Article paru dans
le bulletin « Combattre pour le socialisme » n°53 (n°135 ancienne
série) - 19 mars 2014 :
Appuyé sur la collaboration de la direction
du SNES,
le gouvernement concentre son offensive
contre les enseignants du secondaire, contre
les décrets de 1950
Pour briser cette offensive, les enseignants
des lycées et collèges
doivent imposer aux dirigeants du SNES qu’ils rompent leur collaboration avec
le gouvernement, qu’ils défendent leurs statuts
et qu’ils exigent sans délai le retrait des projets gouvernementaux
de liquidation des décrets de 1950
Le « pacte de
responsabilité » donne le ton
Économiser
50 milliards d’euros jusqu’en 2017 dans la fonction publique pour financer les
cadeaux au patronat, telle est l’unique politique du gouvernement. L’urgence de
la crise du capitalisme, le choix de lutter pour le rétablissement du taux de
profit, et d’accélérer la liquidation de la fonction publique, met à nu la
valeur des arguments « pédagogistes » généralement à l’œuvre dans le
domaine de l’enseignement. Mais une fois l’impulsion politique donnée par le
pacte Hollande-Gattaz, il s’agit de le traduire en faits concrets pour mettre
en œuvre les mesures concrètes d’économies. Dans toute la fonction publique,
dans l’enseignement public, secondaire, primaire, et bien entendu dans les
universités au bord du défaut de paiement, il n’y a plus rien à gratter, l’os
est visible. C’est à l’os qu’il faut s’attaquer.
Non
seulement la FSU, principale fédération de l’enseignement, s’est engagée dans
le processus par la signature commune avec la CFDT, l’UNSA et la CGT d’un texte
qui indique que ces quatre organisations participeront aux discussions avec le
gouvernement, malgré le désaccord exprimé de certaines composantes de la
fédération, syndicats, tendances ou sections départementales, mais encore c’est
par le biais du gel de l’avancement qu’elle fait concrètement le pas.
En
effet, après les annonces de Peillon, démenties, puis après celles attribuées à
Cazeneuve, la direction de la FSU a exigé un engagement écrit du Premier
ministre de ne pas envisager le gel de l’avancement des fonctionnaires, faute
de quoi, avec les autres fédérations de
fonctionnaires, elle se retirerait de toute discussion sur les carrières et les
rémunérations. Ayrault, par lettre aux directions syndicales, s’est engagé… à
poursuivre sa politique de réduction des dépenses publiques dans le cadre du
dialogue social : « Pour y
parvenir il n’y a qu’une seule méthode, le dialogue social. J’ai bien noté que
les organisations syndicales représentatives des fonctionnaires étaient prêtes
à mener une discussion sur l’avenir de notre fonction publique dans le contexte
du rétablissement des comptes publics.
J’ai demandé à Marylise Lebranchu d’ouvrir
avec vous cette négociation qui doit reposer sur des engagements réciproques,
car dans la situation budgétaire que nous connaissons, la fonction publique
doit participer à l’effort de redressement du pays. »
On ne
peut être plus clair sur le sens de cette « négociation » :
après quatre ans de gel des salaires, et encore
plus longtemps de suppression de postes, cela ne peut être que destructeur.
Mais la comédie des démentis aura permis aux directions syndicales de
poursuivre leur politique de dialogue social, dont les fruits sont si amers
pour les travailleurs, sans d’ailleurs que ne soit exclue la possibilité d’un
gel partiel ou total de l’avancement dans la fonction publique. C’est ce que
nous pouvons vérifier au sujet de l’avancée significative obtenue par le
gouvernement vers la liquidation des décrets de 1950.
Nouveaux chantiers
Le 18
novembre s’ouvraient officiellement six groupes de travail, sur les treize
prévus au total par le gouvernement. Ces six premiers groupes rendant leur
conclusion en décembre, et sept autres leur succédant, jusqu’en février 2014.
