Article paru dans
le bulletin « Combattre pour le socialisme » n°71 (n°153 ancienne
série) - 05 décembre 2018 :
À
propos de « l’indépendance réciproque
des syndicats et des partis »
Une série d’articles faisant
l’apologie de « l’indépendance réciproque des syndicats et des
partis »
au nom de la Charte d’Amiens
Dans
l’hebdomadaire La Tribune des
travailleurs (que nous désignerons par la suite de ses initiales TT), pas
moins de sept articles sont consacrés aux rapports partis-syndicats sous le
titre : « chronique du dégagisme antisyndical ».
L’auteur
de ces articles, Daniel Gluckstein, est le principal dirigeant de la
« tendance communiste internationaliste » qui se réclame de la
continuité historique de la IVe Internationale, du combat de Lénine
et de Trotsky.
Il y a
donc pour Combattre pour le socialisme
(CPS) une première raison de
s’intéresser à ces articles. Combattre
pour le socialisme est le bulletin du Groupe pour la construction du Parti
ouvrier révolutionnaire, de l’Internationale ouvrière. Notre Groupe prend appui
sur les acquis politiques des Ière, IIe, IIIe
et IVe Internationales, ainsi que du Comité fondé par Stéphane Just.
Il se réclame de ces acquis, y compris en ce qui concerne la position par
rapport aux syndicats. Il y a donc un intérêt pour CPS à confronter les positions défendues par Daniel Gluckstein à
celles historiquement défendues constamment, notamment par les IIIe
et IVe Internationales sur la question syndicale.
Il y en
a une seconde. « L’indépendance des syndicats par rapport aux
partis », dont se réclame bruyamment Gluckstein, a toujours été brandie
par les appareils dirigeants ‑ tant de la CGT, de FO, de la
FSU ‑ pour boucher toute issue politique au mouvement des
masses, en particulier lors des grandes mobilisations de la classe ouvrière. On
se souvient de la réplique de Viannet, dirigeant CGT en 1995, alors que des
centaines de milliers de manifestants déferlaient contre le plan Juppé ;
s’en prenant à ceux qui réclamaient que le gouvernement Chirac-Juppé soit
chassé, il répondait : « Mais par quoi voulez-vous le
remplacer ? » Et c’est bien parce que la grève générale aurait
immédiatement mis à l’ordre du jour le renversement du gouvernement
Chirac-Juppé que l’appareil CGT s’y était opposé de toutes ses forces, comme
d’ailleurs Blondel et l’appareil FO à leur manière.
Plus
récemment, le précédent numéro de CPS
a fait un bilan semaine après semaine de la trahison des cheminots par les
dirigeants syndicaux. On ne peut évidemment comparer ‑ sinon
pour les opposer ‑ la mobilisation massive de novembre-décembre
1995 débordant le dispositif des appareils dirigeants et la tentative de
mobilisation des cheminots au printemps dernier. En 1995, les cheminots et les
travailleurs de la RATP se mettent les premiers en grève illimitée, la grève
s’étendant spontanément à des corporations entières du prolétariat. Au
printemps dernier, la caractéristique essentielle est le fait que les appareils
syndicaux en ont conservé de bout en bout le contrôle total. Mais dans l’un et
l’autre cas, le ressort fondamental de la politique des appareils syndicaux
demeure identique : pas question de menacer l’existence du gouvernement
bourgeois ! C’est ce qu’affirme sans détour Martinez le 11 avril
2018 : « La CGT n’a pas pour but de faire tomber Macron. Ce qui
est mis en œuvre n’est pas bon et on propose autre chose. C’est une CGT qui
conteste et qui propose. Quant à la convergence des luttes, elle est syndicale
et non politique ».
Le
ressort de la politique de Martinez, c’est de ne pas toucher à l’existence du
gouvernement Macron. L’alibi de la politique de Martinez, c’est l’indépendance
du syndicat par rapport au politique.
La véritable cause de l’affaiblissement
des organisations syndicales
Venons
en donc plus précisément au contenu des articles de Gluckstein, et d’abord au
titre de la rubrique : « Chronique du dégagisme
antisyndical ». Il y aurait selon Gluckstein un « dégagisme
antisyndical » comme il y a un dégagisme
politique anti-partis, référence à Mélenchon dont il est exact que
le projet politique consiste à liquider le PS et le PCF, même si la liquidation
en cours du PS et du PCF est d’abord le résultat de leur propre politique.
La
preuve du « dégagisme antisyndical », Gluckstein la voit dans
les déclarations des journaux patronaux contre la CGT. Gluckstein en cite une,
mais effectivement on pourrait en citer des centaines. Car que la bourgeoisie
soit pour affaiblir, voir dans certaines circonstances historiques pour
détruire les syndicats ouvriers n’est pas là une réalité nouvelle mais une
constante depuis que ces derniers existent. De ce point de vue, la défense des
organisations syndicales est évidemment une constante de la politique
révolutionnaire.
Or,
aujourd’hui, c’est un fait que la tendance est à l’affaiblissement des
organisations syndicales. S’agissant de la CGT, c’est un fait que ne conteste
pas la direction de la CGT elle-même ‑ même si elle en
sous-estime l’ampleur : la tendance accentuée depuis 2016 est à la baisse
constante des effectifs. Le journal patronal Les Echos en fait état, citant des chiffres donnés par la direction
syndicale : « Difficile pour autant de contester la pente sur
laquelle est engagé le syndicat depuis 2013-2014. Chaque année, les chiffres
communiqués apparaissent en déclin : après avoir frôlé les 700.000
adhérents en 2012, la CGT en comptabilisait 686.093 en 2014, puis 676.165
en 2015. Les chiffres de 2016, qui devraient être clôturés en mars 2018,
s’établissent pour l’instant à 649.898 adhérents. »
La
direction de FO ne donne aucun chiffre, ce qui est en soi l’aveu que
l’évolution n’est pas positive. Quant à la FSU, au cours de ces vingt dernières
années, elle n’a maintenu ses effectifs que par l’extension de son champ de
syndicalisation. Mais la même tendance à la baisse est présente dans ses
principaux syndicats (SNES, SNUIPP), tendance que n’infirme pas réellement la
stabilisation récente des chiffres du SNES. D’ailleurs l’affaiblissement n’est
pas seulement quantitatif ; il est aussi qualitatif : disparition de
sections syndicales, réduction de l’activité syndicale à l’intervention dans
les instances de gestion ou de participation, etc.
Mais
est-ce là fondamentalement le résultat de l’offensive directe de la bourgeoisie
contre l’existence des syndicats ? Il ne s’agit pas un instant de nier la
répression patronale et bourgeoise contre les militants syndicaux. Air France,
Goodyear en offrent quelques exemples récents. Il est évident que dans ce cas,
indépendamment de l’appréciation que l’on peut avoir sur l’orientation défendue
par les militants réprimés, le devoir élémentaire des militants
révolutionnaires est de combattre inconditionnellement pour que se réalise le
front unique des organisations ouvrières contre toute répression.
Toutefois,
dans d’autres circonstances historiques, la répression antisyndicale était
aussi violente, voire davantage (il n’était pas rare que les dirigeants
syndicaux soient jetés en prison pour avoir organisé des grèves), ce qui
n’empêchait pas les syndicats de voir leurs effectifs gonfler de manière
impressionnante.
