Article paru dans
le bulletin « Combattre pour le socialisme » n°77 (n°159 ancienne
série) - 23 septembre 2020 :
Dans le
prolongement de son offensive anti-ouvrière, Macron œuvre au renforcement
continu du caractère policier de l'État
En osmose avec lui, les appareils bourgeois du mouvement ouvrier
lui pavent la voie
Faire
face à la campagne conjointe
de la bourgeoisie et des appareils en
soutien à l’État policier
Les 2 et 13 juin, par dizaines de milliers, des jeunes et
travailleurs issus dans une large mesure des quartiers populaires bravaient
l'interdiction de manifester imposée par le gouvernement Macron-Philippe sous
couvert d'« état d'urgence sanitaire ». Ils se rassemblaient à
l'initiative du comité Adama Traoré, dans le prolongement des mobilisations
dans de nombreux pays en réaction au meurtre de George Floyd par des policiers
américains.
Le 14 juin, Macron prenait la parole, dans une situation où il lui
fallait répondre à la situation créée par ces manifestations et, dans le même
temps, préparer le remaniement gouvernemental. Il a opté sans détour pour les
députés LR qui fulminaient à l’Assemblée Nationale à l'encontre des
manifestations de jeunes, pour les policiers qui, en réponse, avaient commencé
leurs propres rassemblements, pour défendre leur impunité et pousser au
renforcement de leurs prérogatives.
Il a réaffirmé un soutien total et inconditionnel à la
police : « Nous ne bâtirons pas
notre avenir dans le désordre, sans ordre républicain. (...) Cet ordre, ce sont
les policiers et les gendarmes sur notre sol qui l’assurent. Ils sont exposés à
des risques quotidiens en notre nom. C’est pourquoi ils méritent le soutien de
la puissance publique et la reconnaissance de la nation. »
Il s’en est pris aux manifestations des 2 et 13 juin en des termes
précis : « Nous sommes une
nation où chacun, quelles que soient ses origines, sa religion, doit trouver sa
place. Est-ce vrai partout et pour tout le monde? Non (…) Nous serons
intraitables face au racisme, à l’antisémitisme et aux discriminations. Et de
nouvelles décisions fortes pour l’égalité des chances seront prises. Mais ce combat noble est dévoyé lorsqu’il se
transforme en communautarisme, en réécriture haineuse ou fausse du passé. Ce
combat est inacceptable lorsqu’il est récupéré par les séparatistes. Je
vous le dis très clairement ce soir, mes chers compatriotes, la République
n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. Elle n’oubliera aucune de
ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statues. »
Le message est clair : aucune remise en cause de la Ve République, de l’impérialisme français et de son
« histoire » en particulier en Afrique, aucune mise en cause de la
répression policière ne seront tolérées. Le racisme viscéral qui est
consubstantiel à l’appareil d’État français - de l’affaire Dreyfus à la rafle
du Vél' d’Hiv' sous Pétain, du massacre de Sétif en
1945 à celui de Madagascar en 1947,
d’octobre 1961 à Malik Oussekine… jusqu’à
Adama Traoré, Liu Shaoyao, Zineb
Redouane - est totalement nié, parce que nécessaire et partagé
par la bourgeoisie. Pas un mot de l’affaire Adama Traoré ou des multiples
crimes commis par la police.
Dans une spectaculaire inversion des rôles, les manifestants des
2, 6 et 13 juin ont été identifiés à des « séparatistes » dont le
combat est « inacceptable ». Les mots ont leur importance :
c’est dans son discours du 19 février à Mulhouse, terre du Concordat
d’Alsace-Moselle, que Macron a employé le terme pour la première fois. Sur fond
de stigmatisation du « séparatisme islamique » et d’appel à la
« reconquête républicaine », il y associait le renforcement du
« sabre », de l’État policier, et le soutien au goupillon – des
clergés chrétiens et juif recrutés et financés par l’État français depuis 1802
selon un texte renouvelé en 1918.
Mais cela doit aussi instruire travailleur et jeunes, à l'heure où
se déploie une « consultation » du gouvernement en vue d'élaborer un
« projet de loi contre le séparatisme », et qu'une campagne
médiatique se déploie en vue d'agiter, une fois de plus, l'épouvantail musulman.
Ce qui est visé avant tout derrière cette campagne raciste - d'un racisme qui
n'est guère voilé par l'invocation de l’« islamisme » - ce sont bien
les libertés démocratiques, c'est bien l'ensemble du prolétariat.
Derrière Macron, Castex et Darmanin :
les représentants de la bourgeoisie parlent d'une même voix
La nomination de Darmanin à la tête du ministère de l'Intérieur,
en remplacement d'un Castaner usé jusqu'à la corde, a constitué une réponse
favorable aux « syndicats » de policiers qui réclamaient la tête de
ce dernier (les représentants d'Alliance comme de Unité SGP-Police FO, les deux
organisations majoritaires, l'avaient réclamée tous deux de façon explicite).
De même, le choix d'un ancien proche collaborateur de Sarkozy a constitué un signal
clair en direction des députés et sénateurs LR. Et cette démarche
« unitaire » correspond à un objectif : durcir, autant que faire
se peut, les pouvoirs de répression de l'appareil d'État policier en prévision de l'offensive programmée par le
gouvernement pour faire porter aux travailleurs et à la jeunesse le poids de la
crise qui ressurgit.
Tout au long de l'été, Darmanin et
Schiappa ont multiplié les visites aux casernes et
commissariats pour assurer gendarmes et policiers de leur soutien sans faille. Ils
ont ponctué ces opérations de provocations visant les victimes des violences
policières et la jeunesse immigrée : « Quand
j'entends parler de violences policières, je m'étouffe. » - véritable
crachat adressé aux familles des victimes étouffées au sens propre par la
police – ou l'assimilation aux relents racistes de la jeunesse des quartiers
populaires à des « sauvages ». Les spécialistes ont eu beau se
succéder en grand nombre pour remettre en cause les déclarations fracassantes
du ministre au sujet d'une hausse présentée comme massive des actes de violence
dans le pays : l'essentiel est pour le gouvernement qu'il s'agit là de
verser de l'eau au moulin de la pire réaction, tout en pavant la voie à la
démultiplication d'une autre violence : celle de la répression, de l'État
bourgeois.
Darmanin a, le 10 septembre, annoncé devant le congrès de
l'UNSA-Police sa volonté d'interdire aux chaînes de télévision et aux réseaux
sociaux la diffusion de toute image de policiers dont les visages ne seraient
pas floutés : c'est la reprise, au compte du gouvernement, d'une
proposition de loi déposée par le député LR Ciotti et élaborée en étroite
collaboration avec les dirigeants d'Alliance-Police Nationale, organisation
majoritaire de policiers. Puis le 18 septembre, il rendait publique la
« nouvelle doctrine de maintien de l'ordre » qui permet également aux
policiers... d'interpeller et d'engager des poursuites contre tout journaliste
qui couvrirait une manifestation en train d'être dispersée. Pince-sans-rire, le
sénateur LR Grosdidier a insisté sur la nécessité de
ces nouvelles directives « mais pas
en raison de bavures, en raison de nouvelles formes de manifestations qui ne
sont plus encadrées et où s’introduisent des éléments qui veulent casser, voire
agresser » (PublicSénat,
18/9).
