Article paru dans
le bulletin « Combattre pour le socialisme » n°48 (n°130 ancienne
série) - 20 octobre 2012 :
Approfondissement de la crise du
capitalisme : pour les travailleurs,
il n'y a aucune issue en dehors du combat pour
l'expropriation du capital,
du combat pour le socialisme
Introduction
« Christine
Lagarde, Directrice générale du Fonds monétaire international, engage les
responsables économiques à profiter de la période propice résultant des
décisions récentes et à prendre les mesures nécessaires pour opérer un tournant
décisif dans la crise mondiale. «Cette fois, nous avons besoin d’un véritable
rebond, pas d’un bref sursaut. Pour que les choses aillent différemment cette
fois-ci, nous avons besoin de certitude, et non d’incertitude. Il faut que ceux
qui prennent les décisions prennent aussi des mesures concrètes. Il faut que
les engagements soient tenus», a-t-elle déclaré dans un discours prononcé
aujourd’hui au Peterson Institute for International Economics. » (Communiqué
du FMI, 24/09/12)
Une
fois n’est pas coutume, il y a beaucoup de vérité dans ces mots de Christine
Lagarde. Le discours énergique ne parvient cependant pas à dissimuler les
incertitudes et les doutes qui saisissent à présent les dirigeants de la bourgeoisie.
Ce qu’elle déclare a valeur de double avertissement pour les travailleurs et la
jeunesse. D’abord elle confirme que la crise du capitalisme s’approfondit
durablement et combien le degré d’incompréhension et d’impuissance des
gouvernements face à cette crise est grand. L’augmentation sidérante du
chômage, la baisse du niveau de vie ainsi que celle de l’espérance de vie ou
encore la dégradation incessante des conditions de travail, tout cela est le
produit de la crise du capitalisme. Autant que le sont l’assèchement du crédit,
le ralentissement des échanges marchands ou l’intensification de la concurrence
internationale. Ce mouvement de destruction de forces productives ne peut que
s’amplifier dans les mois à venir.
Ensuite
Christine Lagarde traduit bien ce « besoin de certitude » des
dirigeants et des gouvernements, celui de parvenir à restaurer la
« compétitivité » et à réduire les déficits pour que tout cela ne
reste pas un « bref sursaut ».
On peut aussi lire dans cette déclaration la nécessité absolue que « les engagements soient tenus »,
autrement dit celle d’accélérer et de multiplier les contre-réformes et les
budgets de guerre ou « de combat » pour paraphraser le gouvernement
Hollande. Et pour cela la directrice du FMI suggère même de « profiter de la période propice résultant des
décisions récentes ». Mais qu’est-ce que cette « période propice » si ce n’est le
fait que les conditions de travail et d’existence des travailleurs et de la
jeunesse subissent des reculs historiques, et cela sans que nulle part en
Amérique du Nord ou en Europe ces derniers, confrontés aux obstacles que
dressent les appareils des organisations ouvrières, n’aient été en mesure de
mettre en échec une seule contre-réforme, à l’exception notable ces dernières
semaines des travailleurs portugais (cf. édito). Dans ce contexte, il n’est pas
à en douter, face à l’approfondissement de la crise du capitalisme, « ceux qui prennent les décisions »
continueront à prendre « aussi
des mesures concrètes ».
La crise s’approfondit durablement,
et la dégradation des conditions de travail et d’existence des masses
s’accélère
Il est
des indicateurs plus significatifs que d’autres pour mesurer les ravages
durables de la crise du capitalisme. L’espérance de vie fait partie de ceux-ci.
Une récente étude américaine révèle ainsi qu’elle a baissé de 5 ans pour les
hommes et les femmes blancs sans diplôme en à peine trente années. De même
l’espérance de vie en bonne santé, indicateur encore plus pertinent, recule
depuis plusieurs années dans la plupart des pays européens.
Mais
cette rentrée se caractérise d’abord et surtout par l’accélération brutale du
chômage et la multiplication des licenciements. Pas un jour ne passe sans
qu’une entreprise n’annonce de nouvelles « réductions d’effectifs »,
synonymes de pertes d’emplois pour les uns et d’intensification du travail pour
les autres. Le rapport annuel du Bureau international du travail, publié en
septembre, indique ainsi que « le
fait que les économies ne génèrent pas suffisamment d’emplois se répercute sur
le ratio emploi-population (la proportion de la population en âge de travailler
qui occupe effectivement un emploi) qui a subi le plus fort déclin jamais
enregistré entre 2007 (61,2%) et 2010 (60,2%). » Il poursuit :
« Si l’on comptabilisait les travailleurs
découragés parmi les chômeurs, le chômage mondial ferait un bond, passant du
chiffre actuel de 197 millions à 225 millions ». Et encore, ces
mesures sont sans doute assez éloignées de la réalité tant la manipulation
administrative des chiffres du chômage s’est accentuée depuis plusieurs années.
Par exemple la France, dont le taux de chômage officiel fait état de 3 millions
de chômeurs, mais où « toutes
catégories confondues […] le nombre de chômeurs en France métropolitaine – hors
DOM – atteint désormais presque 5,1 millions de personnes. » (Le Figaro, 26/09/2012). Il va sans dire
que les jeunes sont aujourd’hui les premiers frappés par le chômage, leur taux
de chômage étant peu ou prou deux fois plus élevé que celui du reste de la
population. D’autre part, si le chômage augmente sensiblement, il s’avère aussi
être plus durable. Le nombre de chômeurs dits « de longue durée »
s’accroît partout dans le monde de même que les sorties pures et simples de la
population active. Ce sont donc des masses croissantes de travailleurs qui se
trouvent jetées dans la pauvreté et privées d’une existence décente, tandis
qu’une génération entière de jeunes n’a pour seul avenir que précarité et
exploitation.