Même
dans le cas où les militants réprimés développent une orientation en tout point
opposée à une orientation correcte, la position qui doit être défendue est
évidente : front unique contre toute répression. La méthode correcte à cet
égard est indiquée par Trotsky (tome 22 des Oeuvres) : « Un
syndicat dirigé par des gredins réactionnaires organise une grève contre
l’admission d’ouvriers noirs dans une branche d’industrie. Allons-nous soutenir
cette grève honteuse ? Bien sûr que non. Mais supposons que le patron
profitant de cette grève tente d’écraser le syndicat et de rendre d’une façon
générale impossible toute autodéfense organisée des ouvriers. Dans ce cas, nous
défendrons le syndicat en dépit de sa direction réactionnaire. »
Il
établit ainsi de manière limpide la différence entre la défense du syndicat et
la défense de la politique de l’appareil syndical.
D’ailleurs,
la position de la bourgeoisie par rapport aux syndicats doit être précisée.
Dans un article du Monde du 5 juin
2018, Raymond Soubie, ancien conseiller social de Sarkozy, dressait le bilan
suivant : « Les syndicats ne sont pas au mieux de leur
forme. Et ce n’est une bonne nouvelle ni pour les salariés, ni pour les
entreprises, ni même pour le bon fonctionnement de la démocratie. Tous ont
besoin de représentants ‑ ou d’interlocuteurs ‑ forts,
reconnus et responsables. »
Y
a-t-il contradiction entre les nombreuses déclamations contre les syndicats qui
fleurissent dans la presse bourgeoise, entre la répression quotidienne des
militants syndicaux et cette tribune de Soubie, un des plus éminents
spécialistes de la bourgeoisie en matière de relation entre les classes ?
En aucune manière. Soubie veut des « interlocuteurs forts, reconnus et
responsables ». Traduisons : il veut des appareils syndicaux
forts, reconnus (c’est-à-dire peu susceptibles d’être débordés) et responsables
(c’est-à-dire soucieux des intérêts de « l’entreprise », c’est-à-dire
de préserver les conditions « normales » d’exploitation de la force
de travail). Non seulement, cela ne va pas à l’encontre du combat contre
l’organisation syndicale comme organisation de défense élémentaire de la classe
ouvrière, mais cela va strictement dans le même sens. La bourgeoisie veut des
appareils forts et des syndicats faibles.
À cet
égard, quelle est la plus lourde menace qui pèse sur les organisations
syndicales sinon la politique des appareils syndicaux eux-mêmes ? Qui ne
voit qu’il y a une relation immédiate entre l’affaiblissement de la CGT
accentuée depuis 2016, et les défaites essuyées sur la loi El Khomri et sur les
ordonnances Macron ? Or ces défaites ne doivent rien à une quelconque
fatalité. Elles ont été organisées par les appareils syndicaux. Ces derniers
ont combattu de toutes leurs forces contre la perspective d’un affrontement
central avec le gouvernement (refus d’appeler à manifester à l’Assemblée
nationale pour l’empêcher d’adopter ces lois scélérates). Ils ont maintenu le
fil de la collaboration avec le gouvernement au cours de mois de concertation
continue. Ils ont laissé la jeunesse en particulier, mais aussi les
travailleurs, subir la plus violente la répression policière dans les
manifestations, ne manquant pas une occasion au contraire d’affirmer leur
soutien aux forces de l’ordre. Et faisant ainsi « la preuve » de
l’incapacité à résister victorieusement à l’offensive de la bourgeoisie, ils
ont convaincu des milliers de travailleurs de se détourner des organisations
syndicales.
Voilà
pourquoi la défense des organisations syndicales ne saurait se confondre avec
la défense des appareils syndicaux, mais au contraire suppose le combat le plus
intransigeant contre ces appareils.
Une opération de camouflage
Voilà
précisément ce que Gluckstein camoufle. Et pour cause ! La TT a apporté sa
petite contribution au combat des appareils contre la centralisation du combat
ouvrier contre le gouvernement. Elle l’a fait de manière particulièrement nette
s’agissant de la loi El Khomri : « Non ce n’est pas à l’Assemblée
nationale que l’exigence du retrait sera imposée », titrait la Tribune des Travailleurs le 4 mai 2016.
Quelques semaines plus tard, le 14 juin, une manifestation nationale de
centaines de milliers de travailleurs était dissoute avant même son lieu de
destination officiellement prévu, celui-ci étant jugé par les dirigeants
syndicaux trop proche de l’Assemblée où les députés étaient en train de siéger.
Accord parfait...
Et
comme Gluckstein ne veut pas indiquer la vraie raison de l’affaiblissement des
syndicats ‑ que vient toutefois en permanence contrebalancer le
besoin qu’ont les travailleurs, malgré les appareils dirigeants, de s’organiser
contre les capitalistes et leur gouvernement -, il invente le « dégagisme
antisyndical » comme ultime explication.
La cible
apparente de Gluckstein est Mélenchon qui serait le grand ordonnateur du
« dégagisme antisyndical ». Pourquoi ? Parce que Mélenchon s’en
est pris à la Charte d’Amiens dont il se demande si elle « doit rester
111 ans plus tard un dogme sans nuance ».
À l’inverse, Gluckstein
martèle que l’alpha et l’oméga de la politique « trotskyste » serait
la défense absolue de la Charte d’Amiens : « Pour notre part, non
par dogme, mais par nécessité pour le combat de la classe ouvrière, nous
estimons la Charte d’Amiens d’une totale actualité » (TT, 11 juillet
2018) ; et plus récemment : « Les trotskystes sont partisans
du programme de la IVe Internationale (...) Dans cet objectif, les
trotskystes placent au-dessus de tout l’indépendance de la classe ouvrière et
donc, des organisations et institutions édifiées par elles (remarque :
mais quelles « institutions » la classe ouvrière a-t-elle pu donc
édifier dans la société bourgeoise ?). Nous sommes partisans de
« l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes » et
c’est pourquoi nous rejetons la conception du syndicat « courroie de
transmission » du parti, c’est-à-dire la mise sous tutelle des syndicats
par des fractions politiques quelles qu’elles soient, y compris la
nôtre ». L’article d’où est tirée cette dernière citation étant
intitulé : « Ce que sont les trotskystes et ce qu’ils ne sont
pas » (TT, 24 octobre 2018). Il n’est pas sans intérêt de confrontrer
ce que dit Gluckstein à ce sujet et ce qu’en disait Trotsky. Ce que nous ferons
plus bas.
Mais
commençons par dire, s’agissant de Mélenchon, que la constante de la politique
de ce dernier, c’est d’abord le soutien total à la politique des appareils
syndicaux. Ce fut particulièrement le cas à la SNCF où ‑ un
exemple parmi cent autres-, il annonçait le 8 avril sur Europe 1 que « ce
n’est pas nous le centre de la lutte ; le centre de la lutte est
syndical, et c’est lui qui va remporter la victoire ». On connaît la
suite.
Si
Mélenchon s’est occasionnellement livré à la critique de la Charte d’Amiens,
c’est sans doute parce qu’il entend intégrer les directions syndicales à son
projet politique. La critique doit donc d’abord porter sur ledit projet
politique. Qu’en est-il de ce projet mille fois répété par Mélenchon et ses
lieutenants? Il s’agit non de renverser le capitalisme, mais de préconiser une
plus grande association des travailleurs et des dirigeants syndicaux à la
gestion des entreprises capitalistes, donc une forme d’association
capital-travail. Il s’agit de répudier ce qui dans la Charte d’Amiens pouvait
au moment de son adoption constituer dans une certaine mesure un progrès du
mouvement ouvrier : l’affirmation, dans son point 4, de la nécessité
d’exproprier le capital. En même temps, Mélenchon répudie la grève générale
comme moyen de combat de classe du prolétariat ‑ que la Charte
d’Amiens préconise.
