Éditorial de « Combattre pour le socialisme » n° 59 (n° 141 a.s.), 20 janvier 2016 :

Hollande-Valls accélèrent la mise en place de l’État policier :

En finir avec le silence, la complicité des dirigeants des Confédérations ouvrières, de la FSU, de l’UNEF… !

 

*

Front unique des organisations ouvrières (partis et syndicats) pour :

                   - À bas l’état d’urgence !

                   - Retrait du projet de constitutionnalisation
                    de l’état d’urgence et de déchéance de nationalité !

                   - Retrait du projet de loi Police !

Qu’elles décident et organisent une manifestation centrale et nationale devant l’Assemblée nationale pour faire céder le Pouvoir !

 

Les attentats du 13 novembre : une opportunité
pour le gouvernement Hollande-Valls-Macron- Pinel-Taubira


Bush avait affirmé au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 contre les twin towers qu’ils constituaient une « opportunité ». Elle fut saisie avec la guerre impérialiste en Afghanistan, puis la deuxième « guerre du Golfe » en Irak, le « patriot act » aux États-Unis mêmes portant à un niveau inédit l’offensive contre les libertés ouvrières et démocratiques.

On peut dire de la même manière que les épouvantables attentats du 13 novembre (après ceux du 7 janvier) constituent pour le gouvernement en France également une « opportunité ».

Le journal Le Monde rapporte que dès l’annonce des attentats, Hollande a appelé Obama du Stade de France pour lui dire : « Il faut intensifier les frappes ». Ainsi, Hollande s’est saisi des attentats pour amplifier la guerre en Irak, en Syrie, menée au côté de l’armée US, guerre qui constitue le terreau sur lequel poussent les groupes djihadistes terroristes. Hollande, Valls le savent qui ne manquent pas une occasion d’annoncer qu’il y aura d’autres attentats, puisque c’est précisément leur guerre qui alimente le recrutement de ces groupes et leur action.

La première cible du gouvernement, à travers cette intervention impérialiste, ce sont les peuples de Syrie et d’Irak, écrasés sous les bombes qui ont déjà fait des milliers de victimes civiles. La seconde cible n’est autre que le prolétariat et la jeunesse de France. Tel est bien le véritable but de l’état d’urgence, bien plus que la traque des « djihadistes ».


L’état d’urgence contre le prolétariat...


La nécessité de l’état d’urgence contre le prolétariat est en réalité apparue comme telle au gouvernement à propos de la manifestation des travailleurs d’Air France, lors de la réunion du Comité d’entreprise qui avait pour objectif d’entériner le plan de milliers de licenciements.

À cette occasion, le prolétariat a rappelé à ceux qui en doutaient qu’il existait encore. Débordant le dispositif des appareils syndicaux de protection des patrons, les travailleurs ont ce jour-là effectivement cherché à affronter leurs ennemis de classe. En lui-même, l’affrontement a d’ailleurs été assez limité, bien loin d’atteindre l’intensité qui était monnaie courante en une autre période. Mais pour la classe bourgeoise, pour le gouvernement à sa solde, il était lourd de menaces.

Le gouvernement connaît le lourd agenda d’attaques anti-ouvrières qu’il a programmées. Il sait qu’il a tout à craindre de la multiplication à une autre échelle de ce qui s’est passé à Air France. La violence de la réaction de Valls (traitant les travailleurs de voyous), l’embarquement par les flics dès 6 heures du matin, l’inculpation de près de 20 salariés, la mise à pied de 15 d’entre eux avant toute espèce d’« enquête », qu’est-ce d’autre que l’état d’urgence avant l’état d’urgence ?

La suite l’a confirmé : après la promulgation de l’état d’urgence, on a assisté à la multiplication d’interdictions de manifestation, à l’arrestation et la mise en garde à vue de centaines de manifestants, y compris de militants syndicaux. Des centaines de perquisitions et d’assignations à résidence ont été prononcées. Elles ont touché y compris des militants qui se réclament de l’« écologie » – car il fallait que l’opération COP 21 ne soit pas troublée. Mais les principales victimes de ces mesures ont été les travailleurs immigrés, évidemment, sur la base de simples soupçons fondés sur le « comportement », les assignations à résidence étant parfois suivies du licenciement, puisque les impératifs de l’assignation à résidence étaient incompatibles avec le respect des horaires de travail.

L’état d’urgence a du reste bien d’autres cordes à son arc. Il permet par exemple la dissolution de toute association sur la simple accusation de porter « atteinte à l’ordre public » ou « aux intérêts fondamentaux de la nation ». Le droit pour une organisation de combattre par exemple contre les interventions impérialistes de la France se trouve à partir de là en question, puisque, chacun le sait, c’est toujours au nom des « intérêts fondamentaux de la nation » que se font ces interventions. Et le ministre de l’Intérieur a sollicité l’avis du Conseil d’État sur la possibilité de placer en détention toutes les personnes classées « fichier S », sachant que, de l’avis de Valls lui-même, sur 20 000 classées S, seulement 10 000 relèvent du soupçon de lien avec le terrorisme.

Depuis le coup d’État gaulliste de 1958, jamais une atteinte aussi brutale n’avait été portée dans ce pays contre les libertés démocratiques.


... prolongé de trois mois avec le soutien de la quasi-totalité des députés PS,
de la totalité des députés PCF…


L’Histoire retiendra donc comme une marque particulière d’infamie le fait que les députés PCF, l’immense majorité des députés PS aient mêlé leurs voix à celles des députés LR et FN pour prolonger de trois mois le dit état d’urgence (3 députés PS ont voté contre, du reste au nom du caractère suffisant de l’arsenal répressif existant !).

Signe des temps et de la putréfaction du PS et du PCF, le seul député ayant condamné dans cette affaire l’« union nationale » est Mamère, député qui, par son appartenance au groupe des écologistes, est étranger au mouvement ouvrier. L’Histoire retiendra aussi que c’est cette fois à l’unanimité ‑ puisque les 3 députés PS comptabilisés en « contre » ont déclaré s’être trompés (!!!) lors de l’émission de leur vote ‑ du groupe PS qu’a été adoptée la prolongation de l’intervention militaire en Irak et en Syrie, l’abstention du PCF valant « Pour » puisque le seul reproche que fait le PCF aux bombes françaises, c’est de ne pas disposer de la bénédiction de l’ONU !


... à la grande satisfaction de LR et du Front national


État d’urgence, redoublement des bombes en Irak et en Syrie : LR et FN ne cachent pas leur satisfaction. Ainsi Sarkozy le 19 novembre au Monde : « Nous avons assisté à un revirement inattendu, inédit et spectaculaire de la politique de sécurité de ce gouvernement, ainsi que de sa politique étrangère. Je le salue car c’est un début d’alignement sur ce que nous demandons depuis des mois ».

Mieux encore, Marine Le Pen : « On pourrait se féliciter du fait que Hollande reprenne les propositions du Front national. » 

Que ces propos de franche approbation soient suivis de quelques critiques ou surenchères (encore qu’il soit bien difficile ici de surenchérir !) ne change rien à ce fait : les mesures de Hollande, c’est le programme de LR et du FN. C’est le programme contre lequel Hollande avait été élu.


