 juin, Macron prenait la parole, dans une situation où il lui fallait répondre à la situation créée par ces manifestations et, dans le même temps, préparer le remaniement gouvernemental. Il a opté sans détour pour les députés LR qui fulminaient à l’Assemblée Nationale à l'encontre des manifestations de jeunes, pour les policiers qui, en réponse, avaient commencé leurs propres rassemblements, pour défendre leur impunité et pousser au renforcement de leurs prérogatives.

Il a réaffirmé un soutien total et inconditionnel à la police : « Nous ne bâtirons pas notre avenir dans le désordre, sans ordre républicain. (...) Cet ordre, ce sont les policiers et les gendarmes sur notre sol qui l’assurent. Ils sont exposés à des risques quotidiens en notre nom. C’est pourquoi ils méritent le soutien de la puissance publique et la reconnaissance de la nation. »

Il s’en est pris aux manifestations des 2 et 13 juin en des termes précis : « Nous sommes une nation où chacun, quelles que soient ses origines, sa religion, doit trouver sa place. Est-ce vrai partout et pour tout le monde? Non (…) Nous serons intraitables face au racisme, à l’antisémitisme et aux discriminations. Et de nouvelles décisions fortes pour l’égalité des chances seront prises. Mais ce combat noble est dévoyé lorsqu’il se transforme en communautarisme, en réécriture haineuse ou fausse du passé. Ce combat est inacceptable lorsqu’il est récupéré par les séparatistes. Je vous le dis très clairement ce soir, mes chers compatriotes, la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statues. »

Le message est clair : aucune remise en cause de la Ve République, de l’impérialisme français et de son « histoire » en particulier en Afrique, aucune mise en cause de la répression policière ne seront tolérées. Le racisme viscéral qui est consubstantiel à l’appareil d’État français - de l’affaire Dreyfus à la rafle du Vél' d’Hiv' sous Pétain, du massacre de Sétif en 1945 à celui de Madagascar en 1947,  d’octobre 1961 à Malik Oussekine… jusqu’à Adama Traoré, Liu Shaoyao, Zineb Redouane - est totalement nié, parce que nécessaire et partagé par la bourgeoisie. Pas un mot de l’affaire Adama Traoré ou des multiples crimes commis par la police.

Dans une spectaculaire inversion des rôles, les manifestants des 2, 6 et 13 juin ont été identifiés à des « séparatistes » dont le combat est « inacceptable ». Les mots ont leur importance : c’est dans son discours du 19 février à Mulhouse, terre du Concordat d’Alsace-Moselle, que Macron a employé le terme pour la première fois. Sur fond de stigmatisation du « séparatisme islamique » et d’appel à la « reconquête républicaine », il y associait le renforcement du « sabre », de l’État policier, et le soutien au goupillon – des clergés chrétiens et juif recrutés et financés par l’État français depuis 1802 selon un texte renouvelé en 1918.

Mais cela doit aussi instruire travailleur et jeunes, à l'heure où se déploie une « consultation » du gouvernement en vue d'élaborer un « projet de loi contre le séparatisme », et qu'une campagne médiatique se déploie en vue d'agiter, une fois de plus, l'épouvantail musulman. Ce qui est visé avant tout derrière cette campagne raciste - d'un racisme qui n'est guère voilé par l'invocation de l’« islamisme » - ce sont bien les libertés démocratiques, c'est bien l'ensemble du prolétariat.

Derrière Macron, Castex et Darmanin : les représentants de la bourgeoisie parlent d'une même voix

La nomination de Darmanin à la tête du ministère de l'Intérieur, en remplacement d'un Castaner usé jusqu'à la corde, a constitué une réponse favorable aux « syndicats » de policiers qui réclamaient la tête de ce dernier (les représentants d'Alliance comme de Unité SGP-Police FO, les deux organisations majoritaires, l'avaient réclamée tous deux de façon explicite). De même, le choix d'un ancien proche collaborateur de Sarkozy a constitué un signal clair en direction des députés et sénateurs LR. Et cette démarche « unitaire » correspond à un objectif : durcir, autant que faire se peut, les pouvoirs de répression de l'appareil d'État policier en prévision de l'offensive programmée par le gouvernement pour faire porter aux travailleurs et à la jeunesse le poids de la crise qui ressurgit.

Tout au long de l'été, Darmanin et Schiappa ont multiplié les visites aux casernes et commissariats pour assurer gendarmes et policiers de leur soutien sans faille. Ils ont ponctué ces opérations de provocations visant les victimes des violences policières et la jeunesse immigrée : « Quand j'entends parler de violences policières, je m'étouffe. » - véritable crachat adressé aux familles des victimes étouffées au sens propre par la police – ou l'assimilation aux relents racistes de la jeunesse des quartiers populaires à des « sauvages ». Les spécialistes ont eu beau se succéder en grand nombre pour remettre en cause les déclarations fracassantes du ministre au sujet d'une hausse présentée comme massive des actes de violence dans le pays : l'essentiel est pour le gouvernement qu'il s'agit là de verser de l'eau au moulin de la pire réaction, tout en pavant la voie à la démultiplication d'une autre violence : celle de la répression, de l'État bourgeois.

Darmanin a, le 10 septembre, annoncé devant le congrès de l'UNSA-Police sa volonté d'interdire aux chaînes de télévision et aux réseaux sociaux la diffusion de toute image de policiers dont les visages ne seraient pas floutés : c'est la reprise, au compte du gouvernement, d'une proposition de loi déposée par le député LR Ciotti et élaborée en étroite collaboration avec les dirigeants d'Alliance-Police Nationale, organisation majoritaire de policiers. Puis le 18 septembre, il rendait publique la « nouvelle doctrine de maintien de l'ordre » qui permet également aux policiers... d'interpeller et d'engager des poursuites contre tout journaliste qui couvrirait une manifestation en train d'être dispersée. Pince-sans-rire, le sénateur LR Grosdidier a insisté sur la nécessité de ces nouvelles directives « mais pas en raison de bavures, en raison de nouvelles formes de manifestations qui ne sont plus encadrées et où s’introduisent des éléments qui veulent casser, voire agresser » (PublicSénat, 18/9).

Les images de la répression contre les manifestations des deux dernières années (assorties du bilan de dizaines de blessés et mutilés) avaient soulevé l'indignation dans de larges fractions du prolétariat et de la jeunesse ; celles des meurtres commis par des policiers, de l'affaire George Floyd aux USA à celle de Cédric Chouviat en France, ont donné le vent en poupe aux manifestations des 2 et 13 juin : la « réponse » du gouvernement est d'interdire que de telles images soient désormais filmées, pour permettre aux policiers de sévir en toute impunité. Ce faisant, la volonté de s'en prendre aux mobilisations potentielles du prolétariat et de la jeunesse – et pour ce faire, de s'en prendre frontalement aux libertés démocratiques – est explicite.

