Article paru dans le bulletin « Combattre pour le socialisme » n° 67 (n° 149 ancienne série) - 1er décembre 2017 :

Venezuela

Après les élections régionales, les derniers développements de la crise dans un pays étranglé par les sanctions économiques

 

Le 11 août, après des semaines de tensions politiques au printemps et durant l’été entre le gouvernement Maduro et l’opposition, Donald Trump, président des États-Unis de son état, déclarait : « nous avons beaucoup d’options en ce qui concerne le Venezuela, y compris l’option militaire, si c’est nécessaire ». Cette déclaration, que de nombreux cercles du capital financier et trusts des États-Unis ont considéré comme intempestive, a eu un retentissement international, secouant toute l’Amérique latine, et touchant bien au-delà les partisans du régime de Chávez et de son successeur Maduro, l’ex-modèle de « socialisme du XXIe siècle ».

Bien entendu, toute menace d’un impérialisme en direction d’un pays dominé doit être condamnée par les dirigeants du mouvement ouvrier dans le monde entier. Néanmoins, les rodomontades de Trump ont été en réalité contre-productives en termes politiques. Elles ont contribué à renforcer la position de Maduro face à l’opposition. Mais pour comprendre le conflit politique en cours au Venezuela, il est nécessaire de comprendre ce qui est en jeu, et quels sont les camps en présence.

Un gouvernement bonapartiste aux abois

Le gouvernement Maduro, héritier de celui de Chávez, doit être défini pour ce qu’il est : une forme de bonapartisme. Une forme de bonapartisme propre aux pays dominés. « Ainsi, la faiblesse de la bourgeoisie nationale, le manque de traditions du gouvernement démocratique, la pression de l’impérialisme étranger et le développement relativement rapide du prolétariat ôtent toute base à un régime démocratique stable. Les gouvernements des pays arriérés, c’est-à-dire coloniaux et semi-coloniaux, prennent dans l’ensemble un caractère bonapartiste au semi-bonapartiste. Ils diffèrent les uns des autres en ce sens que les uns tentent de s’orienter dans une direction démocratique en cherchant un appui chez les ouvriers et les paysans, pendant que d’autres installent une forme de dictature militaire et policière. Cela détermine également le sort des syndicats : ou bien ils sont placés sous la tutelle de l’État, ou bien ils sont soumis à une cruelle persécution. Cette tutelle correspond aux deux tâches antagoniques auxquelles l’État doit faire face : soit se rapprocher de la classe ouvrière tout entière et gagner ainsi un appui pour résister aux prétentions excessives de l’impérialisme, soit discipliner les travailleurs en les plaçant sous le contrôle d’une bureaucratie. »

(L. Trotsky, Les Syndicats à l’époque de la décadence impérialiste, 1940)

Maduro est donc l’héritier d’un régime qui a tenté de se constituer comme celui d’une fraction de la bourgeoisie, qui, s’appuyant sur le prolétariat et ses organisations, voulait résister aux prétentions excessives de l’impérialisme. Ce régime est aussi appuyé sur les forces armées, sur le cœur de l’appareil d’État, forces armées qui possèdent en tant que telles un certain nombre d’entreprises et de ressources naturelles. Par ailleurs, depuis que Maduro est au pouvoir, la place des forces armées a été renforcée dans le gouvernement et l’économie. C’est ce que l’impérialisme ne lui pardonne pas, comme l’a montré la tentative de putsch en 2002 contre Chávez.

L’opposition, rassemblée autour de Capriles, de la MUD (table d’unité démocratique) et de ses différentes composantes, représente, elle, la fraction de la bourgeoisie liée organiquement aux intérêts impérialistes. La lutte entre les deux fractions est permanente depuis l’arrivée de Chávez au pouvoir.

L’élection de justesse de Maduro, puis sa défaite aux législatives de décembre 2015, dans un cadre général défavorable au prolétariat en Amérique latine, après l’élection de Macri en Argentine et le renversement de Dilma Roussef au Brésil, ont tendu à l’extrême les rapports politiques. Dans ce contexte, Maduro a repris l’initiative dès le début de l’année 2016 en accentuant le caractère bonapartiste de son gouvernement, en s’arrogeant par l’état d’urgence économique, en relation avec le chaos économique et social, le moyen de gouverner en contournant la majorité de l’Assemblée nationale.