Il
s’agit donc d’une critique réactionnaire de la Charte d’Amiens. Ce qu’oublie de
dire Gluckstein, c’est que cette critique est si peu originale... qu’elle n’est
que la stricte reprise de la critique émise depuis des décennies par les
appareils syndicaux eux-mêmes. Citons un orfèvre en la matière, Georges Séguy,
secrétaire général de la CGT en mai-juin 1968.
« (...)
Dans ce même chapitre, la Charte ajoute que le syndicat «
prépare l’émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par
l’expropriation capitaliste « et, à cet effet, « il préconise comme
moyen d’action la grève générale ».
Sur
ce point nous sommes confrontés à la question la plus récurrente qu’ait eue à
débattre la CGT tout au long de son histoire. L’idée de grève générale
interprofessionnelle et illimitée conçue comme l’avènement du Grand Soir
libérateur du système de l’exploitation de l’homme par l’homme fut formulée par
le congrès constitutif de la CGT, en 1895, et reprise en maintes circonstances
par la suite, de sorte qu’il en a été souvent question mais que sa
concrétisation ne s’est pratiquement jamais produite.
Hormis
en mai 1968, sans que le mot d’ordre en ait été lancé, la CGT préférant la
gestion démocratique de la grève par les travailleurs eux-mêmes, et sans que le
capitalisme disparaisse, puisque peu après, des élections législatives
reconduisent sa majorité de droite au Parlement.
Non
pas que la perspective d’un tel affrontement décisif ait été redoutée par la
CGT (sic) mais,
parce que la lucidité a incité à comprendre que la seule vertu d’un mot d’ordre
d’état-major ne peut suffire à combler les inégalités interprofessionnelles ni
à élever d’un coup la combativité ouvrière capable de créer les conditions
réelles d’un arrêt général et illimité du travail. »
Il n’y
a pas, à vrai dire, l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes entre la
position de Séguy ici formulée en 2004 pour justifier le combat de l’appareil
CGT en 1968 qui n’a pas appelé à la grève générale mais à la reprise du travail
en juin en l’imposant aux travailleurs, et la position aujourd’hui exprimée par
Mélenchon, et aussi par Martinez et l’ensemble des appareils syndicaux. D’où
une question : mais pourquoi donc alors Gluckstein s’en prend-il au seul
Mélenchon ?
La Charte d’Amiens :
une avancée lors de son adoption qui se transforme en son contraire
Mais à
vrai dire il y a contre la thèse de Gluckstein un argument bien plus décisif.
Qu’existe une critique réactionnaire de la Charte d’Amiens n’implique pas pour
autant que la Charte d’Amiens soit au-dessus de la critique, qu’on ne puisse
formuler une critique révolutionnaire de ladite Charte. Laissons les sophistes
soutenir que puisque quelques ennemis patentés de l’émancipation du prolétariat
critiquent la Charte d’Amiens, toute critique de la Charte d’Amiens ne peut
venir que des ennemis de l’émancipation du prolétariat. Ce genre de sophisme a
trop servi dans le passé pour interdire toute discussion sérieuse dans le
mouvement ouvrier.
Or
précisément, la critique révolutionnaire de la Charte d’Amiens a été formulée
il y a déjà près d’un siècle. Elle a été formulée méthodiquement, longuement,
de manière constante pendant plus de vingt ans par les bolcheviks, en
particulier par Trotsky. Il est étonnant que dans ses sept articles consacrés
au prétendu « dégagisme
antisyndical », Gluckstein, qui se pique d’être
« trotskyste » et prétend même au titre de dirigeant trotskyste, n’en
dise mot.
La
Charte d’Amiens, écrivons-nous plus haut, « constituait dans une
certaine mesure, lors de son adoption, un progrès pour le mouvement
ouvrier ». Précisons : la méfiance des syndicalistes à l’égard de
la SFIO n’était pas dénuée de justifications. Quelques années plus tôt ‑ avant
la création de la SFIO -, le « socialiste » Millerand était rentré
dans le gouvernement bourgeois Waldeck Rousseau. Et même si Guesde avait
condamné le « ministérialisme », la SFIO concevait la prise du
pouvoir comme le fruit d’une conquête parlementaire, le syndicat étant inféodé
à cette tactique. Le « progrès » de la Charte d’Amiens consistait en
ce que, pour elle, à l’inverse, l’expropriation du capital devait procéder de
la lutte des classes directe, de la grève générale.
On voit
d’ailleurs immédiatement que contenue dans ce progrès, il y a la limite de la
Charte. Car la grève générale par elle-même ne peut pas réaliser
l’expropriation du capital. Dressant les deux classes antagoniques l’une face à
l’autre, la grève générale pose la question du pouvoir (comme le dira Trotsky
plus tard : la question de « qui est maître dans la
maison »), mais elle ne la résout pas. L’expropriation du capital ne
peut procéder que de la prise du pouvoir par le prolétariat, ce qui suppose le
démantèlement ‑ la destruction ‑ du pouvoir de
la bourgeoisie. Cela ne figure pas dans la Charte et pour cause : elle est
rédigée par le courant anarchiste qui rejette toute prise du pouvoir. De ce
rejet au soutien au bout du compte au gouvernement bourgeois, l’histoire
montrera qu’il n’y a qu’un pas.
Dès
1914 en effet, ce sont ceux qui avaient été défaits au congrès d’Amiens, les
partisans de Guesde, qui vont se draper dans la charte d’Amiens, dans
« l’indépendance réciproque du syndicat et du parti », contre les
militants internationalistes qui devaient ensuite pour nombre d’entre eux
devenir les partisans de la IIIe Internationale de Lénine et
Trotsky.
On
pourrait apporter mille citations à l’appui de cette affirmation. On n’en
donnera que deux. La première est extraite de l’intervention de Blum au congrès
de Tours de 1920 (congrès de scission de la SFIO et de constitution du PCF).
Dans cette intervention, qui se termine par la réaffirmation de la politique
« d’union sacrée » adoptée par la majorité de la SFIO en 1914
(« Il y a des circonstances où, même en régime capitaliste, le devoir
de défense nationale existe pour les socialistes »), Blum
affirme : « sur l’histoire des rapports du socialisme et des
organisations corporatives (ndlr : c’est-à-dire les syndicats), on
en était arrivé péniblement après bien des tâtonnements, à une conception qui, somme
toute, avait donné satisfaction à tout le monde : autonomie des deux
organisations, communauté de but, mais avec différentiation des
moyens... » Puis, contre les partisans de la IIIe
Internationale... : « Dans votre conception d’homogénéité
militaire et toujours avec cette arrière-pensée de la mobilisation aussi
prompte que possible des forces d’attaque pour la destruction de la société
capitaliste, il était indispensable que vous assujettissiez toutes les
formations ouvrières quelles qu’elles soient, corporatives ou politiques, à
cette même discipline, et c’est indéniablement l’esprit des thèses de
Moscou » (Le Congrès de Tours,
Editions sociales, pages 418 et 419). Il faut ajouter que ce drapeau de
« l’indépendance syndicale », qui s’était si bien accommodé de
l’appel à l’union sacrée durant les quatre années de guerre, n’était pas moins
revendiqué par les dirigeants officiels de la fraction qui allait constituer le
PCF, Frossard et Cachin, que la direction de l’Internationale communiste avait
pourtant sur ce point quelques mois plus tôt (lors de leur visite à Moscou)
sérieusement recadrés ; les mêmes Cachin et Frossard partisans eux aussi
de l’union sacrée entre 1914 et 1918 !