Castex a annoncé que la redéfinition des dispositifs de sécurité dans les territoires était actuellement au cœur de la politique du gouvernement : un échange de courriers véhément entre Darmanin et le maire de Grenoble permet d'en saisir la teneur. « Votre police municipale ne compte que 100 policiers municipaux pour une population de 160 000 habitants (…) A titre de comparaison, la police municipale de la ville de Nice compte 550 policiers municipaux pour une population de 340 000 habitants (…) Je note par ailleurs que vos policiers municipaux, qui ne sont pas porteurs d'armes à feu, n'exercent pas leur mission la nuit. » (lettre de Darmanin à Eric Piolle du 28/8, rendue publique par le ministre). Il est vrai que le maire PS de Saint-Denis, Hannotin, s'est empressé de prendre les devants en faisant voter le 10 septembre l'armement de la police municipale dans cette ville, arrachant à une élue d'opposition cette réplique : « Vous parlez de lutte contre des phénomènes d’insécurité tels que des vendeurs à la sauvette, dépôts sauvages, occupation illégale de l’espace publique, etc. En quoi un pistolet 9 mm sera utile face à toutes ces nuisances ? Ce n’est pas sérieux ! » (actu.fr, 11/9).

Imposer la soumission totale à l'appareil d'État, l'impunité totale de cet appareil d'État : tel est l'objectif du gouvernement. Pour commencer tôt, Darmanin s'est emparé de la rentrée scolaire pour « éduquer » la jeunesse : Libération/Checknews confirmait le 5/9 que des gendarmes équipés de fusils d'assaut avaient procédé au contrôle du port des masques à l'entrée d'un lycée de Saône-et-Loire, sans même avoir pris la peine de consulter la direction de l'établissement. Les journalistes précisaient que l'initiative « n'a rien d'un cas isolé »...

Projet de loi « contre le séparatisme » : une campagne raciste à peine voilée

C'est dans cette perspective générale qu'il convient d'apprécier la préparation médiatisée par le gouvernement d'un projet de loi « contre le séparatisme » annoncé par Macron pour l'automne. La fonction première de ce dispositif est politique : il s'agit de consolider l'union entre le gouvernement et les autres fractions de la bourgeoisie, de consolider les rangs de l'appareil d'État lui-même derrière l'exécutif, quand les manifestations de policiers du mois de juin avaient indiqué une certaine perte de contrôle au sommet de l'État.

Le 9 septembre, le gouvernement a donné le coup d'envoi à une série de « consultations » en vue de rédiger ce projet, associant représentants cléricaux, députés, sénateurs et « experts ». Les représentants les plus réactionnaires se sont aussitôt précipités pour reprendre à leur compte les termes de Macron, pour surenchérir sur lui : « Séparatisme : la majorité macroniste refuse ma proposition d’interdiction des signes religieux et du voile dans les sorties scolaires (…) Les discours, c'est bien, les actes, c'est mieux ! » (Ciotti, LR, Twitter, 15/9) ; « Sur le séparatisme, il faut employer les bons mots. C'est l'islamisme la question. » (Robert Ménard, RN, France Info, 10/9). Davantage adepte de la tartufferie, LFI feint de se récrier... avant d'avancer ses « propositions » de « police républicaine » et « de proximité ».

Depuis plusieurs décennies, inlassablement, la bourgeoisie n'a cessé de promouvoir au travers de ses représentants politiques, mais aussi de ses relais médiatiques, l'agitation obsessionnelle et caricaturale de l'épouvantail islamiste comme instrument, à son profit, de division du prolétariat et de renforcement des pouvoirs de répression policière. Fondamentalement, la promotion du racisme avec ou sans le voile du « combat contre l'islamisme » a toujours été une politique anti-ouvrière. Mais Macron entend désormais y associer l'injonction à se soumettre sans condition aux prétendues « valeurs de la République », sous peine d'être rejeté dans le camp des « séparatistes » en cas d'opposition.

Le 4 septembre, il saluait ainsi la mémoire des fondateurs de la Troisième République, bourreaux de la Commune de Paris et chantres des massacres coloniaux, comme initiateurs de « 150 ans de République ». Puis il allait beaucoup plus loin en reprenant à son compte les tentatives de Sarkozy d'imposer une définition de l’« identité nationale » : « Le Sacre de Reims (consécration des rois de France par l'Église catholique, ndlr) et la Fête de la Fédération (fondement de l'armée bourgeoise en 1790), c'est pour cela que la République ne déboulonne pas de statues, ne choisit pas simplement une part de son histoire, car on ne choisit jamais une part de France, on choisit la France. La République commence, vous l'avez compris, bien avant la République elle-même, car ses valeurs sont enracinées dans notre histoire. »

Voilà qui rejoint en tous points les éructations des plumitifs les plus réactionnaires de la bourgeoisie : « Quand le général Bugeaud arrive en Algérie, il commence à massacrer les musulmans, et même certains juifs. Eh bien moi, je suis aujourd'hui du côté du général Bugeaud. C'est ça être Français ! » (Éric Zemmour, Cnews, 23/10/2019). Le patriotisme grossier de Macron culmine dans une sorte d'appel aux armes : « Alors à chaque fois que le drapeau tombera, il faudra le rehisser. À chaque fois que certains la menaceront, il faudra la défendre. Car d'autres avant vous l'ont défendu. »  

Tout le sens de ce bricolage historique est de conduire à une conclusion : être « français » et « républicain », c'est se soumettre inconditionnellement au pouvoir d'État, à l'appareil d'État. C'est aussi faire bloc inconditionnellement contre ceux que l'État bourgeois désigne comme ses « ennemis ».