Les images de la répression contre les manifestations des deux
dernières années (assorties du bilan de dizaines de blessés et mutilés) avaient
soulevé l'indignation dans de larges fractions du prolétariat et de la
jeunesse ; celles des meurtres commis par des policiers, de l'affaire
George Floyd aux USA à celle de Cédric Chouviat en
France, ont donné le vent en poupe aux manifestations des 2 et 13 juin :
la « réponse » du gouvernement est d'interdire que de telles images
soient désormais filmées, pour permettre aux policiers de sévir en toute
impunité. Ce faisant, la volonté de s'en prendre aux mobilisations potentielles
du prolétariat et de la jeunesse – et pour ce faire, de s'en prendre
frontalement aux libertés démocratiques – est explicite.
Castex a annoncé que la redéfinition des dispositifs de sécurité
dans les territoires était actuellement au cœur de la politique du
gouvernement : un échange de courriers véhément entre Darmanin et le maire
de Grenoble permet d'en saisir la teneur. « Votre
police municipale ne compte que 100 policiers municipaux pour une population de
160 000 habitants (…) A titre de comparaison, la police municipale de la ville
de Nice compte 550 policiers municipaux pour une population de 340 000
habitants (…) Je note par ailleurs que vos policiers municipaux, qui ne sont
pas porteurs d'armes à feu, n'exercent pas leur mission la nuit. » (lettre
de Darmanin à Eric Piolle
du 28/8, rendue publique par le ministre). Il est vrai que le maire PS de
Saint-Denis, Hannotin, s'est empressé de prendre les
devants en faisant voter le 10 septembre l'armement de la police municipale
dans cette ville, arrachant à une élue d'opposition cette réplique : « Vous parlez de lutte contre des phénomènes
d’insécurité tels que des vendeurs à la sauvette, dépôts sauvages, occupation
illégale de l’espace publique, etc. En quoi un pistolet 9
mm sera utile face à toutes ces nuisances ? Ce n’est pas
sérieux ! » (actu.fr, 11/9).
Imposer la soumission totale à l'appareil d'État, l'impunité totale de cet appareil d'État : tel est
l'objectif du gouvernement. Pour commencer tôt, Darmanin s'est emparé de la
rentrée scolaire pour « éduquer » la jeunesse : Libération/Checknews
confirmait le 5/9 que des gendarmes équipés de fusils d'assaut avaient procédé au
contrôle du port des masques à l'entrée d'un lycée de Saône-et-Loire, sans même
avoir pris la peine de consulter la direction de l'établissement. Les
journalistes précisaient que l'initiative « n'a rien d'un cas
isolé »...
Projet de loi « contre le séparatisme » :
une campagne raciste à peine voilée
C'est dans cette perspective générale qu'il convient d'apprécier
la préparation médiatisée par le gouvernement d'un projet de loi « contre
le séparatisme » annoncé par Macron pour l'automne. La fonction première
de ce dispositif est politique : il s'agit de consolider l'union entre le
gouvernement et les autres fractions de la bourgeoisie, de consolider les rangs
de l'appareil d'État lui-même derrière l'exécutif,
quand les manifestations de policiers du mois de juin avaient indiqué une
certaine perte de contrôle au sommet de l'État.
Le 9 septembre, le gouvernement a
donné le coup d'envoi à une série de « consultations » en vue de
rédiger ce projet, associant représentants cléricaux, députés, sénateurs et
« experts ». Les représentants les plus réactionnaires se sont
aussitôt précipités pour reprendre à leur compte les termes de Macron, pour
surenchérir sur lui : « Séparatisme : la majorité
macroniste refuse ma proposition d’interdiction des signes religieux et du
voile dans les sorties scolaires (…) Les discours, c'est bien, les actes, c'est
mieux ! » (Ciotti, LR, Twitter, 15/9) ;
« Sur le séparatisme, il faut
employer les bons mots. C'est l'islamisme la question. » (Robert
Ménard, RN, France Info, 10/9). Davantage adepte de la tartufferie, LFI feint
de se récrier... avant d'avancer ses « propositions » de
« police républicaine » et « de proximité ».
Depuis plusieurs décennies,
inlassablement, la bourgeoisie n'a cessé de promouvoir au travers de ses
représentants politiques, mais aussi de ses relais médiatiques, l'agitation
obsessionnelle et caricaturale de l'épouvantail islamiste comme instrument, à
son profit, de division du prolétariat et de renforcement des pouvoirs de
répression policière. Fondamentalement, la promotion du racisme avec ou sans le
voile du « combat contre l'islamisme » a toujours été une politique
anti-ouvrière. Mais Macron entend désormais y associer l'injonction à se
soumettre sans condition aux prétendues « valeurs de la République »,
sous peine d'être rejeté dans le camp des « séparatistes » en cas
d'opposition.
Le 4 septembre, il saluait ainsi
la mémoire des fondateurs de la Troisième République, bourreaux de la Commune
de Paris et chantres des massacres coloniaux, comme initiateurs de « 150
ans de République ». Puis il allait beaucoup plus loin en reprenant à son
compte les tentatives de Sarkozy d'imposer une définition de l’« identité
nationale » : « Le Sacre
de Reims (consécration des rois de France par l'Église catholique, ndlr) et la Fête de la Fédération (fondement
de l'armée bourgeoise en 1790), c'est
pour cela que la République ne déboulonne pas de statues, ne choisit pas
simplement une part de son histoire, car on ne choisit jamais une part de
France, on choisit la France. La République commence, vous l'avez compris, bien
avant la République elle-même, car ses valeurs sont enracinées dans notre
histoire. »
Voilà qui rejoint en tous points
les éructations des plumitifs les plus réactionnaires de la bourgeoisie :
« Quand le général Bugeaud arrive en
Algérie, il commence à massacrer les musulmans, et même certains juifs. Eh bien
moi, je suis aujourd'hui du côté du général Bugeaud. C'est ça être Français
! » (Éric Zemmour, Cnews,
23/10/2019). Le patriotisme grossier de Macron culmine dans une sorte d'appel
aux armes : « Alors à chaque fois que le drapeau tombera, il faudra
le rehisser. À chaque fois que certains la
menaceront, il faudra la défendre. Car d'autres avant vous l'ont
défendu. »
Tout le sens de ce bricolage
historique est de conduire à une conclusion : être « français »
et « républicain », c'est se soumettre inconditionnellement au
pouvoir d'État, à l'appareil d'État. C'est aussi faire bloc
inconditionnellement contre ceux que l'État bourgeois désigne comme ses
« ennemis ».
