Article
paru dans le bulletin « Combattre pour le socialisme » n°57 (n°139
ancienne série) du 13 mai 2015 [ http://socialisme.free.fr/ -
socialisme@free.fr ] :
Chine :
Transformations
sociales, luttes de classes
et
restauration du capitalisme
Dégager
une orientation politique au compte du prolétariat chinois implique de mesurer
où en est arrivée la Chine depuis que le capitalisme y a été restauré. C’est ce
qu’un premier article (CPS n° 54 du 31 mai 2014) consacré à la Chine s’est
évertué à faire sur un plan économique. Nous y avons analysé les
bouleversements subis par l’économie chinoise en l’espace d’une trentaine
d’années : urbanisation à un rythme très soutenu accompagnée de vastes
mouvements migratoires et d’une prolétarisation d’une partie importante de la
classe paysanne, essor colossal de l’industrie, insertion grandissante dans le
marché mondial et dans la division internationale du travail, ou encore
pénétration progressive du marché chinois par le capital étranger. Nous sommes
également longuement revenus sur les contradictions que porte en lui ce
développement économique extrêmement rapide et sur l’insoutenabilité de la
croissance de l’économie chinoise à moyen-long terme. Cela procède de ce que la
Chine ne peut aucunement s’affranchir des contradictions inhérentes au
capitalisme et que, d’une certaine façon, les traits pourrissants de
l’impérialisme - surproduction dans de nombreux secteurs industriels,
corruption généralisée, secteur financier hypertrophié, volant d’entraînement
de l’industrie d’armement - s’y développent à un rythme particulièrement
rapide, à l’image de sa croissance effrénée.
La
deuxième partie du présent article a pour objectif de déterminer les
principales caractéristiques d’une menace encore plus grande, mais non sans
rapport avec le ralentissement économique : l’intensification de la lutte
de classe en Chine et la pression grandissante que cela va exercer sur la
bureaucratie qu’il faudra caractériser. Cela implique d’abord d’étudier les
conséquences de la restauration du capitalisme sur les structures de classes en
Chine afin de dresser un tableau des forces sociales en présence, de leurs
mutations récentes et des rapports que celles-ci entretiennent entre elles.
Enfin, un troisième article reviendra sur l’analyse des
conséquences du ralentissement économique chinois sur la situation politique et
la lutte des classes dans ce pays, et sur les rapports de la Chine avec les
puissances impérialistes.
(NB : dans le corps du texte, nous
utilisons des abréviations pour les références bibliographiques dont le détail
est fourni en fin d’article. )
Première
partie :
Conséquences
des conditions politiques
de la restauration du capitalisme en Chine sur la structure de classes
Il
n’est pas concevable qu’un essor économique aussi rapide que celui qui
caractérise la Chine depuis 20 ans ne s’accompagne pas de transformations
profondes au sein des classes
sociales, entre les classes sociales
elles-mêmes et surtout entre les
classes sociales et la bureaucratie, cette couche sociale parasitaire à la tête
de l’État chinois depuis 1949. L’objet de cette première partie est très
précisément d’apprécier les transformations à l’œuvre dans les rapports sociaux
découlant des bouleversements des rapports de production suscités par la
restauration du capitalisme en Chine.
Le PCC en 1949 : un
appareil bureaucratico-militaire à la tête de masses paysannes
Lorsque
survient la révolution en 1949, la Chine est un pays profondément différent de
celui que l’on connaît aujourd’hui. C’est un pays arriéré dans lequel
coexistent des régions de l’intérieur, paysannes, encore largement sous
l’emprise de rapports féodaux, et des régions côtières, urbanisées et
commerçantes, dans lesquelles s’est développée une jeune bourgeoisie nationale.
Sous tutelle continue des impérialismes britannique, japonais, et français dans
une moindre mesure durant des décennies, cette jeune bourgeoisie compradore n’a
eu ni le temps ni les forces de balayer définitivement le vieux féodalisme et
d’édifier un régime bourgeois stable et durable. C’est dans ce contexte que les
armées paysannes sous le contrôle et la direction du PCC de Mao parviennent à
écraser définitivement les forces bourgeoises en décomposition du Kouo-min-tang
et proclame la République populaire de Chine en 1949. Par comparaison avec les
autres PC de l’époque, le PC chinois est d’une nature singulière, largement en
raison de l’histoire particulière de la révolution chinoise. Il est donc utile
de revenir sur certaines de ses caractéristiques historiques afin de mieux apprécier
la nature de la bureaucratie actuelle.
L’écrasement
de la révolution de 1927 par les forces de Tchang Kaï-chek conduit les cadres
du jeune PCC à se replier dans les campagnes, où ils s’appuient alors sur les
forces paysannes en rupture avec le pouvoir central et les seigneurs locaux
afin de constituer une armée révolutionnaire paysanne. Loin de se transformer
en parti paysan, le PCC se réduit progressivement à un appareil militaire,
politique et administratif, relativement coupé de la classe ouvrière et méfiant
à son endroit, renonçant à organiser le prolétariat urbain et se focalisant sur
les luttes militaires contre les forces japonaises et les forces armées
bourgeoises. Ne tirant donc ni sa force ni sa légitimité de son implantation et
de la vitalité de son activité au sein de la classe ouvrière, le PCC n’est pas
un PC comme les autres. La relation qu’entretient le PCC avec l’appareil
stalinien participe de sa particularité. La poursuite de la stratégie de Front
populaire voulue par Staline en Chine aurait constitué une capitulation totale
devant un Kouo-min-tang affaibli et honni par les masses. S’y refusant afin
d’assurer sa survie politique, l’appareil du PCC rompt contre sa volonté avec
la bureaucratie stalinienne et engage dès 1947 la réforme agraire sur les
territoires qu’il contrôle, balayant ainsi le vieux féodalisme et les forces
bourgeoises. Ainsi, « après cette
double rupture - avec l’impérialisme [nous allons y revenir, NDLR] et avec la bureaucratie stalinienne - le
PCC cesse d’être un parti stalinien » (La Vérité n°551).
Pour
autant, il ne cesse pas d’être bureaucratique, bien au contraire, et la
constitution de la République Populaire de Chine n’est pas une répétition de
1917, loin s’en faut :
« Ce n’est pas un État ouvrier victorieux qui
naît de l’explosion victorieuse de la classe ouvrière érigeant partout ses
conseils et prenant le pouvoir. C’est un
transfert qui s’opère au travers d’opération militaires. Un appareil
bureaucratico-militaire se réclamant du communisme et dirigeant une armée
disciplinée de paysans pauvres met peu à peu en place un État ouvrier déformé
qui se substitue, sur la base de sa force armée, à l’Etat bourgeois décomposé. »
(ibidem).
Effectivement,
sous la double pression de l’impérialisme américain - qui vient de déclencher
la guerre de Corée - et de la résistance accrue de bourgeoisie nationale,
l’appareil du PCC est contraint de s’engager sur une voie de plus en plus
socialiste (étatisation des moyens de production, approfondissement de la
réforme agraire, monopole du commerce extérieur), alors que ses premières
initiatives recherchaient plutôt une collaboration avec les forces bourgeoises,
dans une stratégie de Front populaire le conduisant à durement réprimer les
« revendications excessives
« des travailleurs et de leur syndicats.
Aux racines de la
singularité de la bureaucratie chinoise
Cette
appréciation générale de la situation en 1949 permet de mieux saisir la
différence de nature avec la bureaucratie stalinienne. La bureaucratie du PCC a
ainsi pris le pouvoir en tant que bureaucratie déjà constituée mais, et cela
peut sembler paradoxal, au compte des masses paysannes, tout en contrôlant
méthodiquement les mouvements de la classe ouvrière :
« Ce qu’il est capital de comprendre pour
pouvoir saisir l’originalité du parti communiste chinois et la nature de la
bureaucratie qu’il a engendrée, c’est la façon dont fut réalisée cette
transformation sociale qui alignait les structures économiques de la Chine sur
la Russie soviétique. F. Forgue écrit à ce sujet : « Ce bouleversement
fut accompli « à froid «, chaque pas en avant étant étroitement contrôlé
par le parti communiste chinois qui encadrait rigidement le mouvement des
masses. Aussi, au cours de ce processus, l’appareil d’État achevait-il de se
constituer comme un appareil élevé au-dessus des masses, absolument soustrait à
son contrôle, fonctionnant sous le contrôle d’une couche séparée «. [...] La
bureaucratie chinoise en effet - et la différence est de taille - n’avait pas
eu, contrairement à la bureaucratie stalinienne, à soutenir une longue
répression générale contre les masses ouvrières pour établir sa domination [cela
ne tardera pas, NDLR] :
l’avant-garde chinoise, née des luttes révolutionnaires, considère en effet le
P.C. chinois, et en particulier son principal dirigeant Mao Tsé-toung, comme sa
direction révolutionnaire légitime ; et c’est avec la participation des masses,
non contre elles, que se sont établis les organismes de pouvoir à travers
lesquels la bureaucratie exerce son contrôle. » (La Vérité n°551).
L’objectif
de ce rappel historique est d’aider à la caractérisation de la bureaucratie
actuelle en saisissant la singularité congénitale de la bureaucratie chinoise
et, notamment, la façon dont elle s’est appropriée dès l’origine l’État ouvrier
déformé issu de la révolution de 1949. La bureaucratie chinoise ne s’est donc
pas développée comme une excroissance au sein de l’État ouvrier par suite de
l’affaiblissement de la révolution ; elle n’a pas historiquement confisqué
l’Etat ouvrier surgi d’une révolution, mais elle s’est posée dès le départ
comme un corps bureaucratique au-dessus des masses, fusionnant avec l’ancien
appareil l’État et en assurant la direction à son propre compte.