A cela
s’ajoutent les attaques sans relâche des gouvernements bourgeois contre les
acquis ouvriers. La « réduction des dépenses publiques » tourne à
plein régime et n’épargne aucun secteur : éducation, santé, culture… Et,
pourrait-on dire, cela ne fait sans doute que commencer. Avec la complicité permanente
et criminelle des appareils syndicaux, les gouvernements n’ont de cesse de
chercher de nouveaux leviers pour rembourser la dette et accroître la
« compétitivité ». Devant l’urgence de la situation, ceux-ci prennent
même de moins en moins la peine d’agrémenter leurs attaques d’une appellation
d’origine bureaucratique contrôlée « partage des sacrifices ». Deux
exemples nous apparaissent particulièrement significatifs. Au Portugal, le
gouvernement a tenté sans succès d’imposer une baisse des charges patronales
tout en augmentant les charges salariales ! En Espagne, « pour faire face à ses engagements
financiers et dans le but d'éviter l'aide de l'Union européenne, le
gouvernement espagnol vient d'approuver la décision de puiser 3 milliards
d'euros dans le fonds de réserves des retraites de 67 milliards d'euros. »
(La Tribune, 28/09/2012).
En
Grèce, après six années de récession, une véritable crise sanitaire menace.
« Pharmacienne depuis 35 ans dans le
quartier d'Ambelokipi à Athènes, Sofia assure « n'avoir jamais connu une
situation aussi catastrophique. » Sur ces
rayons manquent des médicaments essentiels, « surtout les antibiotiques,
l'insuline... ». […] Selon Dimitros
Karageorgiou, secrétaire général de l'association panhéllenique pharmaceutique,
« 300 médicaments de toutes catégories manquent en Grèce. Des traitements
anti-cancer aux antidépresseurs. » Un
paradoxe alors que de nouvelles pathologies, liées à la crise, ont fait leur
apparition dans le pays : problèmes cardiaques, dépressions, diabète,
hypertension... » (La Tribune,
03/10/2012).
Cette
dégradation historique des conditions de vie pour un grand nombre de
travailleurs et de jeunes est le produit direct de la crise du capitalisme et
de son approfondissement. Un peu partout dans le monde les signaux d’alarme se
multiplient, et les vains espoirs de « reprise » sont définitivement
enterrés. L’ensemble des organismes internationaux (FMI, OCDE, BCE…) révisent à
la baisse leurs prévisions de croissance : « Le FMI s'alarme d'un ralentissement mondial généralisé » titrait
ainsi un article des Échos
(08/10/2012) en réaction aux dernières prévisions extrêmement inquiétantes de
l’institution.
L’Union Européenne sombre à nouveau dans la
récession…
De
toutes les régions du monde, la zone euro est celle dans laquelle la détérioration
de l’activité économique est la plus brutale. De fait, l’Europe est entrée en
récession depuis de long mois, quoique de façon inégale. Ainsi, les dernières
données concernant l’activité du secteur privé laissent apparaître une
contraction violente dans un grand nombre de pays. « Selon des données compilées par l'agence d'information financière
Markit et publiées jeudi 20 septembre, l'activité du secteur privé dans la zone
euro a, contre toute attente, enregistré en septembre sa plus forte contraction
en plus de trois ans. » (Le Monde, 20/09/2012). L’Allemagne
elle-même n’est pas épargnée par cette contraction de l’activité.
Les
chiffres qui suivent ne font que confirmer la récession dans laquelle l’Europe
glisse progressivement. D’ores et déjà, les PIB de l’Italie et de l’Espagne
s’affichent en recul depuis le début de l’année, et les dernières prévisions
anticipent une contraction de respectivement 2,4% et 1,8% pour l’année 2012.
L’Irlande, dont on entend dire un peu partout qu’elle serait sortie d’affaire,
voit son PIB stagner au second trimestre, après avoir reculé de 0,6% au premier
trimestre.
En
conséquence de quoi, partout en Europe le chômage s’aggrave et la pauvreté
s’accroît. Ainsi selon un rapport de la Commission européenne, « au deuxième trimestre de l'année, quelque
25,3 millions de citoyens européens étaient sans emploi, soit 2,6 millions de
plus (+11%) par rapport à mars 2011. Le chômage est très marqué chez les
jeunes, à 22,5% en moyenne. Ce taux n'est inférieur à 10% qu'en Allemagne, aux
Pays-Bas et en Autriche. La crise touche aussi les revenus des ménages, qui ont
diminué dans deux tiers des pays entre 2009 et 2011, selon le rapport. Les
baisses les plus importantes ont été observées en Grèce (15,7%), en Irlande
(9%), ainsi qu'en Lituanie, en Espagne, à Chypre et en Hongrie (plus de 4%). »
(RTL.be, 28/09/2012). Le Monde du 26 septembre cite quant à
lui Savvas Robolis, professeur à l’université d’Athènes et directeur
scientifique de l’Institut du travail qui explique que : « les salaires ont baissé de 30 % en deux ans. Compte tenu des impôts et
des prix qui ne baissent pas, cela correspond à une diminution des revenus des
familles de 50 %... ».
Les
pays européens sont enfermés dans une spirale infernale qui voit l’aggravation
de la crise économique exacerber celle de la dette et contraindre les
gouvernements à couper plus vite et plus fort dans les dépenses publiques ce
qui, en retour, ne peut qu’accentuer la récession. Cet assombrissement de la
situation économique contribue à son tour à accroître le nombre de faillites et
à détériorer la qualité des créances détenues par des banques déjà gorgées
d’actifs douteux. Ainsi, le système financier espagnol déjà fort mal en point,
ne peut que flancher encore davantage sous le poids de la récession qui frappe
actuellement l’Espagne : « Le
taux de créances douteuses des banques espagnoles a battu en juillet un nouveau
record historique en cinquante ans, avec désormais près d'un crédit immobilier
sur dix considéré comme risqué, a annoncé mardi la Banque d'Espagne. Ces
créances douteuses, surtout des crédits immobiliers susceptibles de ne pas être
remboursés, représentent désormais 9,86% de l'encours total des crédits en
juillet, avec 169,330 milliards d'euros. C'est le taux le plus élevé depuis le
début de la série statistique en 1962. » (Les Échos, 18/09/2012).