Plus
clair encore, l’hommage à Pelloutier, rédacteur de la Charte d’Amiens par Léon
Jouhaux, dirigeant de la CGT. En 1914, lors des obsèques de Jaurès, Jouhaux
avait signifié le ralliement de la direction de la CGT à l’union sacrée
concluant ainsi son discours : « Acculés à la lutte, nous nous
levons pour repousser l’envahisseur, pour sauvegarder le patrimoine de la
civilisation et d’idéologie généreuse que nous a légué l’histoire. (...) C’est
en harmonie avec cette volonté que nous répondons « présent « à l’ordre de
mobilisation. »
Dès la
fin de la guerre, il s’était rallié au traité de Versailles concocté par
Wilson, le président US, qui avait pour effet d’écraser le prolétariat allemand
sous la dette de guerre. Le même Jouhaux qui, quelques mois auparavant, avait
mis tout son poids dans la balance pour que soit défaite la grève des
cheminots, pouvait au congrès d’Orléans de la CGT (septembre-octobre 1920)
déclarer : « Anarchiste de la première heure... je fus de ceux
qui, avec Pelloutier, considéraient que le mouvement syndical pouvait nous
donner des satisfactions au point de vue de la réalisation de notre conception
économique... Avec Pelloutier d’accord avec les anarchistes, je reste contre la
dictature d’où qu’elle vienne et quelle qu’elle soit... » Traduit en
langage clair, Jouhaux y affirmait à la fois son hostilité au parti
révolutionnaire, le mouvement syndical se suffisant à lui-même, et à la
dictature du prolétariat, au pouvoir des soviets produit de la révolution russe
victorieuse.
La position constante de la
IIIe Internationale, de Lénine et de Trotsky
En
réalité, hier comme aujourd’hui, « l’apolitisme » du syndicat,
« l’indépendance » du syndicat par rapport aux partis professée par
les Blum et Jouhaux est une tartufferie. Elle camoufle la réalité, celle d’une
dépendance politique étroite de la direction syndicale à l’égard de la
bourgeoisie. Le 4e Congrès de l’Internationale communiste l’établira
avec la plus grande netteté : « L’influence de la bourgeoisie sur
le prolétariat se reflète dans la théorie de la neutralité, sur laquelle les
syndicats devraient se fixer exclusivement des buts corporatifs, étroitement
économiques et non point des visées de classe. Le neutralisme a toujours été
une doctrine purement bourgeoise contre laquelle le marxisme révolutionnaire
mène une lutte à mort... La bourgeoisie a toujours tendance à séparer la
politique de l’économie, comprenant parfaitement que, si elle réussit à insérer
la classe ouvrière dans le cadre corporatif, aucun danger sérieux ne menace son
hégémonie. »
À
l’inverse des tartuffes en tout genre (qu’ils soient de variante réformiste et
parlementariste ou anarchiste), Lénine et Trotsky revendiquent le droit des
communistes de s’organiser dans le syndicat, la soumission des militants
communistes à la discipline de leur parti dans leur activité syndicale. Ils
indiquent ouvertement leur but : arracher la direction des syndicats à
l’appareil contre-révolutionnaire. Ils font de ce travail dans les syndicats
ainsi orienté une condition à l’adhésion à la IIIe Internationale
lors de son deuxième congrès en juillet 1920. C’est la 9e condition :
« Tout parti désireux d’appartenir à l’Internationale communiste doit
poursuivre une propagande persévérante et systématique au sein des syndicats
(...) Des noyaux communistes doivent être formés dont le travail opiniâtre et
constant conquerra les syndicats au communisme. Leur devoir sera de révéler à
tout instant la trahison des social-patriotes (...) Ces noyaux communistes
doivent être complètement subordonnés à l’ensemble du Parti. »
Trotsky,
chargé par l’Internationale communiste des relations avec le PCF, précisera en
février 1921 : « à quel point est fausse, anti-révolutionnaire et
dangereuse la théorie de la soit disant « neutralité », de la pleine
« indépendance » des syndicats envers le parti... La théorie de la
division du travail, totale et absolue, entre le parti et les syndicats, de
leur indépendance mutuelle est sous cette forme extrême le résultat le plus
typique de l’évolution politique française. Le plus pur opportunisme est à la
base de cette théorie ». Puis en juin de la même année, dans une
lettre à Monatte : « La Charte d’Amiens constitue la pratique
officielle du syndicalisme révolutionnaire. Pour formuler ma pensée, je dirai
qu’invoquer la Charte d’Amiens, ce n’est pas résoudre, c’est éluder la
question... La Charte a été pour le mouvement prolétarien un document précieux,
mais la valeur de ce document est historiquement limitée. ». On a
expliqué plus haut en quoi consistaient ces limites.
Mais
Gluckstein, disciple de Lambert, admet dans la filiation de ce dernier qu’il
rejette la position de la IIIe Internationale sur les syndicats. Il
cite Lambert qui expliquait ainsi sa rupture : « L’expérience
pratique qui fut la mienne au début des années 1940 m’a amené à reconsidérer
cette conception... C’est à ce moment-là (...) que je comprends que le
syndicat, qui rassemble les travailleurs quelles que soient leurs tendances
politiques, philosophiques et religieuses, ne peut être identifié au Parti...
j’ai estimé qu’il fallait réviser la position qui avait été prise par
l’Internationale communiste. » (cité par la TT, 18 juillet 2018) (1).
Voilà ce qu’à l’évidence Lénine et Trotsky, faute sans doute « d’expérience pratique », n’avaient pas compris !
Nul ne
conteste cependant le droit de juger que Lénine et Trotsky se sont trompés du
tout au tout sur les syndicats. On n’est pas pour autant autorisé à faire de
leur position une position purement conjoncturelle, au sortir de la première
guerre impérialiste, une position qui ne pourrait être attribuée qu’à la « jeune
Internationale communiste » (même numéro de TT), un péché de jeunesse
en quelque sorte. Cette fable est véhiculée largement dans le courant
lambertiste et on la retrouve expressément formulée par exemple dans le cahier
du CEMTRI de mai 2010 (consacrée à la naissance du Parti communiste en France)
qui écrit à propos des conditions d’adhésion à l’Internationale
communiste : « De toute évidence, un certain nombre de ces
conditions ont une valeur générale tandis que d’autres étaient plus
conjoncturelles. Parmi ces dernières, les conditions 9 et 10 qui portent sur
les rapports entre l’Internationale et ses Partis et les organisations
syndicales. »
On le
sait : la IIIe Internationale entra très rapidement à partir de
1924 dans la voie de la dégénérescence stalinienne. C’est au compte de la politique
contre-révolutionnaire de Staline que les organisations syndicales furent
subordonnées aux partis staliniens, conduites à épouser les virages successifs
de ceux-ci (particulièrement au cours de la « troisième période »
durant laquelle les staliniens menèrent une politique forcenée de division des
rangs ouvriers), réduites à l’état de squelettes.
De
cela, on doit conclure au caractère criminel de la politique stalinienne. Mais
c’est une escroquerie politique de faire comme si, du même coup, se trouvaient
réhabilitées les théories des Pelloutier et Jouhaux, rejoints par Blum, sur
« l’indépendance » syndicale.
Non
seulement Trotsky ne se livre pas à une telle réhabilitation, mais il continue
jusqu’à son dernier souffle à combattre le caractère réactionnaire de la
théorie de « l’indépendance réciproque des syndicats et des partis ».