Ils s’attaquent cette fois-ci franchement aux questions fondamentales,
notamment celle du statut ; directeurs d’école, RASED, formateurs du
premier et du second degrés, conseillers pédagogiques, professeurs des écoles,
enseignants du second degré. Le gouvernement montre qu’il veut ainsi s’avancer
sur la question de la transformation des directeurs d’école en personnels de
direction, ou encore cherche à former à partir des corps existants un bataillon
de formateurs déchargés de l’enseignement aussi bien dans le premier que dans
le second degré. La question cruciale reste, dans cette première salve, le
statut fondamentalement inchangé des enseignants du secondaire.
En
janvier, de nouveaux groupes de travail se sont ouverts, sur les CPE, chefs de
travaux, personnels de direction, personnels administratifs, de santé, ou
encore contractuels. C’est donc une revue générale qui est engagée par le
gouvernement en compagnie des dirigeants syndicaux.
Dès le
mois de septembre, une consultation, avec temps banalisé pour tenter de rendre
obligatoire la participation de tous les personnels, a été engagée sur
« l’éducation prioritaire ». En réalité, l’enseignement prioritaire,
en raison de « nécessités » pédagogiques, est depuis des décennies la
porte d’entrée des dérogations et déréglementations, et fait des ZEP le
laboratoire de la destruction statutaire.
Enfin,
le 10 octobre, le gouvernement mettait en place le conseil supérieur des
programmes, prévu par la loi d’orientation. Celui-ci est donc chargé de
préparer une nouvelle révision des programmes, il se compose de parlementaires
(députés et sénateurs), de membres du Conseil économique et social
(représentants du patronat et des appareils bureaucratiques des syndicats) et
des personnalités qualifiées, anciens recteurs, chercheurs en science de
l’éducation, médecins, et, notons-le, Denis Paget, ancien dirigeant du SNES et
de la FSU, spécialiste du « curriculum ».
Pour ce
qui est des premiers travaux de ce Conseil, il est clair qu’il cherche à en
terminer avec la notion de programme, pour la remplacer par celle de
« curriculum ». Comme l’indique lui-même A. Boissinot,
membre du CSP, au site Café pédagogique
le 9 décembre, « Depuis la loi
d'orientation, la conception des programmes a évolué. Avant on définissait les
programmes comme des contenus d'enseignement en lien avec un cadre horaire.
Aujourd'hui, l'idée c'est de réfléchir comme dans de nombreux pays en terme de
curriculum, ce qui suppose une approche plus globale. Le curriculum ce n'est
pas que du contenu mais une réflexion sur les compétences, l'évaluation, les
outils numériques, la formation professionnelle. C'est une nouvelle
approche, une nouvelle manière d'aborder les questions au programme. Plutôt que
remplacer les programmes, procédure qui lasse les enseignants, on réfléchit à
une nouvelle méthode pour élaborer plus globalement et les accompagner mieux en
terme de formation et d'outillage pédagogique et d'accompagnement. »
Destruction du cadre national de l’enseignement, et donc des diplômes, mise en
place généralisée des « compétences » à travers l’établissement du
curriculum, on fait aussi fonctionner l’autonomie des établissements ou de
bassins scolaires regroupant plusieurs établissements.
Enfin,
une pression énorme s’exerce contre le métier d’enseignant à travers la
remise en cause de la notation des élèves, qualifiée de non scientifique,
aléatoire, pifométrique, puisque les enseignants corrigent des copies et non
des tests de type QCM, n’évaluent pas dans les lycées des
« compétences ». Il est aussi question du manque de
« bienveillance », ce qui mènerait à supprimer la notation sur 20 à
l’école et au collège, et à imposer 8 comme note minimale.
Après
concertation et notamment passage au CSE, les dates de prérentrée et de rentrée
pour septembre 2014, 2015, et 2016 ont été adoptées par décret. Elles annoncent
que les enseignants travailleront dès le mois d’août, pour faire « 36 semaines complètes ». Cette
provocation se fait donc au nom d’une annualisation rampante, qui touche déjà
bien des heures au lycée (TPE, AP, enseignements d’explorations) et qui a valu
à tous les enseignants du primaire comme du secondaire la vexation du travail
gratuit par un rattrapage en novembre, pour une journée qu’ils avaient déjà
travaillée, puisqu’il s’agissait de la journée de prérentrée.