C'est donc fort logiquement que
Macron saisit l'occasion pour assurer une fois encore son appareil d'État d'un
soutien inconditionnel : « en
République, les policiers, les gendarmes, les magistrats, les maires, les élus
de la République, plus largement, toutes celles et ceux qui luttent contre la
violence, contre le racisme et l'antisémitisme (sic ! ndlr) jouent un rôle déterminant, et (...) par symétrie, ceux qui s'en prennent à eux
doivent être lourdement condamnés. Force à la loi, jamais à l'arbitraire. Ceux qui
s'en prennent aux forces de l'ordre, aux élus ne passeront pas. »
Les députés LR organisent une provocation
contre la représentante de l'UNEF :
Martinez (CGT) leur donne raison
Si impressionnant qu'il paraisse, le
renforcement de l'appareil d'État répressif tient, aujourd'hui encore,
largement à la collaboration des dirigeants syndicaux avec le gouvernement. Les
manifestations de la jeunesse des 2 et 13 juin, battant en brèche
l'interdiction de manifester alors en vigueur, l'ont en effet démontré :
dès lors qu'une fraction significative du prolétariat ou de la jeunesse se
dresse contre le gouvernement, ce dernier éprouve de réelles difficultés à
maintenir son « ordre ».
C'est pourquoi il faut accorder
une certaine attention aux répercussions de la provocation organisée par des
députés LR et LREM contre la vice-présidente du syndicat étudiant, l'UNEF, le
17 septembre. Invitée à s'exprimer lors d'une table ronde consacrée à l'impact
du Covid-19, l'étudiante voilée a immédiatement été interrompue par le député Lr du Pas-de-Calais qui a annoncé le départ de plusieurs
députés : « Attachés aux valeurs de
notre République, conscients du symbole terrible pour notre Assemblée de cette
attaque préméditée, nous ne pouvons cautionner cette image de la représentation
nationale restée silencieuse. Face à cet acte politique communautariste
délibéré, les députés Les Républicains décident de quitter cette
audition. » (LCI, 17/9) Ni la « laïcité », ni même le règlement
intérieur de l'Assemblée Nationale ne sont, en réalité, en cause dans cette
affaire : en revanche, c'est bel et bien le droit pour les organisations
syndicales de désigner les représentants de leur choix, celui de défendre et de
représenter tous les travailleurs et jeunes qui est combattu par les députés
LR !
Interrogé sur PublicSénat
le 18/9, Philippe Martinez a aussitôt donné raison aux représentants des partis
bourgeois : « Tout
ce qui est symbole de la République doit respecter la laïcité. Il y a le droit
à pratiquer mais la laïcité c'est essentiel dans notre pays. » Une déclaration de soumission à la Ve République qui est
foncièrement étrangère à l'histoire et aux fondements de la CGT : c'est
aussi un feu vert aux travaux d'élaboration du projet de loi « contre le séparatisme »,
qui prévoit de renforcer le contrôle de l'Etat sur
les associations, et même de faciliter les licenciements sous prétexte du
non-respect des « valeurs de la République ».
L'opposition factice entre
« valeurs de la République » et « séparatisme », entre
« citoyenneté » et « communautarisme », est en pratique
promu par la bourgeoisie pour occulter la lutte des exploités contre leurs
exploiteurs, la lutte des classes. Et les appareils syndicaux, chantres du
« dialogue social » avec la bourgeoisie, entendent bien promouvoir la
campagne de Macron au sein des organisations syndicales.
Retour sur les manifestations des 2 et
13 juin
Ce qui précède confère toute son importance aux positions adoptées
par les organisations issues du mouvement ouvrier lors des manifestations du 2
et 13 juin à l’initiative du comité Adama Traoré. Face à l’État bourgeois, à la
bourgeoisie dont toutes les composantes pressent au renforcement de cet État,
impliquant le saccage de ce qui reste de libertés démocratiques et le durcissement
de la répression, les militants combattant pour le socialisme ont un camp, et
les enjeux impliquent le sort de l’ensemble du prolétariat.
Le supplément jeunes à Combattre
pour le socialisme du 12 juin, affirmant la position du Groupe, se place clairement
aux côtés des manifestants des 2 et 13 juin et en faveur de leur revendication.
Ce tract affirme une « caractérisation
sans détour du meurtre d’Adama Traoré », meurtre autour duquel la
mobilisation ne s’est pas cristallisée par hasard. Il formule de manière
manifeste le contenu latent de ces manifestations : « Ces manifestations à caractère spontané entrent en résonnance
avec les manifestations aux USA, et dans le monde, suite à l’assassinat de
George Floyd. Mais leur contenu ne se limite pas, loin de là, à des
manifestations contre le racisme. Ce sont des manifestations contre les
violences et les crimes de la police , en France de la BAC des CRS et de la
gendarmerie. » Il ajoute : « Aujourd’hui,
la systématisation des violences policières, associée à la mise en place de
peines judiciaires lourdes (allant jusqu’à la prison ferme) à l’encontre de
manifestants constitue la base d’un véritable
État policier dont l’objectif est de museler par la force toute velléité
d’opposition. ». Il conclut : « Ce
n’est pas le racisme « dans la police » qui est dénoncé,
contrairement à ce que veulent faire croire les dirigeants syndicaux, SOS
Racisme et le MRAP, en parfaite osmose avec le gouvernement. Ce qui est
combattu, c’est le racisme de la police,
les violences policières quotidiennes d’une police qui n’a de cesse de
harceler, de matraquer, de blesser grièvement par centaines dans les quartiers
populaires et dans les manifestations de travailleurs et de « gilets
jaunes ». Ce qui s’est trouvé mis en accusation dans les manifestations,
c’est l’État policier de
Macron-Philippe-Castaner. »
Ce tract s’inscrit dans la continuité du combat mené par les
militants du Groupe contre le renforcement du caractère policier de l'État bourgeois depuis des années. Au
contraire, les appareils et leurs flanc-gardes se
caractérisent par l’occultation systématique de la répression toujours plus
brutale, sa couverture de fait, c’est-à-dire le soutien à l’État bourgeois et
la collaboration avec lui.
Trotsky écrivait dans Les
syndicats à l’époque impérialiste : « Les syndicats de notre époque peuvent ou bien servir comme instruments
secondaires du capitalisme impérialiste pour subordonner et discipliner les
travailleurs et empêcher la révolution, ou bien au contraire devenir les
instruments du mouvement révolutionnaire du prolétariat. La neutralité des
syndicats est complètement et irrémédiablement chose passée et morte avec la
libre démocratie bourgeoise. » Cette alternative se concentre au plus
haut degré dans l’attitude qu’adoptent les organisations syndicales issues du
mouvement ouvrier, et toutes les forces qui y interviennent, sur la question du
renforcement du caractère policier de l'État. Qui n’est pas du côté des manifestants des 2 et 13
juin se place du côté de l’État bourgeois.