Non seulement cette théorie est réactionnaire, mais elle le devient chaque jour
davantage à l’époque de l’agonie du capitalisme, époque où il n’est plus
possible d’espérer pour la classe ouvrière la moindre amélioration durable de
ses conditions d’existence dans le cadre du capitalisme, où au contraire
celle-ci est confrontée à la remise en cause violente des acquis antérieurs,
époque où toutes les réformes sont en réalité des contre-réformes, et où par
conséquent, comme l’indique Le Programme
de transition, « chaque revendication sérieuse du prolétariat et
même chaque revendication progressive de la petite-bourgeoisie conduisent
inévitablement au-delà des limites de la propriété capitaliste et de l’État
bourgeois ».
Oui,
Trotsky a combattu jusqu’à son dernier souffle la réactionnaire théorie de
« l’indépendance réciproque des syndicats et des partis ». C’est sur
son bureau, au moment de son assassinat, qu’on a trouvé les notes qu’il venait
de rédiger sur Les syndicats à l’époque
de la décadence impérialiste. Il y indique : « Les syndicats
ne peuvent pas être de simples organes de la démocratie comme à l’époque du
capitalisme libre-échangiste, et ils ne peuvent rester plus longtemps
politiquement neutres, c’est-à-dire se limiter à la défense des intérêts
quotidiens de la classe ouvrière. (...) Les syndicats de notre époque peuvent
ou bien servir comme instruments secondaires du capitalisme impérialiste, pour
subordonner et discipliner les travailleurs et empêcher la révolution, ou bien
au contraire devenir les instruments du mouvement révolutionnaire du
prolétariat. ». Il allait jusqu’à en conclure : « Il est
un fait certain que l’indépendance des syndicats, dans un sens de classe, dans
leur rapport avec l’État bourgeois, ne peut être assurée dans les conditions
actuelles que par une direction complètement révolutionnaire qui est la
direction de la IVe Internationale. »
C’est
là la position non seulement « de la jeune Internationale
communiste », mais de Trostky juste avant son assassinat. Et cette
position est exactement inverse à celle de Gluckstein. Ce qui ne prouve pas
sans doute que Trotsky a raison. Mais l’appréciation de Trotsky est-elle
aujourd’hui confirmée ?
Que les
dirigeants syndicaux fassent aujourd’hui des syndicats « des
instruments secondaires du capitalisme impérialiste » ‑ mieux
vaudrait dire aujourd’hui subordonnés que secondaires, car en réalité leur rôle
est décisif ‑ c’est ce dont la politique constante de
« dialogue social » offre une illustration saisissante ! Pour
qu’à l’inverse les syndicats « deviennent des instruments du mouvement
révolutionnaire », Trotsky indique dans ces ultimes notes deux mots
d’ordre : « complète et inconditionnelle indépendance des syndicats
vis-à-vis de l’État capitaliste » et « démocratie dans les
syndicats ». Il faut insister : l’indépendance dont parle
Trotsky, c’est toujours l’indépendance vis-à-vis de l’État capitaliste, et non
la pseudo « indépendance réciproque des syndicats et des partis »,
laquelle brandie il y a un siècle par Jouhaux, aujourd’hui par Martinez et les
dirigeants de FO, s’est toujours parfaitement accommodée de la plus étroite
subordination aux objectifs de l’État capitaliste. Quant au mot d’ordre de « démocratie
dans les syndicats », il est nécessairement tourné contre l’appareil
dirigeant des syndicats. Car plus ce dernier se soumet et coopère aux exigences
de la bourgeoisie, plus il doit étouffer, dans les limites de ses propres
forces, toute voix discordante en son sein.
Certes, le syndicat n’est
pas le Parti...
Revenons
à Lambert que Gluckstein cite comme son maître : « le syndicat, qui rassemble les travailleurs quelles que soient
leurs tendances politiques, philosophiques et religieuses ne peut être identifié
au Parti... »
Mais
qui donc a dit que le syndicat devait être identifié au Parti ? On ne
trouvera nulle part une telle identification dans aucun texte de la IIIe
Internationale. Combattre ‑ objectif ouvertement revendiqué par
celle-ci ‑ pour conquérir la direction des syndicats, ce n’est
nullement identifier le syndicat au Parti, ce qui signifierait ‑ si
les mots ont un sens ‑ qu’il n’y a plus besoin de syndicat à
partir du moment où existe le Parti. Or non seulement telle n’est pas la
position de Lénine, mais c’est une position qu’il combat longuement en
particulier contre la tendance « gauchiste » existant chez les
communistes allemands, au point de lui consacrer une brochure entière (La
maladie infantile du communisme, le gauchisme), où il pourfend longuement
la position qui prétend que « la lutte syndicale est
« dépassée ». Non, dit Lénine, la lutte syndicale n’est pas
« dépassée », et même, le surgissement des soviets, organes du
pouvoir de la classe ouvrière, ne fait pas disparaître la nécessité des syndicats.
Lambert ne peut défendre « l’indépendance réciproque des syndicats et des
partis » qu’en déformant grossièrement la position de Lénine et de la IIIe
Internationale.
Trotsky
précise : « Il ne s’agit pas de
priver les syndicats de leur autonomie et de les soumettre au Parti, ce serait
une absurdité ; il s’agit que les communistes deviennent les meilleurs
travailleurs syndicaux, qu’ils gagnent la confiance des masses et acquièrent
une influence décisive dans les syndicats ».
Celui
qui est incapable de penser dialectiquement ne peut concevoir que deux thèses
en la matière : ou bien le syndicat est absolument indépendant du parti,
politiquement neutre (en réalité fictivement politiquement neutre). C’est là la
thèse de l’appareil FO par exemple, dans la continuité de Jouhaux, rejoint par
Lambert et ses héritiers, dont Gluckstein. Ou bien le syndicat est identifié au
Parti.
Et
pourtant, Trotsky affirme à la fois « l’autonomie » du syndicat et le
devoir impérieux des communistes de combattre pour y acquérir une influence
décisive.
Qu’est-ce
qui fonde donc « l’autonomie » du syndicat ? C’est le fait qu’il
a vocation à regrouper les travailleurs de toutes tendances sur la base de
leurs intérêts communs contre les patrons et l’État- patron. Qu’est ce qui
caractérise le Parti ? C’est qu’il recrute ses membres sur la base d’une
délimitation politique, celle de son programme et pour ce qui est du parti
révolutionnaire, du programme de la révolution sociale.
En ce
sens, la distinction du Parti et du syndicat ne peut nullement être
« abolie » et le syndicat n’est pas le Parti.
La méthode indiquée par
Trotsky et sa mise en œuvre
Mais si
on en reste là, on en reste à une tautologie vide de tout contenu concret. A
= A, B = B, A différent de B, B différent de A. Le Parti, c’est
le Parti. Le syndicat, c’est le syndicat. Le Parti, ce n’est pas le syndicat.
Le syndicat, ce n’est pas le Parti. Cela ne nous avance guère. Il faut pourtant
répondre à la question : quelles relations concrètes doivent s’établir
entre l’un et l’autre ?
Trotsky
donne la méthode : « La lutte
du parti pour influencer les syndicats doit être menée de façon à ne pas
freiner les tâches présentes de l’organisation syndicale, à ne pas la scinder,
à ne pas laisser germer l’idée que les communistes désorganisent le mouvement
de la classe » (L’offensive
économique de la contre-révolution et les syndicats, mars 1933).
Ne pas
scinder l’organisation syndicale, ne pas désorganiser le mouvement de la
classe... c’est-à-dire ne pas oublier la formule du Manifeste du Parti Communiste : « (Les communistes) n’ont
pas d’intérêts distincts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat. Ils
n’établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler
le mouvement ouvrier ».