Tous
les aspects de la profession sont donc attaqués, mais il reste un problème, le
statut des enseignants.
Les décrets de 1950, le nœud
de la question
En
réalité, toutes ces « innovations » pédagogistes, tous ces éléments
de déqualification de la profession comme du contenu de l’enseignement se
heurtent au statut des enseignants, dans le second degré aux décrets de 1950.
Toute tentative de poursuivre la politique de réduction budgétaire, de faire
augmenter drastiquement le temps et la quantité de travail se heurte aux
décrets de 1950. Si, du point de vue légal, ces derniers sont l’expression très
simple de la définition de maxima de service en horaires hebdomadaires
d’enseignement et de quelques décharges liées à certaines fonctions ou à l’enseignement
dans certains niveaux (bac), ou dans certaines conditions (classes
pléthoriques), cette simple définition a pris, face aux offensives permanentes
de la bourgeoisie, une grande valeur.
Cette
valeur est liée à deux choses. La première, c’est la définition du temps de
travail des enseignants en heures d’enseignement, et non dans d’autres
activités. Fondamentalement, c’est ce qui a permis jusqu’à aujourd’hui aux
enseignants de défendre leur conception de leur métier : enseigner. Le
fait d’enseigner a aussi permis aux élèves, malgré les attaques successives, de
continuer à bénéficier de cours. En tant que tel, et malgré tous les discours,
les enseignants sont profondément attachés à cette définition de leur métier
qui leur permet d’organiser leur temps de travail, d’exercer leur liberté
pédagogique. La seconde, c’est que les horaires sont des maxima hebdomadaires,
et donc qu’ils ne sont pas annualisés.
Cela ne
forme pas en tant que tel un statut, mais c’est l’un des éléments déterminants
de celui-ci, avec le système de mutations au barème, les grilles salariales ou
encore la double notation par le chef d’établissement et l’inspecteur. Ces
décrets sont aussi vieux que le CAPES lui-même, et ils reprennent en les
uniformisant des maxima hebdomadaires antérieurs. Ils unifient enfin les
enseignants, qu’ils se trouvent dans un collège ou un lycée, devant une
sixième, une classe de BTS ou une classe préparatoire aux grandes écoles, dans
la définition de leur service, même s’il y a, bien entendu, des nuances liées
au niveau d’exercice.
Les décrets de 1950 sont l’objet de tentatives de liquidation
depuis des décennies par les différents gouvernements de la bourgeoisie :
leur liquidation constitue donc un objectif historique. La principale offensive
a eu lieu en 1971-72 et a abouti aux décrets de 1972 qui veulent définir plus
précisément le CAPES et l’agrégation. Dans ces décrets, est introduite la
distinction suivante : « Les
professeurs certifiés participent aux actions d'éducation, principalement en
assurant un service d'enseignement dans les établissements du second degré et
dans les établissements de formation ». En réalité, ces décrets de
1972 ne sont que le reste d’une offensive destinée à faire « dynamiter le carcan bureaucratique »,
« assouplir la rigidité des
nominations », instituer l’annualisation et 35 heures de présence
hebdomadaire des enseignants dans les établissements, selon la
« Commission des Sages » qui a préparé l’offensive. Ils n’annulent
cependant pas les décrets de 1950 et, rentrant en contradiction avec ceux-ci,
ils enfoncent un coin, celui qui a permis d’introduire un certain nombre de
tâches supplémentaires non quantifiées.
Dans la
dernière période, les décrets de 1950 ont été l’objet de l’attaque ouverte de de Robien, qui voulait liquider les « heures de
chaires » (décharges statutaires liées à l’enseignement en classe
d’examen). Ils ont été au cœur de la campagne du candidat Sarkozy en 2012, ils
ont été l’objet de la critique d’un rapport de la
Cour des comptes au printemps 2013, et en janvier 2014, ils ont été à nouveau
dénoncés violemment par la très réactionnaire Fondation IFRAP (Institut français pour la recherche sur les
administrations et les politiques publiques). Le groupe de travail n° 6, ouvert le
18 novembre, portait donc sur le cœur du problème.