Une réforme constitutionnelle aux relents pétainistes


Si l’on voulait la preuve que l’état d’urgence ne vise pas le danger circonstanciel du terrorisme mais bien le prolétariat, elle est fournie par le fait que dès le 3 février sera soumise à discussion puis au Congrès une réforme constitutionnelle qui a, évidemment, vocation de durer.

Rappelons-le : la Constitution de la Ve République, constitution bonapartiste, conserve un caractère inachevé, « bâtard ». Certes, un certain nombre d’articles (16, 36, 49 ter) tendent à donner la prééminence à l’exécutif – l’article 16 permet même au président d’accaparer la totalité du pouvoir. Mais le Bonaparte ne peut, en temps ordinaire, se passer absolument de majorité parlementaire. Et, jusqu’à un certain point, l’appareil judiciaire contrôle et limite le champ d’action de l’appareil policier.

Toutes les réformes précédentes de la Constitution visaient à surmonter ce caractère « bâtard », sans le faire disparaître. Il faut noter à cet égard le rôle joué par la réforme Jospin faisant précéder les élections législatives de la présidentielle (et donc transformant la majorité de députés en « majorité présidentielle », et ceux-ci en députés godillots plus encore que précédemment).

La putréfaction du PS et du PCF les a fait passer progressivement de la dénonciation du « pouvoir personnel » et du « coup d’État permanent » en supporters ultras de la Constitution, force citations de de Gaulle à l’appui. Et aujourd’hui, c’est à nouveau un gouvernement vertébré par le PS qui prend en charge une réforme de la Constitution dans le sens du renforcement de son caractère bonapartiste.

Mais la réforme que veulent faire adopter Hollande-Valls a une tout autre ampleur que les précédentes, notamment à travers la « constitutionnalisation » de l’état d’urgence. Le Point indique : « Manuel Valls a confirmé la constitutionnalisation de l’état d’urgence. Il a indiqué que “la fin de l’État d’urgence devra être strictement proportionnée à la situation et à la menace” ».

La voie est ainsi ouverte à une durée indéfinie de l’état d’urgence, à commencer par son éventuelle prolongation au-delà des trois mois adoptés par l’Assemblée nationale. La motivation annoncée pour l’instauration de l’état d’urgence n’indique d’ailleurs pas « le terrorisme », mais il serait décidé « soit en cas de péril imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre public, soit en cas d’événements présentant, par leur nature et leur gravité, le caractère de calamité publique ».

De manière à peine masquée, c’est la lutte de classe du prolétariat qui est visée, par exemple en situation de grève générale ou de tout mouvement de classe de quelque importance.

Mais il est tout à fait possible que la réforme constitutionnelle ne s’arrête pas là. Sarkozy mène campagne pour la mise en rétention administrative des 20 000 personnes que les services de police ont classées dans le « fichier S », autrement dit la mise en rétention sans intervention de la justice. Non seulement le gouvernement ne s’y oppose pas, mais Cazeneuve n’a pas caché envisager avec faveur cette proposition sous réserve de l’accord du Conseil constitutionnel.

Par ailleurs, il est question d’une décision de « rétention de sûreté » pour les condamnés ayant purgé leur peine mais jugés dangereux. Cette dernière mesure serait décisive, permettant le maintien en détention d’une personne au-delà de la peine fixée par la justice. Ce qui veut dire en clair que, désormais, la durée de la peine est décidée non plus par le juge, mais par l’appareil policier, à l’image de ce qui se passe dans toutes les dictatures militaro-policières - et ce qui, par exemple, est appliqué à une échelle massive par l’État d’Israël à l’égard des détenus palestiniens -, et aussi aux États-Unis, dans le cadre du « patriot act ».

Enfin, sera comprise dans le projet de réforme constitutionnelle la déchéance de nationalité pour les binationaux y compris nés en France. En prévoyant, « pour un crime constituant une atteinte grave à la vie de la Nation », une sanction qui ne peut s’appliquer qu’aux binationaux et qui donc introduit une discrimination entre « citoyens », et sachant que l’immense majorité des binationaux Français sont d’origine maghrébine, le gouvernement Hollande-Valls-Taubira choisit de nager délibérément dans les eaux fangeuses du Front national, du racisme anti-maghrébin, recevant les applaudissements mérités des dirigeants du Front national. Ce dernier peut d’ailleurs y retrouver une filiation pétainiste qui est aussi la sienne.

Combattre pour le Socialisme n’est pas le seul à le dire. « Durant le dernier siècle et demi de notre histoire, un seul régime a sérieusement usé des retraits de nationalité : Vichy qui déchut de la nationalité française quantité de juifs, mais aussi de Gaulle et quelques autres. Le gouvernement veut d’ailleurs aller plus loin que Vichy qui, dans la loi du 23 juillet 1940 prévoyait de retirer la nationalité à des personnes naturalisées et non à celles nées françaises... La suite l’a confirmé jusqu’ici, de par le monde seules les dictatures ont fait de la déchéance de nationalité une arme... ». Voilà ce qu’écrit dans Le Monde du 18 janvier Dany Cohen, professeur des universités à Science Po.

Mieux que cela même, voyons ce qu’en disait au nom du groupe PS, le député Mennucci au nom du groupe PS lorsque le même projet était avancé par l’UMP en 2014 :

« Elle (cette proposition de loi) s’inscrit simplement dans un dispositif politique inspiré par votre penseur, M. Buisson – on a les philosophes qu’on mérite - qui consiste à prendre nos compatriotes qui ont des origines au Maghreb comme “têtes de Turcs”, si vous m’autorisez cette vieille expression française. Votre texte n’a pour but, comme en attestent d’ailleurs les propos approbateurs des députés du Front national en commission des lois, que de courir après le Front national.(…) (Il) n’a d’autre but que d’envoyer des signaux au Front national (…) de faire des clins d’œil, quasiment des œillades, au vieux chef et à ses deux héritières. (...) Nous le savons tous, et le rapporteur le premier, comme nous savons que le droit international auquel notre pays obéit interdit de fabriquer des apatrides.

(…) Par votre proposition de déchéance, vous ne poursuivez qu’un but : stigmatiser une partie de la population. »

Notons par ailleurs le rôle répugnant de Taubira – que d’aucuns se plaisent à présenter comme la « conscience » du gouvernement – qui, après avoir annoncé que la mesure ne figurerait pas dans le projet, s’est glorifiée de sa propre veulerie : « Le premier mot et le dernier mot appartient au président de la République », a-t-elle déclaré lors d’une conférence de presse, sous l’œil bienveillant de Valls.

En dehors même de la réforme constitutionnelle, le gouvernement prévoit une batterie de mesures législatives qui toutes visent à donner toute latitude à l’appareil policier : fouilles de véhicules et de bagages sans consentement des personnes, vérification d’identité sans avoir à fournir de justification, croisement des fichiers policiers et de celui de la Sécurité sociale - ce qui constitue aussi une attaque contre la Sécurité sociale -, présomption de légitime défense pour les policiers qui font usage de leurs armes, etc.

Il s’agit donc de faire un pas décisif dans le sens d’un État policier.