La mobilisation contre l’État policier
en France s’est cristallisée autour du mot d’ordre
« Vérité et Justice pour Adama Traoré »
Parce qu’elles ont passé outre l’interdiction de manifester du
gouvernement, en connaissance de cause, parce qu’elles ont fait face avec les
méthodes de la classe ouvrière et une remarquable discipline à la répression,
parce qu’elles ont mis en cause l’« indépendance » de la
« justice » bourgeoise, les manifestations du 2 et 13 juin ne se sont
pas limitées, objectivement, à la simple dénonciation du
« racisme » : elles ont mis en cause l'appareil d'État de la Ve République.
La revendication « Vérité et Justice pour Adama Traoré »
est la question autour de laquelle s’est cristallisée la volonté de dizaines de
milliers de jeunes de combattre la répression toujours plus meurtrière qui
accompagne le renforcement continu, depuis maintenant plusieurs années, du
caractère policier de l'État.
D'un point de vue marxiste, les dizaines de milliers de jeunes qui
ont manifesté à Paris, venus pour la plupart des quartiers populaires,
quartiers ouvriers en déshérence, ne sont pas en premier lieu des « jeunes
issus de l’immigration » ou des « jeunes des quartiers
populaires » mais bien une fraction significative de la jeunesse ouvrière.
La manifestation du 2 juin s’est nourrie de l’identité des
méthodes policières employées pour tuer George Floyd et Adama Traoré : la
technique du « plaquage ventral » qui a par ailleurs également abouti
au meurtre filmé de Cédric Chouviat à Paris.
L’objectif premier de cette manifestation était d’interdire qu’Adama Traoré ne
fût assassiné une nouvelle fois, à travers la validation par le tribunal d’un
rapport médical de commande aboutissant à disculper les gendarmes. C’est encore
en référence à Adama Traoré et George Floyd qu’a été formulé le slogan de la
principale manifestation parisienne du 6 juin : « Je ne peux plus respirer ».
Les manifestations aux États-Unis ont donné l’impulsion. L’affaire
Adama Traoré a fourni le symbole. La volonté de mettre en cause l'appareil d'État policier et l'offensive du gouvernement contre les libertés
démocratiques était au cœur des manifestations. Il n’y a, dans tout cela, aucun
hasard.
L’affaire Adama Traoré : une
affaire d’État dès l’origine
Si des dizaines de milliers de jeunes ont pris fait et cause pour
les revendications du comité Adama Traoré, ce n’est pas seulement mus par la
force de leur indignation morale, mais bien parce qu’ils identifient au leur le
sort fait à ce jeune homme par les prétendues « forces de l’ordre ».
Depuis la mort d’Adama Traoré, la somme des victimes de l’État
policier dans l’impunité la plus totale n’a cessé de s’allonger : citons Théo Luhaka violé pour l’exemple (février 2017), Liu Shaoyao abattu
à bout portant (mars 2017), Zineb Redouane
tuée par une grenade lacrymogène lancée à son balcon, au troisième étage
(décembre 2018), Steve Maïa Caniço, noyé dans la
Loire (juin 2019), Cédric Chouviat, assassiné comme
George Floyd et Adama Traoré par le recours des policiers à la technique du
« plaquage ventral » (janvier 2020). À chaque fois, la même impunité
totale, la même collusion entre la police et les tribunaux pour protéger
inconditionnellement tout membre de l’appareil d’État. Cela, et le traitement
infligé aux manifestations – avec leur cortège de mutilés, d’interpellations et
condamnations aussi arbitraires qu’expéditives – instruit chaque jour davantage
l’ensemble du prolétariat sur la réalité de l’État policier, dont les méthodes
sont d’abord infligées aux quartiers populaires avant d’être étendues à tous
les travailleurs.
Adama Traoré est mort aux mains de la gendarmerie de Persan après
son interpellation à Beaumont sur Oise le 19 juillet 2016, jour de son 24è
anniversaire. Confronté à un contrôle d’identité visant en particulier son
frère Bagui, le jeune homme a pris la fuite devant
les gendarmes, a été poursuivi, et est mort des suites de son interpellation.
Sa mort à l’issue d’une course-poursuite fait écho aux conditions de la mort
des jeunes Zyed et Bouna, deux adolescents qui
s’étaient réfugiés dans un transformateur électrique pour fuir la police en
2005.
Arrêté vers 17h, il est selon tous les témoignages dans un état
critique à son arrivée à la gendarmerie de Persan trois quarts d’heure plus
tard. À 19h05, après une heure de tentative de réanimation par les pompiers, il
est déclaré mort : la famille reste pourtant maintenue dans la fiction
d’une garde à vue ordinaire jusque 23h. La préfecture presse alors la famille
de procéder à l’inhumation dans les plus brefs délais, et ce n’est que la présence
d’esprit de cette famille qui lui permet de procéder à une contre-autopsie à
l’origine du scandale.
C’est en effet grâce à cette procédure que la famille va pouvoir
démontrer les mensonges du procureur de Pontoise, Yves Jannier,
qui dès les lendemains du décès déclare publiquement qu’Adama Traoré est mort
d’une « infection grave, touchant
plusieurs organes », une version qui a pour conséquences d’évacuer
toute responsabilité des gendarmes. Mis en évidence, les mensonges du procureur
sont si flagrants que le parquet de Pontoise et la gendarmerie de Persan ne
peuvent empêcher le dépaysement de l’affaire en septembre 2016. Par ailleurs,
Mediapart révèle en août 2016 que le parquet de Pontoise avait ordonné une
enquête contre Adama Traoré 24h après sa mort…
Une situation qui, accompagnée de l’écho médiatique persistant des
mobilisations du comité Adama, fait voler en éclats le mythe de
l’« indépendance de la Justice ». Pour le gouvernement
Hollande-Valls, affairé à poser les bases de l’État policier, c’est intolérable :
mais tous les successeurs de ce gouvernement persisteront dans l’acharnement
contre la famille Traoré, dans la volonté d’enterrer cette affaire coûte que
coûte.
L’histoire de ce combat dépasse la chronique judiciaire – avec la
liste invraisemblable de pathologies rares et douteuses vouées à disculper les
gendarmes dans une longue liste d’« expertises » de commande, ou
encore les témoignages encombrants revus a posteriori. Plusieurs ministres de
l’Intérieur sont allés afficher leur « soutien » aux gendarmes de
Persan ; des opérations punitives contre le quartier de Boyenval ont été organisées ; cinq frères d’Assa
Traoré ont été arrêtés, jugés et incarcérés, à l’initiative de la gendarmerie
de Persan et de la juge de Pontoise, alors même que l’affaire Adama reste
aujourd’hui encore en suspens.