« Redéfinir le métier d’enseignant. »
En
quelques jours, le projet du gouvernement est rendu public. La forme même de la
discussion, autour d’une « fiche » déjà élaborée (sans doute par de
longs mois de contacts non-officiels avec les directions syndicales, à
commencer par celle du SNES), le fait que les directions syndicales se rendent
à cette discussion et se mettent immédiatement à l’amender montrent à quel
point celles-ci s’engagent dans le projet. Il faut dire que cela fait des années
qu’elles reprennent la rengaine de « l’évolution
du métier », que les décrets de 1950 ne permettraient pas de prendre
en considération toutes les « nouvelles
tâches » imposées par l’hétérogénéité des élèves, etc. ; du temps
pour la concertation, réclament les dirigeants syndicaux, en particulier ceux
du SNES. Le timing de la discussion est millimétré, les résultats PISA de 2012,
dévoilés en pleine discussion, servant d’accélérateur et de point d’appui pour
montrer l’évidence : il faut maintenant s’en prendre au statut des
enseignants !
Le
contenu des discussions est toutefois rendu public, la direction du SNES
notamment relayant les propositions du gouvernement auprès des syndiqués et
au-delà par leur publication sur son site. La démarche étant de tenter d’obtenir
l’appui ou l’assentiment des enseignants. Cette transparence, cependant, n’a
pas empêché les enseignants d’exprimer leur rejet de ces
« propositions ».
Le
gouvernement entend redéfinir le métier d’enseignant en établissant tout
d’abord un temps de travail annualisé de 1607 heures, comme dans le reste de la
fonction publique. Si la référence numérique a sauté rapidement, le texte
continue à définir le temps de travail en se référant à la situation générale
de la fonction publique, de fait, les fameuses 1607 heures. Des 15 et 18
heures, n’est alors maintenue qu’une référence hebdomadaire, ouvrant la porte à
toute modulation.
Il
définit des tâches à n’en plus finir, cela va du méprisant « préparer ses cours » à des fonctions définies par
lettres de mission du chef d’établissement, sur proposition du conseil
pédagogique, du conseil d’administration : coordonnateur de discipline, de
relations avec les entreprises, de référent culturel, etc. Cette manière de
procéder induit des services fixés selon des critères locaux et, surtout, une
hiérarchisation des enseignants.
Le
gouvernement veut aussi supprimer les heures de chaire, pour mettre en place
une pondération dans les lycées, les classes préparatoires, les sections de
techniciens supérieurs, ce qui économiserait des milliers d’heures
supplémentaires tant la pondération est basse : 1,1 dans les lycées, 1,5
dans les autres sections. Les heures de cabinet en histoire, de coordination,
effectifs pléthoriques, etc., disparaissent.
Pour
les enseignants en CPGE (classes préparatoires), la disparition des heures de
chaire et de la notion d’effectifs pléthoriques se traduirait par une baisse de
la rémunération qui pourrait aller jusqu’à 20 %. Cette mesure est présentée de
façon poujadiste comme finançant la mise en place d’une pondération dans les
établissements les plus difficiles de l’enseignement prioritaire. Cette
présentation ne dérange nullement les dirigeants du SNES. Mais les enseignants
des classes préparatoires se regroupent en assemblées générales, s’adressent
aux syndicats, et leur imposent d’appeler à la grève. Cette dernière est
effectivement très massive pour le secteur, puisque le ministère lui-même
annonce un taux de 60 % de grévistes le 9 décembre : c’est dire qu’il est
sans doute supérieur à 70, peut-être 80 %. Les enseignants défilent avec leurs
élèves à Paris. Cette agitation est semble-t-il contagieuse, des centaines de
réunions syndicales ont lieu dans les établissements, lycées et collèges
réunissant des milliers d’enseignants.