Durant l’année 2016, l’opposition a recueilli des millions de signatures, afin d’organiser un référendum révocatoire, mais le tribunal constitutionnel, contrôlé par le régime, a récusé pour « fraude » une grande partie de ces signatures et repoussé le délai du référendum. Or, l’élection présidentielle intervenant en 2018, la procédure devenait caduque au début de l’année 2017. Maduro a gagné du temps, et s’est maintenu au pouvoir.

Pour autant, le conflit a rebondi quand Maduro a repris la main, d’abord en repoussant les élections régionales prévues en décembre 2016, puis en faisant annuler le pouvoir de l’Assemblée nationale par le tribunal constitutionnel, en mars. Cette mesure, si grossière, a été rejetée y compris dans les rangs du « chavisme », ce qui fait qu’elle a été presque aussitôt retirée. Mais cela a généré un conflit avec l’opposition, qui a repris les manifestations de rue pendant des semaines.

Maduro a alors annoncé l’organisation d’élections pour une assemblée constituante, censée œuvrer à la paix et la concorde. Une assemblée constituante pour doubler l’Assemblée nationale, l’opposition n’a pas accepté une telle mesure. Les manifestations ont alors redoublé, certaines massives, et ont « pris Caracas ». Mais à ces manifestations, le gouvernement, qui repose sur l’axe des forces de l’appareil d’État, a répondu par la répression massive. Une centaine de morts, des blessés innombrables et des emprisonnements, voilà le bilan de ces semaines d’agitation. D’autre part, l’opposition a organisé elle-même son propre référendum révocatoire, le 17 juillet, revendiquant la participation et le vote pour le départ de Maduro de plus de 7 millions de voix. Chiffre parfaitement invérifiable, pour une consultation restée sans effet.

Le 30 juillet, l’assemblée constituante était élue, selon un mode de scrutin qu’il faut bien caractériser comme « semi-corporatiste ». En effet, sur 545 députés, 173 étaient garantis par le vote par « secteur », c’est-à-dire dans le cadre de la représentation des « syndicats », retraités, étudiants, etc. Les syndicats sont muselés, et lorsque certains secteurs revendiquent, les élections internes sont ajournées sine die par le gouvernement.

Cette mesure électorale était donc destinée à se garantir un minimum de députés. Elle n’a pas été nécessaire, car l’opposition a refusé de participer au scrutin, le pouvoir revendiquant la participation de 8 millions de Vénézuéliens à l’élection de la constituante, obtenant une assemblée totalement monocolore. Malgré les pressions exercées sur les fonctionnaires et les habitants des quartiers défavorisés, qui reçoivent une aide alimentaire du régime, ces résultats sont forts improbables, Chávez lui-même n’ayant jamais atteint un tel nombre de voix ! Pourtant, à partir du 18 août, l’assemblée constituante a fini par s’arroger le pouvoir législatif entier, renforçant le caractère bonapartiste du régime.

Après l’élection de l’assemblée constituante, une opposition déboussolée

Les manifestations quotidiennes de l’opposition avaient alors cessé, et le gouvernement pouvait préparer les élections régionales (repoussées depuis presque un an) dont la date était fixée le 15 octobre. Le résultat de ces élections a conforté Maduro. Le Grand pôle patriotique bolivarien (GPP) remporte 18 régions sur 23, contre toute attente. La MUD connaissait, elle, un important reflux depuis 2015. Si l’on compare les résultats globaux, le GPP obtenait 5 622 000 voix en décembre 2015, et cette fois-ci 5 571 000 voix, c’est-à-dire qu’il maintenait son score à peu de chose près ; quant à la MUD, elle s’effondrait, passant de 7 726 000 voix en 2015 à 4 852 000 en octobre 2017. Le parti chaviste a repris les trois régions gouvernées par l’opposition dans l’exercice précédent, tandis que l’opposition en gagnait cinq nouvelles.