C'est donc fort logiquement que Macron saisit l'occasion pour assurer une fois encore son appareil d'État d'un soutien inconditionnel : « en République, les policiers, les gendarmes, les magistrats, les maires, les élus de la République, plus largement, toutes celles et ceux qui luttent contre la violence, contre le racisme et l'antisémitisme (sic ! ndlr) jouent un rôle déterminant, et (...) par symétrie, ceux qui s'en prennent à eux doivent être lourdement condamnés. Force à la loi, jamais à l'arbitraire. Ceux qui s'en prennent aux forces de l'ordre, aux élus ne passeront pas. »

Les députés LR organisent une provocation contre la représentante de l'UNEF :
Martinez (CGT) leur donne raison

Si impressionnant qu'il paraisse, le renforcement de l'appareil d'État répressif tient, aujourd'hui encore, largement à la collaboration des dirigeants syndicaux avec le gouvernement. Les manifestations de la jeunesse des 2 et 13 juin, battant en brèche l'interdiction de manifester alors en vigueur, l'ont en effet démontré : dès lors qu'une fraction significative du prolétariat ou de la jeunesse se dresse contre le gouvernement, ce dernier éprouve de réelles difficultés à maintenir son « ordre ».

C'est pourquoi il faut accorder une certaine attention aux répercussions de la provocation organisée par des députés LR et LREM contre la vice-présidente du syndicat étudiant, l'UNEF, le 17 septembre. Invitée à s'exprimer lors d'une table ronde consacrée à l'impact du Covid-19, l'étudiante voilée a immédiatement été interrompue par le député Lr du Pas-de-Calais qui a annoncé le départ de plusieurs députés : « Attachés aux valeurs de notre République, conscients du symbole terrible pour notre Assemblée de cette attaque préméditée, nous ne pouvons cautionner cette image de la représentation nationale restée silencieuse. Face à cet acte politique communautariste délibéré, les députés Les Républicains décident de quitter cette audition. » (LCI, 17/9) Ni la « laïcité », ni même le règlement intérieur de l'Assemblée Nationale ne sont, en réalité, en cause dans cette affaire : en revanche, c'est bel et bien le droit pour les organisations syndicales de désigner les représentants de leur choix, celui de défendre et de représenter tous les travailleurs et jeunes qui est combattu par les députés LR !

Interrogé sur PublicSénat le 18/9, Philippe Martinez a aussitôt donné raison aux représentants des partis bourgeois : « Tout ce qui est symbole de la République doit respecter la laïcité. Il y a le droit à pratiquer mais la laïcité c'est essentiel dans notre pays. » Une déclaration de soumission à la Ve République qui est foncièrement étrangère à l'histoire et aux fondements de la CGT : c'est aussi un feu vert aux travaux d'élaboration du projet de loi « contre le séparatisme », qui prévoit de renforcer le contrôle de l'Etat sur les associations, et même de faciliter les licenciements sous prétexte du non-respect des « valeurs de la République ».

L'opposition factice entre « valeurs de la République » et « séparatisme », entre « citoyenneté » et « communautarisme », est en pratique promu par la bourgeoisie pour occulter la lutte des exploités contre leurs exploiteurs, la lutte des classes. Et les appareils syndicaux, chantres du « dialogue social » avec la bourgeoisie, entendent bien promouvoir la campagne de Macron au sein des organisations syndicales.

Retour sur les manifestations des 2 et 13 juin

Ce qui précède confère toute son importance aux positions adoptées par les organisations issues du mouvement ouvrier lors des manifestations du 2 et 13 juin à l’initiative du comité Adama Traoré. Face à l’État bourgeois, à la bourgeoisie dont toutes les composantes pressent au renforcement de cet État, impliquant le saccage de ce qui reste de libertés démocratiques et le durcissement de la répression, les militants combattant pour le socialisme ont un camp, et les enjeux impliquent le sort de l’ensemble du prolétariat.

Le supplément jeunes à Combattre pour le socialisme du 12 juin, affirmant la position du Groupe, se place clairement aux côtés des manifestants des 2 et 13 juin et en faveur de leur revendication. Ce tract affirme une « caractérisation sans détour du meurtre d’Adama Traoré », meurtre autour duquel la mobilisation ne s’est pas cristallisée par hasard. Il formule de manière manifeste le contenu latent de ces manifestations : « Ces manifestations à caractère spontané entrent en résonnance avec les manifestations aux USA, et dans le monde, suite à l’assassinat de George Floyd. Mais leur contenu ne se limite pas, loin de là, à des manifestations contre le racisme. Ce sont des manifestations contre les violences et les crimes de la police , en France de la BAC des CRS et de la gendarmerie. » Il ajoute : « Aujourd’hui, la systématisation des violences policières, associée à la mise en place de peines judiciaires lourdes (allant jusqu’à la prison ferme) à l’encontre de manifestants constitue la base d’un véritable État policier dont l’objectif est de museler par la force toute velléité d’opposition. ». Il conclut : « Ce n’est pas le racisme « dans la police » qui est dénoncé, contrairement à ce que veulent faire croire les dirigeants syndicaux, SOS Racisme et le MRAP, en parfaite osmose avec le gouvernement. Ce qui est combattu, c’est le racisme de la police, les violences policières quotidiennes d’une police qui n’a de cesse de harceler, de matraquer, de blesser grièvement par centaines dans les quartiers populaires et dans les manifestations de travailleurs et de « gilets jaunes ». Ce qui s’est trouvé mis en accusation dans les manifestations, c’est l’État policier de Macron-Philippe-Castaner. »

Ce tract s’inscrit dans la continuité du combat mené par les militants du Groupe contre le renforcement du caractère policier de l'État bourgeois depuis des années. Au contraire, les appareils et leurs flanc-gardes se caractérisent par l’occultation systématique de la répression toujours plus brutale, sa couverture de fait, c’est-à-dire le soutien à l’État bourgeois et la collaboration avec lui.

Trotsky écrivait dans Les syndicats à l’époque impérialiste : « Les syndicats de notre époque peuvent ou bien servir comme instruments secondaires du capitalisme impérialiste pour subordonner et discipliner les travailleurs et empêcher la révolution, ou bien au contraire devenir les instruments du mouvement révolutionnaire du prolétariat. La neutralité des syndicats est complètement et irrémédiablement chose passée et morte avec la libre démocratie bourgeoise. » Cette alternative se concentre au plus haut degré dans l’attitude qu’adoptent les organisations syndicales issues du mouvement ouvrier, et toutes les forces qui y interviennent, sur la question du renforcement du caractère policier de l'État. Qui n’est pas du côté des manifestants des 2 et 13 juin se place du côté de l’État bourgeois.

La mobilisation contre l’État policier en France s’est cristallisée autour du mot d’ordre
« Vérité et Justice pour Adama Traoré »

Parce qu’elles ont passé outre l’interdiction de manifester du gouvernement, en connaissance de cause, parce qu’elles ont fait face avec les méthodes de la classe ouvrière et une remarquable discipline à la répression, parce qu’elles ont mis en cause l’« indépendance » de la « justice » bourgeoise, les manifestations du 2 et 13 juin ne se sont pas limitées, objectivement, à la simple dénonciation du « racisme » : elles ont mis en cause l'appareil d'État de la Ve République.