Mais
point d’austérité pour le système financier. Celui-ci bénéficie partout en
Europe des largesses des gouvernements disposés à saigner les travailleurs pour
renflouer le capital financier. Ainsi, toujours en Espagne, alors même que le
budget 2013 prévoit des coupes de 3,1% dans la santé, de 14,4% dans l’éducation
et de 6,3% dans les allocations chômage, les banques vont bénéficier d’une aide
d’au bas mot 40 milliards d’euros du FESF/MES (Bankia ayant même déjà reçu 20
milliards d’aide publique du gouvernement espagnol). En France, le gouvernement
Ayrault offre 28 milliards d’euros de garantie au Crédit Immobilier de France
et un « budget de combat » aux travailleurs. Quant à Dexia, rappelons
qu’elle a jusqu’à présent bénéficié de 55 milliards de garanties conjointes de
la France, de la Belgique et du Luxembourg. La « socialisation des
pertes » bat son plein ! C’est d’ailleurs le seul terrain sur lequel
les impérialismes européens parviennent à s’entendre.
…minée
par ses contradictions
À
l’heure actuelle, la coopération entre les impérialismes européens ne
fonctionne réellement que sur un plan défensif et financier, et cela en dépit
des difficultés et des limites propres à cette entraide financière. En effet,
dans le cadre de l’UE et d’une monnaie commune, la création des fonds de
secours (FESF, bientôt MES) pour éviter la faillite d’un état ou des banques
d’un état est une question de survie qui profite à tous les impérialismes. En
revanche, investir en commun pour un plan de relance européen s’avère beaucoup
plus difficile. Pour chaque impérialisme, cela signifie prendre le risque de
financer un plan favorisant les entreprises du concurrent et de mettre en
difficulté ses propres entreprises. C’est en cela que la coopération financière
est possible, là où la coopération économique l’est beaucoup moins. On se
heurte ici de plein fouet à la contradiction fondamentale du capitalisme qui
mine en même temps qu’elle rend nécessaire la construction de l’UE, à
savoir la contradiction entre le développement international des forces
productives et la forme bourgeoise des états nationaux défendant chacun leur
bourgeoisie et leur capitalisme. Cette contradiction fondamentale est à
l’origine de la dissymétrie entre le degré de coopération financière dans l’UE
et le degré de coopération économique.
Mais
même cette coopération financière ne peut s’étendre au-delà de certaines
limites. Les nombreuses résistances à la mise en œuvre de l’union bancaire
annoncée à grands coups de trompettes lors du sommet européen des 28 et 29 juin
derniers sont une nouvelle expression des contradictions qui sapent la
construction de l’UE. La supervision des banques européennes sous la houlette
de la BCE, censée constituer la première phase de cette union bancaire, a été
repoussée sine die faute d’accord
entre les impérialismes sur le périmètre d’intervention de cet organisme de
surveillance des banques. Merkel s’est catégoriquement opposée à ce que la
supervision bancaire concerne les banques régionales, les mutuelles et les
caisses d’épargne allemandes. Elle ne tient pas du tout à ce que la BCE mette
son nez dans le bilan pour le moins douteux de ces banques, de peur que la
situation réelle du système bancaire allemand n’éclate au grand jour et lui
coûte la perte de son triple A. Et pour cause : « Dans les années 2000, les banques allemandes
ont massivement souscrit des «obligations espagnoles couvertes »,
également appelées Cedulas, qui étaient considérées comme étant les moins risquées
à l’époque, parce qu’elles étaient adossées à une caution, en général
constituée de prêts hypothécaires immobiliers. » (L’Express.be, 27/09/2012). Compte tenu de la santé du marché
immobilier espagnol, il y a fort à parier que des pertes importantes devront
être enregistrées sur ces obligations.
La
seconde phase de l’union bancaire se heurte au même obstacle que la première, à
savoir « le chacun pour soi » régnant entre les impérialismes. Sur le
papier, cette seconde phase avait pour objectif de dénouer le lien entre dettes
des banques et dettes des États en créant un fonds de mutualisation des risques
bancaires alimenté par les banques elles-mêmes. Ce projet est quasiment
mort-né. Fin septembre, dans un communiqué commun, les ministres des finances allemands,
finlandais et néerlandais ont pris l’exact contre-pied de ce qui avait pourtant
été décidé lors du sommet européen du mois de juin : pour eux, pas
question que leurs banques paient pour les banques malades des autres pays,
seules les banques en bonne santé pourront être admises au sein de la future
union bancaire ce qui reviendrait de fait à créer un hôpital pour les personnes
en bonne santé ! Les malades devront êtres soutenus par le FESF/MES
financés par les États. En clair, le lien entre États et banques n’est pas près
d’être dénoué.
De
toute façon, il ne peut l’être dans le cadre du capitalisme pourrissant criblé
de dettes pour la simple et bonne raison que les états en question sont des
états bourgeois. En tant que tels, ils ne peuvent fonctionner autrement que
comme des instruments au service du capital financier dont ils couvrent les
pertes et les krachs, au détriment de leurs propres finances, c’est-à-dire à
coup d’attaques contre les acquis ouvriers, de coupes dans les dépenses
sociales et de liquidations de pans entiers des secteurs publics. Si dans la
déclaration finale du sommet européen du mois de juin, les chefs de
gouvernement se sont fixé pour objectif de «
briser le cercle vicieux qui existe entre les banques et les états », il
s’agit avant tout d’une manœuvre politique. Derrière cet objectif se cache la
volonté des différents gouvernements d’avancer masqués, de ne plus apparaître
de manière trop ouverte comme les défenseurs exclusifs du capital financier, en
déconnectant le plus possible les attaques menées contre les conditions de vie
des masses du renflouement des banques. Mais en réalité, la survie du
capitalisme agonisant implique que les gouvernements bourgeois attachés à sa
défense continuent, au grand jour ou en sous-main, à faire les poches des
travailleurs pour remplir celles, sans fonds, des « banksters ».