Ces données électorales doivent être aussi comparées aux chiffres revendiqués tant par l’opposition que par le gouvernement pour le référendum révocatoire ou l’élection à l’assemblée constituante. Une part de fraude et de gonflement des chiffres est évidemment à relever, mais aussi une certaine démobilisation de l’électorat de la MUD, ce qui se traduit par l’abstention. En décembre 2015, la participation aux législatives était de 74,1 %, tandis que pour les régionales du 15 octobre elle n’était plus que de 61,4 %, ce qui a surtout affecté les résultats de l’opposition.

Depuis l’élection de l’assemblée constituante, l’échec politique du référendum révocatoire organisé par l’opposition, la déclaration de Trump et la prise des pouvoirs législatifs courants par l’assemblée constituante, l’opposition semble divisée, certains secteurs ayant accepté le cadre électoral des régionales, tandis qu’une partie plus radicale ne souhaitait pas participer.

Pendant ce temps, le gouvernement continue d’avancer et l’assemblée constituante prépare ses propositions législatives. Une dizaine de lois sont en préparation et prêtes à être discutées et votées à l’automne : en premier lieu, une loi « contre la haine, l’intolérance et pour une vie sociale pacifique ». En réalité, cette loi est une loi de censure et de répression politique dirigée contre l’opposition, mais qui peut être élargie à toute opposition politique et sociale. Elle a été adoptée définitivement le 8 novembre, et prévoit des condamnations pouvant aller jusqu’à 20 ou 25 ans de prison, notamment pour les personnes qui auraient participé à une manifestation qualifiée d’incitation à la haine ou à la violence. La loi permet aussi la fermeture des journaux et médias qui propageraient la « haine et inciteraient à la violence ». Il s’agit d’un puissant outil de répression qui vient s’ajouter à la loi antiterroriste déjà appliquée par exemple pour réprimer les luttes ouvrières.

Mais c’est essentiellement à la crise économique que le pouvoir est confronté, et donc l’assemblée constituante légifère en la matière, dans le cadre d’un « plan économique constituant » présenté par Maduro fin septembre. Ce plan comporte une loi pour « l’approvisionnement souverain et la fixation des prix » qui concerne une cinquantaine de produits, une loi de financement des œuvres sociales, des sanctions contre le marché noir, la mise en place d’une autorité ayant pouvoir de vérifier les prix issue des CLAP (Comités locaux d’approvisionnement et de production) ou des conseils communaux, une loi de « promotion et protection de l’investissement étranger » afin d’ouvrir au capital étranger les investissements dans l’arc minier de l’Orénoque, ou encore la création du consortium agro-alimentaire du Sud, une entreprise d’État contrôlant désormais toutes les entreprises nationales du secteur mais aussi les coopératives qui avaient pu être créées auparavant. La direction de cette entreprise est laissée aux mains du vice-amiral Reinaldo Castañeda, ancien gouverneur de l’État de Portuguesa.

Le gouvernement de Maduro a renforcé ses positions depuis la fin du mois de juillet, mais il reste confronté aux contradictions fondamentales de la situation économique, une crise qui sape les fondements du régime et paupérise les masses chaque jour un peu plus. Or cette crise, dont l’origine n’est pas le marché noir, ou les sanctions imposées par l’impérialisme, mais la dépendance à la rente pétrolière et les déséquilibres liés au système monétaire, ne peut que s’aggraver face aux nouvelles sanctions décidées par l’impérialisme étatsunien.

Quelle intervention impérialiste ?

Les déclarations manifestement intempestives de Trump, le 11 août dernier ont mis l’impérialisme US dans l’embarras en créant une situation qui a renforcé Maduro dans son propre pays et lui a permis d’obtenir le soutien de nombreuses organisations du mouvement ouvrier ou de groupes se réclamant parfois du trotskisme. Face à une menace d’intervention militaire, la position de principe, défendue par Trotsky lui-même, est le soutien inconditionnel face à l’impérialisme. Dans un entretien avec Matteo Fossa, de septembre 1938, Trotsky explique :