Parce qu’elle persiste dans son combat, la famille Traoré a gagné
le soutien de dizaines de milliers de jeunes qui retrouvent dans la condition
qui leur est faite un écho du sort infligé au jeune homme.
À nouveau, l’attitude de la famille
Traoré met l’État policier en lumière
Dans les jours qui ont suivi la manifestation du 2 juin, la Garde
des Sceaux Belloubet a, sur ordre de Macron, invité
la famille Traoré à la rencontrer. France Info a rendu compte de la réponse de
la famille : « Notre avocat a
été contacté aujourd'hui [lundi] par le cabinet de Madame Nicole Belloubet, ministre de la Justice, garde des Sceaux. Il lui
a été proposé d'organiser une rencontre entre le garde des Sceaux et la famille
d'Adama Traoré. Contrairement à ce qu'affirment certains médias, sans avoir
attendu la réponse de la famille Traoré, celle-ci refuse de rencontrer la garde
des Sceaux pour échanger ». La
famille Traoré exige « que les gendarmes entre les mains desquels est
mort Adama Traoré soient convoqués devant la justice, interrogés et mis en
examen. La famille d’Adama Traoré rappelle qu’elle attend des avancées
judiciaires, et non des invitations à la discussion qui n’auraient aucune
finalité procédurale. » En effet : en quatre ans de procédure,
les gendarmes n’ont jamais été mis en examen, cités à comparaître exclusivement
en qualité de témoins !
L’avocat de la famille Traoré a exhorté la ministre à « respecter la séparation des
pouvoirs ». Une fois encore, l’affaire Traoré met en évidence la
subordination réelle de l’appareil judiciaire à la police, caractéristique d’un
État policier. La revendication « Vérité et justice pour Adama », qui
inclut la mise en accusation des gendarmes, concentre une fois encore le combat
pratique contre l’État policier.
Les appareils vont, en coordination étroite avec le gouvernement,
s’affairer à noyer ce combat dans une nappe de brumes
« républicaines ».
Rassemblements du 9 juin : une
manœuvre conjointe du gouvernement et des appareils
La manifestation du 2 juin a effectivement battu en brèche
l’interdiction de manifester du gouvernement. Elle a créé un appel d’air pour
tout le prolétariat : d’abord de manière semi-spontanée et confuse, le 6 juin,
puis à nouveau de manière structurée, disciplinée et déterminée le 13 juin, la
mobilisation croissante de la jeunesse en a donné l’expression. Le
gouvernement, les appareils en avaient pleinement conscience. Du point de vue
du prolétariat, il s’agissait d’œuvrer à la jonction de cette avant-garde dans
la jeunesse avec de larges fractions du prolétariat. Les mots d'ordre sur
lesquels cette jonction pouvait être engagée étaient ceux de la défense du
droit de manifester, du combat contre la répression qui frappe les
manifestations comme la jeunesse des quartiers populaires, ceux qui sont
avancés par le supplément jeunes à CPS du 12 juillet : « À bas la loi d'État d'urgence
sanitaire ! Contre l'interdiction du droit de manifestation ! Justice
pour les victimes de la répression policière ! »
Les appareils ont immédiatement œuvré à construire une
digue : ils l’ont fait en parfaite osmose avec le gouvernement.
Ainsi, le 5 juin, Sibeth Ndiaye porte-parole du gouvernement, se découvrait une
subite fibre « antiraciste ». Commentant une tribune publiée par l’acteur
Omar Sy, elle déclarait « Je ne partage pas tout ce qu’il dit dans cette tribune, mais je
pense qu’il a raison dans le sens où on parle là de racisme dans la
police. (…) Je ne crois pas que la police soit raciste de manière
organisée. Mais qu’il puisse y avoir des individus qui sont racistes, ça existe
dans tous les corps sociaux de la République. » Ce faisant, elle
traçait une série de lignes rouges que les appareils se sont empressés de
respecter.
La momie de SOS racisme, jadis une créature de Julien Dray, sort à
ce moment opportunément de son sarcophage pour un appel à rassemblement « soutenu » notamment (mais non
signé !) par les dirigeants de la FSU et de la CGT, du PS, du PCF, de LFI.
La première injonction faite aux manifestants était de se taire : « Au moment où George Floyd sera
enterré, nous respecterons 8 minutes 48 de silence. » La seule
revendication énoncée : dénoncer « le
racisme dans la police ». La revendication « Vérité et Justice
pour Adama Traoré » disparaît. Pas un mot de l'interdiction de manifester
toujours en vigueur.
Castaner fait savoir qu’exceptionnellement, l’interdiction de
manifester ne s’imposerait pas pour ce rassemblement : « Je crois que l’émotion mondiale, qui est une émotion saine sur
ce sujet, dépasse au fond les règles juridiques qui s’appliquent. » Le
9 juin, Dominique Sopo, président de SOS Racisme,
conclut l’opération cousue de fil blanc : « Le ministre de l’intérieur a apporté des réponses, mais je tiens à dire
qu’il est déjà positif de reconnaître un racisme au sein des forces de l’ordre.
Il est normal que des citoyens veulent
que les forces de l’ordre soient irréprochables. » (AFP, 9/6).
Initiative de défense de la police et du gouvernement, le
rassemblement du 9 juin s’est situé à l’exact opposé des manifestations des 2
et 13 juin. Le plus important n’est pas que cette initiative a été un fiasco
retentissant (2400 participants à Paris, chiffre officiel) : mais bien que les
appareils y ont réaffirmé leur unité avec le gouvernement, se dégageant ainsi
de leur responsabilité dans l’organisation de la jonction entre la jeunesse
mobilisée et la masse du prolétariat, et faisant l’impasse sur tout combat
contre l’interdiction de manifester découlant de l’« état d’urgence
sanitaire ».
« Police républicaine » et
« antiracisme républicain » pour occulter l’État policier
Tout en faisant mine de poser sur l’épaule d’Assa Traoré une main
fraternelle, les appareils et associés s’engagent en fait dans une opération de
soutien à l’État policier sur l’air des « valeurs de la République ».
Championne de la cause de la « police républicaine »,
LFI se situe aux avant-postes de ce combat. Le 7 juin, Mélenchon déclarait sur
le plateau de BFM TV : « Le
plus important, c’est la question de l’unité de la Nation. On ne peut pas
accepter qu’on considère qu’il y a deux France ou trois France suivant les
couleurs de peau. » Il poursuit : « Il ne s’agit pas de dire que nous avons une police raciste ou un
État raciste. » Quant au seul Castaner, il est dénoncé pour sa
responsabilité « absolue. C’est lui
la tête de la pyramide ». Une orientation entièrement compatible avec
Macron.