Par
ailleurs, ces tensions inter-impérialistes au sein de la zone euro sont à la
mesure des forces centrifuges extrêmement puissantes qui étirent actuellement
le système financier européen. Des transferts massifs de capitaux bancaires ont
lieu entre les pays dits « périphériques » et le centre (Allemagne et
Pays-Bas), et accentuent les menaces de dislocation qui pèsent sur la zone
euro. Le FMI révèle ainsi qu’« au
cours des douze mois s'achevant en juin, 296 milliards d'euros ont quitté
l'Espagne et 235 milliards l'Italie. ». Surtout, cette perspective
n’est plus seulement une possibilité. Elle devient même une orientation
politique pour une partie de la bourgeoisie européenne, en premier lieu
allemande : « Il n'y a pas de
solution dans le système actuel. Il faut réduire la zone euro. D'abord, la
Grèce doit quitter la zone d'ici à la fin de l'année ou au début de l'année
prochaine. Les effets seront douloureux mais digérables. L'euro ne peut
fonctionner en l'absence de transferts énormes entre les pays : les Allemands
ne veulent pas payer pour les Grecs ou les Hollandais pour les banques
chypriotes. Il faut donc partager la zone en deux. » (Markus Kerber,
professeur allemand de finances publiques,
Le Point, 12/09/2012).
Au
final, on mesure bien que si l’Union européenne n’est pas en soi la cause de la
crise, le cadre contradictoire de l’UE constitue un facteur d’aggravation
supplémentaire de la crise. En effet, tous les efforts pour mutualiser les
moyens de lutter contre cette crise sont en permanence minés par la concurrence
à laquelle se livrent les différents impérialismes européens entre eux,
concurrence que la crise contribue à exacerber toujours plus. Ainsi,
l’épicentre de la crise partie des États-Unis en 2008 se trouve aujourd’hui en
Europe dans la mesure où c’est sur le vieux continent que la contradiction
entre le caractère international des forces productives et les limites étroites
des frontières nationales s’exprime le plus fortement.
Ces
contradictions qui minent l’UE et la menacent d’éclatement donnent tout son
sens à l’analyse de Trotsky quant à l’incapacité de la bourgeoise de mener
jusqu’au bout l’unification de l’Europe : « Les économistes, les pacifistes, les hommes d’affaires, et même
simplement les braillards bourgeois parlent volontiers des Etats-Unis d’Europe.
Mais cette tâche est au-dessus des forces de la bourgeoisie européenne, rongée
par ses antagonismes. Seul, le prolétariat victorieux pourra réaliser l’union
de l’Europe » (L’Europe et
l’Amérique, 15 février 1926).
C’est
contre une telle perspective que se dressent chacun à leur niveau les appareils
dirigeant les organisations ouvrières, partis et syndicats, en affirmant que la
construction de « l’Europe unie » est possible sous le capitalisme et
qu’il est possible de l’infléchir dans le sens d’une « Europe plus
sociale ». À l’Union européenne des banquiers et des capitalistes, il faut
au contraire opposer les Etats-Unis socialistes d’Europe, c'est-à-dire la
perspective d’une véritable organisation collective de la production et des
échanges à l’échelle de tout le continent, répondant aux immenses besoins des
masses. Cette perspective implique de mettre à bas les Etats bourgeois
nationaux, c'est-à-dire d’exproprier dans chaque pays les bourgeoisies
nationales.
Aux
États-Unis et en Chine les risques et les incertitudes s’accroissent
Pour
autant, il serait erroné de penser que la crise se borne à la zone euro. Aux
États-Unis, la croissance continue de fléchir. Fin septembre, la dernière
estimation du PIB américain pour le second trimestre s’établissait à 1,3% en
baisse de 0,4 point par rapport à la précédente estimation. Le recul apparent
du taux de chômage n’est qu’une illusion statistique, le taux d’emploi ayant
baissé dans les mêmes proportions. Même les tout derniers chiffres parus, en
apparence plus favorables, masquent une triste réalité : « Le pays comptait officiellement 12,1
millions de chômeurs en septembre. Pour avoir une idée réelle du fléau du
chômage, il faut cependant ajouter à ce décompte 6,4 millions de personnes
désirant un emploi mais que le ministère indique exclure de ses calculs car
elles ont cessé de chercher, ne cherchent pas activement, ou pour d'autres
raisons encore. En tenant compte de ces personnes et de celles qui sont
contraintes de travailler à temps partiel faute de pouvoir trouver le poste à
plein temps qu'elles désirent, le taux de chômage et de sous-emploi des
Etats-Unis est resté officiellement en septembre le même qu'en août : 14,7 %. »
(Le Monde, 05/10/2012). Le niveau de
la croissance économique est en effet bien insuffisant pour espérer réduire le
« stock » de chômeurs, tandis que les développements dans la zone
euro peuvent à tout moment précipiter l’Amérique dans la récession. Mais il ne
faut pas non plus négliger les faiblesses propres à l’impérialisme américain.