« Je prendrai l’exemple le plus simple et le plus évident. Il règne aujourd’hui au Brésil un régime semi-fasciste qu’aucun révolutionnaire ne peut considérer sans haine. Supposons cependant que, demain, l’Angleterre entre dans un conflit militaire avec le Brésil. Je vous le demande : de quel côté sera la classe ouvrière ? Je répondrai pour ma part que, dans ce cas, je serai du côté du Brésil « fasciste « contre l’Angleterre « démocratique «. Pourquoi ? Parce que, dans le conflit qui les opposerait, ce n’est pas de démocratie ou de fascisme qu’il s’agirait. Si l’Angleterre gagnait, elle installerait à Rio de Janeiro un autre fasciste, et enchaînerait doublement le Brésil. Si au contraire le Brésil l’emportait, cela pourrait donner un élan considérable à la conscience démocratique et nationale de ce pays et conduire au renversement de la dictature de Vargas. La défaite de l’Angleterre porterait en même temps un coup à l’impérialisme britannique et donnerait un élan au mouvement révolutionnaire du prolétariat anglais. Réellement, il faut n’avoir rien dans la tête pour réduire les antagonismes mondiaux et les conflits militaires à la lutte entre fascisme et démocratie. Il faut apprendre à distinguer sous tous leurs masques les exploiteurs, les esclavagistes et les voleurs ! ».

Il ne peut donc y avoir d’équivoque : malgré le caractère bonapartiste du régime de Maduro, il ne peut être question de ne pas défendre le Venezuela face à une agression impérialiste, de ne pas la condamner en tant que telle. Cela n’est pas pour autant un soutien au régime en place, puisque Trotsky le rappelle dans le texte cité ci-dessus, la victoire du Brésil pouvait donner « un élan considérable à la conscience démocratique et nationale de ce pays »

Mais le terrain choisi en 2017 par différents courants politiques, comme la CUT (Centrale unique des travailleurs) et le PT (Partis des travailleurs) du Brésil par exemple, a été le soutien intégral à Maduro, y compris à sa reprise en main du pouvoir législatif par l’élection de l’assemblée constituante dans des conditions frauduleuses. Le texte du « Manifeste pour la paix » adopté à l’initiative de la direction de la CUT et repris par le PT dit : « Le peuple vénézuélien, libre et souverain, a repris entre ses mains les pouvoirs qui sont les siens, et voté massivement pour élire ses représentants à l’Assemblée constituante nationale. Plus de 8 millions de personnes se sont déplacées en dépit du boycott et du sabotage de groupes anti-démocratiques (…) Les femmes et les hommes de bonne volonté dans le monde entier devraient saluer haut et fort cette affirmation historique du droit à l’autodétermination au Venezuela, et constituer une vaste chaîne de solidarité́ pour refuser toutes les menaces d’intervention étrangère. »

Il s’agit d’un blanc-seing. Le texte a été soutenu au Brésil par le courant O Trabalho, à l’intérieur du PT, courant lambertiste lié au POI (Parti ouvrier indépendant), et le manifeste a été déposé en délégation à l’ambassade du Venezuela au Brésil le 4 août, ce dont Informations ouvrières n° 466 se fait le relais. Le journal du POI se fait aussi le relais de la déclaration de l’organisation vénézuélienne Collectif travail et jeunesse du 7 août qui se concluait ainsi : « Au Venezuela, ce que nous savons c’est que nous avons maintenant une assemblée nationale constituante pour renforcer les droits que nous avons acquis. » Un soutien total au gouvernement Maduro. Le POID (Parti ouvrier indépendant et démocratique) a aussi, dès le 5 août, soutenu l’assemblée nationale constituante élue le 30 juillet en ces termes : « C’est un fait, les élections à l’assemblée constituante qui viennent d’avoir lieu au Venezuela ont été marquées par une participation significative : les travailleurs et les paysans se sont mobilisés pour aller voter ». Et le texte du 5 août reprend à son compte le manifeste pour la paix de la CUT et du PT, c’est-à-dire s’inscrit dans le soutien au régime.

Pour autant, l’intervention impérialiste ne prend pas la forme militaire mais celle de sanctions économiques. On n’en trouve pas mot dans la presse du POI, du POID, ou d’autres organisations. On ne trouve aucune condamnation de cette politique d’étouffement menée contre le Venezuela dans l’ensemble du mouvement ouvrier.