 


Adapter l’appareil de répression aux impératifs de la guerre de classe contre le prolétariat et la jeunesse


Nous l’avons indiqué dès l’introduction de cet article. La frénésie répressive du gouvernement a un but précis. Le gouvernement se prépare à la guerre de classe qu’il s’apprête à livrer au prolétariat et à la jeunesse. Sans doute, à cette étape, les réactions du prolétariat restent limitées et localisées. Mais rien ne garantit que cela puisse durer indéfiniment. Les hésitations mises par le gouvernement à engager franchement le fer contre la jeunesse – sans sous-estimer pour autant les mesures prises – en témoignent. Il faudrait supprimer l’accès à l’université à tous les bacheliers, instaurer la sélection, multiplier par dix les droits d’inscription, remplacer le système des bourses par un système de prêts bancaires et permettre ainsi aux grandes banques de saigner les familles dont les enfants vont à l’université. Mais le gouvernement hésite. La crainte de la jeunesse demeure. Et c’est ainsi que même la suppression de l’APL est encore repoussée. L’adaptation de l’appareil de répression n’est donc pas un luxe.

Car le gouvernement entend bien ne pas chômer. Hollande lors de ses vœux n’a livré qu’une partie du programme : développement massif de l’apprentissage, donc d’une main-d’œuvre juvénile surexploitée et liquidation concomitante de l’enseignement technique et professionnel public, « formation » de chômeurs, c’est-à-dire remise en cause des droits en matière d’indemnité chômage et financement par le chômeur lui-même de son « adaptabilité » dans le cadre du CIF (Compte individuel de formation), lequel est partie prenante du CPA (Compte personnel d’activité).

Le journal Les Échos rend compte de manière plus complète de l’agenda gouvernemental qu’il a décliné en plusieurs points :

- « former les chômeurs » (voir ci dessus) ;

- « redresser les comptes de l’UNEDIC » (et en particulier instaurer la dégressivité des droits) ;

- « favoriser les accords d’entreprise » (nous renvoyons le lecteur au CPS précédent, en particulier à ce qui est écrit sur le rapport Combrexelle) ;

- « répondre au défi numérique » (le rapport Mettling explique comment les nouvelles formes de travail sur l’outil numérique à domicile permettent d’effacer les limitations légales du temps de travail) ;

- « fluidifier le passage d’indépendant à salarié » (en réalité favoriser le mouvement inverse : le salarié n’est plus juridiquement tel mais « indépendant » qui « contracte » avec son patron moyennant quoi celui-ci n’a plus à prendre en charge les cotisations sociales, ni à licencier avec les indemnités afférentes) ;

- « assouplir les 35 heures » (par accord majoritaire, la limitation à 48 heures de l’horaire hebdomadaire pourrait sauter; de même le niveau de rémunération des heures supplémentaires pourrait être revu à la baisse) ;

- « réécrire le Code du travail » dans les deux ans, c’est-à-dire le réduire à un « un ordre public social » minimal, tout le reste relevant des accords d’entreprise.

La liste n’est pas limitative. Il faudrait y ajouter les mesures particulières à telle ou telle corporation : par exemple l’augmentation du temps de travail dans l’Hôpital public, les contre- réformes dans l’enseignement, etc.

Il s’agit d’une avalanche contre le prolétariat. Et le capital financier, auquel le gouvernement est entièrement dévoué, exige que cela aille vite.


Renforcement de l’État policier et association des appareils syndicaux
aux contre-réformes via le « dialogue social » : deux mâchoires pour broyer les acquis ouvriers


La marche à l’État policier n’est nullement contradictoire avec la continuation, voire le renforcement du « dialogue social » avec les appareils syndicaux. A cet égard, recevant les appareils syndicaux au lendemain de la promulgation de l’État d’urgence, Valls a été on ne peut plus explicite. D’ailleurs, la concertation sur la mise en œuvre du CPA (Compte personnel d’activité) bat son plein. Le CPA prétend donner des « droits nouveaux » « attachés à la personne » (Compte individuel formation, Compte épargne temps, Compte pénibilité). Ces prétendus droits sont en réalité dressés contre les acquis collectifs du prolétariat qu’ils visent à pulvériser en matière de temps de travail, de retraite, de formation tels qu’ils sont contenus dans la loi ou les conventions collectives.

Or les directions syndicales – CGT en tête – se sont faites les promotrices les plus acharnées de ces prétendus droits dans le cadre de ce qu’elles appellent « la sécurité sociale professionnelle ».

Il n’en va pas autrement dans la Fonction publique avec la mise en oeuvre de l’accord PPCR : destruction de toutes les grilles salariales actuelles, instauration de parcours professionnels au mérite par la suppression des réductions de mois d’ancienneté accordés systématiquement dans certains secteurs de la Fonction publique et leur remplacement par un instrument visant à prendre en compte la « valeur professionnelle » dans l’avancement d’échelon. Voilà ce qui se discute dans les groupes de travail mis en place en décembre 2015 et auxquels participent toutes les directions syndicales, y compris celles qui n’ont pas signé l’accord sous la contrainte de leur propre base.


Une rage au service d’un capitalisme français dont le déclin s’accélère


En effet, la rage avec laquelle le gouvernement Hollande-Valls-Macron-Pinel-Taubira s’en prend au prolétariat et, pour se faire, aux libertés démocratiques, a une cause précise : la tentative à beaucoup d’égards désespérée de combattre la tendance accélérée au déclin du capitalisme français à l’échelle mondiale, dans une situation de concurrence exacerbée par la crise, comme au déclin de la place de l’impérialisme français.

C’est la lutte contre cette tendance qui détermine en particulier la politique guerrière du gouvernement : Mali, RCA, Irak, Syrie. Le budget des OPEX (opérations extérieures) explose. Et dans ces interventions, la seule cohérence, le seul fil à plomb est le suivant : comment se frayer une petite place à côté (et en concurrence) de l’impérialisme US, mais aussi des autres impérialismes d’Europe ? Comment lutter en Afrique contre la puissance montante de la Chine, etc ? Cela vaut bien des contorsions. Hier, Hollande et Fabius reprochaient à Obama sa pusillanimité par rapport à Bachar el-Assad et de ne pas agir assez fortement pour faire tomber le régime. Aujourd’hui, ils proposent contre EI une « grande coalition » qui engloberait les Russes et Bachar lui-même.

Aujourd’hui encore, alors que l’Arabie saoudite tente de prendre son autonomie par rapport à l’impérialisme US (son concurrent sur le marché des hydrocarbures), le gouvernement Hollande fait assaut de courbettes devant ce régime sanguinaire, celui des exécutions massives, celui qui intervient au Yémen, rasant des villages entiers pour y rétablir un régime à sa botte.

Certes, le bénéfice immédiat de cette politique est engrangé par l’industrie militaire française sous forme de juteux contrats de vente d’armes. Mais l’activisme guerrier, la relative prospérité de l’industrie militaire française est un cache-misère. Car ce qui domine le tableau économique, c’est la marginalisation toujours plus grande du capitalisme français.