La revendication « Vérité et Justice pour Adama Traoré » est la question autour de laquelle s’est cristallisée la volonté de dizaines de milliers de jeunes de combattre la répression toujours plus meurtrière qui accompagne le renforcement continu, depuis maintenant plusieurs années, du caractère policier de l'État.

D'un point de vue marxiste, les dizaines de milliers de jeunes qui ont manifesté à Paris, venus pour la plupart des quartiers populaires, quartiers ouvriers en déshérence, ne sont pas en premier lieu des « jeunes issus de l’immigration » ou des « jeunes des quartiers populaires » mais bien une fraction significative de la jeunesse ouvrière.

La manifestation du 2 juin s’est nourrie de l’identité des méthodes policières employées pour tuer George Floyd et Adama Traoré : la technique du « plaquage ventral » qui a par ailleurs également abouti au meurtre filmé de Cédric Chouviat à Paris. L’objectif premier de cette manifestation était d’interdire qu’Adama Traoré ne fût assassiné une nouvelle fois, à travers la validation par le tribunal d’un rapport médical de commande aboutissant à disculper les gendarmes. C’est encore en référence à Adama Traoré et George Floyd qu’a été formulé le slogan de la principale manifestation parisienne du 6 juin : « Je ne peux plus respirer ».

Les manifestations aux États-Unis ont donné l’impulsion. L’affaire Adama Traoré a fourni le symbole. La volonté de mettre en cause l'appareil d'État policier et l'offensive du gouvernement contre les libertés démocratiques était au cœur des manifestations. Il n’y a, dans tout cela, aucun hasard.

L’affaire Adama Traoré : une affaire d’État dès l’origine

Si des dizaines de milliers de jeunes ont pris fait et cause pour les revendications du comité Adama Traoré, ce n’est pas seulement mus par la force de leur indignation morale, mais bien parce qu’ils identifient au leur le sort fait à ce jeune homme par les prétendues « forces de l’ordre ».

Depuis la mort d’Adama Traoré, la somme des victimes de l’État policier dans l’impunité la plus totale n’a cessé de s’allonger : citons Théo Luhaka violé pour l’exemple (février 2017),  Liu Shaoyao abattu à bout portant (mars 2017), Zineb Redouane tuée par une grenade lacrymogène lancée à son balcon, au troisième étage (décembre 2018), Steve Maïa Caniço, noyé dans la Loire (juin 2019), Cédric Chouviat, assassiné comme George Floyd et Adama Traoré par le recours des policiers à la technique du « plaquage ventral » (janvier 2020). À chaque fois, la même impunité totale, la même collusion entre la police et les tribunaux pour protéger inconditionnellement tout membre de l’appareil d’État. Cela, et le traitement infligé aux manifestations – avec leur cortège de mutilés, d’interpellations et condamnations aussi arbitraires qu’expéditives – instruit chaque jour davantage l’ensemble du prolétariat sur la réalité de l’État policier, dont les méthodes sont d’abord infligées aux quartiers populaires avant d’être étendues à tous les travailleurs.

Adama Traoré est mort aux mains de la gendarmerie de Persan après son interpellation à Beaumont sur Oise le 19 juillet 2016, jour de son 24è anniversaire. Confronté à un contrôle d’identité visant en particulier son frère Bagui, le jeune homme a pris la fuite devant les gendarmes, a été poursuivi, et est mort des suites de son interpellation. Sa mort à l’issue d’une course-poursuite fait écho aux conditions de la mort des jeunes Zyed et Bouna, deux adolescents qui s’étaient réfugiés dans un transformateur électrique pour fuir la police en 2005.

Arrêté vers 17h, il est selon tous les témoignages dans un état critique à son arrivée à la gendarmerie de Persan trois quarts d’heure plus tard. À 19h05, après une heure de tentative de réanimation par les pompiers, il est déclaré mort : la famille reste pourtant maintenue dans la fiction d’une garde à vue ordinaire jusque 23h. La préfecture presse alors la famille de procéder à l’inhumation dans les plus brefs délais, et ce n’est que la présence d’esprit de cette famille qui lui permet de procéder à une contre-autopsie à l’origine du scandale.

C’est en effet grâce à cette procédure que la famille va pouvoir démontrer les mensonges du procureur de Pontoise, Yves Jannier, qui dès les lendemains du décès déclare publiquement qu’Adama Traoré est mort d’une « infection grave, touchant plusieurs organes », une version qui a pour conséquences d’évacuer toute responsabilité des gendarmes. Mis en évidence, les mensonges du procureur sont si flagrants que le parquet de Pontoise et la gendarmerie de Persan ne peuvent empêcher le dépaysement de l’affaire en septembre 2016. Par ailleurs, Mediapart révèle en août 2016 que le parquet de Pontoise avait ordonné une enquête contre Adama Traoré 24h après sa mort…

Une situation qui, accompagnée de l’écho médiatique persistant des mobilisations du comité Adama, fait voler en éclats le mythe de l’« indépendance de la Justice ». Pour le gouvernement Hollande-Valls, affairé à poser les bases de l’État policier, c’est intolérable : mais tous les successeurs de ce gouvernement persisteront dans l’acharnement contre la famille Traoré, dans la volonté d’enterrer cette affaire coûte que coûte.

L’histoire de ce combat dépasse la chronique judiciaire – avec la liste invraisemblable de pathologies rares et douteuses vouées à disculper les gendarmes dans une longue liste d’« expertises » de commande, ou encore les témoignages encombrants revus a posteriori. Plusieurs ministres de l’Intérieur sont allés afficher leur « soutien » aux gendarmes de Persan ; des opérations punitives contre le quartier de Boyenval ont été organisées ; cinq frères d’Assa Traoré ont été arrêtés, jugés et incarcérés, à l’initiative de la gendarmerie de Persan et de la juge de Pontoise, alors même que l’affaire Adama reste aujourd’hui encore en suspens.

Parce qu’elle persiste dans son combat, la famille Traoré a gagné le soutien de dizaines de milliers de jeunes qui retrouvent dans la condition qui leur est faite un écho du sort infligé au jeune homme.