Cela a
une conséquence très importante : l’économie planifiée, les conquêtes
socialistes, en un mot l’État ouvrier déformé, sont d’abord le produit
d’initiatives de la bureaucratie en tant que bureaucratie encadrant les
poussées révolutionnaires des masses, et non pas l’héritage d’une révolution
victorieuse et des premiers accomplissements d’un État ouvrier. Dès lors, la
restauration du capitalisme pouvait sans doute s’y effectuer avec moins de
ruptures qu’en URSS dans la mesure où cette bureaucratie était structurellement
plus autonome dans ses fondations vis-à-vis de l’existence des rapports de
productions issus de la révolution socialiste de 1949.
Historiquement,
la Chine a toujours été caractérisée par l’existence d’une bureaucratie
pléthorique et sans équivalent en Occident. Toutefois, pour autant qu’un
appareil bureaucratique issu de la bureaucratie impériale préexistât avant même
la prise du pouvoir, la fusion croissante qui s’opère à partir de 1949 entre
l’appareil du PCC et celui de l’État va lui donner une autre dimension. De 2
millions avant la révolution, les effectifs des fonctionnaires passent à 8
millions en 1958, 21 millions en 1978, et entre 50 et 70 millions aujourd’hui
(Rousset, 2014). Aujourd’hui, on estime que le PCC est « fort de 11 millions de cadres, 80 millions
de membres répartis en 3,9 millions d’organisations de base - comités,
cellules, petits groupes dirigeants » (Bergère).
Les années 1980 :
l’essor d’un secteur privé et la timide renaissance d’une bourgeoisie
Déjà
historiquement faible, la bourgeoisie est littéralement balayée à partir de
1949, lorsque la bureaucratie est contrainte d’approfondir la révolution, et
les capitalistes qui ne s’exilent pas à Taïwan ou à Hong-Kong fournissent un
appui technique au nouvel État naissant et se fondent progressivement au sein
de la bureaucratie, préfigurant en cela le mouvement qui va s’opérer à partir
des années 1980.
À
partir du tournant des années 80 initié par Deng Xaoping, un secteur privé
renaît progressivement en Chine. C’est un mouvement qui part d’abord des
campagnes dans lesquelles « les
paysans ou les cadres et techniciens des communes populaires [...] prennent en
charge les entreprises de bourgs et villages », pour ensuite gagner
les espaces urbains où les nouveaux entrepreneurs se « recrutent parmi d’anciens militaires ou
employés et, de plus en plus, parmi d’anciens fonctionnaires locaux ou cadres
gestionnaires d’entreprises publiques ou collectives dont ils sont devenus
propriétaires au moment de leur privatisation. » (Bergère).
En
1988, « une série de textes
législatifs a sanctionné l’existence d’entreprises régulièrement enregistrées
comme privées ». En quelques années, se reconstitue un tissu de PME de
la masse desquelles « émerge une
minorité de grands entrepreneurs privés qui, partis de rien, ont amassé
d’immenses fortunes grâce aux protections officielles qu’ils ont pu se procurer
et au succès de spéculations immobilières et boursières ». On estime
aujourd’hui à 9 millions le nombre de ces PME, ce qui constitue un doublement
par rapport à 2006, et auxquelles il faut ajouter 36 millions de microentreprises
selon les chiffres officiels. « Le
nombre de personnes employées par les microentreprises individuelles et
familiales, ainsi que par les entreprises privées officiellement enregistrées,
est passé de 60 millions en 2006 à 180 millions en 2010 », ce qui
représente « un peu plus du quart
des 780 millions de travailleurs et beaucoup plus si l’on exclut du compte les
travailleurs agricoles. » (Bergère)
Dans le
même temps, un nombre conséquent d’entreprises d’État et d’entreprises
collectives sont privatisées, à des degrés divers, généralement au profit du
directeur et des cadres dirigeants et par l’entremise et sous le contrôle de la
bureaucratie locale. Dans d’autres cas, ce mouvement de privatisation procède
par association avec des capitaux étrangers mais dans l’ensemble, la
restauration du capital en Chine est un phénomène hybride. Le cas le plus
intéressant est celui des entreprises publiques : la bureaucratie en
conserve la propriété et le contrôle mais sous la forme d’une participation
majoritaire au capital : « Il
est vrai que la plupart des grandes entreprises étatiques sont restées la
propriété de l’État, mais leurs filiales rentables ont été mises sur le marché
boursier, ce qui les a transformées en entreprises commerciales identiques aux
entreprises privées. Par conséquent, même si elles sont restées des entreprises
d’État, leur nature est entièrement différente de la période précédente quand
elles étaient gérées dans l’intérêt du bien public. Leur objectif est désormais
de faire de l’argent. En 2001, 86% des entreprises d’État avaient été
restructurées et 70% d’entre elles avaient été partiellement ou entièrement
privatisées. » (ALY). Surtout, elles se voient « déchargées des responsabilités sociales --
en matière de logement, d’assurance maladie, de retraite -- qu’elles assumaient
précédemment. » (Bergère).
S’il
est indéniable que la Chine est une économie capitaliste, il s’agit pourtant
d’une économie dans laquelle les capitalistes restent dominés par la
bureaucratie. D’abord, « le monopole
de l’État sur les industries clés continue à lui permettre d’exercer un
contrôle stratégique sur l’ensemble de l’économie nationale » (ALY).
Ensuite, la réussite et la croissance d’une entreprise privée dépendent
largement des relations que le patron entretient avec les bureaucrates locaux
qui peuvent précipiter à tout moment la chute d’un capitaliste un peu trop
entreprenant. Enfin, la classe bourgeoise ne disposent d’aucune forme
d’organisation en tant que classe ; elle n’a pas de partis, pas de représentations
au sein de l’État, et pas associations professionnelles indépendantes :
« ni complètement autonomes, ni
complètement intégrées à l’appareil d’État, les associations industrielles et
commerciales sont présentées et se présentent elles-mêmes comme des ponts jetés
entre les autorités et les entrepreneurs, essentiellement les entrepreneurs
privés. Sur ces ponts, la circulation se fait à double sens, et les courants
descendants, porteurs de directives, croisent des courants ascendants porteurs
d’informations, de conseils, de demandes, mais
pas de revendications ».
En fin
de compte, « on ne trouve en Chine
ni bourgeoisie triomphante, ni bourgeoisie tout court, mais seulement des
entrepreneurs dépourvus d’esprit de classe dont les plus importants partagent
les objectifs du régime et vivent en symbiose avec ses élites politiques et
administratives, et dont les autres ne peuvent que se soumettre et essayer de
contourner les règles. » (Bergère).
La restauration du
capitalisme en Chine : un processus inédit de
« bourgeoisification » de la bureaucratie
Historiquement,
la bureaucratie s’est constituée en s’érigeant en autorité sans contrôle
au-dessus de la classe ouvrière et du peuple chinois. Sans contrôle, mais pas
sans limites : le pouvoir de la bureaucratie était cadré par les rapports
de production issus de la révolution de 1949 : « toutefois, même si à l’ère de Mao l’État servait d’abord les intérêts
de la bureaucratie, à la fois l’héritage de la révolution et le type de régime
anticapitaliste qui en était né imposaient des limites aux privilèges de la
bureaucratie ; les bureaucrates ne pouvaient que s’approprier le surplus social
sous forme de valeur d’usage et non sa valeur d’échange, ce qui ne leur
permettait donc pas de procéder efficacement à l’accumulation du capital. Ils
ne pouvaient pas en outre transmettre leurs privilèges à leur enfant. Leurs
privilèges étaient d’autant plus limités que l’État avait la responsabilité de
garantir la sécurité de l’emploi aux travailleurs et le minimum vital aux paysans. »
(ALY)
La
bureaucratie chinoise a désormais de nombreux attributs d’une bourgeoisie
classique. Plus on monte dans les étages du pouvoir, plus le degré de fusion
entre la bureaucratie et la bourgeoisie est important. Il s’agit d’une
construction sociale hybride, en constante évolution en relation avec la
pénétration toujours plus importante des forces du marché, traduisant en
quelque sorte les conditions politiques particulières dans lesquelles le
capitalisme a été réintroduit en Chine : à l’initiative et au profit de la
bureaucratie.
Les nouveaux attributs de la
bureaucratie
Aujourd’hui,
la majorité du capital en Chine est détenue et contrôlée par la bureaucratie -
à titre privé ou collectif - au moyen du monopole dont elle dispose sur
l’exercice du pouvoir et les entreprises publiques. C’est ce que ALY dénomme le
« capital bureaucratique » : « une première catégorie de capital est détenue individuellement par les
bureaucrates. Il se forme lorsque les fonctionnaires à titre personnel ou par
le truchement des membres de leur famille, commencent à créer des sociétés
privées et qu’ils sont à même de capter du profit grâce à l’utilisation de leur
pouvoir. Depuis le milieu des années 1990, en privatisant les petites et
moyennes entreprises d’État, le PCC a ouvert une seconde voie d’enrichissement
pour la bureaucratie, beaucoup de ces entreprises tombant alors aux mains de
bureaucrates locaux, d’anciens dirigeants d’entreprises publiques ou de leurs
amis. [...] La seconde forme de capital bureaucratique est le capital collectif
de la bureaucratie. Les entreprises d’État et leurs actifs, nominalement
contrôlés par les ministères, sont détenus par l’État. [...] Grâce à ce
dispositif, les dirigeants du parti ont tiré leurs fortunes des entreprises
d’État sans en être nominalement propriétaire. » (ALY)
Dans le
même temps, la bureaucratie s’est efforcée d’intégrer de manière croissante les
entrepreneurs privés en son sein. En 1987, le pouvoir sanctionne l’existence
d’un secteur privé dont le rôle est décrit comme « subordonné et complémentaire », puis « important » en 1999. Enfin, en
2001, la campagne des « Trois représentativités » lève
l’interdiction faite aux entrepreneurs d’adhérer au PCC : les enquêtes les
plus récentes indiquent que 38% des entrepreneurs privés sont membres du PCC.