Les sanctions prises par les États-Unis le 25 août visent à limiter l’accès du gouvernement ou de l’entreprise nationale pétrolière aux financements sur les marchés, notamment en interdisant aux banques américaines l’achat d’obligations. Le financement de la dette vénézuélienne est donc un moyen de pression. Le Venezuela est au bord du défaut de paiement et tente de négocier le rééchelonnement de sa dette afin de l’éviter à tout prix. Maduro a réuni ses créanciers le 13 novembre pour évoquer la question, la dette du pays se situant entre 100 et 150 milliards de dollars, et les échéances étant de plus en plus étouffantes dans le cadre des sanctions. Maduro proteste de sa volonté de payer l’intégralité de la dette, tout en demandant un peu de temps. D’ailleurs, le Venezuela a toujours remboursé à chaque échéance, vidant son stock d’or et ses réserves de devises. Mais là, tous les créanciers ont refusé, sauf la Russie, qui avait prêté 9 milliards de dollars pour financer un contrat de vente d’armes au Venezuela conclu en 2011. Même la Chine, auprès de laquelle le Venezuela est endetté à hauteur de 28 milliards, refuse la restructuration. Les agences de notation considèrent les unes après les autres le Venezuela en défaut de paiement partiel.

Le nœud coulant des sanctions étrangle le gouvernement vénézuélien. Mais dans la mesure où la population est strictement dépendante des importations pour sa consommation quotidienne, importations que l’État finance pour une partie de la population par l’approvisionnement en produits de base pour les quartiers pauvres, le défaut de paiement représente une nouvelle catastrophe pour les masses car il impose une limitation des importations de produits alimentaires notamment.

Mélenchon, qui pleura à chaudes larmes la mort de Chávez, a aussi laissé ses anciennes amours. Il se pose aujourd’hui en soutien des négociations entre l’opposition et le gouvernement Maduro, négociations dont est chargé Jose Luis Zapatero, que Mélenchon présente comme un militant du PSOE (Parti socialiste ouvrier d’Espagne) en réalité un représentant de l’impérialisme historique au Venezuela, et rappelle le soutien de Pablo Iglesias (Podemos) à cette initiative. Ces négociations visent à faire pression sur le gouvernement Maduro pour qu’il laisse place à l’opposition, quand celle-ci ne les rompt pas elle-même en cherchant l’affrontement direct. Dans le texte intitulé « Venezuela, Venezuela ! » publié sur son blog, texte où il consacre plus de temps à rompre des lances avec les journalistes qu’à parler du reste et où il demande à Macron de soutenir les conclusions de la mission de Zapatero. Que reste-t-il du « socialisme du XXIe siècle » qu’il avait alors soutenu ? Il est passé par pertes et profits. Néanmoins, la situation des masses, elle, n’en est pas moins réelle.

La situation des masses dans l’ancienne patrie du « socialisme du XXIe siècle »

Hyperinflation, pénuries, malnutrition, voilà les fléaux auxquels sont exposées les masses au Venezuela. Les chiffres donnent le vertige, et sont bien difficiles à connaître en l’absence de données fiables, ce qui est lié à la situation monétaire, les données officielles ne permettant pas de saisir l’inflation réelle, la dévaluation réelle de la monnaie par rapport au dollar.

Début octobre, un article de l’AFP donnant les prévisions économiques pour l’année en cours citait les données de l’entreprise d’analyse économique Ecoanalítica : l’inflation prévue serait de 1400 % ; jusqu’en septembre, l’inflation constatée était de 1036 %, avec un taux moyen mensuel de 35 %. La croissance du PIB prévue était de – 14 %. Cette situation se prolongeant depuis plusieurs années, le PIB aurait baissé de 36 à 40 % sur les quatre dernières années, tandis que le « pouvoir d’achat » moyen aurait lui baissé de 50 %. Le budget des familles est utilisé à 80 % pour acheter de la nourriture, ce qui est un signe clair de paupérisation, indique le rapport de cette entreprise.