Ce
qu’il en ressort, quasiment partout, c’est que les enseignants montrent leur
attachement à leur statut : une enquête du SNES de Créteil auprès de ses
syndiqués est sans équivoque : 80 % ne veulent pas que le statut soit
modifié, ils refusent donc les projets du gouvernement, estiment impossible de
négocier sans au préalable une augmentation des salaires (après quatre ans de
gel pur et simple du point d’indice), sans une diminution du nombre des élèves
dans les classes. Un certain nombre de réunions s’adresse ouvertement aux
dirigeants syndicaux, notamment ceux du SNES, pour qu’ils se prononcent en
défense des décrets de 1950, qu’ils rejettent le projet du gouvernement et
qu’ils cessent toute discussion sur ce terrain avec lui (voir
www.frontunique.com).
Les
dirigeants du SNES rendent compte de cette réalité au ministère. Le 12
décembre, jour de l’annonce officielle des mesures à prendre pour application à
la rentrée 2014, le gouvernement est obligé de surseoir.
Le gouvernement dans
l’embarras, les dirigeants du SNES volent à son secours
Alors
qu’il aurait pu se trouver en très grande difficulté ou dans l’impossibilité
complète d’avancer sur sa politique, le gouvernement a reçu le soutien des
dirigeants du SNES, et cela en deux temps.
La
première marque de soutien a été la réception de l’annonce de la mise en œuvre
dans certains établissements, les plus difficiles, de la fameuse pondération de
1.1 heures, censée abaisser le temps devant élèves. Dans le même temps, le
gouvernement annonçait 4000 postes dans les collèges pour permettre la
concertation et le travail en équipe imposé à hauteur d’une heure et demie par
semaine dans les établissements les plus difficiles, 9 jours par an dans le
primaire. En réalité, on comprend qu’il ne s’agit pas de 4000 postes, mais de
4000 « équivalents temps plein » en heures supplémentaires, ce qui
introduit dans les réseaux d’éducation prioritaires les mesures préconisées
dans la discussion sur le « métier » : la multiplication des
tâches.
Pour la
direction du SNES, le plan du gouvernement sur « l’éducation prioritaire »
est une réforme porteuse d’avenir ! Pour autant, avec quelques mesures
indemnitaires (il ne s’agit pas d’augmenter le salaire des enseignants), ce
sont les seules annonces du gouvernement : il n’y aura pas un élève de
moins dans les classes, pas un moyen humain supplémentaire, si ce n’est des
agents de sécurité nommés « assistants de prévention et de sécurité »
dans la novlangue ministérielle. Bref, en dehors de plus de déréglementation,
rien de neuf sous le soleil. Mais l’enthousiasme marqué des dirigeants
syndicaux est lié à un objectif : sauver le soldat Peillon.
La
deuxième phase de la fusée, c’est la
dénonciation des décrets de 1950 par l’appareil du SNES. Et cela représente
réellement un tournant : la direction du SNES faisait jusqu’ici campagne
sur le terrain de la « reconnaissance » des tâches annexes, là elle
dénonce les décrets statutaires !
Un
premier tir de semonce avait eu lieu dès le mois de décembre, sous la plume de
Xavier Marand. Dans l’US n°736,
bulletin du SNES, au bas d’une page intitulée « Réforme du statut : ne rien décréter sans la profession »,
se trouve l’article de notre auteur qui pose la question : « Décrets de 1950 : la panacée ? »,
et y répond par une liste de contre-exemples cherchés savamment, ou de demi-vérités.
L’offensive
se poursuit. L’appareil fait convoquer des réunions académiques, dirigées par
les co-secrétaires nationaux (évitant ainsi de
convoquer les instances régulières, comme dans l’académie de Clermont où une
opposition réelle à l’appareil est représentée à la CA), pour tenter de
recadrer la base du syndicat, les secrétaires de S1, les correspondants des
petits S1 des collèges inquiets, secrétaires départementaux, et leur asséner la
nouvelle vulgate : les décrets de 1950 ne sont pas protecteurs !
il est donc nécessaire de poursuivre la discussion avec le gouvernement. Puis,
le 18 janvier, était postée sur le site du SNES une longue explication sur les
heures de chaires, afin d’expliquer que l’existant n’est pas si bon, que les
enseignants de SES, par exemple, n’auraient pas droit à l’heure de chaire
(alors que dans les faits ils en disposent), niant en cela la réalité. Afin de
couvrir tout cela de volutes épaisses d’un rideau de fumée, une pétition est
lancée pour la « revalorisation ».