Il ne
s’agit pas de principes abstraits. En France, en 1921, un an après avoir
combattu avec la dernière énergie dans le congrès de Tours pour la
scission de la SFIO et la constitution d’une section française de
l’Internationale communiste, sans aucune contradiction, les dirigeants de la IIIe
Internationale appellent à combattre jusqu’au bout contre la scission de
la CGT voulue par Jouhaux et compagnie... mais aussi par la plupart des
anarchistes. Car la scission de la CGT ne pouvait rien signifier d’autre qu’un
affaiblissement, une désorganisation du mouvement de la classe.
En
1992, les militants révolutionnaires regroupés dans le Comité constitué autour
de Stéphane Just combattent jusqu’au bout ‑ malgré leurs forces
réduites ‑ contre la scission de la FEN voulue aussi
bien par les staliniens du PCF que par les dirigeants
« réformistes », parce que les militants révolutionnaires sont
conscients du fait que la destruction de la FEN constituait un coup terrible
contre le corps enseignant, au compte de la bourgeoisie, et ce malgré le fait
qu’incontestablement la politique de la direction de la FEN était totalement
collaborationniste avec le gouvernement. Qui pourrait un quart de siècle plus
tard le contester ? La FEN était constituée de syndicats puissants,
syndiquant une large majorité des personnels. Leur seule existence ‑ malgré
la politique de leurs directions ‑ constituait un obstacle de
première importance à toutes les contre-réformes bourgeoises, ce dont
d’ailleurs les représentants de la bourgeoisie avaient une claire conscience
lorsqu’ils parlaient de la FEN comme de « la forteresse
enseignante ». La destruction de ses syndicats (celle du Syndicat
national des instituteurs, par exemple) ou leur affaiblissement (celui du SNES)
a ouvert un boulevard à la bourgeoisie et à ses gouvernements. C’est ce que
peuvent constater avec les enseignants tous ceux « qui n’ont pas
d’intérêts distincts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat ».
Mais
quid de Gluckstein ?
« Ce dernier (Gluckstein évoque ici
Lambert) s’est toujours battu contre la cartellisation du syndicat en une
addition de fractions politiques. Cette conception en vigueur dans l’ancienne
Fédération de l’Education Nationale (FEN) impuissante grandement le
syndicalisme comme instrument d’émancipation, elle fige les positions en présence
et étouffe la démocratie ouvrière par lesquelles les travailleurs peuvent
échanger, confronter et se rassembler. »
« Heureusement »,
grâce à l’action conjointe de l’appareil dit « réformiste » et
l’appareil stalinien en 1992, cette FEN si manifestement nocive a été détruite.
Et dans cette affaire, Lambert et Gluckstein avaient pleinement joué leur rôle
« d’avant-garde » en portant le premier coup, organisant le passage
de l’importante fraction troskyste à FO dès 1984. Depuis, vous l’avez compris,
tout va mieux. Le corps enseignant enfin sorti de « l’impuissance »
dans laquelle le maintenait la FEN, vole de victoire en victoire : rythmes
scolaires, réforme des collèges, réforme des lycées, sélection à l’université,
autant de merveilleux résultats ‑ pour ne citer que les
derniers en date ‑ de cette « puissance » enfin
retrouvée. Et en plus, dans les organisations règne la joyeuse confrontation
des points de vue, le plaisir des échanges, le bonheur du rassemblement dans le
cadre d’une démocratie ouvrière enfin rétablie. De qui se moque
Gluckstein ?
La question de la démocratie
syndicale, le droit de tendances, Gluckstein, Lambert
et la révolution portugaise
Pour
justifier sa thèse, Gluckstein prend quelques libertés avec l’histoire. Loin de
faire feu contre l’existence de la FEN, les trotskystes ont défendu le maintien
du cadre unitaire qu’elle représentait lors de sa création, le point d’appui
qu’elle représentait en vue de la réunification de la CGT (la fédération de
l’enseignement avait rejeté la scission CGT-FO). Au congrès du SNI de 1948, les
trotskystes ‑ dont était alors Lambert ‑ ont
soutenu la motion Bonnissel-Valière, même si nombre de ses formulations étaient
discutables, parce qu’elle permettait le maintien de l’unité du syndicat en
permettant la libre expression de tous les courants du mouvement ouvrier en son
sein par l’existence du droit de tendances.
C’est
en contradiction ouverte avec cette tradition que Lambert s’associe au
bureaucrate Force ouvrière Sandri en 2008 sous le titre : « Actualité
de la Charte d’Amiens » : « La Charte d’Amiens reflète bien
l’originalité du syndicalisme français... renforçant l’unité interne de
l’organisation syndicale. Par là, elle réfute toute forme de groupements ou de
tendances organisées comme tels en son sein » (Cette dernière phrase
en gras).
Roger
Sandri sait ce qu’il fait : « l’unité interne de
l’organisation », c’est la garantie que la politique de l’appareil
syndical ne verra pas se dresser contre elle une opposition organisée au compte
des véritables intérêts de la classe ouvrière. Quant à Lambert, en cosignant
cette déclaration, il met lui-même le bâillon sur la bouche de tout militant
qui voudrait combattre cette politique.
Mais la
classe ouvrière ne manquera pas d’arracher tous les bâillons dès qu’elle surgira
sur la scène de l’histoire comme classe révolutionnaire. Le journal que
dirigeait Lambert en 1975 ‑ Informations
Ouvrières ‑ en avait par avance averti le Lambert de 2008
et le Gluckstein de 2018, rendant compte du formidable bouillonnement des
masses durant la révolution portugaise à travers un meeting du Parti socialiste
portugais que le prolétariat tentait d’utiliser au compte de ses aspirations
révolutionnaires. Prenant à partie les staliniens qui entendaient imposer une
camisole de force au prolétariat portugais : « Sont-ils
révolutionnaires, ceux qui ont toujours été contre la grève ? », l’article
d’Informations Ouvrières du 23
juillet 1975 écrit : « Des centaines de drapeaux rouges frappés de
l’emblème du PS flottent sur une foule dense qui lance les premiers mots
d’ordre : Parti socialiste, parti marxiste ; l’intersyndicale est un
jouet de Cunhal (ndlr : dirigeant stalinien) ; droit de
tendance, oui ! Répression, non ! »
Deux
mois plus tard, le même Informations Ouvrières enfonce le clou, évoquant le
mouvement à l’œuvre dans les syndicats : « Dans de nombreux cas, les directions élues émanent des listes
qui dans la discussion sur les statuts (...) avaient soutenu le droit de
tendance et l’indépendance des syndicats par rapport à l’État. Il s’agit d’une
victoire remportée par la classe ouvrière contre les forces qui veulent
l’enchaîner à la reconstruction de l’État bourgeois démantelé ».
Comme
l’a montré la révolution portugaise, inévitablement, le mouvement de la
révolution donnera chair et sang au mot d’ordre de « démocratie dans les
syndicats » qu’évoque Trotsky dans son dernier écrit. Elle le fera en
passant par-dessus toutes les barrières que voudront dresser contre elle les
appareils syndicaux et leurs affidés.
« L’indépendance
réciproque des syndicats et des partis » à l’épreuve des faits : les
cheminots...
Il ne
s’agit en rien d’un débat entre historiens. Il s’agit de l’actualité la plus
brûlante de la lutte des classes. Quelques événements récents d’importance ont
montré ce que recouvrait la théorie de « l’indépendance réciproque des
syndicats et des partis ».
Il faut
d’abord et toujours revenir sur le mouvement des cheminots au printemps
dernier. Comme nous l’avons établi dans le précédent CPS, les cheminots ont buté sur une politique scientifique de
bousille des appareils syndicaux à travers la grève hachée (le « 2 sur
5 ») venant scander des mois de concertation non stop. Il était possible,
en particulier lors des premières séquences du mouvement, de combattre sur la
ligne : dirigeants, prononcez-vous pour la défense du statut ! Grève
jusqu’au retrait de la contre-réforme ! Comités de grève élus !