Cette situation n’a pas actuellement d’issue. En effet, les sanctions et le paiement de la dette, que le gouvernement paie en temps et heure, imposent en contrepartie… une réduction des importations, alors que la pénurie est liée au fait que le Venezuela ne produit pas suffisamment pour couvrir ses propres besoins, notamment dans le domaine agricole. En octobre et novembre, les échéances prévoient le remboursement de 4 milliards de dollars. Cette pression de la dette n’est pas sans conséquences immédiates.

En effet, une grande partie des masses au Venezuela dépendent de la distribution alimentaire assurée par les CLAP, Comités locaux d’approvisionnement et de production, institués par le pouvoir. Sans ces organismes, sans l’approvisionnement à prix fixe qu’ils assurent, la situation serait véritablement catastrophique. Pour autant, cela a un coût pour le gouvernement, qui vient d’annoncer que les prix des produits vendus dans le cadre des CLAP allait augmenter (29 octobre, Aporrea). De plus, certains produits, comme le riz, ne seront plus vendus dans ce cadre, et la quantité de pâtes distribuée par personne allait baisser.

Cela se produit dans une situation où, malgré la difficulté d’obtenir des informations, le journal Le Monde du 20 avril 2017 indiquait qu’en 2016, 76 % des hôpitaux publics ont connu une pénurie de médicaments, tandis que la mortalité infantile avait augmenté de 45 % depuis 2013. Enfin, selon Caritas (l’église catholique), en 2016, 25 % des enfants présentaient des signes de malnutrition sévère. On pourrait ajouter à cette liste la grande difficulté de trouver une ambulance en état de marche dans Caracas.

Ces indices montrent la très grande difficulté de vivre au quotidien et aussi les conséquences sur la santé, la faim... Cela montre aussi la dépendance par rapport au régime, dans la mesure où de nombreux comités locaux sont en réalité contrôlés par la police du régime, et servent donc de régulation sociale et politique. Cette dépendance favorise le bonapartisme en place.

La politique de Maduro face à la crise

Au-delà de la négation de la crise, le gouvernement, qui ne parle que de la « guerre » économique menée par l’opposition, l’impérialisme et les profiteurs corrompus du marché noir, mène une politique qui ne touche fondamentalement pas aux intérêts capitalistes.

Sur le plan international, le Venezuela honore toutes les échéances de la dette, tandis qu’il ouvre le pays aux investissements étrangers, y compris en provenance des États-Unis, et ce malgré les sanctions. Le gouvernement cherche à attirer les capitaux dans le domaine minier, dans la zone dite de l’Orénoque, qui représente 112 000 km2. Des entreprises chinoises, russes, canadiennes y prospectent. Cet « arc minier » de l’Orénoque est considéré comme une « zone économique de développement national », zone franche inspirée des ZES chinoises.

Mais il y a plus : immédiatement après l’annonce des sanctions, Maduro a reçu les représentants du groupe Chevron, groupe pétrolier issu des États-Unis. Cette réunion qui a eu lieu le 5 septembre avait pour but de « maintenir les relations commerciales avec la firme pétrolière américaine et permettre des investissements étrangers dans le pays » (La izquierda diario). Depuis le début 2016, dans la zone de l’Orénoque, 20 entreprises mixtes (joint-ventures, composées de 20 % de capitaux étrangers et de 80 % de capitaux de PSDVA, entreprise nationale pétrolière du Venezuela) ont permis l’implantation de capitaux étrangers dans le domaine de l’exploitation pétrolière. Chevron a ainsi formé des joint-ventures pour exploiter le pétrole dans la région de Maracaibo, dans celle de l’Orénoque, et obtenu des licences pour l’exploration et l’exploitation des champs gaziers off-shore.