En réalité,
il faut couvrir la participation aux discussions.
Le 12 décembre, Peillon déclarait : « On
ne réforme pas l’Éducation nationale » sans les enseignants : il
voulait dire qu’il avait besoin de ceux qui sont censés les représenter pour
pouvoir poursuivre son offensive. Les discussions ont donc repris au mois de
janvier. Mais alors que le SNES, via son site et une lettre flash envoyée à
tous les syndiqués, en donnait la teneur chaque semaine entre le 18 novembre et
le 12 décembre, cette fois-ci c’est le silence radio. Les enseignants ne
connaissaient plus la teneur des tractations !
Le 12 février : le même
plat est resservi
La « fiche
métier », réapparue le 10 février après deux mois de silence sur le site
du SNES, le prouve, et les annonces faites le 12 par Peillon lui-même le
confirment : après deux mois de concertation, c’est strictement le même
plat qui est resservi !
La
seule différence, c’est la formulation sur les maxima de services qui sont
réintroduits. Ce n’est pourtant qu’un leurre, puisque l’essentiel réside en
ceci : « les enseignants
participent aux actions d’éducation principalement en assurant un service
d’enseignement ». De fait, il n’y a plus aucune borne, aucune limite
aux tâches et autres « actions
d’éducation » qui viendront s’ajouter aux 18 ou aux 15 heures
hebdomadaires, d’autant que le temps de travail reste défini comme celui
de l’ensemble de la fonction publique.
En introduisant dans le décret sur le temps de travail la formule « principalement en assurant un service
d’enseignement » des décrets de 1972, le gouvernement entend résoudre
à son profit l’ambiguïté créée pendant quarante ans. il s’agit d’intégrer de
façon obligatoire, quantifiée et définie concrètement, sans possibilité pour
les enseignants d’y poser des limites, toutes les tâches supplémentaires,
complémentaires, de plein droit. Il s’agit donc d’un alourdissement substantiel
des services. L’allongement de l’année scolaire, l’intégration des examens dans
les services, la disparition des heures supplémentaires… Cette formule anodine
contient en réalité la possibilité de faire éclater complètement et à terme le
statut des enseignants.
Le
cadre local devient un cadre prégnant, puisque la liberté pédagogique s’exerce « dans le cadre des programmes nationaux, des
instructions du ministre et des projets d’établissement ». Jusqu’ici,
les projets d’établissement n’avaient qu’une existence largement fictive car
ils n’avaient pas de prise, notamment sur le contenu de l’enseignement. Cela se
combine avec les projets de liquidation des programmes nationaux au profit du
curriculum, décidé localement, dans le bassin ou l’établissement. Cela permet,
bien entendu, d’organiser l’évaluation, tant l’évaluation habituelle que les
examens, ou le contrôle en cours de formation. C’est donc le chef
d’établissement qui tend à devenir l’autorité pédagogique, ce qui lui avait été
toujours refusé, y compris par le mouvement des enseignants contre le projet Chatel de contre-réforme de l’évaluation.
De
même, la nomination par lettre de mission sur proposition des conseils
pédagogiques et d’administration à certaines fonctions ouvrant droit à des
rémunérations supplémentaires, à des décharges exceptionnelles (à la tête du client, ou plus exactement à la
connivence du client avec l’administration), a pour but de former des
hiérarchies intermédiaires, de caporaliser les enseignants : un
sous-chefaillon par niveau, (6e ou terminale), par matière, par
fonction (référent culturel…). Le conseil pédagogique doit au passage être
revu, ce qui ne peut que renforcer son caractère de cour à la solde du chef
d’établissement. Les conseils d’administration, dont les élus sont très souvent
les représentants locaux des syndicats, s’associant à la cogestion des
carrières et des fonctions dans l’établissement.