À nouveau, l’attitude de la famille Traoré met l’État policier en lumière

Dans les jours qui ont suivi la manifestation du 2 juin, la Garde des Sceaux Belloubet a, sur ordre de Macron, invité la famille Traoré à la rencontrer. France Info a rendu compte de la réponse de la famille : « Notre avocat a été contacté aujourd'hui [lundi] par le cabinet de Madame Nicole Belloubet, ministre de la Justice, garde des Sceaux. Il lui a été proposé d'organiser une rencontre entre le garde des Sceaux et la famille d'Adama Traoré. Contrairement à ce qu'affirment certains médias, sans avoir attendu la réponse de la famille Traoré, celle-ci refuse de rencontrer la garde des Sceaux pour échanger ».  La famille Traoré exige « que les gendarmes entre les mains desquels est mort Adama Traoré soient convoqués devant la justice, interrogés et mis en examen. La famille d’Adama Traoré rappelle qu’elle attend des avancées judiciaires, et non des invitations à la discussion qui n’auraient aucune finalité procédurale. » En effet : en quatre ans de procédure, les gendarmes n’ont jamais été mis en examen, cités à comparaître exclusivement en qualité de témoins !

L’avocat de la famille Traoré a exhorté la ministre à « respecter la séparation des pouvoirs ». Une fois encore, l’affaire Traoré met en évidence la subordination réelle de l’appareil judiciaire à la police, caractéristique d’un État policier. La revendication « Vérité et justice pour Adama », qui inclut la mise en accusation des gendarmes, concentre une fois encore le combat pratique contre l’État policier.

Les appareils vont, en coordination étroite avec le gouvernement, s’affairer à noyer ce combat dans une nappe de brumes « républicaines ».

Rassemblements du 9 juin : une manœuvre conjointe du gouvernement et des appareils

La manifestation du 2 juin a effectivement battu en brèche l’interdiction de manifester du gouvernement. Elle a créé un appel d’air pour tout le prolétariat : d’abord de manière semi-spontanée et confuse, le 6 juin, puis à nouveau de manière structurée, disciplinée et déterminée le 13 juin, la mobilisation croissante de la jeunesse en a donné l’expression. Le gouvernement, les appareils en avaient pleinement conscience. Du point de vue du prolétariat, il s’agissait d’œuvrer à la jonction de cette avant-garde dans la jeunesse avec de larges fractions du prolétariat. Les mots d'ordre sur lesquels cette jonction pouvait être engagée étaient ceux de la défense du droit de manifester, du combat contre la répression qui frappe les manifestations comme la jeunesse des quartiers populaires, ceux qui sont avancés par le supplément jeunes à CPS du 12 juillet : « À bas la loi d'État d'urgence sanitaire ! Contre l'interdiction du droit de manifestation ! Justice pour les victimes de la répression policière ! »

Les appareils ont immédiatement œuvré à construire une digue : ils l’ont fait en parfaite osmose avec le gouvernement.

Ainsi, le 5 juin, Sibeth Ndiaye porte-parole du gouvernement, se découvrait une subite fibre « antiraciste ». Commentant une tribune publiée par l’acteur Omar Sy, elle déclarait « Je ne partage pas tout ce qu’il dit dans cette tribune, mais je pense qu’il a raison dans le sens où on parle là de racisme dans la police. (…) Je ne crois pas que la police soit raciste de manière organisée. Mais qu’il puisse y avoir des individus qui sont racistes, ça existe dans tous les corps sociaux de la République. » Ce faisant, elle traçait une série de lignes rouges que les appareils se sont empressés de respecter.

La momie de SOS racisme, jadis une créature de Julien Dray, sort à ce moment opportunément de son sarcophage pour un appel à rassemblement  « soutenu » notamment (mais non signé !) par les dirigeants de la FSU et de la CGT, du PS, du PCF, de LFI. La première injonction faite aux manifestants était de se taire : « Au moment où George Floyd sera enterré, nous respecterons 8 minutes 48 de silence. » La seule revendication énoncée : dénoncer « le racisme dans la police ». La revendication « Vérité et Justice pour Adama Traoré » disparaît. Pas un mot de l'interdiction de manifester toujours en vigueur.

Castaner fait savoir qu’exceptionnellement, l’interdiction de manifester ne s’imposerait pas pour ce rassemblement : « Je crois que l’émotion mondiale, qui est une émotion saine sur ce sujet, dépasse au fond les règles juridiques qui s’appliquent. » Le 9 juin, Dominique Sopo, président de SOS Racisme, conclut l’opération cousue de fil blanc : « Le ministre de l’intérieur a apporté des réponses, mais je tiens à dire qu’il est déjà positif de reconnaître un racisme au sein des forces de l’ordre. Il est normal que des citoyens veulent que les forces de l’ordre soient irréprochables. » (AFP, 9/6).

Initiative de défense de la police et du gouvernement, le rassemblement du 9 juin s’est situé à l’exact opposé des manifestations des 2 et 13 juin. Le plus important n’est pas que cette initiative a été un fiasco retentissant (2400 participants à Paris, chiffre officiel) : mais bien que les appareils y ont réaffirmé leur unité avec le gouvernement, se dégageant ainsi de leur responsabilité dans l’organisation de la jonction entre la jeunesse mobilisée et la masse du prolétariat, et faisant l’impasse sur tout combat contre l’interdiction de manifester découlant de l’« état d’urgence sanitaire ».

« Police républicaine » et « antiracisme républicain » pour occulter l’État policier

Tout en faisant mine de poser sur l’épaule d’Assa Traoré une main fraternelle, les appareils et associés s’engagent en fait dans une opération de soutien à l’État policier sur l’air des « valeurs de la République ».

Championne de la cause de la « police républicaine », LFI se situe aux avant-postes de ce combat. Le 7 juin, Mélenchon déclarait sur le plateau de BFM TV : « Le plus important, c’est la question de l’unité de la Nation. On ne peut pas accepter qu’on considère qu’il y a deux France ou trois France suivant les couleurs de peau. » Il poursuit : « Il ne s’agit pas de dire que nous avons une police raciste ou un État raciste. » Quant au seul Castaner, il est dénoncé pour sa responsabilité « absolue. C’est lui la tête de la pyramide ». Une orientation entièrement compatible avec Macron.

Le 12 juin, il déclarait devant les caméras de la même télévision au sujet de la manifestation du 13 juin : « Il faut qu'on donne à cette manifestation toute la signification symbolique qu'elle doit avoir, c'est-à-dire que les Français ne se distinguent pas entre eux par leur couleur de peau (…) De même que j'appelle les policiers républicains et antiracistes à manifester leur existence, et à ne pas laisser la parole d'une minorité l'emporter sur les autres. »

On notera qu’au nom de cette fraternisation « républicaine » qu’ils appellent de leurs vœux, Mélenchon comme les appareils se gardent bien de revendiquer la mise en examen des gendarmes impliqués dans la mort d’Adama Traoré, ou celle de tous les policiers impliqués dans des « violences policières ».