Le Monde du 26 décembre en dresse un tableau saisissant :

« Trois départs en un an ! L’année 2015 restera dans les annales comme celle où trois groupes du CAC 40 – Lafarge, Alstom, Alcatel-Lucent – seront passés sous contrôle étranger. Une première dans l’histoire du capitalisme français. (...) Pour beaucoup, ces opérations sont surtout révélatrices des faiblesses de l’industrie bleu-blanc-rouge (...) Longtemps, les grands groupes qui assurent l’armature de l’économie nationale ont été des conquérants plus que des cibles. Ils se muaient en multinationales à coup de prises de guerre parfois spectaculaires... En sens inverse, les cessions de grandes entreprises à des investisseurs étrangers étaient vécues comme des traumatismes nationaux, à l’image du rachat de Pechiney par le Canadien Alcan, puis de l’offre publique d’achat (OPA) hostile de Mittal sur Arcelor en 2006 (...)

(...) En montant investi, la situation s’est inversée. En deux ans, depuis le début 2014, les entreprises étrangères ont consacré 145 milliards d’euros à leurs emplettes en France (...) Les sociétés tricolores n’ont dépensé, dans le même temps, que 88 milliards d’euros en acquisition hors des frontières. Contrairement à ce qui prévalait jusqu’à 2013, la France est donc devenue avant tout une cible. »

L’article tend certes à enjoliver le passé. Car déjà avant 2013, dans les secteurs-clés, ceux de la production industrielle, la situation s’était considérablement dégradée. Mais il met en évidence l’accélération considérable de la dégradation durant les deux années qui viennent de s’écouler. Le dernier chiffre est particulièrement parlant. Si on se souvient que parmi les 5 traits caractéristiques de l’impérialisme défini par Lénine figure la prédominance de l’exportation des capitaux sur l’exportation des marchandises, on constate à quel point l’impérialisme français est devenu un impérialisme de troisième ordre.

L’inversion de cette tendance – à supposer qu’elle soit possible - supposerait un bouleversement complet du rapport entre les classes : la destruction du Code du travail et des conventions collectives, la liquidation totale du régime des retraites par répartition au profit des fonds de pension, la destruction complète de la Sécurité sociale, la liquidation du statut de la Fonction publique.

Comment un tel programme pourrait-il être réalisé sans s’en prendre violemment aux libertés démocratiques et ouvrières, et en même temps sans associer plus étroitement encore les directions syndicales aux plans du Capital ?


Élections régionales : une Bérézina pour le PS et le PCF


Mélangeant le vrai et le faux, Le Monde du 25 décembre écrit : « Le chef de l’État a choisi, conformément à sa méthode traditionnelle et par pure tactique, de s’aventurer plus loin qu’il ne l’avait jamais fait, vers la droite. Comme s’il avait choisi de perdre le peu d’âme socialiste qui lui restait pour conserver un – mince – espoir de gagner la présidentielle. » Pour ce qui est de « s’aventurer plus loin qu’il ne l’avait jamais fait, vers la droite », sans aucun doute. Pour ce qui est de l’électoralisme de la démarche, les élections récentes montrent à quel point une telle interprétation est stupide.

Le premier tour des régionales a eu lieu un peu plus de quinze jours après le discours de Hollande devant le Congrès réuni, discours acclamé par l’ensemble des députés et sénateurs réunis. Une salve de sondages annonçant la popularité retrouvée de Hollande a bien sûr suivi.

Les élections régionales ont livré un autre verdict :


 

Vote pour les partis d’origine ouvrière (aux régionales, listes dont la tête de liste est membre d’un parti d’origine ouvrière) en nombre de votants et % des inscrits :

 

Régionales 2010

1er tour :

listes conduites par PS PCF

 

2e tour

Présidentielle

1er tour :

candidats PS, FG, NPA, LO

 

2e tour

Hollande

Régionales 2015

1er tour

 

2e tour

7 453 000
17 %

10 450 670
24 %

14 871 235
32,1 %

18 000 668
39,1 %

6 297 326
13,9 %

7 336 676
16,2 %

 


Ces premiers chiffres l’indiquent sans ambiguïté : il s’agit d’une baisse sévère du vote « ouvrier » par rapport aux élections de même nature (en 2010), et d’un effondrement par rapport à la présidentielle. La raison en est évidente : l’abstention ouvrière et populaire.


Vote pour les partis bourgeois en nombre de votants et % des inscrits (hors vote EELV ; le vote EELV est un vote pour un parti bourgeois, mais on peut considérer que ce vote est largement « volé » aux partis d’origine ouvrière, en particulier au PS, du fait même de la politique des dirigeants du PS) :

 

Régionales 2010

1er tour

 

 

2e tour

Présidentielle

 

1er tour

 

 

2e tour

Sarkozy

Régionales 2015

1er tour

 

 

2e tour

Tous partis bourgeois

8 668 840
19,9 %

9 737 556
22,4 %

20 183 629
43,85 %

16 860 685
36,6 %

13 564 981
29,95 %

17 084 477
37,7 %

Dont UMP LR et alliés

6 271 771
14,4 %

7 794 249
18 %

(UMP+MODEM)
13 028 751
28,3 %

 

7 157 971
15,8 %

10 127 619
22,36 %

Dont FN et extr.-droite

2 397 069
5,5 %

1 943 307
4,5 %

6 421 426
13,95 %

 

6 052 975
13,37 %

6 820 477
15,06 %

 


La première constatation est que le rapport vote pour les partis ouvriers / vote pour les partis bourgeois est écrasant en faveur de ces derniers. La seconde, c’est que la progression de l’UMP/LR par rapport à 2010 est très limitée. Elle n’est plus nette au deuxième tour que du fait du retrait – inédit – des listes conduites par le PS dans les deux plus grandes régions du pays (hors Ile‑de‑France) et de l’appel à voter LR par ces mêmes dirigeants du PS. Mais le vote LR au deuxième tour des régionales est très en deçà du vote Sarkozy au deuxième tour de l’élection présidentielle.

Le fait marquant, incontestable du point de vue des partis bourgeois, est la progression de grande ampleur du vote FN. Le FN multiplie par 3,5 le nombre de ses votants par rapport à 2010. Et il rassemble au second tour des régionales plus de voix que Marine Le Pen au premier tour des présidentielles, alors qu’il s’agit d’élections qui, dans le cadre de la Ve  République, n’ont absolument pas le même enjeu.

La question de savoir de quel électorat vient une telle progression est évidemment posée. L’existence d’un électorat petit-bourgeois, de cette petite bourgeoisie écrasée par la crise (paysans, petits commerçants, artisans, patrons de PME), et à laquelle, politiquement, les dirigeants « officiels » du mouvement ouvrier n’offrent aucune issue, ne fait aucun doute. Le basculement de l’attitude de l’Église par rapport au FN (Marion Maréchal-Le Pen a été invitée ès qualité par l’évêque de Toulon lors d’un de ses colloques) doit être noté. Et n’oublions pas le vote très large pour le FN dans l’appareil de répression : gendarmes, policiers, militaires. Mais existe- t-il un vote ouvrier significatif pour le FN ? Pour répondre à cette question, il ne faut pas oublier qu’il y a aujourd’hui 6 millions de chômeurs dans ce pays, chômeurs auxquels les dirigeants ouvriers n’offrent pas davantage d’issue, en particulier les dirigeants syndicaux tout occupés au « dialogue social » sur les contre-réformes du gouvernement, et dans les entreprises à la négociation des « plans sociaux », c’est-à-dire des plans de licenciement.