Par exemple, en l’absence d’un accord entre Démocrates et Républicains, les
baisses d’impôts Bush-Obama pourraient cesser du jour au lendemain, au moment
même où s’enclencherait une « baisse
draconienne des dépenses publiques (109 milliards de dollars) » (Le Monde,
22/09/2012), provoquant un choc de l’ordre de 3 à 5 points de PIB. L’agence
Fitch s’en inquiète : « le
resserrement budgétaire spectaculaire induit par le mur budgétaire pourrait
entraîner les États-Unis et peut-être l’économie mondiale dans la récession »
(Reuters, 27/09/2012). Cela alors que, dès à présent, « l'activité économique dans la région de
Chicago s'est contractée en septembre, pour la première fois depuis trois ans »
(Reuters, 28/09/2012). En somme, les États-Unis demeurent dans une situation
extrêmement précaire, et le retour en récession de la zone euro conjugué au
fléchissement de la Chine pourrait faire plonger l’économie américaine.
En effet,
de son côté, la Chine semble faire les frais tant de ses plans de relance
démesurés que du ralentissement économique mondial. Ainsi, « l'activité manufacturière s'est contractée
pour le 11e mois d'affilée en Chine en septembre, laissant penser que le pays
connaîtra un septième trimestre consécutif de ralentissement de la
croissance » (Reuters, 20/09/2012).
Les exportations et les investissements directs étrangers continuent également
de ralentir.
Plus
généralement, la Chine concentre en son sein l’un des traits fondamentaux de la
crise du capitalisme : la crise de surproduction. Les projets pharaoniques
lancés au gré des plans de relance ont généré des surcapacités notoires. Par
exemple, on apprend que « Baosteel,
le premier sidérurgiste coté chinois, a suspendu la production d'une usine
produisant 3 millions de tonnes d'acier par an et [que] 40% des mines de fer du pays tournent au ralenti, les prix de l'acier
s'étant effondrés en raison du tassement de la demande de la deuxième économie
mondiale. » (Reuters, 27/09/2012). Ce que confirme un article de L’Usine Nouvelle du 20 septembre 2012 : « La production mondiale d’acier a reculé en août de 1% sur un an, à
123,733 millions de tonnes (Mt), indiquent les dernières statistiques publiées
par Worldsteel […] Signe de faiblesse
globale de la sidérurgie, le taux d’utilisation des capacités est tombé à
75,5%, en baisse sur un an de 3,2% et de 8% par rapport au plus haut de l’année
en avril. » Un rapport du cabinet de conseil KPMG établit pour sa part
que « la Chine a déjà une capacité
de production inutilisée de 6 millions de véhicules et qui devrait monter à
plus de 9 millions en 2016 ». Dans la même veine, l’Association
chinoise de l’industrie du charbon a admis que les stocks avaient atteint un
pic en mai. Les exemples de gigantesques villes fantômes se multiplient à
l’instar de Chenggong ou d’Ordos.
La
crise du capitalisme est d’abord une crise de surproduction
En
vérité, il semble de plus en plus difficile d’ignorer l’un des aspects majeurs
de la crise du capitalisme, à savoir la surproduction chronique de
marchandises, qui affecte à présent l’ensemble du marché mondial. Aujourd'hui
nombre de secteurs présentent des « surcapacités ». Le secteur
immobilier, catalyseur de la crise, où par exemple en Espagne, « entre 2005 et 2007, on a assisté à la construction de plus de 800 000
logements par an, soit plus que l’Allemagne, la France et l’Italie réunie alors
que la demande réelle était de l’ordre de 350 000 logements » (Sénat, Rapport d’Information n°385).
L’industrie automobile ensuite, qui doit faire face à des surcapacités en
Europe estimées entre 20 et 30% et dont les difficultés de PSA et de Renault
sont l’illustration même. A quoi l’on peut ajouter la sidérurgie (30% à 40% au
niveau mondial soit 1,5 à 2 millions de tonnes, L'Usine Nouvelle du 11/07/2012), le raffinage (30% en Europe, Les Échos du 10/07/2012), ou encore le
fret maritime : « Les prix des
transports maritimes de matières sèches ont accusé un nouveau repli la semaine
dernière, sombrant à leur plus bas niveau depuis plus de sept mois, dans un
marché toujours fortement pénalisé par la surabondance de navires disponibles
face à une demande très modérée. […] La principale raison de la déprime reste
la très forte surcapacité du marché des frets, alors qu'une abondance de
navires non utilisés, dont la liste ne cesse de s'allonger, dépasse de loin une
demande limitée dans un environnement économique morose. »
(Romandie.com, 10/09/2012).
Entendons-nous
bien, il ne s’agit pas de surproduction par rapport aux besoins sociaux. Tandis
que d’importants stocks de marchandises se constituent, une masse immense
d’individus ne parvient pas ou plus à satisfaire des besoins élémentaires. Non,
il est ici question de surproduction eu égard au critère de rentabilité du capital :
il n’est pas possible d’écouler ces marchandises surabondantes ou d’utiliser
ces capacités de production excédentaires tout en leur assurant une
profitabilité suffisante. Fondamentalement, la crise chronique du capitalisme
se manifeste au travers de cet antagonisme permanent entre la satisfaction des
besoins des masses et le mouvement de valorisation du capital dans le processus
de production.
Retour
sur la « sous-consommation » des masses
L’existence
d’une surproduction de marchandises, biens de consommation et biens de production ainsi que son corollaire, à savoir un nombre
croissant de besoins non satisfaits, ne signifient pas pour autant que la
« sous-consommation » des masses soit à l’origine de la crise.
Pourtant, c’est un discours de plus en plus en vogue au sein des appareils
syndicaux et des partis issus du mouvement ouvrier.
Ainsi
Bernard Thibaut, au lendemain de l’annonce de la fermeture de l’usine PSA
d’Aulnay-sous-Bois sur France Info :
« ça renvoie à une problématique
plus large sur les capacités de consommation dans notre pays et en Europe … on
ne peut pas être maintenu dans une Europe d'austérité et s'étonner qu'après il
manque de débouché pour la consommation ». Le Front de Gauche en avait
même fait son programme : « Quand
La Voix du Nord lui [Mélenchon, ndlr]
demande fin mars quel est son modèle économique, il répond sans ambiguïté :
« La politique de la demande. On
commence par distribuer de bonnes paies.