Les
décharges horaires disparaissent quasiment toutes ; ne sont maintenues que
les heures de vaisselle, qui désignent les heures de préparation du laboratoire
en SVT. Les autres heures statutaires sont remplacées, soit par des indemnités,
soit par la pondération de 1,1 heure pour les cours en terminale et 1re.
En réalité, sous couvert d’égalitarisme, le taux choisi par le gouvernement
permet à ce dernier de faire des économies : quelques dixièmes d’heures
supplémentaires pour ceux qui se trouvaient en dessous de 6 heures, et de
l’heure de chaire (un nombre très restreint de collègues), et la nécessité de
réaliser 10 heures dans ces mêmes classes pour obtenir l’équivalent d’une heure
de cours en moins ! Ce qui n’est quasiment réservé qu’à une infime
minorité. Pour les enseignants en STS et en CPGE, malgré des taux différents,
cela se traduit en effet par une baisse de rémunération réelle et massive.
On le
comprend, l’attaque est massive. Elle comporte en réalité la liquidation du
statut. Ce que le SGEN-CFDT, un chaud partisan de cette politique bien entendu,
salue sur son site en ces termes : « le décret de 1950 a vécu, vive le décret 2014 ».
Le SNES voit dans le projet
Peillon une « identité
professionnelle sécurisée »
Le 10
février, après deux mois de silence, le SNES publiait sur son site une « nouvelle
rédaction » de la fiche-métier destinée à préparer la réunion du 12
février. Devant les différents paragraphes, pas moins de 14 fois, le SNES
commente en prétendant voir dans telle ou telle mesure un « acquis du SNES » !
Ainsi, la disparition de la référence aux 1607 heures serait la fin de
l’annualisation et marquerait une grande victoire de la participation
syndicale. On a vu plus haut ce qu’il en était. En réalité, dans le secret des
rencontres « informelles », les dirigeants du SNES ont amendé à la
marge le texte pour le rendre présentable. Et, in fine, ils l’ont trouvé très rassurant ! Au point de
prétendre que « l’identité
professionnelle » était « sécurisée ».
Concrètement, au-delà de la connotation positive, il est bien difficile de
comprendre ce que cela signifie, en dehors d’un satisfecit pour la politique du
gouvernement.
Ce
mensonge éhonté, en plus de cet engagement dans la participation, ont permis au
gouvernement de s’avancer et de se sentir serein au moment de l’annonce,
quelques jours avant les vacances des zones parisiennes. Mais, là encore, la
direction du SNES continue de se vautrer dans cette politique de co-rédaction avec le gouvernement : jusqu’au 27 mars,
date du comité technique ministériel où les textes seront présentés, c’est la
phase de rédaction dans laquelle la direction du SNES dit elle-même s’engager
pleinement au nom de la vigilance.
De
fait, la direction du SNES accompagne le gouvernement jusqu’au
bout, fait le service concertation après vente jusque dans le CTM du 27 mars. Certes,
il pourrait arriver qu’elle y vote contre ou qu’elle s’abstienne sur le décret
lui-même. Mais cela ne changerait rien au rôle qu’elle a joué par la
participation jusqu’au bout : permettre au gouvernement d’être sur le point
d’entériner la liquidation des décrets de 1950. Le vote final indiquera si elle
se sent capable de signer en bas du document qu’elle a corédigé avec le
gouvernement, ou si la réaction des enseignants ne lui permettra pas d’assumer
publiquement et totalement son forfait.
Pour la
direction du SNES, il peut être plus prudent de se ménager une possibilité de
garder le contrôle sur un éventuel mécontentement des enseignants, comme cela a
été le cas avec l’arrivée des dotations horaires globales dans les établissements
difficiles de la région parisienne.