Des tentatives de dévoiement de la mobilisation à l’accompagnement de la chasse aux sorcières

Mais l’intervention de Macron du 14 juin rend nécessaire pour les appareils de modifier une fois encore leur dispositif. La stigmatisation des « séparatistes » par l’Élysée est relayée par un torrent médiatique visant à désigner le comité Adama Traoré comme des partisans de « l’indigénisme ». Là encore, une unité de ton sans précédent peut être constatée des franges les plus réactionnaires de la bourgeoisie jusqu’aux dirigeants des organisations issues du mouvement ouvrier, de Valeurs actuelles jusqu’à L’Humanité.

Le Monde consacre une série considérable d’article à alimenter ce « débat » artificiel sur l’« antiracisme ». Tous ont le même propos : « La mobilisation actuelle adopte une grille de lecture différente, dite « racialisante » avec un militantisme que l’on qualifie de « décolonial ». Des collectifs comme le comité Adama ou encore les indigènes de la République dénoncent une société et une République qu’ils estiment être intrinsèquement porteuses de racisme. » (L’antiracisme en France, de l’idéal « universaliste » aux luttes « catégorielles », 20/6).

Mais du côté du mouvement ouvrier, quand il s’agit de faire la police, c’est toujours la direction du PCF qui, malgré son état de décrépitude, continue de donner le ton. Amar Bellal, membre du Comité National du PCF, écrit dans L’Humanité du 16 juin : « C’est un fait, déplorable sans doute : la lutte antiraciste est traversée par de profondes divisions (…) Depuis quelques années s’y est ajouté un mouvement qui prétend lutter contre le racisme mais qui déconcerte une partie des acteurs « historiques » de ce combat. Il se caractérise par une forte affirmation – voire ce qu’on peut appeler une assignation – d’une identité de Noir, de musulman, et par le recours à des néologismes largement utilisés comme « racisé » ou « islamophobie » et à des expressions-clés, relayées par la Parti des Indigènes de la République (PIR) en tête, comme « racisme d’État », « racisme républicain », qui relèvent d’une laïcité perçue avant tout comme un instrument de discrimination. »

À témoin de la remarquable unité de ton entre les dirigeants du mouvement ouvrier et les cercles les plus réactionnaires de la bourgeoisie, citons encore… Manuel Valls :  « La lutte des classes disparaît au profit de l’affrontement, de la guerre entre 'races’ ». Il dénonce les liens « entre le mouvement indigéniste et une partie de la gauche: le NPA, des écologistes, une frange de la France Insoumise, du PC, voire une minorité du Parti socialiste ». Celui dont le gouvernement exprima sa solidarité aux assassins d’Adama Traoré poursuit : « La mort d'Adama Traoré est un drame instrumentalisé par sa sœur, Assa, et le collectif de soutien (…) Les comparaisons avec le meurtre raciste et ignoble de Georges Floyd (aux Etats-Unis) sont inacceptables car elles servent à accuser la France d'être raciste, à démontrer un supposé racisme d'Etat (...) La police, comme la gendarmerie, est profondément républicaine ».

La « lutte contre l’indigénisme », ou comment se cacher derrière son petit doigt

Qu’est-ce que l’idéologie des Indigènes de la République ? Assurément une idéologie opposée au marxisme, qui au nom du « racisme structurel » divise la société entre héritiers du colonialisme et descendants des colonisés. À ce titre, elle s’oppose frontalement au marxisme, et la division de la société en classes. Assurément, là où ils y seraient confrontés, les militants du Groupe auraient à combattre politiquement cette idéologie.

Mais il faut aussitôt ajouter : à l’heure où Macron dénonce le « séparatisme » comme « inacceptable » et prépare donc l’organisation de la répression au nom des « valeurs de la République », toutes les forces qui insistent sur le combat contre l’« indigénisme » se cachent derrière leur petit doigt pour occulter l’État policier. Leur « combat » s’adosse à l’État bourgeois.

Très marginaux à ce jour dans le prolétariat, les « indigènes de la République » trouvent leur crédit dans la campagne menée par la bourgeoisie, de la même manière qu’un Dieudonné a pu se targuer ironiquement d’avoir en Valls le meilleur attaché de presse. Et le PIR, comme Dieudonné, se nourrit par ailleurs de tous les combats dévoyés ou abandonnés par le mouvement ouvrier en décomposition à travers l’alignement des appareils sur l’impérialisme français et l’État bourgeois. Combattre l’« indigénisme » au compte du mouvement ouvrier, cela passe par le combat contre l’impérialisme français et contre l’État bourgeois, pas par le soutien apporté à l’appareil d’État.

Que combattent pratiquement les prétendus pourfendeurs de l’« indigénisme » ? Les notions de « racisme d’État » et de « racisme républicain », autrement dit l’évidence factuelle et historique du racisme consubstantiel à l’État bourgeois, à la Ve République, à l’appareil d’État. C’est une ligne de défense de la Ve République et de l’État policier.

Les révisionnistes ne sont pas ceux qu’on croit. Qu’on en juge à cette définition de l’« antiracisme communiste » par L’Humanité du 16 juin : « Qu’est-ce qui définit l’antiracisme de type communiste ? Il est persuadé que la dynamique du capitalisme est centrale pour comprendre le racisme. » Le capitalisme certes, mais ni Macron, ni l’État bourgeois : «Cet antiracisme (…) vise aussi à arracher des victoires concrètes : en attaquant par voie syndicale ou judiciaire les entreprises qui pratiquent la discrimination, en exigeant l’intervention de l’État pour assurer un travail pérenne et un salaire décent (…) en réclamant une loi d’État pour imposer l’égalité salariale entre les sexes, en appelant à des États généraux en vue de lutter contre les violences policières et pour refonder une police républicaine et gardienne de la paix. » (Enjeux d’une lutte sociale : quel antiracisme pour aujourd’hui ?, 16/6).