Le 12 juin, il déclarait devant les caméras de la même
télévision au sujet de la manifestation du 13 juin : « Il faut qu'on donne à cette
manifestation toute la signification symbolique qu'elle doit avoir,
c'est-à-dire que les Français ne se distinguent pas entre eux par leur couleur
de peau (…) De même que j'appelle les policiers républicains et antiracistes à
manifester leur existence, et à ne pas laisser la parole d'une minorité
l'emporter sur les autres. »
On notera qu’au nom de cette fraternisation
« républicaine » qu’ils appellent de leurs vœux, Mélenchon comme les
appareils se gardent bien de revendiquer la mise en examen des gendarmes
impliqués dans la mort d’Adama Traoré, ou celle de tous les policiers impliqués
dans des « violences policières ».
Des tentatives de dévoiement de la
mobilisation à l’accompagnement de la chasse aux sorcières
Mais l’intervention de Macron du 14 juin rend nécessaire pour les
appareils de modifier une fois encore leur dispositif. La stigmatisation des
« séparatistes » par l’Élysée est relayée par un torrent médiatique
visant à désigner le comité Adama Traoré comme des partisans de
« l’indigénisme ». Là encore, une unité de ton sans précédent peut
être constatée des franges les plus réactionnaires de la bourgeoisie jusqu’aux
dirigeants des organisations issues du mouvement ouvrier, de Valeurs actuelles jusqu’à L’Humanité.
Le Monde consacre une
série considérable d’article à alimenter ce « débat » artificiel sur
l’« antiracisme ». Tous ont le même propos : « La mobilisation actuelle adopte une
grille de lecture différente, dite « racialisante »
avec un militantisme que l’on qualifie de « décolonial ».
Des collectifs comme le comité Adama ou encore les indigènes de la République
dénoncent une société et une République qu’ils
estiment être intrinsèquement porteuses de racisme. » (L’antiracisme en France, de l’idéal
« universaliste » aux luttes « catégorielles », 20/6).
Mais du côté du mouvement ouvrier, quand il s’agit de faire la
police, c’est toujours la direction du PCF qui, malgré son état de décrépitude,
continue de donner le ton. Amar Bellal, membre du
Comité National du PCF, écrit dans L’Humanité
du 16 juin : « C’est un fait,
déplorable sans doute : la lutte antiraciste est traversée par de
profondes divisions (…) Depuis quelques années s’y est ajouté un mouvement qui
prétend lutter contre le racisme mais qui déconcerte une partie des acteurs
« historiques » de ce combat. Il se caractérise par une forte
affirmation – voire ce qu’on peut appeler une assignation – d’une identité de
Noir, de musulman, et par le recours à des néologismes largement utilisés comme
« racisé » ou « islamophobie » et
à des expressions-clés, relayées par la Parti des Indigènes de la République
(PIR) en tête, comme « racisme
d’État », « racisme républicain », qui relèvent d’une
laïcité perçue avant tout comme un instrument de discrimination. »
À témoin de la remarquable unité de ton entre les dirigeants du
mouvement ouvrier et les cercles les plus réactionnaires de la bourgeoisie,
citons encore… Manuel Valls : « La lutte des classes disparaît au
profit de l’affrontement, de la guerre entre 'races’ ». Il dénonce les
liens « entre le mouvement
indigéniste et une partie de la gauche: le NPA, des écologistes, une frange de
la France Insoumise, du PC, voire une minorité du Parti socialiste ».
Celui dont le gouvernement exprima sa solidarité aux assassins d’Adama Traoré
poursuit : « La mort d'Adama
Traoré est un drame instrumentalisé par sa sœur, Assa, et le collectif de
soutien (…) Les comparaisons avec le meurtre raciste et ignoble de Georges
Floyd (aux Etats-Unis) sont inacceptables car elles
servent à accuser la France d'être raciste, à démontrer
un supposé racisme d'Etat (...) La police, comme
la gendarmerie, est profondément républicaine ».
La « lutte contre
l’indigénisme », ou comment se cacher derrière son petit doigt
Qu’est-ce que l’idéologie des Indigènes de la République ?
Assurément une idéologie opposée au marxisme, qui au nom du « racisme
structurel » divise la société entre héritiers du colonialisme et
descendants des colonisés. À ce titre, elle s’oppose frontalement au marxisme,
et la division de la société en classes. Assurément, là où ils y seraient
confrontés, les militants du Groupe auraient à combattre politiquement cette idéologie.
Mais il faut aussitôt ajouter : à l’heure où Macron dénonce
le « séparatisme » comme « inacceptable » et prépare donc
l’organisation de la répression au nom des « valeurs de la République »,
toutes les forces qui insistent sur le combat contre
l’« indigénisme » se cachent derrière leur petit doigt pour occulter
l’État policier. Leur « combat »
s’adosse à l’État bourgeois.
Très marginaux à ce jour dans le prolétariat, les « indigènes
de la République » trouvent leur crédit dans la campagne menée par la
bourgeoisie, de la même manière qu’un Dieudonné a pu se targuer ironiquement
d’avoir en Valls le meilleur attaché de presse. Et le PIR, comme Dieudonné, se
nourrit par ailleurs de tous les combats dévoyés ou abandonnés par le mouvement
ouvrier en décomposition à travers l’alignement des appareils sur
l’impérialisme français et l’État bourgeois. Combattre
l’« indigénisme » au compte du mouvement ouvrier, cela passe par le
combat contre l’impérialisme français et contre l’État bourgeois, pas par le
soutien apporté à l’appareil d’État.
Que combattent pratiquement les prétendus pourfendeurs de
l’« indigénisme » ? Les notions de « racisme d’État »
et de « racisme républicain », autrement dit l’évidence factuelle et
historique du racisme consubstantiel à l’État bourgeois, à la Ve République, à l’appareil d’État. C’est une ligne de défense de la Ve République et
de l’État policier.
Les révisionnistes ne sont pas ceux qu’on croit. Qu’on en juge à
cette définition de l’« antiracisme communiste » par L’Humanité du 16 juin : « Qu’est-ce qui définit l’antiracisme
de type communiste ? Il est persuadé que la dynamique du capitalisme est
centrale pour comprendre le racisme. » Le capitalisme certes, mais ni
Macron, ni l’État bourgeois : «Cet
antiracisme (…) vise aussi à arracher des victoires concrètes : en
attaquant par voie syndicale ou judiciaire les entreprises qui pratiquent la
discrimination, en exigeant l’intervention de
l’État pour assurer un travail pérenne et un salaire décent (…) en
réclamant une loi d’État pour imposer
l’égalité salariale entre les sexes, en appelant à des États généraux en vue de
lutter contre les violences policières et pour refonder
une police républicaine et gardienne de la paix. » (Enjeux d’une lutte sociale : quel
antiracisme pour aujourd’hui ?, 16/6).