Dès lors, il est difficile de dresser une séparation bien nette entre
bourgeoisie et bureaucratie. « Le
capital bureaucratique ne peut se développer librement sans le soutien complice
du capital. La collusion entre ces deux fractions de capital est si forte
qu’elles prospèrent ensemble ou chutent ensemble. Le secret étant soigneusement
gardé, personne ne connaît avec exactitude le poids respectif du capital
bureaucratique et de son acolyte et la frontière entre les deux. »
(ALY)
Retour sur la restauration
du capital en Chine
Réintroduire
le capital en Chine supposait nécessairement, à plus ou moins long terme,
d’ouvrir le marché chinois aux marchandises et aux capitaux étrangers et, ce
faisant, de réinsérer l’économie chinoise dans le cadre de la concurrence
internationale. Or, l’époque de l’impérialisme est notamment caractérisée par
une concentration toujours plus grande des capitaux donnant naissance à des
mastodontes économiques. Dès lors, le tissu de PME qui se reconstituait dans
les années 1990 n’aurait pu lutter contre les groupes internationaux déjà
établis.
Si les
dirigeants chinois désiraient réintroduire le capital en Chine tout en
permettant à la Chine de prendre sa place sur le marché mondial, il était
nécessaire de construire des entreprises ayant la surface suffisante afin de
soutenir la concurrence avec les groupes occidentaux sur le marché chinois et à
l’international. Celles-ci ne pouvaient donc être constituées qu’à partir des
grandes entreprises d’État et collectives. Cependant, pour la bureaucratie,
privatiser totalement ces dernières aurait conduit à renoncer en partie à
contrôler l’orientation économique du pays et perdre la main sur le processus
de restauration du capital, autrement dit à se liquider en tant que bureaucratie.
Tandis que certains bureaucrates importants, déjà largement enrichis, avaient
sans doute une possibilité de tirer profit d’une telle perspective à la manière
des oligarques lors de la restauration du capitalisme en URSS, la majorité de
la bureaucratie ne pouvait se le permettre sans risquer de tout perdre. C’est
ainsi que la bureaucratie a conservé le contrôle sur ces entreprises et
secteurs essentiels à l’exercice de son pouvoir : « les plus importantes, entreprises géantes
dont le nombre oscille entre 120 et 170, relèvent directement du gouvernement
central et totalisent 297 milliards de dollars d’actifs. Une quarantaine
d’entre elles figurent dans la liste des 500 plus grandes entreprises
mondiales. » (Bergère).
Un processus de fusion entre
le politique et l’économique : entre force et faiblesses
La
bureaucratie chinoise est donc un objet tout à fait singulier car, tandis que
« dans la plupart des pays
capitalistes l’exercice du pouvoir d’État et la mise en œuvre de l’accumulation
du capital sont exercés par deux groupes distincts, précisément les
bureaucrates et les capitalistes, [l]es
bureaucrates chinois combinent les deux fonctions et perçoivent simultanément
un salaire et captent une partie de la plus-value. » (ALY).
Par le
double contrôle qu’elle exerce sur les sphères politique et économique, la
bureaucratie est une structure très puissante. Elle constitue donc un obstacle
de taille à toute revendication significative du prolétariat cherchant à
améliorer ces conditions d’existence, et celui-ci ne pourra donc faire
l’économie d’un affrontement avec la bureaucratie s’il veut satisfaire ces
revendications. Et il trouvera face à lui, un appareil politique, militaire et
sécuritaire prêt à tout pour maintenir son ordre et ses profits. Mais cette
force est également une fragilité car cette concentration des pouvoirs
simplifie l’articulation de la question du pouvoir pour la classe
ouvrière : celle-ci pourrait presque se résumer au mot d’ordre « Exproprier la bureaucratie ! ».
La classe ouvrière, de 1949
à la liquidation des entreprises d’État
Les
transformations de la bureaucratie à la faveur de la restauration du
capitalisme ainsi que la renaissance difficile et contrariée d’une bourgeoisie
capitaliste sont des éléments indispensables à toute analyse conséquente de la
situation actuelle en Chine. Nous souhaitons maintenant poser une appréciation
sur les développements à l’œuvre au sein de la classe ouvrière en Chine depuis
trente ans. Au moment de la révolution de 1949, l’immense majorité des masses
vivent à la campagne et travaillent la terre, et la classe ouvrière chinoise
est d’une dimension limitée : « Il
y a un siècle, la Chine a connu ses premières vagues d’industrialisation. La
classe ouvrière industrielle n’en restait pas moins très minoritaire, estimée à
1,5 million au début des années 1920 pour au moins 250 millions de paysans. »
(Rousset).
Le
mouvement d’industrialisation à marche forcée initié par le PCC va
graduellement conduire une fraction toujours plus grande de la paysannerie en
ville afin de pourvoir au besoin en main-d’œuvre. Ainsi, de 3 millions avant
1949, la classe ouvrière passe à 15 millions en 1952 et près de 70 millions en
1978. Dans le même temps, ce mouvement d’industrialisation produit un processus
de concentration des entreprises transformant qualitativement la classe
ouvrière. Ainsi, bien qu’elle ne fut pas la classe sur laquelle l’appareil du
PCC s’appuya lors de la révolution de 1949, cette dernière va devenir la
colonne vertébrale du nouveau régime, son assise sociale et bénéficier de
conditions d’existence relativement avantageuses : « Pour l’essentiel, c’est une nouvelle classe
ouvrière qui s’est formée en République populaire de Chine. De 3 à 8 millions
avant 1949, trente ans plus tard elle approche les cent millions. Les employés
statutaires des firmes d’Etat en constituent les gros bataillons industriels,
les autres travaillant dans les entreprises collectives en ville ou à la
campagne. Recrutés dans le cadre d’une politique massive de salarisation
(« bas salaires, nombreux emplois »), les travailleurs urbains du
nouveau secteur d’État bénéficiaient seuls du statut fort prisé d’ouvrier et
employé avec ses avantages sociaux : logement, tickets donnant droit à des
céréales, financement des études des enfants, service de santé, magasins
d’achat, garantie de l’emploi à vie, pension de retraite…». (Rousset)
Cette
classe ouvrière travaille principalement dans les entreprises d’État ou les
entreprises collectives et, bien que ne disposant pas d’organisations
syndicales ou politiques indépendantes du pouvoir, celle-ci avait une
conscience politique élevée, davantage comme fruit de ses acquis et de sa
représentation sociale que de celui de ses luttes passées. « Bénéficiant d’importants privilèges par
rapport au reste de la population (compte non tenu des cadres du parti-État),
la classe ouvrière a longtemps fourni une base sociale solide au régime
maoïste, étant parfois mobilisée contre des intellectuels et étudiants
contestataires. Elle avait une haute conscience sociale de soi, mais pas
d’autonomie politique : elle restait subordonnée au PCC en l’absence de
syndicat indépendant et de pluralisme politique. » (Rousset).
Or la
restauration du capitalisme en Chine exigeait que soit liquidée cette puissance
politique d’une classe ouvrière unifiée et cimentée autour de ses acquis et en
premier lieu l’emploi garanti, le fameux « Bol de riz en fer ». Cela supposait de réduire le nombre
d’entreprises d’Etat et de les restructurer en mettant au chômage des millions
de travailleurs tout en favorisant l’émergence d’entreprises privées aux
conditions d’exploitation plus avantageuse. Si ce processus s’était enclenché
dès les années 80, l’écrasement de la révolte de Tiananmen a permis à la
bureaucratie d’accélérer le processus : « en 1995, le salariat des entreprises d’Etat se montait à 112 millions –
avec en sus 35,5 millions dans le secteur coopératif. En 2003, il était tombé
respectivement à 69 et 9,5 millions. Premières à être touchées, les femmes ont
représenté 70% des personnes licenciées. » (Rousset).
C’est
une véritable saignée qui a été menée au sein de la vieille classe ouvrière
porteuse d’une conscience de classe et de traditions d’organisation. En plus de
favoriser l’émergence d’un secteur privé, l’objectif poursuivi par la bureaucratie
était également de désarmer la classe ouvrière en liquidant ses secteurs les
plus organisés.
Les migrants : aux
racines d’une nouvelle classe ouvrière
La
liquidation de la vieille classe ouvrière conduisait en retour à l’émergence
d’une nouvelle classe ouvrière, sensiblement rajeunie, concentrée dans
d’immenses unités de production – à l’image de Foxconn, plus grand entrepreneur
privé de Chine avec 1,3 million de salariés, dont plus de 400 000 dans la seule
ville Shenzhen –, et constituée principalement de migrants disposant de
conditions de travail et d’existence dégradées se constituait à grande vitesse.