» » (Le Point, 06/04/2012).
C’est une chose que de constater combien les plans d’austérité et les
réductions de salaire accentuent la récession et d’engager le combat contre ces
offensives (ce que Thibaut se garde bien de proposer), mais c’est tout autre
chose que de suggérer que la crise pourrait être résolue par des politiques de
« relance ». Cela témoigne en réalité d’une incompréhension de la
véritable nature de la crise du mode de production capitaliste.
La
racine de la crise réside dans le manque de profitabilité, dans la production
insuffisante de plus-value. Louis Gill saisit bien l’importance de cette
question et explique ainsi : «L'insuffisance de plus-value, cause ultime
de la crise localisée dans la production, se manifeste sur le marché de manière
inversée, sous la forme d'une surabondance de marchandises (invendables). La tendance
du capital à se valoriser sans limites « est identique au fait de poser des
limites à la sphère de l'échange... à la réalisation de la valeur posée dans le
procès de production » […] La
question se résume en fait à déterminer si les crises sont le résultat
d'un déséquilibre du marché, surmontables par un réajustement
approprié, c'est-à-dire par un équilibrage de l'offre et la demande et
des proportionnalités entre les secteurs, ou le résultat des difficultés
croissantes de valorisation du capital, surmontables par le seul rétablissement
de la rentabilité́, par une production suffisante de plus-value. Même si
elles se manifestent toujours extérieurement comme des phénomènes de
marché, elles s'expliquent à partir des conditions de fructification
du capital, c'est-à- dire de production de plus-value, qui, sans être
immédiatement perceptibles, sont néanmoins le moteur de la production
capitaliste. » (À l’origine des
crises : surproduction ou sous-consommation ? 2009)
Se
battre contre les baisses de salaires et pour en finir avec les contre-réformes
et les budgets d’austérité est une nécessité vitale pour les travailleurs et la
jeunesse. Mais le faire tout en prétendant qu’il s’agit là d’une solution à la
crise est un mensonge. Au contraire, la résolution de la crise du capitalisme
dans le cadre du capitalisme impose des baisses de salaire massives et
l’éradication du plus grand nombre possible d’acquis ouvriers : ce sont
les conditions indispensables à la restauration d’un taux de profit suffisant.
Et c’est bien pour cela qu’il faut en premier lieu combattre pour en finir avec
le capitalisme, ce mode de production historiquement dépassé, afin que les
aspirations fondamentales des jeunes et des travailleurs puissent être
satisfaites.
Une
limite a été atteinte dans la capacité d’endettement des États
Des
années durant, la crise de surproduction a été contenue et sans cesse repoussée
au moyen du crédit. Le recours à l’endettement s’est accru à tous les
niveaux : ménages, entreprises, ou gouvernement. Ainsi, Martin Wolf
rappelait cet été que « le montant
total de la dette privée est passé de 112 % du PIB en 1976 à un pic de 296 % en
2008. » (Le Monde,
16/07/2012). Avec l’éclatement de la crise, c’est cette capacité à s’endetter
qui s’est trouvée durablement affectée. Dans un premier temps, l’accroissement
spectaculaire de l’endettement public, produit d’une prise en charge massive
des dettes du secteur privé, a permis d’atténuer et de masquer la crise de
surproduction. Mais aujourd’hui une limite a également été atteinte dans la
capacité d’endettement des États bourgeois.
Ces
derniers, contrairement à ce qui s’était passé en 2008 et 2009, n’ont plus les
moyens de mettre en œuvre une quelconque « relance ». Pire, comme
l’illustre la crise de la dette souveraine, plusieurs pays européens se
trouvent à présent dans l’impossibilité de renouveler leur stock de dettes
arrivées à échéance. De même, si pour le moment les États-Unis parviennent
encore à s’endetter, et cela en vertu du dollar et de son statut de valeur refuge,
cela pourrait ne pas durer : « Mais,
faute d'action de la part des pouvoirs publics les ratios d'endettement à moyen
terme vont continuer de se détériorer. Le risque n'est rien moins que
d'assister à un réveil brutal des investisseurs conduisant à une nette hausse
des taux auquel l'État emprunte. » (Les Échos, 16/07/2012).
Au
moment où presque partout en Europe la récession s’impose comme une réalité,
cette limite constitue un facteur supplémentaire poussant à ce que la
destruction de capital à venir soit beaucoup plus importante que ce qu’elle fut
au moment du déclenchement de la crise en 2008-2009, avec pour conséquence
la liquidation de pans entiers de la production comme l’illustrent la fermeture
de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois en France, celle de mines en Espagne ou
encore l’arrêt des haut-fourneaux de Florange. C’est également cette limite que
traduit l’insignifiance du prétendu pacte de croissance adjoint au TSCG. Le FMI
s’inquiète de cette perspective dans son rapport sur les finances publiques
d’avril 2012 : « Dans le
contexte actuel de récession, les retombées négatives de l'ajustement
budgétaire sur l’activité peuvent être considérables ».
C’est à
partir de ces limites dans la capacité d’endettement des États bourgeois qu’il
faut apprécier les récentes interventions des banques centrales, et en premier
lieu celle de la BCE.
Les
banques centrales jouent leur va-tout…
Cette
rentrée a également été marquée par les décisions de la Réserve fédérale
américaine et la Banque centrale européenne d’accentuer leurs mesures dites
d’assouplissement quantitatif. « La
Réserve fédérale a lancé, jeudi 13 septembre, un nouveau plan offensif pour
soutenir l'économie américaine, en annonçant le rachat de 40 milliards de
dollars de dette immobilière par mois et la poursuite de ses achats d'actifs
jusqu'à ce que le marché de l'emploi s'améliore « de manière significative ». […] Changeant radicalement l'orientation de la politique monétaire
américaine, la Fed ne fixe cette fois pas de date de fin pour ce nouveau programme.