L’analyse des résultats dans les communes et départements ouvriers montre une progression partout du FN, même si cette progression est très inégale. Elle est très forte dans le Nord, Pas-de-Calais, dans l’Est, y compris dans ce qui était des bastions du PS ou du PCF. A Calais (municipalité PCF il n’y a pas si longtemps), le FN fait au premier tour 24 % des inscrits, 49 % des votants ; à Lens, ancien bastion du PS, 20 % des inscrits, 44 % des votants ; à Liévin, 48 % des votants, plus de 23 % des inscrits. Dans le même temps, par rapport à 2010, et plus encore par rapport à 2012, le vote « ouvrier » s’effondre. Ailleurs, le mouvement peut être plus limité. Dans la banlieue lyonnaise, le vote FN double presque par rapport à 2010 à Vaulx-en-Velin, mais atteint à peine 6,5 % des inscrits. Il double à Vénissieux, commune d’implantation historique du PCF, pour atteindre 8,5 %. En Seine-Saint-Denis, le FN gagne près de 23 000 voix par rapport à 2010, avec 7,1 % des inscrits.

Mais dans tous les cas, le fait dominant est l’abstention massive. Cela ne signifie donc pas le transfert massif et direct du vote PS-PCF pour le vote FN. Mais cela signifie qu’une partie, certes minoritaire, du prolétariat a voté FN. La responsabilité de cette situation appartient entièrement, répétons-le, au PS, au PCF, aux dirigeants des organisations syndicales. Et c’est pourquoi le « combat contre le FN » agité à tout bout de champ dans les sommets des organisations ouvrières suppose en premier lieu le combat acharné contre la politique de ces mêmes sommets, politique de collaboration et de soutien aux attaques anti-ouvrières du gouvernement qui précipitent une part toujours croissante du prolétariat dans la déchéance et la misère.


Hollande, Valls, Le Guen, Cambadélis ont pris une violente offensive
pour liquider le PS comme parti ouvrier‑bourgeois


Les défaites électorales successives du PS, qui ont pour effet d’anéantir les conditions d’existence de centaines d’élus locaux récemment battus qui constituent la chair de l’appareil, sont évidemment le résultat de la politique violemment anti-ouvrière du gouvernement dirigé par Hollande-Valls. Mais il faut ajouter : ces défaites font partie d’un plan parfaitement conscient de liquidation du PS de la part de Hollande, Valls, Cambadélis et autre Le Guen. C’est avant même les attentats du 13 novembre que Valls avait annoncé que le PS devait se retirer au profit de la liste LR là où la liste conduite par le PS arriverait en troisième position. Cela signifiait qu’ordre était donné aux candidats PS de se faire hara-kiri, outre le fait que c’était avant même le premier tour un coup de poignard à ces candidats. Cet appel au retrait était lancé au nom de « la lutte contre le FN » au moment où, ignominieusement, le gouvernement et Valls lui-même reprenaient son programme !

Mais pourquoi donc cet acharnement à vouloir détruire le PS ? Il y a là un paradoxe incompréhensible pour tous ceux – et ils sont nombreux dans ce qu’on appelle « l’extrême-gauche » – qui pensent selon la logique formelle et sont incapables de penser dialectiquement. Pour ceux-là, le PS est un parti bourgeois puisqu’il a une politique bourgeoise. Et en effet, il n’y a pas le moindre doute que la politique du PS soit 100 % bourgeoise, et cela, non depuis hier ou avant-hier, mais depuis son ralliement à l’Union sacrée il y a un peu plus d’un siècle ! En cela il ne diffère d’ailleurs pas du PCF dont la politique n’est pas moins bourgeoise. Et pourtant, ce vieux parti pourri, corrompu jusqu’à la moelle, la bourgeoisie n’a de cesse de le voir disparaître ! Et il y a à cela une bonne raison. C’est encore de ce parti principalement (aujourd’hui bien plus secondairement du PCF) que les masses cherchent à se saisir lorsqu’il s’agit de chasser les partis bourgeois, comme elles l’ont fait en 2012. Liquider ce parti, le transformer en une sorte de parti démocrate à l’américaine, ce serait créer une situation où le prolétariat ne disposerait plus d’aucun instrument pour affirmer sa candidature au pouvoir en l’absence de Parti révolutionnaire. Car le PS, 100 % bourgeois par sa politique, est historiquement un parti qui a été construit par la classe ouvrière, occupant la place qu’occupait la SFIO. Ces racines historiques ne sont absolument pas secondaires. Pas plus que n’est secondaire la dénomination de ce parti. On sait que les liquidateurs du PS – dont beaucoup sont à la tête du PS lui-même – ne cessent de réclamer la disparition de la dénomination « socialiste » pour le qualifier.

Les liquidateurs ne manquent pas de se saisir des défaites –dont ils portent eux-mêmes l’entière responsabilité – pour accentuer leur offensive. Ainsi Valls organise la défaite du PS puis argue de cette défaite pour expliquer que le PS est « dépassé » qu’il y a nécessité d’une « autre formation politique », etc. Son lieutenant Le Guen explique : « Il faut que le Parti socialiste puisse éventuellement se dépasser, ça veut dire qu’il faut rassembler plus largement, qu’il faut intégrer », et Souchon, l’ancien président PS de la région Auvergne de surenchérir : « Il faut créer un grand parti social-libéral à vision plus centriste, fruit des fractures de la gauche et de la droite ». (La Montagne, 16 décembre)

Et c’est pourquoi, sans délai, à peine avait-il assassiné la liste du PS dans la région Nord, Hollande allait en grandes pompes introniser Bertrand sous prétexte d’hommage à la fraternisation des soldats français et allemands à Noël 1914 (que les Hollande et Bertrand de l’époque vouaient au poteau d’exécution !).

Et c’est pourquoi Cambadélis, actuel premier secrétaire du PS, en appelle à la constitution d’une « alliance populaire » en lieu et place du PS : l’Alliance populaire était le nom pris par le regroupement des franquistes en Espagne après la mort de Franco. Tout un programme....


Résistances dans le PS


S’agissant du retrait des listes conduites par le PS, si Valls-Cambadélis ont fait capituler sans trop de difficultés les têtes de liste dans le Nord et en Provence-Côte d’Azur, c’est un fait notable que Masseret, en Alsace-Lorraine, a refusé de se plier malgré une campagne acharnée : démarchage individuel de tous les candidats pour qu’ils annoncent leur retrait, campagne haineuse sous la forme : « Masseret roule pour Philippot » (le candidat FN), etc. Dans cette campagne, la direction du PS a trouvé, comme de juste, une aide précieuse du PCF qui n’a pas été moins acharné contre Masseret. C’est un fait non moins notable que malgré la campagne de l’appareil du PS pour le vote Richert (candidat LR) contre la liste Masseret, celui-ci a recueilli plus de voix au second tour qu’au premier, ce qui constitue un élément probant sur la position réelle de l’électorat PS-PCF quant au « Front Républicain ».