En
quelques années, l’afflux des migrants dans les grands centres urbains et
industrialisés avait plus que compensé les licenciements de millions de
travailleurs des entreprises d’État. Soumis au Hukou (permis de résidence) qui les empêche de s’ancrer durablement
dans les centres urbains, ce qui constitue par là même un obstacle au
développement d’une conscience de classe, ces migrants sont vulnérables,
dépourvus de traditions syndicales et perçoivent déjà leur installation en
ville, même temporaire, comme une amélioration par rapport au sort qui leur
était promis dans les campagnes : « En 2008, la population des migrants ruraux s’installant en ville avait
atteint le nombre de 145 millions, dont environ 71 % se concentraient dans la
région plus développée de l’est. Ils n’ont cessé de jouer un rôle important sur
le marché du travail urbain, représentant 48 % de l’emploi urbain et augmentant
régulièrement ces dernières années. Ils travaillent principalement dans les
secteurs du bâtiment, de l’industrie et dans le segment inférieur du secteur
des services, mais les autorités de la plupart des villes ne leur ont pas donné
la pleine citoyenneté urbaine […] Par conséquent, les migrants ruraux
s’installant en ville sans hukou urbain sont venus constituer un autre groupe
important de pauvres urbains. » (Perspectives Chinoises, 2010-14).
C’est
sur ces travailleurs migrants que s’est fondée la très forte croissance depuis
trente ans. Et pour cause, cette population très précaire est soumise à un
régime d’exploitation sans égal : « La majorité des travailleurs migrants travaille davantage d’heures par
jour et de jours par semaine que les travailleurs urbains locaux. […] En 2002,
plus de 80 % des travailleurs migrants d’origine rurale travaillaient sept
jours par semaine et seulement 7 % travaillaient cinq jours conformément au
nombre de jours de travail autorisés pour les urbains locaux. Les mêmes
statistiques montrent qu’un tiers des migrants travaillait entre neuf et dix
heures par jour, près d’un quart entre 11 et 12 heures, et 12 % travaillaient
plus de 12 heures. » (Ibidem).
Conséquences du développement du
prolétariat chinois sur ses capacités de combat
Cette
transformation de la classe ouvrière en moins de vingt ans n’est pas sans
conséquence politique. Ce mouvement signe le passage d’un prolétariat unifié
par des acquis, possédant des traditions de lutte et une forte conscience de
classe, et représentant donc par là même une menace pour la bureaucratie, à un
prolétariat inexpérimenté, moins bien payé, sans aucun droit, particulièrement
exposé à la répression policière et à l’exploitation patronale et soumis à la
férule du Hukou. Par ailleurs, il
faut noter que ce mouvement tend à diviser le prolétariat dans la mesure où une
partie ne doit sa subsistance que par rapport à ce qu’il reste de la propriété
d’État, tandis que l’autre partie fonde au contraire son développement sur le
processus de restauration du capitalisme et sur l’essor d’un secteur privé.
Cette séparation matérielle est une barrière supplémentaire à l’émergence de
revendications à même d’unifier la classe ouvrière.
Pourtant,
en dépit de ces difficultés, un mouvement contradictoire est à l’œuvre :
si la puissance subjective du prolétariat se réduit par la liquidation de ses
acquis et le licenciement de ses éléments les plus conscients politiquement, en
revanche, sa puissance objective grandit sensiblement du fait de son
accroissement numérique, et en particulier celui de la classe ouvrière. C’est
ce qu’explique ALY : « tandis
que le nombre de travailleurs des entreprises d’État a substantiellement
diminué, le nombre total de salariés atteint près de 400 millions. L’effectif
de classe travailleuse chinoise n’a jamais été aussi énorme. Si ce retour au
capitalisme a quelque chose de positif, c’est bien cela. De plus le caractère
barbare du régime de caserne des usines incite les travailleurs à résister au
jour le jour. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que lorsque les entreprises
d’État continuent de licencier en masse, les travailleurs, dont les migrants,
se lèvent spontanément pour faire grève et résister à cette exploitation
inhumaine. » (ALY)
Deuxième
partie :
Manifestations
dans la lutte des classes des conséquences sociales
et des conditions politiques de la restauration du capitalisme
Les
premières résistances des travailleurs migrants à la surexploitation
(1995-2005)
Si la
Chine durant le processus de restauration du capitalisme a constitué un
eldorado pour les couches supérieures de la bureaucratie et le capital
étranger, elle s’est transformée en enfer pour les ouvriers, en particulier
pour les migrants, dont valeur de la force de travail était réduite au départ à
la simple reconstitution physiologique de cette force.
Un éveil à la lutte des
classes par la lutte des classes
Contre
cette surexploitation se sont exprimées avec une force ascendante au cours des
années 1990 les premières résistances des travailleurs migrants. Les autorités
chinoises reconnaissaient qu’il y avait eu 74 000 « incidents de masse » (grèves,
manifestations non autorisées) en 2004 contre environ 10 000 en 1994. Depuis
2005, les autorités ont renoncé à communiquer ces chiffres…
Fondamentalement,
cette montée des luttes ouvrières est l’expression des lois de la lutte des
classes, en particulier le fait que l’exploitation engendre la résistance à
l’exploitation. La répression, l’arrestation des « meneurs », l’interdiction de toute forme d’organisation
échappant au contrôle de l’Etat, l’absence constitutionnelle du droit de grève
depuis 1982 n’ont pu empêcher l’expression de ces lois. Malgré tous ces
obstacles, elles se sont exprimées d’autant plus fortement que dans le cadre de
la restauration du capitalisme, l’industrialisation rapide et spectaculaire
analysée dans l’article sur la Chine publié dans CPS 54 a engendré, selon un processus semblable à celui observé en
Europe durant la révolution industrielle, une masse croissante de prolétaires
aux intérêts antagoniques aux possesseurs du capital. Dans ce cadre,
l’intensification des luttes des travailleurs migrants marquent l’éveil de
l’antagonisme entre ouvriers et patrons tel que Marx et Engels avaient pu le
décrire dans le Manifeste du parti
communiste :
« Le développement de l’industrie ne fait pas
qu’accroître le monde des prolétaires ; il les concentre en des masses
plus importantes, leurs forces augmentent et ils en prennent davantage
conscience. »
Caractéristiques et limites de cet éveil
Si les
premiers mouvements des migrants ont permis d’améliorer les salaires et dans
une moindre mesure les conditions de travail, ils ont en commun un certain
nombre de limites qui ne sont pas sans rappeler celles des premiers pas du
mouvement ouvrier en Europe au XIXe siècle : d’après la
description qu’en donne ALY : « La
plupart des grèves sont des mouvements spontanés qui ne sont pas décidés à
l’avance. Malgré les concessions arrachées, il y a encore peu de volonté chez
ces travailleurs de s’organiser à long terme. La plupart des grèves
répertoriées ont lieu sans direction et s’il y a parfois une tentative
d’organisation, son niveau est plus faible que dans les entreprises d’Etat. ».
Autre
caractéristique de cet éveil à la lutte de classes : des luttes locales, souvent
limitées à une seule usine, ce qui explique le faible nombre de personnes
impliquées dans chaque lutte rapporté aux effectifs ouvriers en Chine. Enfin,
dernière caractéristique, il s’agit de combats jamais tournés directement
contre le pouvoir de la bureaucratie et du patronat en tant que classe.
Au
final : des luttes uniquement économiques, qui témoignent d’une conscience
encore très embryonnaire du fait de former une seule et même classe (en liaison
avec les ouvriers d’Etat) aux intérêts directement antagoniques à ceux de la
bureaucratie et des capitalistes qu’elle défend. Ces premières luttes sont
l’expression d’une classe ouvrière réduite au stade de classe en soi, composée
d’individus atomisés, assez proche de la description que donne le Manifeste du parti communiste des
combats naissants de la classe ouvrière au XIXe siècle :
« Au début seuls des ouvriers isolés
combattent, puis ce sont les ouvriers d’une même fabrique, enfin les ouvriers
d’une même branche d’industrie, dans un même lieu, contre le bourgeois
particulier qui les exploite directement ».
Explications aux limites de
ces premières luttes
Ces
limites sont à relier aux spécificités de la situation objective des
travailleurs migrants décrite dans la première partie de cet article :
inexpérience, surexploitation, contrôle par le Hukou. Ainsi, l’absence de syndicat indépendant, qui pèse aussi sur
les travailleurs d’état, handicape d’autant plus les migrants qu’ils sont
inexpérimentés et dénués de quasiment de tout droit. Quant au Hukou, il constitue un obstacle au
développement de la conscience de classe des migrants : « les travailleurs migrants ne pouvant pas
s’installer définitivement en ville, leur identité de travailleur n’est que
temporaire alors que celle des paysans est permanente. De ce fait, ils ne
peuvent pas se projeter à long terme alors qu’ils travaillent dans les villes,
ce qui explique pourquoi, même s’ils souhaitent lutter pour les salaires, il leur
est difficile de s’engager à long terme dans une organisation. Et sans
engagement collectif, il ne peut y avoir de développement de la conscience de
classe » (ALY). Ajoutons également que ce statut temporaire de
travailleur urbain développe chez les migrants une tendance à comparer leurs
conditions d’existence en ville par rapport à celles souvent misérables régnant
dans les campagnes ce qui peut expliquer dans un premier temps, un moindre
niveau d’exigence au niveau des revendications.