[…] Autre inflexion de la politique monétaire : la banque centrale précise
qu'elle ne relèvera pas ses taux d'intérêt avant la mi-2015 au plus tôt, alors
qu'elle évoquait jusqu'à présent l'échéance de la fin 2014. » (Le Monde, 14/09/2012). De son côté, la
BCE a annoncé qu’elle lançait un nouveau programme de rachat de dette
souveraine sur le marché secondaire pour un « montant illimité », et cela après avoir baissé à un niveau
historiquement bas son taux directeur cet été.
Ces
nouvelles interventions, qui reviennent à injecter toujours plus de liquidités
dans le système financier, s’inscrivent dans le prolongement des précédentes
mesures d’assouplissement quantitatif. Cependant, elles révèlent un changement
d’ordre qualitatif. Dans les deux cas, les banques centrales ne posent plus de
limites à leurs interventions, ni dans le temps ni en ce qui concerne les
montants engagés. Mais, en dépit de la puissance apparente de ces mesures, rien
ne permet de penser qu’elles permettront d’enrayer l’approfondissement de la
crise du capitalisme. Bien au contraire, ces interventions apparaissent comme
un geste désespéré et témoignent tout autant de l’aggravation de la crise que
de l’impuissance croissante des gouvernements et capitalistes à ralentir la
détérioration des perspectives économiques comme nous venons de le voir.
« La crise se transforme : d'un
choc sur la dette privée, on passe à un choc sur la dette publique, ce qui
impose aux banques centrales de jouer un rôle encore plus grand. « Ces institutions sont la dernière roue de
secours ; quand les États ne peuvent plus jouer sur le levier budgétaire,
la politique monétaire devient l'unique levier à court terme »,
explique Philippe Waechter,
économiste de Natixis AM. » (Les
Échos, 09/07/2012). « Unique levier à court terme » !
Effectivement, ces mesures soulagent temporairement les états et les banques au
bord de la faillite, elles ne permettent en rien de résoudre les véritables
problèmes.
D’abord,
le fait que les liquidités injectées dans le système financier soient affectées
au financement de l’économie productive dépend en dernier ressort du taux de
profit. Or, dans une situation de suraccumulation du capital, l’augmentation de
la masse du crédit à disposition des entreprises ne peut avoir qu’un effet
marginal sur leur volonté d’investir : « Tout en soulignant que la croissance annuelle des crédits au secteur
privé avait décliné à 0,4 % en mai (0,8 % en avril), Mario Draghi a admis que « c'est la demande qui dicte le crédit, et si la
demande est faible vous ne pouvez pas vous attendre à une forte hausse du
crédit ». D'ailleurs, en
plein processus de désendettement, l'adage « on ne fait pas boire un âne
qui n'a pas soif » prend tout son sens. ». (Les Échos, 06/07/2012). Dans ces conditions, faute de pouvoir s’investir
dans la production, une grande partie des liquidités injectées par la BCE et la
Fed irriguent les mille et uns canaux de la spéculation sur les titres
financiers, les matières premières et les denrées alimentaires. C’est cette
même spéculation qui, de manière criminelle, contribue à la hausse des cours
des produits alimentaires de base, notamment celui des céréales qui frôle le
niveau historique atteint en 2008, alors même que 870 millions de personnes
souffrent de la faim dans le monde selon le dernier rapport de la FAO (Food and Agriculture Organization).
Ensuite,
comme le relève l’éditorial du Monde
du 7 septembre 2012, « économiquement,
l'intervention de Mario Draghi s'apparente à une bonne dose de cortisone. Elle
calme la douleur provisoirement, ce qui est indispensable. Mais il convient de
poursuivre le traitement. ». Or quel est ce traitement ? « Le traitement, c'est un effort de
compétitivité et de réformes ainsi que la réduction déterminée des déficits
publics. » Martin Wolf ne dit rien d’autre concernant le programme de
la Fed lorsqu’il concède : « Il
s'avérera sans doute utile mais ne changera pas les choses en profondeur. ».
Autrement
dit, contrairement aux élucubrations de Mélenchon et des appareils syndicaux,
la monétisation des dettes souveraines par la BCE ne constitue pas un
instrument de sortie de crise plus favorable aux travailleurs. Du point de vue
du fonctionnement du capitalisme, l’injection des liquidités a en effet pour
complément indispensable une accélération des attaques contre les acquis
ouvriers afin de restaurer un taux de profit suffisant et de relancer
l’accumulation du capital. C’est le sens des déclarations du ministre des
finances allemand à propos des rachats sans limite des titres de la dette
décidés par la BCE : « Ce serait
une grave erreur si les décisions de la BCE étaient interprétés de manière
erronée dans le sens que les gouvernements pourraient ralentir ou relâcher les
efforts d’assainissement ; c’est le contraire qui est vrai, les problèmes
de l’Eurozone doivent être combattus là où ils se cachent : dans les États
membres, lesquels doivent continuer leurs tâches, réduire leurs déficits,
augmenter la compétitivité » (La
Repubblica, 09/09/2012). C’est la
raison pour laquelle dans sa conférence de presse du 06 septembre, Mario Draghi
a précisé que le rachat « sans limite » de titres de dette publique
aura pour contrepartie l’obligation suivante : les États concernés, en
premier lieu l’Espagne et l’Italie, devront faire appel officiellement au FESF
ou au MES, et donc s’engager à mettre en place des plans d’austérité toujours
plus draconiens sous le contrôle étroit des institutions européennes.