Masseret a exprimé les résistances dans le PS à sa liquidation comme parti. Ces résistances ont trouvé à nouveau à s’exprimer sur la réforme constitutionnelle. La reprise par Hollande-Valls du programme historique du FN sur la déchéance de nationalité suscite une levée de boucliers. Nombre de dirigeants du PS, et pas des moindres, ont commencé à exprimer leur refus sur cette question : Germain, Aubry, Hidalgo, Ayrault lui-même et des dizaines de députés du PS ont exprimé leur désaccord. Au point que Valls a cru bon de préciser qu’il n’y avait pas de filiation entre l’amendement constitutionnel et la politique du gouvernement de Vichy. S’il le dit...

En annonçant qu’il maintenait la déchéance de nationalité pour les binationaux y compris ceux qui sont nés Français, Hollande a indiqué que pour mener à bien sa politique ultra-réactionnaire, il entendait passer sur le corps du PS. Lequel PS réunissait son bureau national le 4 janvier. Le Monde du 6 janvier en rend compte ainsi :

« Un bureau national du PS s’est tenu lundi 4 janvier, qui témoigne du climat de gêne qui règne parmi les socialistes... Une ambiance très embarrassée devant la situation créée par le chef de l’État. Pendant près de trois heures, la majorité des interventions – une trentaine environ – ont toutes peu ou prou critiqué la position présidentielle. Et l’idée d’instaurer une déchéance de nationalité pour les Français binationaux a fait la quasi-unanimité contre elle.... Mais aucune porte de sortie n’a non plus été trouvée pour l’instant, le PS renvoyant au 18 janvier l’énoncé de sa position officielle. »

Traduisons : Cambadélis a été dans l’incapacité de discipliner l’appareil du PS derrière Hollande. Il a choisi de louvoyer, de se donner 15 jours pour faire taire les récalcitrants, ou de prendre une décision dans leur dos. Mais la question demeure et comme le conclut le même journal : « Pour être adopté, le projet de loi de révision constitutionnelle nécessitera le vote des trois cinquièmes des parlementaires – députés et sénateurs. ».

 


La contradiction entre le gouvernement Hollande-Valls-Macron-Pinel-Taubira
et l’existence de la majorité PS-PCF à l’Assemblée nationale demeure


À vrai dire, il est une façon de faire adopter ladite révision, c’est de s’appuyer ouvertement contre une large partie des députés PS-PCF sur le vote des groupes LR à l’Assemblée et au Sénat, flanqués des députés et sénateurs FN. En persistant, Hollande et Valls indiquent qu’ils sont prêts à le faire. Ils indiquent par là, de manière pratique, la contradiction entre le vote de 2012 élisant une majorité de députés du PS et du PCF et leur gouvernement et sa politique.

On ne peut certes faire aucun pronostic. Il est tout à fait possible, pour ne pas dire probable, qu’au bout du compte, la majorité des députés PS capitulent sur la réforme constitutionnelle comme ils ont capitulé sur le pacte de responsabilité, la loi Macron, les interventions impérialistes, l’état d’urgence lui-même. Nous n’oublions pas qu’il y a un mois et demi ils ovationnaient debout Hollande annonçant le redoublement des frappes au Moyen-Orient et l’état d’urgence. Il ne s’agit pas de développer la moindre illusion sur ce que sont les députés PS-PCF.

Mais l’issue dépend en réalité d’un facteur essentiel : le surgissement du mouvement des travailleurs et de la jeunesse pour le retrait de la réforme constitutionnelle et de la loi tendant à la constitution d’un État policier, pour la levée immédiate de l’état d’urgence. C’est là ce qui détermine la possibilité que la majorité PS-PCF rejette l’une et l’autre. Or l’organisation d’un tel surgissement pose en premier lieu la question de la place des organisations syndicales.


Les directions syndicales et l’état d’urgence


L’étude des communiqués des directions syndicales au lendemain du 13 novembre puis du vote de l’Assemblée nationale du 19 novembre en atteste de manière indiscutable : les appareils syndicaux CGT, FO, FSU ont immédiatement accordé leur soutien à l’état d’urgence. Cela signifie que les appareils syndicaux ont immédiatement soutenu la remise en cause la plus brutale des moyens d’action les plus traditionnels de l’organisation syndicale elle-même, en particulier le droit de manifester (nous renvoyons le lecteur à la déclaration de notre Groupe en date du 20 novembre 2015, voir page 11 et consultable sur notre site, où sont citées les déclarations des différents appareils syndicaux). Mais après le soutien grossier, ouvert, assorti de menaces contre les travailleurs qui ne se plieraient pas – à la RATP, un délégué qui refusait l’annulation du mot d’ordre de grève a été relevé de toutes ses responsabilités syndicales ! -, vint le moment où la même politique doit être servie sous un emballage plus présentable eu égard aux réactions dans les organisations. C’est par exemple la fonction de l’« Appel des 84 organisations » paru le 26 novembre sous le titre : « Nous ne céderons pas ». Cet appel est signé par la CGT, la FSU, l’UNEF mais aussi la LDH, la Libre pensée, etc.

Notons au passage que FO n’est pas signataire. FO n’a pas de position sur la question. FO, comme chacun sait, « ne fait pas de politique ». Le gouvernement interdit les manifestations, y compris syndicales, mais FO, « apolitique », n’est pas concerné. Au-delà du caractère grotesque, on voit ce qu’est réellement l’« apolitisme » de FO : le soutien ouvert à une « politique » bien précise : celle du gouvernement !

Mais revenons à l’appel des 84. A qui au juste, lesdites organisations promettent-elles de « ne pas céder » ? Au moment où le gouvernement instaure l’État policier ledit appel commence par rendre hommage aux forces de police : « Nous ne sommes pas naïfs : nous savons que ces actes de terrorisme appellent des réponses à la mesure du danger qu’ils représentent. Comme nous savons que le rôle des forces de l’ordre et de la justice est essentiel pour protéger nos libertés. Mais cela ne doit pas nous empêcher de réfléchir aux réponses que notre société doit apporter à ces actes et à celles déjà mises en œuvre. » Dès les premières lignes, tout est dit et les mesures du gouvernement justifiées.