Une
autre caractéristique de la situation objective des migrants tient aux racines
mêmes de cette nouvelle classe ouvrière, dont l’essor est le produit de la
restauration du capitalisme menée par la bureaucratie grâce à la défaite
décisive infligée à la jeunesse et aux travailleurs d’Etat en 1989. Ces racines
historiques expliquent que les migrants ont une perception différente de celle
des ouvriers d’Etat de la bureaucratie et du capitalisme.
D’une
part, si la restauration du capitalisme s’est traduite par une dégradation très
importante des conditions d’existence des ouvriers d’Etat et a été vécue par
eux comme un immense pillage de la propriété d’Etat par la bureaucratie et à un
degré moindre par la bourgeoisie, elle a revanche, fût-ce au prix d’une
terrible surexploitation, permis aux migrants de s’extraire des conditions de
vie souvent misérables régnant dans les campagnes et d’améliorer le quotidien
de leurs familles restées au « pays ». De là découlent une propension
des migrants à combattre les excès individuels de tel patron et une difficulté
supplémentaire à généraliser le combat contre les patrons d’une branche
industrielle, a fortiori contre le patronat dans son ensemble, et de s’attaquer
au capital en tant que système de production.
D’autre
part, chez les travailleurs d’Etat, notamment parmi les anciennes générations,
le souvenir vivace de l’écrasement du « Printemps de Pékin » et
du prix qu’il en coûte d’affronter la bureaucratie s’exprime aujourd’hui par
une forte crainte et par un profond scepticisme quant à la perspective de
renouveler l’expérience. Pour les migrants, le problème se pose de manière
inverse. En effet, la très grande majorité de ces migrants n’était même pas née
en 1989, et la plupart n’ont même pas entendu parler de cet évènement décisif
tant est lourde la chape de plomb qui règne dans la société chinoise sur la
question de 1989.
Mais du
coup, si cette méconnaissance des faits survenus sur la place Tiananmen confère
aux migrants une hardiesse dans leurs luttes que n’ont pas les travailleurs
d’Etat dans leur majorité, en retour, elle nourrit chez eux des illusions quant
à la véritable nature de la bureaucratie. Là se situe la racine de
l’explication au fait que, dans leur ensemble, les migrants ne considèrent pas
la bureaucratie comme un ennemi à abattre mais au contraire comme un point
d’appui pour lutter contre les excès des patrons et faire respecter le mince
filet de protection existant en Chine. C’est ce qu’explique Chloé Froissart
(CF) dans un article : « Durant
cette période, celles-ci [les grèves menées par les travailleurs migrants,
ndlr] étaient avant tout motivées par la
volonté de faire appliquer la loi en matière de droit du travail (paiement des
heures supplémentaires et des arriérés de salaire, souscription à la sécurité
sociale) et notamment l’augmentation du salaire minimum décidée par les
autorités municipales et dont les employeurs ne tenaient souvent pas compte.
Les grèves exprimaient avant tout une nouvelle conscience de la loi et les
demandes ne concernaient rien d’autre que son application pure et simple dans
un contexte de dysfonctionnement des institutions (absence de syndicats, de
comités d’arbitrage et de tribunaux indépendants). Comme le souligne Li
Lianjiang, cette conscience de la loi s’apparente à une conscience des règles (rule
consciousness), qui se distingue de la conscience des droits (rights
consciousness) en ce qu’elle n’implique « aucune remise en cause de la
légitimité des règles existantes, aucune demande concernant le changement des
règles et la mise en place de nouvelles règles et aucune demande de
participation à l’élaboration des règles ». Or ce type de mobilisation
ancrée dans la conscience des règles sert la stabilité politique du régime dans
la mesure où elle constitue un contrôle efficace des autorités. »
Premiers pas
du prolétariat chinois vers sa constitution en « classe pour
soi » :
le mouvement pour la création d’une organisation syndicale indépendante
Modifications de l’état
d’esprit des ouvriers d’Etat
La
terrible défaite du mouvement vers la révolution politique de mai-juin 1989 a
lourdement pesé sur les tentatives de résistance des ouvriers d’Etat contre les
privatisations menées à partir de 1996 comme le souligne ALY : « Si les protestations des travailleurs ont
désormais tendance à être plus organisées, elles restent néanmoins largement
localisées. La plupart de ces luttes se sont soldées par des défaites, même si
parfois des victoires partielles ont pu avoir lieu ».
Pour
défendre la propriété d’Etat, produit des rapports de production issue de la
révolution de 1949, et porter un coup d’arrêt décisif au processus de
restauration du capitalisme, il aurait fallu que ces luttes se centralisent,
s’orientent vers la révolution politique dans l’objectif de porter le fer
contre la bureaucratie et poser la question du pouvoir ouvrier, ce dont les
travailleurs d’Etat, plongés dans un profond désarroi politique alimenté par la
défaite écrasante subie en juin 1989, étaient dans l’incapacité de faire :
« la défaite de 1989 pèse lourdement
sur les travailleurs qui n’imaginent pas pouvoir s’opposer à la ligne
officielle et aux « réformes » en proposant une alternative. La
confusion est si grande qu’ils ont perdu la possibilité d’agir et de réfléchir
collectivement. En outre la perception dominante attribue d’abord la responsabilité
de la situation aux dirigeants locaux plutôt qu’au gouvernement central :
« les choses seraient différentes si le gouvernement était au
courant. »
Cependant,
au début des années 2000, ALY fait état de changements dans l’état d’esprit des
travailleurs d’Etat : « la fin
de la première vague de privatisations, l’effacement de la peur qui fait suite
à la répression de 89 et l’accumulation des expériences de résistance
contribuent à changer le moral des travailleurs ». Deux faits en
attestent.
D’une
part, après l’écrasement du « Printemps de Pékin » et la
liquidation des éléments d’organisation qui commençaient à s’en dégager,
plusieurs luttes des travailleurs d’Etat ont posé sous des formes diverses la
question d’une organisation syndicale au service des ouvriers. Ce fut le cas
notamment à la papeterie de Zhengzhou, ou encore sur les champs pétrolifères de
Daqing où un comité syndical des travailleurs licenciés a été créé et a mené
des activités clandestines.
D’autre
part, l’accumulation des expériences de résistance s’est cristallisée dans la
lutte des sidérurgistes de Tonghua Steel qui a représenté pour l’instant le
plus haut point du combat des travailleurs d’Etat contre le processus de
privatisation : « L’affaire de
Tonghua est le premier exemple d’un directeur tué par une masse de travailleurs
soutenue par les autres. Cette violence collective ayant été largement relayée
et soutenue par les internautes, elle effraie les gouvernements locaux et les
oblige à faire des concessions. Il faut cependant attendre pour savoir si de
telles luttes resteront isolées ou si elles sont le signe que la démoralisation
de 1989 s’efface. Il n’en reste pas moins que les luttes à venir dans les
entreprises d’Etat pourraient y ressembler et s’en inspirer. Ainsi, la victoire
des travailleurs de Toghua encouragent-elles ceux de la Linzhou Steel Company
de Puyang qui séquestrent pendant 24 heures un dirigeant municipal dont la
lutte se conclue elle aussi par une victoire. » (ALY)
Modifications de l’état
d’esprit des travailleurs migrants
Lénine
dans Que faire ?
écrivait : « l’élément spontané
n’est au fond que la forme embryonnaire du conscient ». Mais la
spontanéité des masses est toujours une spontanéité déterminée historiquement
si bien que cet « embryon » se développe au fur et à mesure de
l’expérience accumulée dans la lutte des classes. La spontanéité qui
caractérise les premières luttes des migrants n’échappe pas à cette règle.
Malgré l’absence d’organisation ouvrière, en particulier syndicale, pour
cristalliser et généraliser cette expérience et orienter les luttes sur la base
de cette expérience, il n’en reste pas moins que les travailleurs migrants font
un apprentissage rapide au fur et à mesure des combats qu’ils mènent pour
l’amélioration de leurs salaires.
Deux leçons
sont en train de faire leur chemin dans la tête des migrants : d’une part,
la nécessité de se coordonner et de s’organiser, d’autre part la prise de
conscience que la seule limite à l’exploitation, c’est la résistance à
l’exploitation. Ce sont là deux évolutions notables par rapport aux premières
luttes qui se caractérisaient à la fois par un très faible niveau
d’organisation et par l’assimilation de la limite à l’exploitation au respect
et à l’application de la loi existante.
Si le
prolétariat chinois, en particulier les migrants, est exploité parfois dans des
conditions proches de celles du XIXe siècle en Europe, il dispose
des outils de communication du XXIe siècle. En l’absence de syndicat
ouvrier et dans un pays aux dimensions d’un continent, Internet et les réseaux
sociaux, malgré leur surveillance par le PCC, sont un vecteur important de la
transmission extrêmement rapide de l’expérience accumulée dans la lutte de
classe, à un niveau bien supérieur à ce que Marx et Engels observaient en 1848
dans le Manifeste par rapport aux
moyens de communication de l’époque : « Cette union est facilitée par l’accroissement des moyens de
communication qui sont créés par une grande industrie et permettent aux
ouvriers de localités différentes de prendre contact. (…) Et l’union que les
bourgeois du Moyen Age mettaient des siècles à établir, avec leurs chemins
vicinaux, les prolétaires modernes, avec les chemins de fer, la réalisent en
quelques années. ».