Comité national de grève intégrant les directions syndicales sous le contrôle
des grévistes ! Inévitablement, une telle orientation prenant appui sur la
volonté des cheminots, impliquait l’affrontement avec les appareils syndicaux.
C’est le combat qu’aurait mené notre Groupe s’il avait été présent chez les
cheminots. Dans des circonstances politiques différentes, c’est le combat
initié à la RATP (sans que cette corporation n’ait à ce stade engagé le
mouvement), ce dont les précédents numéros de CPS ont rendu compte.
Le
groupe politique de Daniel Gluckstein disposait lui de quelques militants chez
les cheminots. Quel combat ont-ils mené ? Ils sont intervenus sur
l’orientation qu’a dictée Gluckstein. Quelle orientation ?
Le
tract du POID du 10 avril affirme : « L’unité
de l’ensemble des cheminots avec leurs organisations pour le retrait du plan
Macron-Spinetta est le premier pas pour reconquérir le statut pour tous les
cheminots, pour arrêter la privatisation, pour le retour à une entreprise
publique unique et intégrée sous monopole d’État ». Au moment même où
se noue le drame de la trahison et de la défaite qu’elle prépare, pour le POID
dont Gluckstein est le principal dirigeant, tout va très bien selon ce dernier
et s’annoncent les lendemains qui chantent. Huit jours plus tard, dans un édito
qui pose la bonne question dans son titre « Qui
dirige ? Qui doit diriger ? », Gluckstein écrit : « En finir avec Macron et sa
politique : ce ne peut être imposé que par la mobilisation de la classe
ouvrière sur son propre terrain de classe. La grève des cheminots en montre le
chemin (...) mais à condition de respecter la souveraineté des décisions des
grévistes unis avec les organisations dans les assemblées générales (...) Pour
leur part, les cheminots membres du POID respectent la souveraineté des
assemblées générales unies avec les syndicats, et les décisions qu’elles
prennent. »
Petit
problème : d’assemblées générales dignes de ce nom, il n’y en a
pas ! Et pour cause, toutes les décisions ont été confisquées par les
appareils syndicaux... et c’est bien pourquoi d’ailleurs les cheminots dans
leur immense majorité, même lorsqu’ils font grève ne s’y rendent pas. C’est donc
évoquer des fantômes que de parler des « assemblées générales
souveraines ». Qu’est-ce qui demeure donc dépositaire de la
« souveraineté » ? Les appareils syndicaux ! Et quelle
souveraineté l’éditorialiste Gluckstein enjoint-il ses camarades cheminots de
« respecter » ? La souveraineté des appareils syndicaux !
Mais
voilà que la défaite scientifiquement préparée par l’appareil de la CGT et ses
alliés se profile. Que va donc dire Gluckstein ? Il devient difficile de
continuer à dire que « la grève des cheminots montre le chemin (pour
en) finir avec Macron et sa politique. »
Reportons-nous
donc au 27 juin, veille de la dernière séquence programmée par les appareils
syndicaux. La TT nous le dit : « La situation est pour le moins
compliquée ». En réalité, elle est dramatiquement simple : c’est
la défaite. On fait parler les cheminots. « Les cheminots restent
opposés à la réforme ». Ce n’est sûrement pas de cela dont on peut
douter ! Un autre : « Dans notre AG de conducteurs, nous
avons pris la décision de nous organiser pour ne pas lâcher, quoiqu’il se passe
après le 28, nous avons réfléchi à la constitution d’un réseau de collègues et
mandaté deux collègues qui seront responsables de transmettre au réseau à quel
moment se mobiliser »...Paroles, paroles, paroles... Dire le 27 juin
« on s’organise pour ne pas lâcher », c’est se payer de mots, se
livrer à un camouflage honteux de la situation réelle. Le même mensonge
continue 8 jours après : « Rien n’est réglé ». Pourtant
dans le même temps, les bureaucrates syndicaux ont repris à un rythme accéléré
la discussion sur la convention collective (qui doit se substituer au défunt
statut).
Le 25
juillet, un mois plus tard, la TT
fait à nouveau parler les cheminots. L’intérêt, c’est que cela évite au POID
comme organisation de tirer le bilan, ce qui inclurait son propre bilan, à
savoir la célébration pendant près de deux mois de « l’unité réalisée des
cheminots et de leurs organisations ». Donc les cheminots parlent. Et
certains même disent la vérité : « Pour moi, tout a été fait pour
diviser dès le départ ». Un autre : « On nous a envoyé au
casse-pipe ». Un troisième : « Comparé au taux de
grévistes, les AG étaient relativement faibles ». Ce n’est pas ce que
disait Gluckstein trois mois plus tôt. C’est même exactement le contraire. Un
quatrième : « Je défends l’organisation de la grève par les
grévistes ». Question : le 25 juillet ? Mais pourquoi donc
l’organisation de la grève par les grévistes n’a-t-elle pas été avancée ... au
moment où cela se posait, soit trois mois plus tôt ? C’est encore se payer
de mots d’évoquer « l’organisation de la grève par les grévistes » le
25 juillet, et même à ce moment-là de parler de « comité de grève »,
comme le fera Gluckstein, quand trois mois plus tôt on a solennellement indiqué
à l’appareil qu’on ... respecterait la souveraineté... des appareils syndicaux.
Le
bilan est sans appel : non seulement l’orientation de Gluckstein n’a aidé
en rien les cheminots à se libérer du carcan mortel de la politique des
appareils, mais encore au moment décisif, elle lui a apporté sa propre
contribution : tel est le contenu concret de « l’indépendance
réciproque des partis et des syndicats ».
... le congrès Force
ouvrière
Le
compte-rendu fait par la TT n’est pas
moins révélateur. Le congrès de FO se tient dans des circonstances politiques
précises, quelques mois après que la direction de FO s’est illustrée non
seulement par sa participation pendant six mois à la concertation sur les
ordonnances Macron de destruction du code du travail, mais encore par l’affichage
du soutien à Macron par le secrétaire général sortant, Mailly. Dans ces
conditions, la révolte gronde dans les syndicats contre l’appareil de Mailly.
À tel point que pour assurer la
continuité de l’appareil, une partie de celui-ci doit prendre ses distances
avec Mailly et envisager une solution de rechange : ce sera Pavageau.
Mais au
départ, il y a une saine révolte de militants qui expriment un mouvement dans
la classe ouvrière contre la collusion grossière entre Mailly et le
gouvernement. Ce mouvement de révolte ne pouvait pas ne pas s’exprimer dans le
congrès confédéral. Une de ses expressions la plus nette, parmi beaucoup
d’autres, sera sans doute l’intervention de la déléguée de Doux :
« Mailly a vendu la classe ouvrière à Macron ». Ces interventions
sont importantes. La contradiction entre l’intervention de ces délégués et la
politique de Mailly n’est rien d’autre que la contradiction entre la nature qui
reste ouvrière du syndicat et la nature 100% bourgeoise de l’appareil syndical.
Est-il
utile de le dire ? Sans illusion sur ce que deviennent les militants qui
portent cette révolte ‑ il est à peu près fatal à cette étape
qu’ils soient « récupérés » par une frange de l’appareil ‑ des
révolutionnaires dignes de ce nom ne peuvent que se situer à leurs côtés dans
leurs prises de position.