Allons plus loin : « Il nous paraît essentiel de rappeler que rien ne doit nous faire sortir de l’État de droit et nous priver de nos libertés. L’état d’urgence ne peut devenir un état permanent et les conditions de sa mise en œuvre ne sauraient entraver la démocratie sociale, l’exercice de la citoyenneté et le débat public. »

Mais qui donc a dit que « l’état d’urgence devait devenir permanent » ? L’état d’urgence a été voté pour trois mois. Dire qu’« il ne peut devenir un état permanent », c’est donner son aval au fait qu’il est « provisoirement » voté pour trois mois. Ce que confirme la suite, puisqu’on demande que « les conditions de sa mise en œuvre » – on tient donc acquis qu’il est mis en œuvre - « ne sauraient entraver la démocratie sociale ». On sait ce qui est appelé « démocratie sociale ». C’est un autre nom pour « dialogue social », c’est-à-dire la collaboration des appareils syndicaux aux plans du patronat et du gouvernement. Mais, comme on le verra, si l’état d’urgence est contradictoire à l’action indépendante du prolétariat en défense de ses intérêts de classe, il n’est nullement contradictoire avec la pérennité du « dialogue social ». Il faut toute la rouerie et en même temps la veulerie des rédacteurs d’Informations ouvrières (hebdomadaire du POI) pour affecter de voir dans cet appel une prise de position contre l’état d’urgence. D’ailleurs, il est pour ainsi dire « complété » par l’exigence d’un « observatoire » sur l’état d’urgence, en clair de l’association des directions syndicales à sa mise en œuvre. C’est ce qu’on peut par exemple lire dans l’Université syndicaliste du 19 décembre, le journal du SNES-FSU : « Le SNES-FSU revendique un véritable contrôle démocratique sous le contrôle de la Justice et la mise en place d’un observatoire de l’état d’urgence ». D’ailleurs, toutes les directions syndicales participent au « Comité de suivi » de l’état d’urgence mis en place par le gouvernement.

Comme souvent, ce qui importe dans un communiqué, c’est ce qui n’y figure pas. La ligne jaune que ne franchissent pas les 84 organisations, celle qui sépare la soumission au gouvernement du combat contre lui, c’est l’appel à la levée immédiate de l’état d’urgence.


L’Appel des 333


Ce mot d’ordre de « levée immédiate de l’état d’urgence », on le retrouve incontestablement dans l’Appel des 333. Celui-ci, après avoir décrit correctement ce que représente l’état d’urgence contre les libertés démocratiques, conclut : « En conséquence, nous, signataires de cet appel, en appelons à tous nos concitoyens pour exiger, au nom de la liberté, de la démocratie, de la République, la levée immédiate de l’état d’urgence. » Il est signé d’un panel de « personnalités » qui vont de Noël Mamère à Pouria Amishrahi (député PS), en passant par Besancenot, Gluckstein (dirigeant du POID), Jean-Jacques Marie (historien et membre du même parti), etc.

Mais au nom de quoi doit-on combattre pour la levée de l’état d’urgence ? De la « République » ?

Mais c’est bien la « République » (la IVe, en l’occurrence) qui a créé en 1955 l’état d’urgence. C’est du reste au nom de la « République » que les militants et combattants algériens étaient jetés en prison, torturés, etc. Oui, au nom de la République bourgeoise et coloniale.

Mais il y a plus : de qui dépend la possibilité effective d’un combat pour la « levée de l’état d’urgence » ? De l’exigence de « tous nos concitoyens », toutes classes confondues ? Ou de la prise de position des organisations ouvrières ouvrant la voie à l’organisation du combat ? Poser la question, c’est y répondre. Or ce qui caractérise l’Appel des 333, c’est justement qu’il évacue totalement la responsabilité de ceux qui ont les clés de la bataille, à savoir les dirigeants des organisations syndicales. Ce n’est pas un hasard, parmi les signataires figurent quelques militants et responsables syndicaux qui dans leur propre organisation ne lèvent pas le petit doigt pour la prise de position de leur organisation. Il n’y a nulle exagération à dire que cet appel en réalité couvre la responsabilité centrale des directions syndicales, la responsabilité aussi du PS et du PCF.


Réactions dans les organisations et réajustement de la position de la direction de la CGT


Mais au fil des jours et des semaines, des réactions ne tardèrent pas à se manifester dans les organisations syndicales. Les raisons ont été évoquées plus haut.

L’état d’urgence ne remet nullement en cause la place des appareils dans le « dialogue social » : c’est du reste la première garantie qu’a donnée Valls aux bureaucrates syndicaux qu’il a reçus au lendemain du 13 novembre. Et il faut le noter, les appareils syndicaux continuent plus que jamais à être associés à l’agenda des contre-réformes (voir plus haut). Valls les recevra notamment dans ce but le 11 janvier.

En revanche, l’état d’urgence remet immédiatement en cause les possibilités de l’action syndicale, et par là l’existence des organisations. En témoignent par exemple les menaces adressées par les recteurs aux responsables du SNES de Grenoble invités à filer doux dans la mise en œuvre de la réforme des collèges. En témoigne aussi, d’une autre manière, la décision de la direction de Smart piétinant même la loi de l’« accord majoritaire » pour imposer aux ouvriers l’augmentation du temps de travail à 37 heures malgré l’opposition formelle de la CGT et de la CFDT majoritaires. Si ces décisions ne procèdent pas directement de la mise en œuvre de l’état d’urgence, elles procèdent incontestablement du rapport de forces entre les classes après le 13 novembre, de la soumission des appareils syndicaux nationaux au gouvernement qui fait que gouvernement et patronat se sentent autorisés à tout.

C’est dans une situation où l’existence des syndicats est lourdement menacée qu’ont été exprimées, contre la position des appareils centraux, des réactions pour la levée immédiate de l’état d’urgence. C’est le cas de nombreuses prises de position dans la CGT. C’est le cas de syndicats nationaux dans la FSU (SNAC, SNESup) et aussi de sections départementales (Rhône, Puy-de-Dôme).

Du coup, les mêmes organisations devaient sortir un second texte le 17 décembre dans lequel on trouvait, même perdue au milieu de mille considérations, et juste après la demande aux « pouvoirs publics » de... contrôler l’état d’urgence, la demande de sa levée ! C’était déjà trop pour la FSU qui se retirait.

Enfin, la direction de la CGT (associée aux mêmes organisations que les signataires de « Nous ne céderons pas » moins la FSU donc !) appelait à signer une pétition dont le contenu est le suivant :

« Pour nous, c’est définitivement non !

Non au projet de déchéance de la nationalité, non à une démocratie sous état d’urgence, non à une réforme constitutionnelle imposée sans débat, en exploitant l’effroi légitime suscité par les attentats.

Nous n’acceptons pas la gouvernance de la peur, celle qui n’offre aucune sécurité mais qui assurément permet de violer nos principes les plus essentiels.

Notre rejet est absolu. Nous appelons tous ceux et celles qui partagent une autre idée de la France à le manifester. »

Notons que le texte tourne autour des mots d’ordre : « levée immédiate de l’État d’urgence ! Retrait du projet de réforme constitutionnelle ! » sans jamais les formuler, ce qui ne peut être un hasard.

Un communiqué de la CGT déclare finalement à propos de la réforme constitutionnelle : « ce texte doit être combattu pour son inutilité face au risque terroriste et il doit l’être vigoureusement parce qu’il met en péril la Démocratie, les libertés individuelles et collectives. »

Admettons même que cette déclaration équivaille à un appel au retrait du projet gouvernemental. Il n’en reste pas moins une question essentielle : la réforme constitutionnelle est soumise à la discussion parlementaire à partir du 3 février. Cela réclame non seulement désormais la plus grande clarté sur les mots d’ordre, mais aussi l’appel au combat effectif pour faire reculer le gouvernement.