L’apprentissage
de la lutte de classe s’est traduit en même temps qu’il en a été facilité par
un changement d’état d’esprit entre la première génération de migrants et les
suivantes : « Ces jeunes
travailleurs ont un autre état d’esprit que celui de leurs parents qui
pouvaient dire : « quand nous avons eu 20 ans, nous sommes partis
en ville pour travailler et quand nous en avons eu 40, nous sommes retournés au
village ». Au contraire, cette
nouvelle génération de travailleurs migrants ruraux, n’ayant que très rarement
travaillé la terre et n’ayant pas l’intention de devenir paysans, désire
fortement s’enraciner dans les villes et elle se considère probablement comme
faisant partie du peuple travailleur urbain plutôt que comme des
« nongmingong », des travailleurs migrants » (ALY).
Cette
modification de la mentalité des migrants est un point d’appui extrêmement
important pour favoriser l’émergence de la conscience de la place qu’ils
occupent dans les rapports de production et le sentiment de faire partie d’une
même classe aux intérêts antagoniques à ceux des capitalistes et de la
bureaucratie. Trotsky, dans Discussion
pour résumer sur les revendications de transition (23 mars 1938), notant
parmi le prolétariat américain des transformations similaires à celles en cours
au sein d’une partie de la classe ouvrière chinoise, soulignait :
« Il s’est produit un très grand
changement dans la situation de la classe ouvrière. J’ai appris avec intérêt et
plaisir, dans quelques articles du Socialist Appeal et de New International qu’aujourd’hui le sentiment de l’ouvrier
américain qu’il est un ouvrier, est en train de grandir, que ce n’est pas le
vieil état d’esprit pionnier, qu’il est ouvrier pour un temps : maintenant
il est un ouvrier permanent et même un chômeur permanent. C’est la base de
tous les autres développements dans la classe ouvrière. ».
L’ensemble
de ces modifications combinées aux premières répercussions de la crise mondiale
sur l’économie chinoise qui ont en premier lieu touché les ouvriers du secteur
privé, en particulier les migrants, ont préparé le terrain au tournant
constitué par la grève de l’usine Honda en 2010. La crise mondiale et ses
conséquences sociales ont joué le rôle d’un catalyseur par rapport à la
maturation en cours de la conscience de classe du prolétariat chinois, aussi
bien chez les migrants que chez les ouvriers d’Etat : à cet égard, ce
n’est pas non plus un hasard si le plus haut point atteint par le combat de ces
derniers contre les privatisations soit intervenu en juillet 2009 avec les
sidérurgistes de Tonghua Steel.
Un tournant : la grève
de l’usine Honda en 2010
La
grève de Honda est une grève fondatrice dans l’histoire récente de la classe
ouvrière chinoise car elle cristallise les modifications en cours dans la
conscience des migrants dans des formes d’organisation caractéristiques du
prolétariat. Les grévistes ont en effet procédé à l’élection de délégués
ouvriers et sont parvenus à imposer que les négociations aient lieu avec ces
délégués, sur une plate-forme qui avait été élaborée démocratiquement en
assemblée générale, sur la base de 33 points, évinçant ainsi les représentants
du syndicat officiel All-China Federation of Trade Unions (ACFTU), courroie de
transmission du PCC.
« C’est la base de tous les autres
développements dans la classe ouvrière » écrivait Trotsky à propos
du développement du sentiment d’être un ouvrier permanent chez le travailleur
américain. La grève de Honda en est la parfaite illustration : l’émergence
de l’identité ouvrière chez les migrants et la prise de conscience progressive
des intérêts de classe spécifiques en découlant ne pouvaient qu’entrer, à un
moment ou à un autre, en contradiction avec l’existence d’un syndicat vertical
attaché à la défense des intérêts du PCC et des capitalistes. « Les délégués du syndicat sont inutiles et
soutiennent la direction » déclarait un gréviste : c’est cette
contradiction qu’a commencé à faire éclater l’élection de délégués ouvriers en
assemblée générale, en lui donnant la forme organisationnelle d’un comité de
grève.
Contrairement
aux premières luttes des migrants au contenu uniquement économique, le tournant
de la grève de Honda réside en ce que pour défendre leurs revendications
économiques (salariales pour l’essentiel), les ouvriers ont été contraints,
compte tenu de la contradiction évoquée ci-dessus, de se situer sur un plan
politique en brisant momentanément et localement le monopole de représentation
que s’est arrogé le PCC via l’ACFTU. Le plus important dans cette grève n’est
pas que la direction de Honda a été obligée de céder sur les salaires et sur des
embauches, c’est qu’elle a été obligée, et la bureaucratie avec elle, de céder
sur une clause de sauvegarde, inscrite par les travailleurs eux-mêmes dans
leurs revendications, disant que les délégués ne pourraient être ni renvoyés de
l’usine ni condamnés. Pour la première
fois, certes au niveau d’une seule usine et de manière temporaire, il y eu la
reconnaissance du fait que les travailleurs pouvaient s’organiser sous une
forme choisie par eux et faire valoir leurs intérêts de classe.
Autre
point très important de la grève de Honda et source de développements
ultérieurs : au cours de cette lutte, s’est exprimée, en liaison avec
l’affirmation de l’identité ouvrière des migrants, la conscience de faire
partie d’une seule et même classe sous la forme d’une lettre ouverte des
délégués des grévistes de Honda, lettre dans laquelle ces derniers ont présenté
leur combat comme celui de l’ensemble de la classe ouvrière chinoise :
« Notre combat pour nos droits ne vise pas seulement à protéger les
intérêts des 1800 travailleurs, nous avons aussi en tête les droits et intérêts
des travailleurs de tout le pays. Nous avons voulu ce combat exemplaire pour
tous » (10 juin 2010).
La
grève de Honda a suscité une immense vague d’espoir parmi les ouvriers car, en
se plaçant de fait à l’avant-garde des travailleurs chinois, les grévistes de
Honda ont ouvert la voie au combat de millions d’entre eux. Les
caractéristiques de cette grève se retrouvent à des degrés divers dans tous les
combats menés depuis : grèves massives de l’ensemble des personnels,
élections de délégués mandatés sur des revendications précises, négociation
avec la direction et compte-rendu aux grévistes. La plupart de ces grèves sont
victorieuses.
Cette
diffusion à l’ensemble du territoire s’est accompagnée d’un élargissement des
revendications au-delà des augmentations de salaires : droits en matière
de santé, de retraite, dont les travailleurs chinois, en particulier les
migrants, sont quasiment dépourvus : « Les
revendications ont aujourd’hui radicalement changé de nature, les ouvriers ne
réclament plus l’application de la loi mais ce qui n’est pas dans la loi »
(CF). Plusieurs raisons peuvent expliquer cette évolution : les victoires
sur les salaires sont autant de points d’appui pour aller plus loin dans les
limites imposées à l’exploitation. Une autre explication tient au
vieillissement des premières générations de migrants de plus en plus sensibles
aux questions de santé et de retraite. Une telle évolution dans les
revendications ne peut que renforcer la détermination des travailleurs chinois
à construire des organisations ouvrières, notamment syndicales, dans la mesure
où, toute l’histoire du mouvement ouvrier en atteste, l’obtention de droits
collectifs est indissolublement liée à la construction de telles
organisations, et le prolétariat chinois n’y fera pas exception, même si
ce processus sera marqué par les conditions politiques particulières dans
lesquelles il doit mener ce combat et sur lesquelles nous reviendrons dans
la dernière partie de cet article.
Les leçons de la grève de
Honda
La
grève de Honda et ses épigones mettent en exergue le rôle central de la
jeunesse, particulièrement de la jeunesse étudiante, dans la reconstruction du
mouvement ouvrier : « Pour bien
saisir ce mouvement de grève, il faut noter que de nombreux travailleurs
étaient jeunes et que plus de la moitié de ceux qui ont participé à la première
grève de Foshan étaient des étudiants issus de l’enseignement supérieur ou de
la formation professionnelle interne. Cette grève a été le fait d’une nouvelle
génération de travailleurs qui n’est pas marquée par la défaite du mouvement
pour la démocratie de 1989. De ce point de vue, il est probable qu’à cause de
la censure, la plupart d’entre eux n’avaient aucune connaissance de ces
évènements.» (ALY).
On a là
une illustration parfaite dans le contexte chinois du programme de
transition : « La rénovation du
mouvement se fait par la jeunesse, libre de toute responsabilité pour le
passé ». Si la méconnaissance de l’écrasement dans le sang du mouvement
vers la révolution politique de mai-juin 1989 peut nourrir des illusions des
jeunes ouvriers vis-à-vis de la bureaucratie, en revanche elle leur donne la
hardiesse pour briser des tabous politiques en Chine, sans d’ailleurs toujours
en mesurer jusqu’au bout toutes les conséquences : « Alors que les travailleurs des entreprises
d’Etat ne sont en général pas disposés à demander de nouvelles élections pour
élire la direction des syndicats d’entreprises par crainte d’être accusés de
« tentative de liquidation de la direction du parti », les jeunes
travailleurs du secteur privé […], ont osé briser ce tabou pour appeler à de
telles élections. » (ALY)
Si le
prolétariat chinois ne constitue pas encore, et de loin, une classe pour soi
pleinement consciente de ses intérêts antagoniques à ceux de la bureaucratie et
des capitalistes, il a accompli d’importants progrès en ce sens, comme en
témoignent les évolutions notables entre les premières luttes des migrants et
le tournant de la grève de Honda en 2010. De luttes désorganisées, isolées,
situées sur un terrain purement économique et visant pour l’essentiel à ce que
les patrons respectent la loi définie par l’Etat-parti, on est passé à des
luttes plus structurées, recourant à des méthodes d’organisation spécifiquement
prolétariennes - comités de grèves élus en AG sur un cahier de
revendications et responsables devant l’ensemble des ouvriers -, mettant en
cause localement le monopole de représentation exercé par le PCC, via l’ACFTU,
et témoignant d’une prise de conscience progressive chez les travailleurs de
former une seule et même classe en butte à une exploitation commune, comme l’a
montré la lettre ouverte des grévistes de Honda du 3 juin 2010.