Comme toutes ces incantations « républicaines » jurent
avec les fondements mêmes du marxisme, quand Marx, dès 1851, constatait dans Le Dix-huit brumaire de Louis Bonaparte
la déchéance inéluctable de la République bourgeoise au profit du
bonapartisme :
« La République sociale
apparut, en tant que phrase, que prophétie, au seuil de la révolution de
février (1848, ndlr). Au cours des
Journées de juin 1848, elle fut étouffée dans le sang du prolétariat parisien,
mais elle rôda comme un spectre, dans les actes suivants du drame. On proclama
la République démocratique. Elle disparut le 13 juin 1849, emportée dans la
fuite de ses petits bourgeois, mais dans sa fuite elle jeta derrière elle sa
publicité doublement fanfaronne. La République parlementaire s’empara, avec la
bourgeoisie, de toute la scène et s’étendit dans toute sa plénitude, mais le 2
décembre l’enterra, aux cris angoissés de : « Vive la république ! »
poussés par les royalistes coalisés. »
Constat qui conduisit Marx à une conclusion implacable :
« Dans le dernier chapitre de
mon 18 Brumaire, je remarque comme tu le verras si tu le relis que la
prochaine tentative de la révolution en France devra consister non plus à faire
passer la machine bureaucratique et militaire en d'autres mains, comme ce fut
le cas jusqu'ici, mais à la détruire. C'est la condition première de toute
révolution véritablement populaire sur le continent. C'est aussi ce qu'ont
tenté nos héroïques camarades de [la Commune de] Paris. » (Lettre à Kugelmann, 12 avril 1871)
La mise en coupe réglée des
organisations ouvrières sous la tutelle de l'appareil d'État :
un objectif fondateur de la Ve République
Si le renforcement du caractère
policier de l'État, la répression anti-ouvrière, l'offensive frontale contre
les libertés démocratiques ont connu une intensification spectaculaire au cours
des dernières années, il convient de le rappeler : la volonté de soumettre
les organisations issues du mouvement ouvrier, de mettre le prolétariat en
coupe réglée pour permettre le déploiement de l'offensive nécessaire à la
bourgeoisie française, est un des objectifs fondamentaux de la Ve
République dès l'origine.
Dans le contexte de la guerre
d'Algérie, c'est après un putsch dirigé par des officiers militaires à Alger,
le 13 mai 1958, que le « comité de salut public » préfigurant l'OAS
exige l'accession au pouvoir de De Gaulle. Le 15, ce
dernier se déclare « prêt à assumer
les pouvoirs de la République ». Des « Comités de Défense de la
République », largement encadrés par des militaires, sont proclamés dans
toute la France pour lui fournir un appui. Et le 24, les putschistes d'Alger
prennent militairement le contrôle d'Ajaccio, en Corse. L'opération de mise en place
de la Ve République a donc pris racine dans l'appareil d'État.
Pourtant, ce sont bien les
appareils de la SFIO et du PCF, chacun à leur niveau, qui paveront la voie à
l'accession au pouvoir de De Gaulle : ce dernier
voit son chantage au coup d'État couronné de succès quand le Parlement de la IVe
République lui octroie à une large majorité les pleins pouvoirs
constitutionnels, une procédure qui a pour seul précédent... les pleins
pouvoirs octroyés à Pétain pour la mise en place du régime de Vichy.
La volonté de briser les reins du
prolétariat s'est exprimée dès les premières années de la Ve
République : répression meurtrière de la manifestation algérienne du 17
octobre 1961 à Paris ou de la manifestation interdite du 8 février 1962 contre
les assassinats de l'OAS et « pour la paix en Algérie » appelée
notamment par la CGT, la FEN, le PCF et le PSU (affaire du métro Charonne). En
1963, confronté à une puissante grève des mineurs qui s'étendra sur plus de
trois mois, De Gaulle a tenté de briser cette grève en émettant un ordre de
réquisition que la puissance de la grève a balayé : c'est la politique des
dirigeants du PCF et de la CGT, seule, qui a empêché que cette grève ne donne
l'impulsion à un mouvement vers la grève générale. En 1968, c'est la rafle
massive des étudiants rassemblés à la Sorbonne contre la réforme des
universités (le plan Fouchet qui programmait déjà la sélection des étudiants
mise en place avec Parcoursup) qui provoque, en réaction, la mobilisation massive
de la jeunesse, puis celle de la classe ouvrière.
À contrario, on peut affirmer que
c'est la lutte de classe du prolétariat, tentant de se servir de ses
organisations, qui n'a cessé pendant des décennies de mettre en échec les
tentatives des tenants de la Ve République pour briser les reins du
prolétariat et mettre ses organisations en coupe réglée. Une situation reconnue
pen mai 2019 par le député LREM Jean-Michel Fauvergue, ancien patron du RAID, qui a appelé les
policiers à « oublier l’affaire Malik Oussekine », autrement dit la crainte de la grève générale étudiante,
massivement soutenue par le prolétariat, provoquant en 1986 la défaite du
gouvernement Chirac-Pasqua après la mort d'un étudiant d'origine algérienne
entre les mains des « voltigeurs » chargés de réprimer les
manifestations.
Aujourd'hui, c'est parce que les
partis issus du mouvement ouvrier sont réduits à la portion congrue, parce que
les dirigeants du PS ont sciemment œuvré à la liquidation de ce parti, mais
aussi parce que les dirigeants syndicaux ont œuvré à la décomposition des
organisations syndicales et à leur propre intégration corporatiste via le
« dialogue social » (sans que cette intégration soit toutefois
parvenue à son terme), que la marche au renforcement du caractère policier de
l'État s'intensifie.
L’intégration corporatiste des
organisations syndicales s’accompagne de leur intégration à l’État policier
La continuité inédite qui existe entre la campagne des appareils
en défense de la « police républicaine » et les orientations définies
par Macron, à la tête de l’État bourgeois, amènent à prendre en considération
certains développements nouveaux dans la décomposition du mouvement ouvrier.
C’est un fait : les coups historiques portés ces dernières
années par la bourgeoisie aux acquis ouvriers les plus fondamentaux,
constitutifs de la classe ouvrière en classe pour soi, se sont accompagnés de
coups portés aux organisations ouvrières en tant que telles. Ce processus s’est
également traduit par une marche volontariste des appareils bourgeois du
mouvement ouvrier vers le corporatisme.
Ainsi : la loi Travail et les ordonnances Macron ont liquidé
le statut de délégué du personnel au profit de représentants directs des
appareils au sein des « Comités économiques et sociaux » ; la
loi Dussopt, dans la Fonction Publique, liquide les prérogatives fondamentales
des commissions paritaires ; la « conférence de financement » de
la contre-réforme des retraites a associé les dirigeants syndicaux à la mise en
place de cette contre-réforme, dans l’objectif affiché de les associer ensuite
à la gestion au compte exclusif de la bourgeoisie.
Ce mouvement s’accompagne du développement ou du renforcement de
liens organiques entre les organisations syndicales et l’État policier
lui-même.