 


Pour une manifestation centrale à l’Assemblée nationale
à l’appel des organisations ouvrières (partis et syndicats), sur les mots d’ordre :
Levée immédiate de l’état d’urgence !
Députés PS‑PCF : votez contre la réforme constitutionnelle !


Chacun le comprend : la possibilité que les « désaccords » exprimés par nombre de députés PS se transforment en vote « Non » à l’Assemblée nationale dépend totalement de la mobilisation effective des travailleurs et des jeunes. Comment ? C’est au moment où l’Assemblée nationale sera saisie (à partir du 3 février selon le calendrier annoncé) que les organisations du mouvement ouvrier, en premier lieu les organisations syndicales CGT, FO, FSU, UNEF mais aussi les partis PS, PCF, PG, voire NPA et LO, doivent appeler à manifester en masse sur cet objectif.

Que l’Assemblée nationale rejette l’amendement constitutionnel et la loi tendant à instaurer l’état policier constituerait une modification radicale de la situation politique. Les conditions seraient données pour stopper l’ensemble de l’offensive gouvernementale sur tous les terrains : « réforme » du Code du travail, offensive contre les droits des chômeurs, contre-réforme du collège, surexploitation de la jeunesse via l’apprentissage, etc. La question d’en finir avec le gouvernement Hollande-Valls-Macron-Pinel-Taubira se trouverait immédiatement posée, également celle d’un gouvernement sans représentant des partis bourgeois responsable devant la seule majorité PS- PCF dont les travailleurs exigeraient satisfaction de leurs revendications.

C’est dans ce sens, celui du rejet par les députés PS-PCF de l’amendement constitutionnel et de la loi Police, qu’il faut faire porter tous les efforts dans les semaines qui viennent partout où c’est possible, dans les organisations syndicales en particulier.


L’urgence du combat pour la construction du Parti ouvrier révolutionnaire,
l’Internationale ouvrière révolutionnaire


La situation française ne fait que confirmer la situation mondiale dont elle est une expression particulière. Avec les convulsions amplifiées du capitalisme en crise, les oripeaux dont se couvrait l’exploitation capitaliste se déchirent, laissant à nu sa réalité sordide. La « démocratie » est un luxe que la bourgeoisie ne peut plus se permettre pour maintenir son système de domination. Voilà le secret de l’état d’urgence et de la réforme constitutionnelle.

Où que l’on tourne ses regards, tombant le masque, le Capital dévoile son visage hideux. Ce sont les contrats « zéro heure », en Grande-Bretagne, présentés comme l’avenir de tous les travailleurs d’Europe, la nouvelle forme de l’esclavage du XXIe siècle. Ce sont les réfugiés dépouillés de leurs quelques objets personnels dans le très « démocratique » Danemark, comme étaient dépouillés hier les juifs dans l’Allemagne nazie. Ce sont les exécutions par dizaines en Arabie saoudite, par les émirs, amis de Hollande, qui y règnent. C’est aussi l’extension de la guerre au Moyen-Orient, les bombardements et déportations massives, les menaces d’embrasement entre la Russie et la Turquie, entre l’Arabie saoudite et l’Iran.

Et la crise économique, loin d’être en passe d’être jugulée, fait entendre de nouveaux craquements. A nouveau, la Bourse chinoise menace d’un krach aux conséquences mondiales. Et dans le sillage de sa crise de surproduction, la Chine met au bord de l’effondrement économique le Brésil, l’Algérie, le Venezuela, tous les pays producteurs de matières premières.

La bourgeoisie, faisait remarquer Marx dans le Capital, ne peut garantir ses propres profits que par l’exploitation forcenée du travailleur et en même temps de la terre. Mais le capital ne s’intéresse aux menaces que fait peser la pérennité de son système sur la terre elle-même que si la prétendue lutte contre ces menaces permet de faire surgir de nouveaux gisements de profit. Voilà ce dont ont discuté à Paris, dans le cadre de la COP 21, les dirigeants des gouvernements bourgeois du monde entier pendant qu’aux abords des lieux où ils se réunissaient, les CRS gazaient et ratonnaient les manifestants ! Et pour le reste, bien sûr, chacun (chaque bourgeoisie) fera ce qu’il voudra, polluera, empoisonnera à sa guise. Ainsi se définit la « liberté » pour le Capital !

Chaque jour est apportée la preuve de la faillite du système capitaliste. Chaque jour apporte la preuve qu’il ne peut se survivre que par l’extension, la généralisation de la misère, de la déchéance, et de la guerre, en mot de la barbarie. Jamais depuis la seconde guerre mondiale, il n’y avait eu autant de réfugiés dans le monde : plus de 60 millions en 2015, soit un être humain sur 122 (d’après les chiffres d’un rapport du HCR du 18 décembre 2015). Jamais non plus, il n’y avait eu autant d’enfants nés dans un pays en guerre : 16,6 millions en 2015, ce chiffre en hausse de 125 000 par rapport en 2014 représente une naissance sur huit (bilan de l’Unicef du 17 décembre 2015).

Seul le prolétariat peut éviter que cette déchéance aille à son terme fatal. Seul le prolétariat peut résoudre politiquement la crise de l’humanité, dénouer la contradiction entre la propriété privée des moyens de production et le caractère social, collectif de la production elle-même, par la socialisation des moyens de production : le socialisme.

N’en déplaise à tous les théoriciens bourgeois, le prolétariat n’a pas disparu comme classe révolutionnaire. Il vit et il combat, les combats de la jeunesse constituant souvent les signes avant-coureurs de son intervention massive dans l’histoire. La mobilisation puissante de la jeunesse noire d’Afrique du Sud pour le droit aux études et donc leur gratuité en est un exemple, reprenant la tradition du combat contre l’apartheid, déboulonnant la statue de Cecil Rhodes, le représentant honni de l’impérialisme britannique.

Mais le prolétariat est cruellement démuni des instruments nécessaires à son émancipation, à savoir de partis ouvriers révolutionnaires, d’une Internationale ouvrière révolutionnaire. Ses partis traditionnels, les PS et PC, se vautrent dans le soutien au capitalisme en crise, quand ils ne prennent pas eux-mêmes en charge – comme en France – toutes les attaques anti-ouvrières. Plus que jamais, comme le disait Trotsky au début du Programme de Transition, « la crise de l’humanité se ramène à la crise de la direction révolutionnaire. » 

Les développements de la lutte des classes à venir feront inévitablement surgir chez des militants s’émancipant des vieilles directions inféodées au Capital la tendance à renouer avec le programme de la révolution prolétarienne. Cette tendance fera apparaître des regroupements politiques. Notre Groupe – le Groupe pour la construction du Parti ouvrier révolutionnaire – n’est pas le Parti révolutionnaire ; il n’en est pas même l’embryon. Il vise à aider, le moment venu, ces militants et ces groupes qui surgiront à faire le chemin jusqu’au bout du programme révolutionnaire, de l’organisation révolutionnaire.

Mais pour qu’il soit à même de jouer demain ce rôle, c’est aujourd’hui qu’il doit se renforcer, dans le présent combat sur l’axe que cet éditorial a tenté de définir. Nous invitons nos lecteurs à œuvrer avec nous à ce renforcement.


 

Le 7 janvier 2016


 


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