Ces
évolutions n’ont rien de spécifique à la classe ouvrière chinoise : elles
sont celles de toute classe ouvrière se développant dans le cadre des rapports
de production capitalistes et tendant à « s’opposer
en tant que classe aux classes dominantes et à chercher à les faire plier par
une pression de l’extérieur […] Et c’est de cette façon que tous les mouvements
économiques isolées des ouvriers surgit un mouvement politique, c’est-à-dire un mouvement de classe pour faire triompher
ses intérêts sous une forme générale, sous une forme ayant force de contrainte
sociale générale. Si ces mouvements supposent une certaine organisation
préalable, ils sont tout autant de leur côté, des moyens de développer cette
organisation » (Marx, Lettre à
F. Bolte, 23 novembre 1871).
Certes,
les travailleurs chinois sont encore éloignés de la perspective tracée par
Marx, mais l’émergence de revendications portant sur des droits collectifs,
l’appel des grévistes de Honda à l’union de tous les travailleurs chinois pour
la défense de leurs intérêts et l’exigence que les syndicats d’entreprise soient
au service des travailleurs et non du patronat sont des premiers jalons vers la
réalisation de cette perspective.
Conséquences
des conditions politiques de la restauration du capitalisme
sur le mouvement du prolétariat vers une classe pour soi
Nécessité de l’affrontement
politique contre le pouvoir de l’Etat-parti…
La
combinaison inédite de rapports de productions capitalistes et du maintien au
pouvoir de la bureaucratie créée des conditions politiques particulières au
combat du prolétariat chinois vers sa constitution en « classe pour
soi ». Ce n’est pas la bourgeoisie qui a restauré le capitalisme mais la
bureaucratie. C’est pourquoi le cœur de la lutte des classes n’oppose pas la
bourgeoisie et le prolétariat mais le prolétariat et une bureaucratie, certes
en voie de « bourgeoisification » avancée, mais qui conserve et
concentre en ses mains, du fait du maintien de sa structure bureaucratique, un
puissant appareil d’Etat qui lui confère un pouvoir absolu sur l’ensemble des
structures sociales et politiques du pays.
De ce
fait, les conquêtes sociales et politiques participant à la constitution de
toute classe ouvrière en classe pour soi sont antagoniques au maintien du
régime bureaucratique sévissant en Chine : il en va ainsi des acquis
collectifs en matière de retraite, de santé… comme du droit à s’organiser
syndicalement et politiquement. Il s’agit là d’une différence fondamentale avec
le mouvement ouvrier tel qu’il a pu se développer en Europe de l’Ouest au XIXe
siècle et au début du XXe siècle, certes au terme d’une longue
histoire d’affrontements avec le patronat et l’Etat bourgeois, mais dans le
cadre politique fixé par la démocratie et l’Etat bourgeois. C’est ce que
soulignait Trotsky dans ses écrits sur la Révolution allemande et la
bureaucratie stalinienne (janvier 1932) : « Pendant de nombreuses années, à l’intérieur de la démocratie
bourgeoise, se servant d’elle et luttant contre elle, les ouvriers édifiaient
leurs fortifications, leurs bases, leurs foyers de démocratie
prolétarienne : syndicats, partis, clubs d’éducation, organisations
sportives, coopératives, etc. Le prolétariat peut arriver au pouvoir non pas
dans les cadres formels de la démocratie bourgeoise, mais seulement par la voie
révolutionnaire. Cela est démontré par la théorie et l’expérience. Mais c’est
précisément pour la voie révolutionnaire que le prolétariat a besoin des bases
d’appui de la démocratie ouvrière à l’intérieur de l’Etat bourgeois ».
Rien de
comparable avec la situation actuelle en Chine où il est impossible pour le
prolétariat d’édifier ses fortifications de classe au sein de la forteresse
policière et despotique constituée par l’appareil bureaucratique à la tête de
l’Etat. Sous la pression de la lutte de classe, la bureaucratie peut tolérer à
la limite la reconnaissance sur un plan local du droit des travailleurs à
s’organiser par eux-mêmes en dehors du cadre de l’ACFTU, sous la forme
d’élections de délégués ouvriers, le temps d’une grève. Mais la ligne rouge à
ne pas franchir est la reconnaissance du droit à une organisation syndicale
indépendante, cadre de front unique permanent unifiant les deux fractions de la
classe ouvrière, travailleurs d’Etat et travailleurs migrants, et cristallisant
un rapport de forces généralisé entre le prolétariat et la bureaucratie. Cette dernière
est pleinement consciente que par sa simple existence, un tel syndicat
matérialiserait le fait que ses intérêts sont antagoniques à ceux des
travailleurs et constituerait pour les masses, en raison même de
l’interpénétration très forte en Chine entre le politique et
l’économique, un instrument pour combattre son pouvoir.
C’est
pourquoi le combat du prolétariat chinois pour arracher les acquis et les
organisations le constituant comme classe ne sera pas le simple prolongement
naturel des luttes émiettées des travailleurs, usine par usine, en défense de
leurs revendications économiques, mais qu’il passera nécessairement par le
combat pour tenter de faire sauter le verrou politique de la bureaucratie. De
manière significative en 1989, la Fédération autonome des travailleurs de Pékin
n’a pas émergé sur le terrain de la défense des revendications
économiques ; elle a été le produit d’un mouvement vers la révolution
politique posant la question des forces matérielles et organisationnelles à
construire pour combattre la bureaucratie. C’est ce que souligne la déclaration
suivante d’un militant à l’avant-garde de ce mouvement ainsi que le révèle un
témoignage d’un militant de l’époque cité par ALY : « Nous avions pour objectif de militer pour les intérêts des travailleurs
et du pays, ainsi que pour la démocratie, etc. […]. Je sentais que si des
syndicats autonomes similaires étaient créés partout ailleurs et s’ils
s’unissaient, ils constitueraient une formidable force politique, une force qui
aurait pu détruire ce système dictatorial et autocratique ». C’est
bien pour cette raison que la bureaucratie, en 1989, a fait le choix de la
répression sanglante du « Printemps de Pékin », pour liquider
les éléments d’organisation indépendante qui s’en dégageaient.
En
raison même des conditions politiques spécifiques dans lesquelles le
prolétariat est amené à engager le combat pour se constituer en « classe
pour soi », les comparaisons avec le mouvement ouvrier du XIXe
siècle et du début du XXe siècle, aussi éclairantes soient-elles
pour comprendre le développement de sa conscience de classe, ont leurs limites,
surtout si, comme Han Dong Fang, directeur à Hong Kong du China Labour Bulletin, on en tire la conclusion
suivante : « Une main-d’œuvre
puissante et un engagement efficace des syndicats pourraient avoir le même
effet que le mouvement syndical en Europe au XIXe siècle :
jeter les bases du développement de la démocratie. Actuellement, la Chine en est
loin. Mais d’ici à dix ans, lorsque le président Xi Jinping profitera de sa
retraite, elle sera très différente. » (En Chine, colère cherche syndicats, Le Monde diplomatique,
09/2014).
À juste
titre, appuyé sur une analyse de la nature du pouvoir exercé par la
bureaucratie dans le cadre de la restauration du capitalisme, ALY démontre
l’inanité de la comparaison avec le mouvement ouvrier du XIXe siècle
pour justifier une démocratisation pacifique de la bureaucratie : « Dans la plupart des pays capitalistes, les
sphères politique et économique sont séparées l’une et l’autre. […] En Chine,
les deux sphères sont fusionnées à un tel degré, que la main invisible du
marché est toujours soutenue par la botte visible de l’Etat, c’est pourquoi un
simple syndicat indépendant et apolitique n’est même pas toléré. Etrangement,
une stratégie de « dépolitisation » du mouvement ouvrier est
précisément défendue par Han Dongfang et son China Labour Bulletin après qu’ils
aient abandonné le combat pour un mouvement syndical indépendant qui était leur
position antérieure. Cette position
n’est cependant pas réaliste parce que l’Etat despotique et le régime de
répression dans les entreprises tiennent ensemble et tomberont ensemble. Expliquer
qu’en Chine les conflits du travail « ne représentent pas une menace pour
l’Etat et peuvent dans la plupart des cas être résolus eu sein de l’entreprise
sans le recours à une intervention gouvernementale », c’est oublier qu’en
raison même de ses intérêts, le capital bureaucratique considère inévitablement
que les luttes ouvrières économiques constituent une menace pour son Etat. […].
Soit les grèves économiques restent isolées et sont durement réprimées, soit
elles se produisent au cours d’une crise politique et elles s’élargissent pour
finir par affronter l’Etat-parti, en venant sur le terrain politique et en
revendiquant les droits civiques et les libertés politiques. »
… mais les conséquences de
la défaite de 1989 et de la restauration du capitalisme
n’ont pas été surmontées
L’expression
concentrée de ces conséquences réside dans la contradiction suivante au cœur de
la situation politique en Chine : si dans ce pays, plus que partout
ailleurs, toute lutte économique pose directement des questions politiques, il
faut constater que depuis 1989, aucun mouvement politique n’a émergé pour
défier le pouvoir.