…et
menace de déstabiliser le système monétaire international
Les
assouplissements quantitatifs décidés par la Fed et la BCE peuvent colmater
dans l’immédiat les brèches les plus béantes du système financier
international, mais sur le long terme, ils agissent comme du poison minant la
solidité de l’édifice : si les interventions des États pour sauver les
banques ont eu pour conséquence une explosion des dettes souveraines, les
interventions massives des banques centrales auront pour conséquence de
dégrader toujours plus leurs bilans qui ont plus que triplé depuis 2007. Ces
assouplissements quantitatifs n’ont pas pour objectif principal de relancer la
croissance, ils ont pour but essentiel de purger les banques sur le dos des
banques centrales, la Fed et la BCE acceptant en réalité de se transformer
progressivement en « bad bank ». Ce faisant, les banques centrales
sont en train de jouer avec le feu. Alors qu’elles sont censées garantir la
valeur de la monnaie, elles tendent à se transformer chaque jour un peu plus en
poubelles dans lesquelles les banques peuvent se débarrasser de leurs créances
douteuses, au premier rang desquelles les titres de dettes des États les plus
fragiles. C’est exactement ce qu’explique une tribune récente des Échos : « En transférant les dettes périphériques du secteur privé vers son
bilan, elle prépare en réalité discrètement la voie à leur effacement partiel.
[…] Enfin, lorsqu'elle détiendra une grande partie de la dette du Sud, la BCE
pourra choisir le timing d'un processus de restructuration ordonné, tout en
évitant le risque d'une explosion du système financier. En bref, il s'agit de
faire comme en Grèce, mais en plus contrôlé. […] Il ne faut pas se leurrer,
cette solution n'est pas gratuite. Les sommes effacées seront payées par le
contribuable européen, sous forme d'un « mix » de financement public
et de taxe inflationniste. Les pertes de la banque centrale déprécieront
mécaniquement la valeur de la monnaie. » (Les Échos, 19/09/2012).
Plus
généralement, derrière l’optimisme de façade, le FMI a bien conscience des
inquiétudes grandissantes concernant le devenir des actifs détenus dans les
bilans des banques centrales : « Toutefois,
une bonne partie des avoirs des banques centrales en titres publics et autres
actifs devra être liquidée ou relayée au secteur privé à mesure que la demande
de monnaie centrale redeviendra normale […] L’allégement des bilans des banques
centrales sera difficile à gérer sans un assainissement préalable ou simultané
des finances publiques à moyen terme. » (Moniteur des finances publiques, 04/09/2012).
Et
pourtant, le 6 septembre dernier, Draghi n’a pas seulement annoncé le rachat « sans
limite » par la BCE de titres de dette publique d’une maturité comprise
entre un et trois ans. Il a également indiqué que la BCE allait assouplir ses
critères pour les garanties qu'elle exige des banques de la zone euro en
contrepartie des prêts qu'elle leur accorde via ses opérations de
refinancement. Cela signifie que les banques qui souhaiteraient emprunter à la
BCE pourront apporter en garantie des titres de moins en moins bonne qualité, à
l’exception notable des titres grecs ! Introduire ainsi dans les
fondations de la BCE du sable au lieu du ciment revient à faire assumer à cette
dernière une part grandissante des pertes bancaires. Les injections massives de
liquidités, loin de circonscrire l’incendie, aboutissent au contraire à
l’étendre aux banques centrales, c’est-à-dire au cœur même du système
monétaire, contribuant ainsi à le fragiliser toujours un peu plus.
Conclusion
Le
« bref sursaut » que l’on a
voulu nous faire passer pour une « reprise » s’est éteint et le mode
de production capitaliste est en passe de traverser un nouvel épisode violent
de la crise ouverte en 2008. Pire, cette fois-ci les états ne disposent plus
d’aucune cartouche pour ralentir ce mouvement de destruction de forces
productives. Même les banques centrales semblent à court de ressources. D’ores
et déjà le chômage atteint des niveaux stratosphériques dans un grand nombre de
pays tandis que les conditions d’existence et de travail se dégradent à une
vitesse considérable.
Dans
cet océan d’incertitudes concernant l’approfondissement de la crise, il demeure
une certitude : celle que les gouvernements et les capitalistes vont tout
mettre en œuvre pour faire payer leur crise aux travailleurs et à la jeunesse.
De leur point de vue, la sortie de crise ne peut passer que par des baisses de
salaires et le remboursement de la dette. A
contrario, il n’y a aucun avenir et aucune perspective favorable pour les
travailleurs et la jeunesse qui se situe sur le terrain du paiement de cette
dette. A mesure que la crise s’approfondit, il devient de plus en plus urgent
que ceux-ci imposent aux organisations ouvrières d'exiger le non-paiement de la
dette et d'engager le combat contre les baisses de salaires et contre les
destructions des acquis ouvriers. Partout et chaque fois que les masses ont tenté
de résister aux attaques et de faire face à la crise, les appareils et les
directions du vieux mouvement ouvrier n’ont eu de cesse d’empêcher que ne
s’engage le combat contre les contre-réformes, contre le remboursement de la
dette, c'est-à-dire le combat contre le capitalisme et pour le socialisme. Les
travailleurs et la jeunesse devront impérativement surmonter ces obstacles pour
pouvoir mettre un coup d’arrêt à cette spirale infernale.
Aujourd’hui,
devant l’ampleur des développements de la crise actuels et à venir, il faut le
dire haut et fort, pour les jeunes et pour les travailleurs il n’y a pas de
solution à la crise du capitalisme qui ne commence par en finir avec le
capitalisme. Or ce combat pour mettre fin à ce système pourrissant est indissociable
du combat pour la construction des instruments de cette rupture, c'est-à-dire
du combat pour la construction du parti ouvrier révolutionnaire et de
l’internationale révolutionnaire.
Le 10
octobre 2012
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