Les dotations horaires
globales en ZEP ? L’application concrète de la politique du
gouvernement
La « réforme »
de l’éducation prioritaire, saluée comme « porteuse d’avenir » par la
FSU et le SNES, a pour effet… de supprimer des moyens d’enseignement à des
dizaines d’établissements, comme c’est le cas en particulier dans les
Hauts-de-Seine, la Seine-Saint-Denis et les Bouches-du-Rhône. Les conditions de
travail seront donc particulièrement insupportables pour les enseignants dans
ces établissements au contexte social difficile. C’est là, et non dans les
classes préparatoires, que sont en réalité pris et redistribués les moyens vers
les établissements dits « REP plus » qui seront moins d’une centaine
au total, 9 dans l’académie de Créteil (6 en Seine-Saint-Denis), 8 dans celle
de Versailles, 1 à Paris ! Même pas un tiers des ECLAIR (Écoles, collèges et lycées pour
l’ambition, l’innovation et la réussite).
C’est
dans ces établissements que seraient déployées les mesures tant annoncées,
moyens supplémentaires et pondération de 1.1. Ce qui se passe, c’est que les
moyens supplémentaires sont des « équivalents temps plein », en
réalité des heures supplémentaires généreusement distribuées aux enseignants « pondérés ».
Ainsi, les heures de concertation sont automatiques, et viennent ensuite les
heures à effectuer, officiellement 16, 5 heures. Cependant, la réalité des
établissements et des Dotations horaires globales (DHG) fait qu’on y ajoute un
certain nombre d’heures supplémentaires. Légalement, les enseignants pondérés
sont bien pondérés, de facto, ils empilent deux sortes d’heures
supplémentaires. Celles qu’il n’est pas question de refuser (les heures de
concertation), plus les heures supplémentaires habituellement assurées :
une obligatoire, et souvent un peu plus, tant il est difficile de refuser. On
mesure les faramineux avantages de la rénovation de l’éducation dite
« prioritaire », la seule priorité étant la mise en œuvre des
économies et la destruction du statut.
C’est
donc pour cette raison que la direction du SNES a pris ces grèves à bras le
corps, sur le terrain de la bonne « DHG », c'est-à-dire gratter
quelques heures par rapport aux établissements voisins ! La seule issue
positive serait le rejet de la contre-réforme de l’éducation prioritaire et de
l’application anticipée du projet Peillon. Cette question s’est posée notamment
dans les « assemblées » de grévistes qui ont eu lieu à plusieurs
reprises en région parisienne, même si les directions syndicales et leurs
représentants ont réussi à empêcher tout vote. Les vacances scolaires sont
venues mettre fin temporairement à cette agitation, à ces journées d’actions et
grèves reconductibles locales, dont la fonction est précisément d’empêcher tout
combat centralisé contre le plan sur les ZEP, pour le retrait de l’offensive
sur le statut.
Le 18
mars, la FSU et ses syndicats ont décidé de se raccrocher à une journée
d’actions « pour l’emploi, les salaires, etc. » qui ne réclame pas le
retrait du « pacte de responsabilité », mais qui, en réalité, s’y
adapte : « S’il est nécessaire
de prendre des mesures pour relancer l’emploi, cela ne doit pas se faire au
détriment des services publics, de la fonction publique et de ses agents pour
compenser de nouvelles aides aux entreprises, sans contrôle (…) La FSU exige,
avec d’autres organisations syndicales, la généralisation de la conditionnalité
des aides et exonérations fiscales aux entreprises à la mise en œuvre
d’objectifs d’investissements économiques et sociaux. » Nulle part il
n’est non plus question de combattre pour le retrait des mesures contre le
statut.
Cependant, il faut s’organiser pour imposer aux directions
syndicales la volonté des enseignants, à commencer pour que celle du SNES se
prononce pour le rejet du projet Peillon, pour la défense inconditionnelle des décrets de
1950, la rupture avec le gouvernement, c'est-à-dire le boycott du comité
technique ministériel qui doit ratifier le projet Peillon le 27 mars. C’est
dans ce cadre que se prépare le congrès du SNES. Peut-il se dérouler sans que
la volonté des enseignants ne s’exprime ? Les semaines qui viennent sont à
ce titre cruciales.
Le 4 mars 2014
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