Comme toutes ces incantations « républicaines » jurent avec les fondements mêmes du marxisme, quand Marx, dès 1851, constatait dans Le Dix-huit brumaire de Louis Bonaparte la déchéance inéluctable de la République bourgeoise au profit du bonapartisme :

« La République sociale apparut, en tant que phrase, que prophétie, au seuil de la révolution de février (1848, ndlr). Au cours des Journées de juin 1848, elle fut étouffée dans le sang du prolétariat parisien, mais elle rôda comme un spectre, dans les actes suivants du drame. On proclama la République démocratique. Elle disparut le 13 juin 1849, emportée dans la fuite de ses petits bourgeois, mais dans sa fuite elle jeta derrière elle sa publicité doublement fanfaronne. La République parlementaire s’empara, avec la bourgeoisie, de toute la scène et s’étendit dans toute sa plénitude, mais le 2 décembre l’enterra, aux cris angoissés de : « Vive la république ! » poussés par les royalistes coalisés. »

Constat qui conduisit Marx à une conclusion implacable : « Dans le dernier chapitre de mon 18 Brumaire, je remarque comme tu le verras si tu le relis que la prochaine tentative de la révolution en France devra consister non plus à faire passer la machine bureaucratique et militaire en d'autres mains, comme ce fut le cas jusqu'ici, mais à la détruire. C'est la condition première de toute révolution véritablement populaire sur le continent. C'est aussi ce qu'ont tenté nos héroïques camarades de [la Commune de] Paris. » (Lettre à Kugelmann, 12 avril 1871)

La mise en coupe réglée des organisations ouvrières sous la tutelle de l'appareil d'État :
un objectif fondateur de la Ve République

Si le renforcement du caractère policier de l'État, la répression anti-ouvrière, l'offensive frontale contre les libertés démocratiques ont connu une intensification spectaculaire au cours des dernières années, il convient de le rappeler : la volonté de soumettre les organisations issues du mouvement ouvrier, de mettre le prolétariat en coupe réglée pour permettre le déploiement de l'offensive nécessaire à la bourgeoisie française, est un des objectifs fondamentaux de la Ve République dès l'origine.

Dans le contexte de la guerre d'Algérie, c'est après un putsch dirigé par des officiers militaires à Alger, le 13 mai 1958, que le « comité de salut public » préfigurant l'OAS exige l'accession au pouvoir de De Gaulle. Le 15, ce dernier se déclare « prêt à assumer les pouvoirs de la République ». Des « Comités de Défense de la République », largement encadrés par des militaires, sont proclamés dans toute la France pour lui fournir un appui. Et le 24, les putschistes d'Alger prennent militairement le contrôle d'Ajaccio, en Corse. L'opération de mise en place de la Ve République a donc pris racine dans l'appareil d'État.

Pourtant, ce sont bien les appareils de la SFIO et du PCF, chacun à leur niveau, qui paveront la voie à l'accession au pouvoir de De Gaulle : ce dernier voit son chantage au coup d'État couronné de succès quand le Parlement de la IVe République lui octroie à une large majorité les pleins pouvoirs constitutionnels, une procédure qui a pour seul précédent... les pleins pouvoirs octroyés à Pétain pour la mise en place du régime de Vichy.

La volonté de briser les reins du prolétariat s'est exprimée dès les premières années de la Ve République : répression meurtrière de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 à Paris ou de la manifestation interdite du 8 février 1962 contre les assassinats de l'OAS et « pour la paix en Algérie » appelée notamment par la CGT, la FEN, le PCF et le PSU (affaire du métro Charonne). En 1963, confronté à une puissante grève des mineurs qui s'étendra sur plus de trois mois, De Gaulle a tenté de briser cette grève en émettant un ordre de réquisition que la puissance de la grève a balayé : c'est la politique des dirigeants du PCF et de la CGT, seule, qui a empêché que cette grève ne donne l'impulsion à un mouvement vers la grève générale. En 1968, c'est la rafle massive des étudiants rassemblés à la Sorbonne contre la réforme des universités (le plan Fouchet qui programmait déjà la sélection des étudiants mise en place avec Parcoursup) qui provoque, en réaction, la mobilisation massive de la jeunesse, puis celle de la classe ouvrière.

À contrario, on peut affirmer que c'est la lutte de classe du prolétariat, tentant de se servir de ses organisations, qui n'a cessé pendant des décennies de mettre en échec les tentatives des tenants de la Ve République pour briser les reins du prolétariat et mettre ses organisations en coupe réglée. Une situation reconnue pen mai 2019 par le député LREM Jean-Michel Fauvergue, ancien patron du RAID, qui a appelé les policiers à « oublier l’affaire Malik Oussekine », autrement dit la crainte de la grève générale étudiante, massivement soutenue par le prolétariat, provoquant en 1986 la défaite du gouvernement Chirac-Pasqua après la mort d'un étudiant d'origine algérienne entre les mains des « voltigeurs » chargés de réprimer les manifestations.

Aujourd'hui, c'est parce que les partis issus du mouvement ouvrier sont réduits à la portion congrue, parce que les dirigeants du PS ont sciemment œuvré à la liquidation de ce parti, mais aussi parce que les dirigeants syndicaux ont œuvré à la décomposition des organisations syndicales et à leur propre intégration corporatiste via le « dialogue social » (sans que cette intégration soit toutefois parvenue à son terme), que la marche au renforcement du caractère policier de l'État s'intensifie.

L’intégration corporatiste des organisations syndicales s’accompagne de leur intégration à l’État policier

La continuité inédite qui existe entre la campagne des appareils en défense de la « police républicaine » et les orientations définies par Macron, à la tête de l’État bourgeois, amènent à prendre en considération certains développements nouveaux dans la décomposition du mouvement ouvrier.

C’est un fait : les coups historiques portés ces dernières années par la bourgeoisie aux acquis ouvriers les plus fondamentaux, constitutifs de la classe ouvrière en classe pour soi, se sont accompagnés de coups portés aux organisations ouvrières en tant que telles. Ce processus s’est également traduit par une marche volontariste des appareils bourgeois du mouvement ouvrier vers le corporatisme.

Ainsi : la loi Travail et les ordonnances Macron ont liquidé le statut de délégué du personnel au profit de représentants directs des appareils au sein des « Comités économiques et sociaux » ; la loi Dussopt, dans la Fonction Publique, liquide les prérogatives fondamentales des commissions paritaires ; la « conférence de financement » de la contre-réforme des retraites a associé les dirigeants syndicaux à la mise en place de cette contre-réforme, dans l’objectif affiché de les associer ensuite à la gestion au compte exclusif de la bourgeoisie.

Ce mouvement s’accompagne du développement ou du renforcement de liens organiques entre les organisations syndicales et l’État policier lui-même.