Durant l’année 2016, Maduro et son gouvernement ont rencontré 48 fois les représentants du patronat vénézuélien dans le cadre d’une commission nationale de l’économie productive. Si l’on y ajoute les réunions plus ou moins secrètes avec l’opposition, le moins qu’on puisse dire, c’est que le gouvernement Maduro n’a pas rompu avec l’impérialisme, et que le « socialisme du XXIe siècle » ressemble beaucoup à du capitalisme. Cette politique est-elle à même de permettre de sortir de la crise ? Chaque jour, chaque semaine, chaque mois, enfoncent les masses du Venezuela dans une situation plus dramatique. Les efforts pour la formation d’un capital national au Venezuela sont totalement voués à l’échec. Le développement des pays d’Amérique du Sud sous domination impérialiste dans le cadre de la crise historique du capitalisme est tout à fait impossible. Il ne peut y avoir d’issue que dans la rupture avec le capitalisme.

Quelle issue pour les masses ?

De fait, dans les grandes lignes, la politique menée par Maduro, ne peut être reniée par l’opposition : elle est favorable au capital à 100 %, et l’opposition et l’impérialisme ne peuvent que l’approuver, même si les rythmes suivis sont loin de correspondre à leurs exigences, même si pour aller plus vite il leur faudrait prendre directement le pouvoir.

Défendre les masses au Venezuela passe donc par la rupture avec le régime bonapartiste qui cherche à maintenir le contrôle sur l’organisation syndicale de l’UNT (Union nationale des travailleurs), qu’il a cherché à se soumettre au travers de sa bureaucratie dans l’organisation bonapartiste de l’État. Pour autant, les conflits de classes des années précédentes montrent bien que, non seulement le gouvernement n’a pas aboli la lutte des classes (ce qui est impossible), mais qu’il n’a pas non plus totalement domestiqué les organisations syndicales. Que ce soit dans les bastions ouvriers de PSDVA (compagnie pétrolière appartenant à l’État) ou dans l’entreprise sidérurgique SIDOR, dont les travailleurs avaient imposé la nationalisation au gouvernement en 2008, le gouvernement craint à ce point les oppositions que les élections internes au syndicat sont suspendues sine die. De même durant l’année 2014, des revendications avaient surgi du secteur automobile dans le syndicat correspondant. Ces éléments montrent que face au gouvernement, à sa rhétorique pseudo-anti-impérialiste, et la réalité de sa politique, la clé est l’indépendance de classe. Une indépendance de classe, qui se traduirait par une politique de défense réelle contre l’offensive impérialiste. Comme concluait le précédent article de CPS consacré au Venezuela :

« - Cela signifie tout d’abord l’indépendance de l’UNT, de ses sections, de ses fédérations et syndicats. La direction de l’UNT ne doit plus se soumettre aux intérêts du gouvernement et défendre les revendications des travailleurs ;

● Dans le cadre de la pénurie généralisée et du marché noir, les travailleurs, par le biais de leurs organisations, doivent prendre en main la question du contrôle ouvrier, du contrôle de l’approvisionnement, de la production qui doit être soumise à un plan permettant de satisfaire les immenses besoins de la population ; dans le cadre des problèmes liés à la monnaie et au marché noir, le monopole du commerce extérieur, le contrôle des changes, l’appel aux travailleurs des banques pour interdire la spéculation, la fuite des capitaux semble aussi nécessaire ;

● Contre les mesures de restriction de liberté : contre les mesures d’état d’urgence, la loi antiterroriste destinées à frapper les plus pauvres, dans leurs manifestations ; 

● Pour les étudiants, la question des bourses est cruciale ;

● Les salaires et leur défense par une échelle mobile est absolument nécessaire face aux prix réels ;

● La réforme agraire, l’organisation de l’agriculture de sorte à répondre aux besoins urgents de la population.

Toutes ces mesures évidemment nécessitent un gouvernement, un gouvernement ouvrier, dont la seule organisation qui puisse l’assurer semble être l’UNT, qui pourrait s’appuyer sur des comités, des comités d’usine, de quartiers, d’approvisionnement. Dans ce cadre, la lutte pour des États-Unis Socialistes d’Amérique latine est aussi indispensable, afin de permettre aux différents prolétariats de s’appuyer les uns sur les autres et d’organiser les échanges à l’échelle du continent afin, par exemple, de bénéficier notamment des produits agricoles importés depuis le Brésil ou l’Argentine, en échange des ressources pétrolières «.

Le 15 novembre 2017

 

 

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