Mais
qu’en disent les amis de Daniel Gluckstein ? « Lors de cette première journée de débat, plusieurs discours se
chevauchent. D’un côté nombre de délégués se font l’écho des conditions de vie
des salariés, résument avec colère et angoisse les attaques passées et à venir,
font état des luttes menées. De l’autre une série de délégués interviennent
pour dire qu’ils votent pour, contre ou s’abstiennent sur le rapport d’activité
(...) L’argumentation est (...) répétitive (...) les effets de tribune assez
convenus ».
Pour la
politique de soutien à Macron ou contre ? Le « journaliste » de
la TT met les deux camps sur le même
plan se situant doctement au-dessus de la mêlée. Il cite favorablement le
bureaucrate qui pour couvrir la trahison de Mailly indique : « Nos
querelles, nous devons les laisser derrière nous. »
Il y en
a toujours un pour couvrir la trahison du manteau de « l’unité » de
l’organisation.
Et la TT de se féliciter finalement des
résolutions adoptées ‑ en réalité dans le plus pur style FO,
celui des grandes déclarations creuses « de principe » qui ne
contrarient en rien la continuation de la politique de dialogue social :
« Sur cette base, ces résolutions ouvrent une perspective de mobilisation
interprofessionnelle », écrit la TT
du 2 mai. En réalité, les résolutions quasi-unanimes expriment le fait qu’une
fois de plus l’appareil a réussi à colmater tant bien que mal les brèches. Le
départ sans gloire de Mailly, l’élection de Pavageau, sont l’illustration de la
célèbre formule du roman de Lampedusa (Le
Guépard) : « Il est nécessaire que tout change pour que rien
ne change ».
La
suite montrera pourtant que FO n’en a pas fini avec les soubresauts d’appareil.
Pavageau vient d’être débarqué à la suite d’une obscure histoire de fichiers.
Derrière cette histoire, sans aucun doute, la volonté de la bourgeoisie de
mettre aux commandes une direction syndicale encore plus soumise à ses
exigences, et aussi de donner un coup de main aux organisations
« syndicales » bourgeoisies (CFDT, UNSA) à la veille des élections
professionnelles dans la Fonction publique. L’occasion pour Gluckstein de
reprendre la plume confondant délibérément la défense de
l’organisation ‑ parfaitement légitime ‑ et la
défense d’une partie de l’appareil, celle qui est restée fidèle à
Pavageau (2).
Pour conclure
Les
résolutions de la IIIe Internationale n’ont pas pris une ride, pas
plus que les nombreux textes de Trotsky ‑ et particulièrement
le dernier d’entre eux : Les
syndicats à l’époque de la décadence de l’impérialisme. Plus que jamais, la
thèse de la neutralité des syndicats, de « l’indépendance réciproque des
syndicats et des partis » a la même fonction réactionnaire. La muraille de
Chine qu’elle établit entre lutte syndicale et lutte politique est d’abord un
mur qui protège les appareils de tout combat organisé au sein des syndicats
pour une véritable indépendance des syndicats, c’est-à-dire l’indépendance par
rapport à l’État et la bourgeoisie. Car ce combat organisé n’est possible que
s’il est mené par une fraction politique révolutionnaire dans les syndicats,
sans l’existence de laquelle le rejet des travailleurs et des syndiqués de la
politique de l’appareil est condamné ‑ face à la fraction très
organisée de l’appareil lui-même ‑ à demeurer sans issue.
Gluckstein
écrit dans son dernier article : « Les organisations ouvrières
appartiennent aux travailleurs. Elles s’organisent et s’administrent comme
elles le décident ». S’agissant de la situation actuelle, c’est on ne
peut plus faux. Actuellement les organisations appartiennent aux appareils
bourgeois. Qu’elles appartiennent réellement aux travailleurs, tel est le but
que doivent poursuivre les militants révolutionnaires, car les syndicats
constituent un enjeu de première importance de la lutte des classes. L’activité
organisée, fractionnelle des révolutionnaires vise un tel but, qui ne pourra
toutefois être atteint qu’à travers de gigantesques bouleversements dans la
lutte des classes, au cours même des crises révolutionnaires, sans qu’il soit
possible de dire aujourd’hui dans quelle combinaison précise des événements
cela se produira.
S’agissant
de la politique des trotskystes dans les syndicats, voilà, pour citer le titre
de la dernière parution de Gluckstein, « ce que sont les trotskystes et
ce qu’ils ne sont pas ». Ce que sont les trotskystes est aux antipodes
de ce qu’en dit Gluckstein.
«
_______________________
Notes :
(1) Lambert a été dirigeant trotskyste, du “groupe
Lambert” puis de l’OCI (Organisation communiste internationaliste) pendant
plusieurs décennies. Cette dernière organisation menait très ouvertement
campagne dans les organisations syndicales pour que celles-ci reprennent à leur
compte les objectifs que l’OCI jugeait conformes aux intérêts ouvriers :
pour le “tous ensemble” contre la tactique des journées d’action, pour le
Comité central de Grève en Mai-Juin 1968, etc. La “découverte” de Lambert selon
laquelle l’intervention des trotskystes comme trotskystes dans les syndicats
était attentatoire à leur indépendance est donc tardive ! En réalité,
cette “découverte” ne procède nullement de “l’expérience pratique” faite par
Lambert dans la construction des syndicats “au début des années 40”. Elle
procède de l’orientation impulsée par Lambert (et Gluckstein) 40 ans plus tard
lorsqu’ils ont décidé de liquider l’organisation trotskyste au profit d’un
regroupement prétendument plus large : le Mouvement pour un Parti des
travailleurs (MPPT). C’est alors qu’est apparu le mot d’ordre “d’indépendance
réciproque des syndicats et des partis” conformément aux injonctions de
l’appareil de Force ouvrière. Quelques années plus tard, le MPPT se
transformait en PT (Parti des travailleurs), et l’organisation trotskiste (PCI)
était officiellement dissoute, transformée en “courant” du PT. Lambert pouvait
alors “proclamer” la IVe Internationale, “proclamation” qui avait pour
signification réelle la répudiation définitive de son programme.
(2) Dans cet
article, Gluckstein prend virulemment la défense de Pavageau contre la position
adoptée par le POI et son dirigeant Hébert. Il est utile pour nos lecteurs de
saleur compte voir qu’en 2015, le POI a subi une scission entre ce qui a
continué à s’appeler le POI et le POID que dirige Gluckstein. Le POI se
caractérise par le soutien constant à l’appareil FO. Dans la dernière période,
sa politique a été dictée par un impératif constant : assurer la
continuité de cet appareil. Au congrès du printemps dernier, le POI a lâché
Mailly ‑ avec le moins de fracas possible, Hébert continuant à
assurer Mailly de « son amitié », et adoubé Pavageau. Mais lorsqu’une
violente campagne a été développée contre Pavageau suite à l’ « affaire du
fichier » ‑ campagne soutenue par la bourgeoisie, le
gouvernement et relayée à l’intérieur de FO par les suppôts ouverts du
gouvernement et du patronat, notamment les dirigeants FO Métaux -, Hébert et
ses amis ont jugé que la continuité de l’appareil exigeait de lâcher Pavageau
et de chercher une solution de rechange. C’est la politique honteuse d’Hébert
et ses amis que la presse bourgeoise présente comme « trotskyste ».
Ce qui présente aussi l’avantage de tenter de discréditer le trotskysme auprès
de l’opinion ouvrière. Mais la réalité est que, par-delà le fait que les uns et
les autres soutiennent des fractions différentes de l’appareil syndical, les
amis d’Hébert et de Gluckstein ont en commun le même soutien à l’appareil.
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