Au cours des années 1990, la destruction de la Fédération de l’Éducation Nationale (FEN) puis par la liquidation de pans entiers de la FEN au sein de l’UNSA, sous l’égide de l’appareil UID (lié au PS) s’est accompagnée de l’intégration de la fraction majoritaire de la FASP, syndicat historique des policiers devenu UNSA-Police. La destruction d’une organisation liée au mouvement ouvrier a donc trouvé son parachèvement logique dans l’établissement de liens organiques avec l’appareil d’État.

FO accueille dans ses rangs depuis 1999 une autre fraction issue de la FASP, le syndicat SGP : depuis 2008, le SGP a fusionné avec un autre syndicat exclu de l’UNSA-Police, Unité, ce qui lui a permis de devenir l’une des deux organisations syndicales décisives dans la police, faisant à peu près jeu égal avec Alliance. Il s’agit d’un pilier de l’appareil d’État qui ne se distingue pas fondamentalement d’Alliance sur le terrain de la réaction (en février 2019, le secrétaire général d’Unité-SGP Police commentait sur CNews les images d’un manifestant « gilet jaune » dont la main venait d’être arrachée par une grenade : « Je vais être cru, mais c’est bien fait pour sa gueule. » ).

SGP a, dès son adhésion à FO, négocié un statut d’« autonomie » : ce qui signifie que le représentant de l’État policier dispose d’un droit de regard sur toute l’activité et l’orientation de la confédération, mais se réserve le droit de décider seul de son orientation ! A l'inverse, dans plusieurs unions départementales, ce sont des responsables issus du syndicat policier qui assument la direction de toute la confédération.

La CGT Intérieur, très marginale dans la police (l’ex CGT-Police a décidé en 2018, pour tenter de survivre dans ce secteur et sans doute sous l’influence de LFI, de rompre avec la confédération en prenant le nom de VIGI) remplit de fait un rôle politique différent : celui d’accréditer la fiction de la « police républicaine ». Historiquement rejeté par l’appareil d’État, l’appareil CGT a pourtant été pionnier dans le maintien de liens avec la police, puisqu’il persiste depuis 1947 à maintenir une intervention dans ce secteur.

Aujourd’hui, toutes les fédérations et confédérations syndicales issues du mouvement ouvrier syndiquent dans la police. C’est vrai aussi de Solidaires (le « groupe des dix » à l’origine de cette fédération incluait la FASP) qui tient à entretenir son micro-syndicat Sud-Police. L’importance de tels liens avec l’appareil d’État est fondamentalement politique. Les appareils y attachent le plus grand intérêt.

Au congrès national de la FSU de décembre 2019, le courant Front Unique est intervenu pour combattre l’ouverture toute récente du champ de syndicalisation de la FSU aux policiers. Les militants du Groupe ont présenté une motion très courte :

« Motion : La FSU ne doit pas syndiquer de policiers

Considérant l’offensive contre les libertés démocratiques, l’ampleur de la répression contre les manifestations, la marche à l’État policier :

La FSU considère que les policiers ne peuvent entrer dans son champ de syndicalisation. »

Résultat : Pour : 28 (5,1%) / Contre : 512 / Abstentions : 12 / Refus de vote : 87

Cette proposition a suscité la réaction violente de l’ensemble des appareils dans toutes ses composantes : pas moins de trois interventions successives – d’abord un bloc constitué par l’ensemble des syndicats issus de la CFDT (ceux qui ont engagé la syndicalisation de policiers), ensuite le courant École Émancipée (aujourd’hui dirigé par des militants de LFI et incluant l’essentiel des militants du NPA), enfin le courant Unité & Action (issu du PCF) - se sont dressées avec la dernière énergie contre cette motion qu’ils ont appelée à « rejeter massivement ». Le courant URIS animé par les militants du POID a refusé de voter.

L’attitude des organisations issues du mouvement ouvrier sur cette question est le révélateur de leurs positions réelles face à l’État policier. À l’exception du Groupe, toutes ces organisations acceptent de fait la présence de l’État bourgeois au sein même des organisations ouvrières.

Aux côtés des travailleurs et de la jeunesse mobilisés,
contre l’État policier et les appareils bourgeois : pour le Front Unique Ouvrier

Cette réalité matérielle de l’intégration avancée des organisations syndicales donne la mesure de la pression considérable qui est susceptible de s’exercer sur le petit noyau de militants révolutionnaires constitué par le Groupe : les tenants du mouvement ouvrier, avec l’ensemble de leurs satellites (de l’« extrême gauche » aux organisations vouées à la liquidation du mouvement ouvrier : LFI, EELV…) s’alignent intégralement sur l’État bourgeois. Ce faisant, ils coupent les voies de l’organisation au sein du mouvement ouvrier aux travailleurs et jeunes mobilisés… pour ensuite les taxer de « séparatisme », dans la ligne de Macron.

Faudra-t-il un jour prêter serment sur « les valeurs de la République », de la Ve République car il n’y en a pas d’autre, pour adhérer à la CGT, à FO ou à la FSU ? Martinez entend-il mener à son terme son discours sur la « laïcité » en interdisant aux travailleurs musulmans d'adhérer à la CGT ?

De même qu’ils ont un camp entre la jeunesse mobilisée et l’État bourgeois, les militants du Groupe ont un camp entre la jeunesse mobilisée et les appareils bourgeois. Mais ils refusent de laisser à ces derniers la mainmise sur les organisations issues du mouvement ouvrier – mainmise qui les voue à la décomposition ou à la dénaturation au travers de l’intégration corporatiste, en même temps qu’elle oppose un mur à la volonté de combat des travailleurs et de la jeunesse.

Il faut se féliciter du fait que le symbole d’Adama Traoré ait été brandi par des dizaines de milliers de manifestants en juin 2020 pour braver l'interdiction de manifester et la répression. Les militants du Groupe font leur la dénonciation des meurtres de Rémi Fraisse, Adama Traoré, Liu Shaoyao, Zineb Redouane, Steve Maïa Caniço et Cédric Chouviat comme autant de jalons dans la trajectoire sanglante de l’État policier en France. Les militants du Groupe savent que cette liste macabre a tristement vocation à s’allonger – mais aussi que chacun des nouveaux crimes de l'appareil d'État policier, éprouvé « dans leur chair » par des fractions du prolétariat à une échelle toujours plus large, nourriront la prise de conscience de la réalité de l’État policier, et la volonté de le combattre.

Ces combats, le Groupe n’y donnera bien sûr pas l’impulsion. Mais il y prendra place résolument, en oeuvrant à briser les digues placées par les appareils et à les remplacer par des ponts : pour la jonction de la jeunesse avec la masse du prolétariat.

 

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