Au cours des années 1990, la destruction de la Fédération de
l’Éducation Nationale (FEN) puis par la liquidation de pans entiers de la FEN
au sein de l’UNSA, sous l’égide de l’appareil UID (lié au PS) s’est accompagnée
de l’intégration de la fraction majoritaire de la FASP, syndicat historique des
policiers devenu UNSA-Police. La destruction d’une organisation liée au
mouvement ouvrier a donc trouvé son parachèvement logique dans l’établissement
de liens organiques avec l’appareil d’État.
FO accueille dans ses rangs depuis 1999 une autre fraction issue
de la FASP, le syndicat SGP : depuis 2008, le SGP a fusionné avec un autre
syndicat exclu de l’UNSA-Police, Unité, ce qui lui a permis de devenir l’une
des deux organisations syndicales décisives dans la police, faisant à peu près
jeu égal avec Alliance. Il s’agit d’un pilier de l’appareil d’État qui ne se
distingue pas fondamentalement d’Alliance sur le terrain de la réaction (en
février 2019, le secrétaire général d’Unité-SGP Police commentait sur CNews les images d’un manifestant « gilet jaune »
dont la main venait d’être arrachée par une grenade : « Je vais être cru, mais c’est bien fait pour sa gueule. »
).
SGP a, dès son adhésion à FO, négocié un statut
d’« autonomie » : ce qui signifie que le représentant de l’État
policier dispose d’un droit de regard sur toute l’activité et l’orientation de
la confédération, mais se réserve le droit de décider seul de son
orientation ! A l'inverse, dans plusieurs unions départementales, ce sont
des responsables issus du syndicat policier qui assument la direction de toute
la confédération.
La CGT Intérieur, très marginale dans la police (l’ex CGT-Police a
décidé en 2018, pour tenter de survivre dans ce secteur et sans doute sous
l’influence de LFI, de rompre avec la confédération en prenant le nom de VIGI)
remplit de fait un rôle politique différent : celui d’accréditer la
fiction de la « police républicaine ». Historiquement rejeté par
l’appareil d’État, l’appareil CGT a pourtant été pionnier dans le maintien de
liens avec la police, puisqu’il persiste depuis 1947 à maintenir une
intervention dans ce secteur.
Aujourd’hui, toutes les fédérations et confédérations syndicales
issues du mouvement ouvrier syndiquent dans la police. C’est vrai aussi de
Solidaires (le « groupe des dix » à l’origine de cette fédération
incluait la FASP) qui tient à entretenir son micro-syndicat Sud-Police.
L’importance de tels liens avec l’appareil d’État est fondamentalement
politique. Les appareils y attachent le plus grand intérêt.
Au congrès national de la FSU de
décembre 2019, le courant Front Unique est intervenu pour combattre l’ouverture
toute récente du champ de syndicalisation de la FSU aux policiers. Les militants
du Groupe ont présenté une motion très courte :
« Motion : La FSU ne doit pas syndiquer de policiers
Considérant l’offensive contre
les libertés démocratiques, l’ampleur de la répression contre les
manifestations, la marche à l’État policier :
La FSU considère que les
policiers ne peuvent entrer dans son champ de syndicalisation. »
Résultat : Pour : 28
(5,1%) / Contre : 512 / Abstentions : 12 / Refus de vote : 87
Cette proposition a suscité la réaction violente de l’ensemble des
appareils dans toutes ses composantes : pas moins de trois interventions
successives – d’abord un bloc constitué par l’ensemble des syndicats issus de
la CFDT (ceux qui ont engagé la syndicalisation de policiers), ensuite le
courant École Émancipée (aujourd’hui dirigé par des militants de LFI et
incluant l’essentiel des militants du NPA), enfin le courant Unité & Action
(issu du PCF) - se sont dressées avec la dernière énergie contre cette motion
qu’ils ont appelée à « rejeter
massivement ». Le courant URIS animé par les militants du POID a
refusé de voter.
L’attitude des organisations issues du mouvement ouvrier sur cette
question est le révélateur de leurs positions réelles face à l’État policier. À l’exception du Groupe, toutes ces organisations
acceptent de fait la présence de l’État bourgeois au sein même des
organisations ouvrières.
Aux côtés des travailleurs et de la jeunesse
mobilisés,
contre l’État policier et les appareils bourgeois : pour le
Front Unique Ouvrier
Cette réalité matérielle de l’intégration avancée des
organisations syndicales donne la mesure de la pression considérable qui est
susceptible de s’exercer sur le petit noyau de militants révolutionnaires
constitué par le Groupe : les tenants du mouvement ouvrier, avec
l’ensemble de leurs satellites (de l’« extrême gauche » aux
organisations vouées à la liquidation du mouvement ouvrier : LFI, EELV…)
s’alignent intégralement sur l’État bourgeois. Ce faisant, ils coupent les
voies de l’organisation au sein du mouvement ouvrier aux travailleurs et jeunes
mobilisés… pour ensuite les taxer de « séparatisme », dans la ligne
de Macron.
Faudra-t-il un jour prêter serment sur « les valeurs de la
République », de la Ve République car
il n’y en a pas d’autre, pour adhérer à la CGT, à FO ou à la FSU ?
Martinez entend-il mener à son terme son discours sur la « laïcité »
en interdisant aux travailleurs musulmans d'adhérer à la CGT ?
De même qu’ils ont un camp entre la jeunesse mobilisée et l’État
bourgeois, les militants du Groupe ont un camp entre la jeunesse mobilisée et
les appareils bourgeois. Mais ils refusent de laisser à ces derniers la
mainmise sur les organisations issues du mouvement ouvrier – mainmise qui les
voue à la décomposition ou à la dénaturation au travers de l’intégration
corporatiste, en même temps qu’elle oppose un mur à la volonté de combat des
travailleurs et de la jeunesse.
Il faut se féliciter du fait que le symbole d’Adama Traoré ait été
brandi par des dizaines de milliers de manifestants en juin 2020 pour braver
l'interdiction de manifester et la répression. Les militants du Groupe font
leur la dénonciation des meurtres de Rémi Fraisse, Adama Traoré, Liu Shaoyao, Zineb Redouane, Steve Maïa Caniço et
Cédric Chouviat comme autant de jalons dans la
trajectoire sanglante de l’État policier en France. Les militants du Groupe
savent que cette liste macabre a tristement vocation à s’allonger – mais aussi
que chacun des nouveaux crimes de l'appareil d'État
policier, éprouvé « dans leur chair » par des fractions du
prolétariat à une échelle toujours plus large, nourriront la prise de
conscience de la réalité de l’État policier, et la volonté de le combattre.
Ces combats, le Groupe n’y donnera bien sûr pas l’impulsion. Mais
il y prendra place résolument, en oeuvrant à briser
les digues placées par les appareils et à les remplacer par des ponts :
pour la jonction de la jeunesse avec la masse du prolétariat.
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