Malgré
l’intensification des luttes ouvrières, malgré l’accroissement numérique du
prolétariat chinois qui en fait le plus nombreux et le plus concentré au monde,
il faut noter que pas une seule fois, ni de près, ni de loin, l’autorité
absolue dont jouit la bureaucratie n’a été remise en cause. Pas une seule fois
non plus, les combats engagés par le prolétariat chinois n’ont posé, ne
serait-ce qu’objectivement, la question du pouvoir. Le point commun entre
toutes les luttes menées depuis 1989, qu’elles émanent des ouvriers d’Etat, des
migrants ou des paysans, c’est que le pouvoir du gouvernement central de Pékin
n’est jamais visé, que l’ennemi à abattre, le PCC, n’est jamais ciblé.
Le
désarroi politique nourri par la défaite de 1989 s’est exprimé fortement durant
les luttes des ouvriers d’Etat contre les privatisations. On retrouve la même
confusion politique dans les combats des paysans. L’exemple typique est celui
de la contestation de Wukan, dont le point départ en 2011 était le refus des
saisies illégales de terres par des responsables gouvernementaux locaux. De
manière significative, « la
protestation était dirigée contre les dirigeants corrompus et non contre le
parti communiste. Au cours des manifestations, il y a même eu des banderoles et
des déclarations qui exprimaient un soutien au parti, ce qui est habituel en
Chine dans toutes les formes de contestation ; cela reflète souvent le
sentiment que les responsables se trouvent parmi les corrompus et non pas à
Pékin au sein du gouvernement central. » (ALY).
De la
même manière, si à la suite de la grève de Honda, le rejet par les travailleurs
migrants des cadres locaux de l’ACFTU s’est exprimé très fortement, jamais
jusqu’à présent le syndicat officiel n’a été visé en tant que courroie de
transmission des intérêts du PCC. Parmi leurs revendications, les grévistes de
Honda réclamaient la rénovation démocratique du syndicat d’usine, exprimant
ainsi l’illusion que l’ACFTU, organisation verticale totalement contrôlée et
vertébrée par le PCC « dont les
cadres syndicaux sélectionnés doivent adhérer à l’orientation fondamentale »
(article 32 des statuts de 2008), pouvait changer de nature localement par la
grâce d’une « élection démocratique » organisée par le… PCC. C’est
bien parce qu’ils avaient conscience de l’impossibilité d’une telle
transformation que les dirigeants chinois ont accédé à la demande des ouvriers
de Honda puis d’autres usines d’organiser ce type d’élections qui ont abouti
dans les faits à un replâtrage de pure façade des sections locales de l’ACFTU.
La
revendication de la démocratisation des syndicats d’usine constitue une
différence majeure avec ce qu’il s’était passé en 1989 où ce n’est pas la
rénovation démocratique du syndicat officiel qui était mise en avant mais où
avaient été jetées les bases d’une Fédération autonome des travailleurs de
Pékin, dont la vocation était de s’étendre à l’ensemble des travailleurs
chinois dans le but politique de s’affronter au pouvoir de la bureaucratie.
Cette
absence de remise en question de l’autorité politique du PCC et du gouvernement
central, en tant que telle, qui caractérise aussi bien les luttes des migrants
que celle des ouvriers d’Etat, explique que, dans l’immense majorité des cas, les
grèves restent cantonnées à une seule usine, et que sont extrêmement rares les
tentatives de coordonner la mobilisation sur plusieurs sites comme ce fut le
cas chez Pepsi-Cola en 2011. C’est pourquoi il est encore impossible au stade
actuel des luttes ouvrières en Chine, malgré le processus de maturation de la
conscience de classe dont elles témoignent, de parler à leur propos d’une
véritable lutte de classe au sens où l’entendait Lénine : « Qu’est-ce que la lutte de classe ?
Lorsque les ouvriers d’une fabrique ou d’une profession affrontent leur ou
leurs patrons, est-ce là la lutte de classe ? Non, ce n’en est encore
qu’un faible embryon. La lutte des ouvriers ne devient lutte de classe que
lorsque tous les représentants d’avant-garde de l’ensemble de la classe
ouvrière de tout le pays ont conscience
de former une seule classe ouvrière et commencent à agir non pas contre tel ou
tel patron mais contre la classe des capitalistes toute entière et contre le
gouvernement qui la soutient. »
(Notre tâche immédiate, fin 1899)
Comme CPS 54 en faisait le constat :
« Aujourd’hui, la Chine compte plus
de 400 millions ouvriers d’usines, dont 150 millions de migrants. Mais ce
renforcement s’est effectué dans des conditions telles qu’il s’est traduit par
un recul considérable, tant sur le plan des conditions d’existence que sur le
plan politique. De ce fait, c’est sans aucun doute aujourd’hui en Chine que le
contraste entre la puissance objective du prolétariat et sa faiblesse politique
est le plus saisissant. » En quelque sorte, en réintroduisant le
capitalisme en Chine, la bureaucratie a, pour reprendre la fameuse expression
de Marx, engendré ses propres fossoyeurs ainsi que ceux du capitalisme ;
mais les handicaps spécifiques dont souffrent le prolétariat chinois, combinés
aux limites politiques pesant sur le prolétariat à l’échelle internationale en
conséquence de la fermeture du cycle historique ouvert par la révolution
d’Octobre, empêchent pour une période indéterminée les fossoyeurs de creuser la
tombe de la bureaucratie et du mode de production qu’elle a restauré.
Conclusion
Nul ne
peut dire aujourd’hui, alors même que la conscience de la nécessité d’un
affrontement politique avec l’Etat-parti est encore à un stade embryonnaire,
notamment chez les jeunes migrants, quel sera le point de départ d’un tel
affrontement rassemblant une grande partie des masses exploitées et la
jeunesse : lutte contre la répression policière et la censure, défense de
telle ou telle revendication économique unifiant les travailleurs (droit à
la santé, à la retraite), manifestations pour la liberté d’expression ou contre
la corruption des dirigeants et la montée insupportable des inégalités…
Les points de départ possibles sont multiples. La seule certitude c’est que,
quelle que soit la revendication de départ, économique et/ou politique, toute
revendication sérieuse du prolétariat et de la jeunesse conduira inévitablement
à poser la question du pouvoir, la question de l’affrontement avec la
bureaucratie.
L’autre
élément poussant dans le sens de cet affrontement, et constituant une autre
différence majeure avec le développement du mouvement ouvrier au XIXe
siècle, ne tient ni à la spécificité de la situation politique en Chine ni aux
conditions politiques de la restauration du capitalisme, mais au degré extrême
de pourrissement auquel est parvenu aujourd’hui le capitalisme et dont la Chine
ne saurait s’extraire. Cette dernière est certes une puissance économique, au
développement industriel et commercial fulgurant depuis une vingtaine d’années,
mais c’est une puissance montante dans le cadre d’un mode de production
historiquement épuisé, en putréfaction avancée et traversant depuis 2008 une
crise mondiale dont il n’est toujours pas sorti. L’article sur la Chine de CPS n°54 a analysé les conséquences
économiques du fait que la Chine se développe au stade de l’impérialisme, en
particulier le fait que tout en étant une puissance jeune, elle concentre déjà
à un niveau important les traits pourrissants et repoussants des vieilles
puissances impérialistes.
Les
implications politiques au niveau de la lutte des classes du fait que la
restauration du capitalisme y intervient à son stade impérialiste ont pu un
temps être en partie masquées et différées par l’exceptionnelle croissance
économique ayant permis à la bureaucratie, sur la base de conditions politiques
très favorables, de disposer jusqu’à présent d’une marge de manœuvre financière
suffisante pour contenir les luttes ouvrières dans un cadre compatible avec son
maintien au pouvoir. Le problème est que cette période d’un point de vue
économique est en train de toucher à sa fin (voir édito de ce bulletin). Compte
tenu du très haut degré de fusion des questions politiques et économiques en
Chine, cette modification de la situation économique est grosse de modifications
dans la situation politique, tant au niveau de l’antagonisme central entre le
PCC et les masses exploitées que celui des rivalités au sein même des couches
dominantes, entre la bureaucratie et la bourgeoisie comme à l’intérieur même de
l’appareil bureaucratique traversé de forces centrifuges grandissantes, le tout
sur fond de pression économique et militaire accrue de l’impérialisme,
notamment américain, pour que les contre-réformes s’accélèrent et permettent
une pénétration plus grande de ses marchandises comme de ses capitaux. Le
ralentissement continu depuis plusieurs mois de la croissance et l’impact de
plus en plus fort de la crise mondiale sur l’économie chinoise sont en train de
saper progressivement les bases matérielles du fragile équilibre social tel
qu’il s’est dessiné dans le cadre de l’architecture de classes à la suite de la
restauration du capitalisme. C’est ce sur quoi reviendra un prochain article.
Le 4 mai 2015
Références :
(ALY) :
AU Loong Yu, Un capitalisme
bureaucratique, 2012
(Bergère) :
Marie-Claire Bergère, Chine, le nouveau
capitalisme d’Etat, 2013
(CF) :
Chloé Froissart, Pour un salaire juste.
L’évolution des revendications ouvrières en Chine, 2013
(Rousset) :
Pierre Rousset, D’où surgit le nouveau
capitalisme chinois ? « Bourgeoisification » de la bureaucratie
et mondialisation, 2014
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